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Le Bourgeois gentilhomme

Acte 5

 ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN.

MADAME JOURDAIN.- Ah mon Dieu, miséricorde ! Qu’est-ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est-ce un momon que vous allez porter [1]  ; et est-il temps d’aller en masque ? Parlez donc, qu’est-ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !

MADAME JOURDAIN.- Comment donc ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN.- Que voulez-vous dire avec votre Mamamouchi ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Mamamouchi, vous dis-je. Je suis Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN.- Quelle bête est-ce là ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Mamamouchi, c’est-à-dire en notre langue, Paladin.

MADAME JOURDAIN.- Baladin ! Ètes-vous en âge de danser des ballets ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Quelle ignorante ! Je dis Paladin ; c’est une dignité dont on vient de me faire la cérémonie.

MADAME JOURDAIN.- Quelle cérémonie donc ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Mahameta per Iordina.

MADAME JOURDAIN.- Qu’est-ce que cela veut dire ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Iordina, c’est-à-dire Jourdain.

MADAME JOURDAIN.- Hé bien quoi, Jourdain ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Voler far un Paladina de Iordina.

MADAME JOURDAIN.- Comment ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Dar turbanta con galera.

MADAME JOURDAIN.- Qu’est-ce à dire cela ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Per deffender Palestina.

MADAME JOURDAIN.- Que voulez-vous donc dire ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Dara dara bastonara.

MADAME JOURDAIN.- Qu’est-ce donc que ce jargon-là ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Non tener honta questa star l’ultima affronta.

MADAME JOURDAIN.- Qu’est-ce que c’est donc que tout cela ?

MONSIEUR JOURDAIN danse et chante.- Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da [2] .

MADAME JOURDAIN.- Hélas, mon Dieu, mon mari est devenu fou.

MONSIEUR JOURDAIN, sortant [3] .- Paix, insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.

MADAME JOURDAIN.- Où est-ce qu’il a donc perdu l’esprit ? Courons l’empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de notre écu [4] . Je ne vois que chagrin de tous côtés.

Elle sort.

 SCÈNE II

DORANTE, DORIMÈNE.

DORANTE.- Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu’on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui-là : et puis, Madame, il faut tâcher de servir l’amour de Cléonte, et d’appuyer toute sa mascarade. C’est un fort galant homme, et qui mérite que l’on s’intéresse pour lui.

DORIMÈNE.- J’en fais beaucoup de cas, et il est digne d’une bonne fortune [5] .

DORANTE.- Outre cela, nous avons ici, Madame, un ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.

DORIMÈNE.- J’ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j’ai résolu de me marier promptement avec vous. C’en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le mariage [6] .

DORANTE.- Ah ! Madame, est-il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?

DORIMÈNE.- Ce n’est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et sans cela je vois bien qu’avant qu’il fût peu, vous n’auriez pas un sou.

DORANTE.- Que j’ai d’obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur, et vous en userez de la façon qu’il vous plaira.

DORIMÈNE.- J’userai bien de tous les deux. Mais voici votre homme ; la figure en est admirable.

 SCÈNE III

MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE.

DORANTE.- Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame, et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre fille avec le fils du Grand Turc.

MONSIEUR JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la turque [7] .- Monsieur, je vous souhaite la force des serpents, et la prudence des lions.

DORIMÈNE.- J’ai été bien aise d’être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.

MONSIEUR JOURDAIN.- Madame, je vous souhaite toute l’année votre rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent, et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma femme.

DORIMÈNE.- Cela n’est rien, j’excuse en elle un pareil mouvement ; votre cœur lui doit être précieux, et il n’est pas étrange que la possession d’un homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.

MONSIEUR JOURDAIN.- La possession de mon cœur est une chose qui vous est toute acquise.

DORANTE.- Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n’est pas de ces gens que les prospérités aveuglent, et qu’il sait dans sa gloire [8] connaître encore ses amis.

DORIMÈNE.- C’est la marque d’une âme tout à fait généreuse.

DORANTE.- Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos amis, lui rendre nos devoirs.

MONSIEUR JOURDAIN.- Le voilà qui vient, et j’ai envoyé quérir ma fille pour lui donner la main.

 SCÈNE IV

CLÉONTE, COVIELLE, MONSIEUR JOURDAIN, etc.

DORANTE.- Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme amis de Monsieur votre beau-père, et l’assurer avec respect de nos très humbles services.

MONSIEUR JOURDAIN.- Où est le truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites. Vous verrez qu’il vous répondra, et il parle turc à merveille. Holà, où diantre est-il allé ? (À Cléonte.) Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande segnore, grande segnore, grande segnore ; et Madame une granda Dama, granda Dama. Ahi lui, Monsieur, lui Mamamouchi français, et Madame Mamamouchie française. Je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l’interprète. Où allez-vous donc ? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites-lui un peu que Monsieur et Madame sont des personnes de grande qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l’assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.

COVIELLE.- Alabala crociam acci boram alabamen.

CLÉONTE.- Catalequi tubal ourin soter amalouchan.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voyez-vous ?

COVIELLE.- Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre famille.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je vous l’avais bien dit, qu’il parle turc.

DORANTE.- Cela est admirable.

 SCÈNE V

LUCILE, MONSIEUR JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE, etc.

MONSIEUR JOURDAIN.- Venez, ma fille, approchez-vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l’honneur de vous demander en mariage.

LUCILE.- Comment, mon père, comme vous voilà fait ! Est-ce une comédie que vous jouez ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Non, non, ce n’est pas une comédie, c’est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d’honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le mari que je vous donne.

LUCILE.- À moi, mon père !

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui à vous, allons, touchez-lui dans la main [9] , et rendez grâce au Ciel de votre bonheur.

LUCILE.- Je ne veux point me marier.

MONSIEUR JOURDAIN.- Je le veux moi, qui suis votre père.

LUCILE.- Je n’en ferai rien.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah que de bruit. Allons, vous dis-je. Çà votre main.

LUCILE.- Non, mon père, je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de... (Reconnaissant Cléonte.) il est vrai que vous êtes mon père, je vous dois entière obéissance ; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir ; et voilà qui me plaît, d’avoir une fille obéissante.

 SCÈNE DERNIÈRE

MADAME JOURDAIN, MONSIEUR JOURDAIN, CLÉONTE, etc.

MADAME JOURDAIN.- Comment donc, qu’est-ce que c’est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à un carême-prenant [10] .

MONSIEUR JOURDAIN.- Voulez-vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.

MADAME JOURDAIN.- C’est vous qu’il n’y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez-vous faire avec cet assemblage [11]  ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Je veux marier notre fille avec le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN.- Avec le fils du Grand Turc !

MONSIEUR JOURDAIN.- Oui, faites-lui faire vos compliments par le truchement que voilà.

MADAME JOURDAIN.- Je n’ai que faire du truchement, et je lui dirai bien moi-même à son nez, qu’il n’aura point ma fille.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voulez-vous vous taire, encore une fois ?

DORANTE.- Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui-là ? Vous refusez Son Altesse Turque pour gendre ?

MADAME JOURDAIN.- Mon Dieu, Monsieur, mêlez-vous de vos affaires.

DORIMÈNE.- C’est une grande gloire, qui n’est pas à rejeter.

MADAME JOURDAIN.- Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.

DORANTE.- C’est l’amitié que nous avons pour vous, qui nous fait intéresser dans vos avantages [12] .

MADAME JOURDAIN.- Je me passerai bien de votre amitié.

DORANTE.- Voilà votre fille qui consent aux volontés de son père.

MADAME JOURDAIN.- Ma fille consent à épouser un Turc ?

DORANTE.- Sans doute.

MADAME JOURDAIN.- Elle peut oublier Cléonte ?

DORANTE.- Que ne fait-on pas pour être grand’dame ?

MADAME JOURDAIN.- Je l’étranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-là.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce mariage-là se fera.

MADAME JOURDAIN.- Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah que de bruit.

LUCILE.- Ma mère.

MADAME JOURDAIN.- Allez, vous êtes une coquine.

MONSIEUR JOURDAIN.- Quoi, vous la querellez, de ce qu’elle m’obéit ?

MADAME JOURDAIN.- Oui, elle est à moi, aussi bien qu’à vous.

COVIELLE.- Madame...

MADAME JOURDAIN.- Que me voulez-vous conter, vous ?

COVIELLE.- Un mot.

MADAME JOURDAIN.- Je n’ai que faire de votre mot.

COVIELLE, à M. Jourdain.- Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.

MADAME JOURDAIN.- Je n’y consentirai point.

COVIELLE.- Écoutez-moi seulement.

MADAME JOURDAIN.- Non.

MONSIEUR JOURDAIN.- Écoutez-le.

MADAME JOURDAIN.- Non, je ne veux pas écouter [13] .

MONSIEUR JOURDAIN.- Il vous dira...

MADAME JOURDAIN.- Je ne veux point qu’il me dise rien.

MONSIEUR JOURDAIN.- Voilà une grande obstination de femme ! Cela vous fera-t-il mal, de l’entendre ?

COVIELLE.- Ne faites que m’écouter, vous ferez après ce qu’il vous plaira.

MADAME JOURDAIN.- Hé bien, quoi ?

COVIELLE, à part.- Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui-même qui est le fils du Grand Turc ?

MADAME JOURDAIN.- Ah, ah.

COVIELLE.- Et moi, Covielle, qui suis le truchement.

MADAME JOURDAIN.- Ah comme cela, je me rends.

COVIELLE.- Ne faites pas semblant de rien.

MADAME JOURDAIN.- Oui, voilà qui est fait, je consens au mariage.

MONSIEUR JOURDAIN.- Ah voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savais bien qu’il vous expliquerait ce que c’est que le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN.- Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons quérir un notaire.

DORANTE.- C’est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre mari, c’est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier Madame, et moi.

MADAME JOURDAIN.- Je consens aussi à cela.

MONSIEUR JOURDAIN.- C’est pour lui faire accroire.

DORANTE.- Il faut bien l’amuser avec cette feinte.

MONSIEUR JOURDAIN.- Bon, bon. Qu’on aille vite quérir le notaire [14] .

DORANTE.- Tandis qu’il viendra, et qu’il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à Son Altesse Turque.

MONSIEUR JOURDAIN.- C’est fort bien avisé, allons prendre nos places.

MADAME JOURDAIN.- Et Nicole ?

MONSIEUR JOURDAIN.- Je la donne au truchement ; et ma femme, à qui la voudra.

COVIELLE.- Monsieur, je vous remercie. Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome [15] .

La comédie finit par un petit ballet qui avait été préparé.

PREMIÈRE ENTRÉE

Un homme vient donner les livres du ballet, qui d’abord est fatigué par une multitude de gens de provinces différentes, qui crient en musique pour en avoir, et par trois Importuns qu’il trouve toujours sur ses pas.

DIALOGUE DES GENS
qui en musique demandent des livres.

TOUS

À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
Un livre, s’il vous plaît, à votre serviteur.

HOMME DU BEL AIR

Monsieur, distinguez-nous parmi les gens qui crient.
Quelques livres ici, les dames vous en prient.

AUTRE HOMME DU BEL AIR

Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité
D’en jeter de notre côté.

FEMME DU BEL AIR

Mon Dieu ! qu’aux personnes bien faites,
On sait peu rendre honneur céans.

AUTRE FEMME DU BEL AIR

Ils n’ont des livres et des bancs,
Que pour Mesdames les grisettes.

GASCON

Aho ! l’homme aux libres, qu’on m’en vaille,
J’ai déjà lé poumon usé,
Bous boyez qué chacun mé raille,
Et jé suis escandalisé
De boir és mains dé la canaille,
Cé qui m’est par bous refusé.

AUTRE GASCON

Eh cadédis, Monseu, boyez qui l’on pût être ;
Un libret, je bous prie, au varon d’Asbarat.
Jé pense, mordy, qué lé fat
N’a pas l’honnur dé mé connaître.

LE SUISSE

Mon’-sieur le donneur de papieir,
Que veul dir sti façon de fifre,
Moy l’écorchair tout mon gosieir
À crieir,
Sans que je pouvre afoir ein lifre ;
Pardy, mon foi, Mon’-sieur, je pense fous l’être ifre.

VIEUX BOURGEOIS BABILLARD

De tout ceci, franc et net,
Je suis mal satisfait ;
Et cela sans doute est laid,
Que notre fille
Si bien faite et si gentille,
De tant d’amoureux l’objet,
N’ait pas à son souhait
Un livre de ballet,
Pour lire le sujet
Du divertissement qu’on fait,
Et que toute notre famille
Si proprement s’habille,
Pour être placée au sommet
De la salle, où l’on met
Les gens de Lantriguet :
De tout ceci, franc et net
Je suis mal satisfait,
Et cela sans doute est laid.

VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE

Il est vrai que c’est une honte,
Le sang au visage me monte,
Et ce jeteur de vers qui manque au capital,
L’entend fort mal ;
C’est un brutal,
Un vrai cheval,
Franc animal,
De faire si peu de compte
D’une fille qui fait l’ornement principal
Du quartier du Palais-Royal,
Et que ces jours passés un comte
Fut prendre la première au bal.
Il l’entend mal,
C’est un brutal,
Un vrai cheval,
Franc animal.

HOMMES ET FEMMES DU BEL AIR

Ah ! quel bruit !
Quel fracas !
Quel chaos !
Quel mélange !

Quelle confusion !
Quelle cohue étrange !
Quel désordre !
Quel embarras !
On y sèche.
L’on n’y tient pas. GASCON Bentré jé suis à vout. AUTRE GASCON J’enrage, Diou mé damne. SUISSE Ah que ly faire saif dans sty sal de cians. GASCON Jé murs. AUTRE GASCON Jé perds la tramontane. SUISSE Mon foi ! moi le foudrais être hors de dedans.

VIEUX BOURGEOIS BABILLARD

Allons, ma mie,
Suivez mes pas,
Je vous en prie,
Et ne me quittez pas,
On fait de nous trop peu de cas,
Et je suis las
De ce tracas :
Tout ce fatras,
Cet embarras
Me pèse par trop sur les bras :
S’il me prend jamais envie
De retourner de ma vie
À ballet ni comédie,
Je veux bien qu’on m’estropie.
Allons, ma mie,
Suivez mes pas,
Je vous en prie,
Et ne me quittez pas,
On fait de nous trop peu de cas.

VIEILLE BOURGEOISE BABILLARDE

Allons, mon mignon, mon fils,
Regagnons notre logis,
Et sortons de ce taudis,
Où l’on ne peut être assis ;
Ils seront bien ébaubis
Quand ils nous verront partis.
Trop de confusion règne dans cette salle,
Et j’aimerais mieux être au milieu de la Halle ;
Si jamais je reviens à semblable régale,
Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.
Allons, mon mignon, mon fils,
Regagnons notre logis,
Et sortons de ce taudis,
Où l’on ne peut être assis.

TOUS

À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur :
Un livre, s’il vous plaît, à votre serviteur.

SECONDE ENTRÉE

Les trois Importuns dansent.

TROISIÈME ENTRÉE

TROIS ESPAGNOLS chantent.

Sé que me muero de amor,
Y solicito el dolor.

Aun muriendo de querer
De tan buen ayre adolezco
Que es mas de lo que padezco
Lo que quiero padecer
Y no pudiendo exceder
A mi deseo el rigor.

Sé que me muero de amor,
Y solicito el dolor.

Lisonxeame la suerte
Con piedad tan advertida,
Que me assegura la vida
En el riesgo de la muerte
Vivir de su golpe fuerte
Es de mi salud primor.

Sé que, etc.

Six Espagnols dansent.

TROIS MUSICIENS ESPAGNOLS

Ay ! que locura, con tanto rigor
Quexarse de Amor
Del niño bonito
Que todo es dulçura
Ay que locura,
Ay que locura.

ESPAGNOL, chantant.

El dolor solicita
El que al dolor se da
Y nadie de amor muere
Sino quien no save amar.

DEUX ESPAGNOLS

Dulce muerte es el amor
Con correspondencia ygual,
Y si esta gozamos o
Porque la quieres turbar ?

UN ESPAGNOL

Alegrese enamorado
Y tome mi parecer
Que en esto de querer
Todo es hallar el vado.

TOUS TROIS ensemble.

Vaya, vaya de fiestas,
Vaya de vayle,
Alegria, alegria, alegria,
Que esto de dolor es fantasia.

QUATRIÈME ENTRÉE

ITALIENS

UNE MUSICIENNE ITALIENNE

fait le premier récit, dont voici les paroles :

Di rigori armata il seno
Contro amor mi ribella,
Ma fui vinta in un baleno
In mirar duo vaghi rai,
Ahi che resiste puoco
Cor di gelo a stral di fuoco.

Ma si caro è’l mio tormento
Dolce è sí la piaga mia,
Ch’il penare è’l mio contento,
E’l sanarmi è tirannia.
Ahi che più giova, e piace
Quanto amor è più vivace.

Après l’air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin représentent une nuit à la manière des comédiens italiens, en cadence.
Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent :

LE MUSICIEN ITALIEN

Bel tempo che vola
Rapisce il contento,
D’Amor nella scola
Si coglie il momento.

LA MUSICIENNE

Insin che florida
Ride l’età
Che pur tropp’ orrida
Da noi sen và.

TOUS DEUX

Sù cantiamo,
Sù godiamo
Né bei dì di gioventù :
Perduto ben non si racquista più.

MUSICIEN

Pupilla che vaga
Mill’ alme incatena,
Fà dolce la piaga
Felice la pena.

MUSICIENNE

Ma poiche frigida
Langue l’età,
Più l’alma rigida
Fiamme non ha.

TOUS DEUX

Sù cantiamo, etc.

Après le dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une réjouissance.

CINQUIÈME ENTRÉE

FRANÇAIS

PREMIER MENUET

DEUX MUSICIENS POITEVINS
dansent, et chantent les paroles qui suivent.

Ah ! qu’il fait beau dans ces bocages,
Ah ! que le Ciel donne un beau jour.

AUTRE MUSICIEN

Le rossignol, sous ces tendres feuillages,
Chante aux échos son doux retour :

Ce beau séjour,
Ces doux ramages,
Ce beau séjour
Nous invite à l’amour.

SECOND MENUET

TOUS DEUX ensemble.

Vois ma Climène,
Vois sous ce chêne
S’entre-baiser ces oiseaux amoureux ;
Ils n’ont rien dans leurs vœux
Qui les gêne,
De leurs doux feux
Leur âme est pleine.
Qu’ils sont heureux !
Nous pouvons tous deux,
Si tu le veux,
Être comme eux.

Six autres Français viennent après, vêtus galamment à la poitevine, trois en hommes, et trois en femmes, accompagnés de huit flûtes et de hautbois, et dansent les menuets.

SIXIÈME ENTRÉE

Tout cela finit par le mélange des trois nations, et les applaudissements en danse et en musique de toute l’assistance, qui chante les deux vers qui suivent :

Quels spectacles charmants, quels plaisirs goûtons-nous !
Les Dieux mêmes, les Dieux, n’en ont point de plus doux.

[1] Principalement durant le carnaval, des bandes de masques allaient de maison en maison proposer une partie de dés sans revanche, le momon. De là l’expression porter le momon.

[2] VAR. et tombe par terre (1682).

[3] VAR. se relevant et s’en allant. (1682)

[4] Le reste de notre écu : "Quand on voit venir un importun en une compagnie, on dit : voilà le reste de notre écu" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[5] D’une bonne fortune : d’un sort heureux.

[6] VAR. avec le mariage, comme vous savez (1682).

[7] Faire la révérence à la turque consistait à se toucher de la main droite la bouche et le front avant de s’incliner.

[8] VAR. et qu’il sait dans sa grandeur (1682).

[9] Touchez-lui dans la main : en signe de consentement et d’accord.

[10] On appelle ordinairement des carême-prenants ceux qui courent en masques mal habillés dans les rues pendant les jours gras. On dit encore d’une personne vêtue d’une manière extravagante que c’est un vrai carême-prenant. (Dictionnaire de l’Académie1694).

[11] Cet assemblage : terme inhabituel et méprisant, à la place d’union ou d’alliance.

[12] Qui nous porte à nous intéresser à ce qui est avantageux pour vous.

[13] VAR. Non, je ne veux pas l’écouter (1682).

[14] VAR. Qu’on aille quérir le notaire (1682).

[15] Il semble que ce tour était proverbial.