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Le Médecin malgré lui

Acte 1

Comédie

ACTEURS
SGANARELLE, mari de Martine.
MARTINE, femme de Sganarelle.
M. ROBERT, voisin de Sganarelle.
VALÈRE, domestique de Géronte.
LUCAS, mari de Jacqueline.
GÉRONTE, père de Lucinde.
JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas.
LUCINDE, fille de Géronte.
LÉANDRE, amant de Lucinde.
THIBAUT, père de Perrin.
PERRIN, fils de Thibaut, paysan.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

SGANARELLE, MARTINE, en se querellant.

SGANARELLE.- Non je te dis que je n’en veux rien faire ; et que c’est à moi de parler et d’être le maître.

MARTINE.- Et je te dis moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie : et que je ne me suis point mariée avec toi, pour souffrir tes fredaines.

SGANARELLE.- Ô la grande fatigue que d’avoir une femme : et qu’Aristote a bien raison, quand il dit qu’une femme est pire qu’un démon [1]  !

MARTINE.- Voyez un peu l’habile homme, avec son benêt d’Aristote.

SGANARELLE.- Oui, habile homme, trouve-moi un faiseur de fagots, qui sache, comme moi, raisonner des choses, qui ait servi six ans, un fameux médecin, et qui ait su dans son jeune âge, son rudiment [2] par cœur.

MARTINE.- Peste du fou fieffé.

SGANARELLE.- Peste de la carogne.

MARTINE.- Que maudit soit l’heure et le jour, où je m’avisai d’aller dire oui.

SGANARELLE.- Que maudit soit le bec cornu [i] de notaire qui me fit signer ma ruine.

MARTINE.- C’est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire : devrais-tu être un seul moment, sans rendre grâces au Ciel de m’avoir pour ta femme, et méritais-tu d’épouser une personne comme moi ?

SGANARELLE.- Il est vrai que tu me fis trop d’honneur : et que j’eus lieu de me louer la première nuit de nos noces. Hé ! morbleu, ne me fais point parler là-dessus, je dirais de certaines choses...

MARTINE.- Quoi ? que dirais-tu ?

SGANARELLE.- Baste [i] , laissons là ce chapitre, il suffit que nous savons ce que nous savons : et que tu fus bien heureuse de me trouver.

MARTINE.- Qu’appelles-tu bien heureuse de te trouver ? Un homme qui me réduit à l’hôpital, un débauché, un traître qui me mange tout ce que j’ai ?

SGANARELLE.- Tu as menti, j’en bois une partie.

MARTINE.- Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis.

SGANARELLE.- C’est vivre de ménage [3] .

MARTINE.- Qui m’a ôté jusqu’au lit que j’avais.

SGANARELLE.- Tu t’en lèveras plus matin.

MARTINE.- Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison.

SGANARELLE.- On en déménage plus aisément.

MARTINE.- Et qui du matin jusqu’au soir, ne fait que jouer, et que boire.

SGANARELLE.- C’est pour ne me point ennuyer.

MARTINE.- Et que veux-tu pendant ce temps, que je fasse avec ma famille ?

SGANARELLE.- Tout ce qu’il te plaira.

MARTINE.- J’ai quatre pauvres petits enfants sur les bras.

SGANARELLE.- Mets-les à terre.

MARTINE.- Qui me demandent à toute heure, du pain.

SGANARELLE.- Donne-leur le fouet. Quand j’ai bien bu, et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans ma maison.

MARTINE.- Et tu prétends ivrogne, que les choses aillent toujours de même ?

SGANARELLE.- Ma femme, allons tout doucement, s’il vous plaît.

MARTINE.- Que j’endure éternellement, tes insolences, et tes débauches ?

SGANARELLE.- Ne nous emportons point ma femme.

MARTINE.- Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir ?

SGANARELLE.- Ma femme, vous savez que je n’ai pas l’âme endurante : et que j’ai le bras assez bon.

MARTINE.- Je me moque de tes menaces.

SGANARELLE.- Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.

MARTINE.- Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.

SGANARELLE.- Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose [i] .

MARTINE.- Crois-tu que je m’épouvante de tes paroles ?

SGANARELLE.- Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles.

MARTINE.- Ivrogne que tu es.

SGANARELLE.- Je vous battrai.

MARTINE.- Sac à vin.

SGANARELLE.- Je vous rosserai.

MARTINE.- Infâme.

SGANARELLE.- Je vous étrillerai.

MARTINE.- Traître, insolent, trompeur, lâche, coquin, pendard, gueux, belître, fripon, maraud, voleur... !

SGANARELLE.- Il prend un bâton, et lui en donne.- Ah ! vous en voulez, donc.

MARTINE [4] .- Ah, ah, ah, ah.

SGANARELLE.- Voilà le vrai moyen de vous apaiser.

 SCÈNE II

M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE.

M. ROBERT.- Holà, holà, holà, fi, qu’est-ce ci ? [5] Quelle infamie, peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme.

MARTINE, les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et à la fin, lui donne un soufflet.- Et je veux qu’il me batte, moi.

M. ROBERT.- Ah ! j’y consens de tout mon cœur.

MARTINE.- De quoi vous mêlez-vous ?

M. ROBERT.- J’ai tort.

MARTINE.- Est-ce là votre affaire ?

M. ROBERT.- Vous avez raison.

MARTINE.- Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes.

M. ROBERT.- Je me rétracte.

MARTINE.- Qu’avez-vous à voir là-dessus ?

M. ROBERT.- Rien.

MARTINE.- Est-ce à vous, d’y mettre le nez ?

M. ROBERT.- Non.

MARTINE.- Mêlez-vous de vos affaires.

M. ROBERT.- Je ne dis plus mot.

MARTINE.- Il me plaît d’être battue.

M. ROBERT.- D’accord.

MARTINE.- Ce n’est pas à vos dépens.

M. ROBERT.- Il est vrai.

MARTINE.- Et vous êtes un sot, de venir vous fourrer où vous n’avez que faire [6] .

M. ROBERT. Il passe ensuite vers le mari, qui, pareillement, lui parle toujours, en le faisant reculer, le frappe avec le même bâton, et le met en fuite, il dit à la fin.- Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur, faites, rossez, battez, comme il faut, votre femme, je vous aiderai si vous le voulez.

SGANARELLE.- Il ne me plaît pas, moi.

M. ROBERT.- Ah ! c’est une autre chose.

SGANARELLE.- Je la veux battre, si je le veux : et ne la veux pas battre, si je ne le veux pas.

M. ROBERT.- Fort bien.

SGANARELLE.- C’est ma femme, et non pas la vôtre.

M. ROBERT.- Sans doute.

SGANARELLE.- Vous n’avez rien à me commander.

M. ROBERT.- D’accord.

SGANARELLE.- Je n’ai que faire de votre aide.

M. ROBERT.- Très volontiers.

SGANARELLE.- Et vous êtes un impertinent, de vous ingérer des affaires d’autrui : apprenez que Cicéron dit [7] , qu’entre l’arbre et le doigt, il ne faut point mettre l’écorce [8] . (Ensuite il revient vers sa femme, et lui dit, en lui pressant la main) Ô çà faisons la paix nous deux. Touche là [9] .

MARTINE.- Oui ! après m’avoir ainsi battue !

SGANARELLE.- Cela n’est rien, touche.

MARTINE.- Je ne veux pas.

SGANARELLE.- Eh !

MARTINE.- Non.

SGANARELLE.- Ma petite femme.

MARTINE.- Point.

SGANARELLE.- Allons, te dis-je.

MARTINE.- Je n’en ferai rien.

SGANARELLE.- Viens, viens, viens.

MARTINE.- Non, je veux être en colère.

SGANARELLE.- Fi, c’est une bagatelle, allons, allons.

MARTINE.- Laisse-moi là.

SGANARELLE.- Touche, te dis-je.

MARTINE.- Tu m’as trop maltraitée.

SGANARELLE.- Eh bien va, je te demande pardon, mets là, ta main.

MARTINE. Elle dit le reste bas.- Je te pardonne, mais tu le payeras.

SGANARELLE.- Tu es une folle, de prendre garde à cela. Ce sont petites choses qui sont, de temps en temps, nécessaires dans l’amitié : et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s’aiment, ne font que ragaillardir l’affection. Va je m’en vais au bois : et je te promets, aujourd’hui, plus d’un cent de fagots.

 SCÈNE III

MARTINE, seule.- Va, quelque mine que je fasse, je n’oublie pas [10] mon ressentiment : et je brûle en moi-même, de trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes [11] . Je sais bien qu’une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d’un mari : mais c’est une punition trop délicate pour mon pendard. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir : et ce n’est pas contentement, pour l’injure que j’ai reçue.

 SCÈNE IV

VALÈRE, LUCAS, MARTINE.

LUCAS [12] .- Parguenne [i] , j’avons pris là, tous deux, une gueble [13] de commission : et je ne sais pas moi, ce que je pensons attraper.

VALÈRE [14] .- Que veux-tu mon pauvre nourricier ? [15] il faut bien obéir à notre maître : et puis, nous avons intérêt, l’un et l’autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse, et, sans doute, son mariage différé par sa maladie, nous vaudrait [16] quelque récompense. Horace qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu’on peut avoir sur sa personne : et quoiqu’elle ait fait voir de l’amitié pour un certain Léandre, tu sais bien que son père n’a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.

MARTINE, rêvant à part elle.- Ne puis-je point trouver quelque invention pour me venger ?

LUCAS.- Mais quelle fantaisie s’est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins y avont tous perdu leur latin ?

VALÈRE.- On trouve quelquefois, à force de chercher, ce qu’on ne trouve pas d’abord : et souvent, en de simples lieux...

MARTINE.- Oui, il faut que je m’en venge à quelque prix que ce soit : ces coups de bâton me reviennent au cœur, je ne les saurais digérer, et... (Elle dit tout ceci en rêvant : de sorte que ne prenant pas garde à ces deux hommes, elle les heurte en se retournant, et leur dit) Ah ! Messieurs, je vous demande pardon, je ne vous voyais pas : et cherchais dans ma tête quelque chose qui m’embarrasse.

VALÈRE.- Chacun a ses soins [17] dans le monde : et nous cherchons aussi, ce que nous voudrions bien trouver.

MARTINE.- Serait-ce quelque chose, où je vous puisse aider ?

VALÈRE.- Cela se pourrait faire, et nous tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier, qui pût donner quelque soulagement à la fille de notre maître, attaquée d’une maladie qui lui a ôté, tout d’un coup, l’usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après elle : mais on trouve, parfois, des gens avec des secrets admirables, de certains remèdes particuliers, qui font le plus souvent, ce que les autres n’ont su faire, et c’est là, ce que nous cherchons.

MARTINE. Elle dit ces premières lignes bas.- Ah ! que le Ciel m’inspire une admirable invention pour me venger de mon pendard. (Haut.) Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser, pour rencontrer ce que vous cherchez : et nous avons ici, un homme [18] , le plus merveilleux homme du monde, pour les maladies désespérées.

VALÈRE.- Et de grâce, où pouvons-nous le rencontrer ?

MARTINE.- Vous le trouverez, maintenant, vers ce petit lieu que voilà, qui s’amuse à couper du bois.

LUCAS.- Un médecin qui coupe du bois !

VALÈRE.- Qui s’amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire ?

MARTINE.- Non, c’est un homme extraordinaire, qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux [19] , et que vous ne prendriez jamais, pour ce qu’il est. Il va vêtu d’une façon extravagante, affecte, quelquefois, de paraître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien tant tous les jours, que d’exercer les merveilleux talents qu’il a eus du Ciel, pour la médecine.

VALÈRE.- C’est une chose admirable, que tous les grands hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science [20] .

MARTINE.- La folie de celui-ci, est plus grande qu’on ne peut croire : car elle va, parfois, jusqu’à vouloir être battu, pour demeurer d’accord de sa capacité : et je vous donne avis que vous n’en viendrez pas à bout, qu’il n’avouera jamais, qu’il est médecin, s’il se le met en fantaisie, que vous ne preniez, chacun, un bâton, et ne le réduisiez à force de coups, à vous confesser à la fin, ce qu’il vous cachera d’abord. C’est ainsi que nous en usons, quand nous avons besoin de lui.

VALÈRE.- Voilà une étrange folie !

MARTINE.- Il est vrai : mais après cela, vous verrez qu’il fait des merveilles.

VALÈRE.- Comment s’appelle-t-il ?

MARTINE.- Il s’appelle Sganarelle : mais il est aisé à connaître. C’est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une fraise, avec un habit jaune et vert.

LUCAS.- Un habit jaune et vert ! C’est donc, le médecin des paroquets [21] .

VALÈRE.- Mais est-il bien vrai, qu’il soit si habile, que vous le dites ?

MARTINE.- Comment ? C’est un homme qui fait des miracles. Il y a six mois, qu’une femme fut abandonnée de tous les autres médecins. On la tenait morte, il y avait déjà six heures : et l’on se disposait à l’ensevelir, lorsqu’on y fit venir de force, l’homme dont nous parlons. Il lui mit, l’ayant vue, une petite goutte de je ne sais quoi dans la bouche : et dans le même instant, elle se leva de son lit, et se mit, aussitôt, à se promener dans sa chambre, comme si de rien n’eût été.

LUCAS.- Ah !

VALÈRE.- Il fallait que ce fût quelque goutte d’or potable [22] .

MARTINE.- Cela pourrait bien être. Il n’y a pas trois semaines, encore, qu’un jeune enfant de douze ans, tomba du haut du clocher, en bas, et se brisa, sur le pavé, la tête, les bras et les jambes. On n’y eut pas plus tôt, amené notre homme, qu’il le frotta par tout le corps, d’un certain onguent qu’il sait faire ; et l’enfant aussitôt se leva sur ses pieds, et courut jouer à la fossette [23] .

LUCAS.- Ah !

VALÈRE.- Il faut que cet homme-là, ait la médecine universelle [24] .

MARTINE.- Qui en doute ?

LUCAS.- Testigué, velà justement, l’homme qu’il nous faut : allons vite le charcher.

VALÈRE.- Nous vous remercions du plaisir que vous nous faites.

MARTINE.- Mais souvenez-vous bien au moins, de l’avertissement que je vous ai donné.

LUCAS.- Eh ! morguenne, laissez-nous faire, s’il ne tient qu’à battre, la vache est à nous [25] .

VALÈRE [26] .- Nous sommes bien heureux d’avoir fait cette rencontre : et j’en conçois, pour moi, la meilleure espérance du monde.

 SCÈNE V

SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS.

SGANARELLE entre sur le théâtre en chantant, et tenant une bouteille.- La, la, la.

VALÈRE.- J’entends quelqu’un qui chante, et qui coupe du bois.

SGANARELLE.- La, la, la... Ma foi, c’est assez travaillé pour boire un coup [27]  : prenons un peu d’haleine. (Il boit, et dit après avoir bu.) Voilà du bois qui est salé [i] , comme tous les diables [28] .

Qu’ils sont doux
Bouteille jolie,
Qu’ils sont doux
Vos petits glougloux !
Mais mon sort ferait bien des jaloux,
Si vous étiez toujours remplie.
Ah ! Bouteille ma mie,
Pourquoi vous videz-vous ?

Allons, morbleu, il ne faut point engendrer de mélancolie.

VALÈRE.- Le voilà lui-même.

LUCAS.- Je pense que vous dites vrai : et que j’avons bouté le nez dessus.

VALÈRE.- Voyons de près.

SGANARELLE, les apercevant, les regarde en se tournant vers l’un, et puis vers l’autre, et, abaissant sa voix, dit.- Ah ! ma petite friponne, que je t’aime, mon petit bouchon [i] .

... Mon sort... ferait... bien des.... jaloux,
Si...

Que diable, à qui en veulent ces gens-là ?

VALÈRE.- C’est lui assurément.

LUCAS.- Le velà tout craché, comme on nous l’a défiguré.

SGANARELLE, à part. Ici il pose la bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer, comme il croit que c’est à dessein de la prendre, il la met de l’autre côté : ensuite de quoi, Lucas faisant la même chose, il la reprend, et la tient contre son estomac, avec divers gestes qui font un grand jeu de théâtre.- Ils consultent en me regardant. Quel dessein auraient-ils ?

VALÈRE.- Monsieur, n’est-ce pas vous qui vous appelez Sganarelle ?

SGANARELLE.- Eh quoi ?

VALÈRE.- Je vous demande, si ce n’est pas vous, qui se nomme Sganarelle [29] .

SGANARELLE, se tournant vers Valère, puis vers Lucas.- Oui, et non, selon ce que vous lui voulez.

VALÈRE.- Nous ne voulons que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.

SGANARELLE.- En ce cas, c’est moi, qui se nomme Sganarelle.

VALÈRE.- Monsieur, nous sommes ravis de vous voir. On nous a adressés à vous, pour ce que nous cherchons ; et nous venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.

SGANARELLE.- Si c’est quelque chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous rendre service.

VALÈRE.- Monsieur, c’est trop de grâce que vous nous faites : mais, Monsieur, couvrez-vous, s’il vous plaît, le soleil pourrait vous incommoder.

LUCAS.- Monsieu, boutez dessus [30] .

SGANARELLE, bas.- Voici des gens bien pleins de cérémonie.

VALÈRE.- Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions à vous : les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits de votre capacité.

SGANARELLE.- Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier homme du monde, pour faire des fagots.

VALÈRE.- Ah ! Monsieur...

SGANARELLE.- Je n’y épargne aucune chose, et les fais d’une façon qu’il n’y a rien à dire.

VALÈRE.- Monsieur, ce n’est pas cela, dont il est question.

SGANARELLE.- Mais, aussi, je les vends cent dix sols, le cent.

VALÈRE.- Ne parlons point de cela, s’il vous plaît.

SGANARELLE.- Je vous promets, que je ne saurais les donner à moins.

VALÈRE.- Monsieur, nous savons les choses.

SGANARELLE.- Si vous savez les choses, vous savez que je les vends cela.

VALÈRE.- Monsieur, c’est se moquer que...

SGANARELLE.- Je ne me moque point, je n’en puis rien rabattre.

VALÈRE.- Parlons d’autre façon, de grâce.

SGANARELLE.- Vous en pourrez trouver autre part, à moins : il y a fagots, et fagots. Mais pour ceux que je fais...

VALÈRE.- Eh ! Monsieur, laissons là ce discours.

SGANARELLE.- Je vous jure que vous ne les auriez pas, s’il s’en fallait un double [31] .

VALÈRE.- Eh fi.

SGANARELLE.- Non, en conscience, vous en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.

VALÈRE.- Faut-il, Monsieur, qu’une personne comme vous s’amuse à ces grossières feintes ? s’abaisse à parler de la sorte ? qu’un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu’il a ?

SGANARELLE, à part.- Il est fou.

VALÈRE.- De grâce, Monsieur, ne dissimulez point avec nous.

SGANARELLE.- Comment ?

LUCAS.- Tout ce tripotage [i] ne sart de rian, je savons, çen que je savons.

SGANARELLE.- Quoi donc ? que me voulez-vous dire [32]  ? Pour qui me prenez-vous ?

VALÈRE.- Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.

SGANARELLE.- Médecin vous-même : je ne le suis point, et ne l’ai jamais été.

VALÈRE, bas.- Voilà sa folie qui le tient. (Haut.) Monsieur, ne veuillez point nier les choses davantage : et n’en venons point, s’il vous plaît, à de fâcheuses extrémités.

SGANARELLE.- À quoi donc ?

VALÈRE.- À de certaines choses, dont nous serions marris.

SGANARELLE.- Parbleu, venez-en à tout ce qu’il vous plaira, je ne suis point médecin : et ne sais ce que vous me voulez dire.

VALÈRE, bas.- Je vois bien qu’il faut se servir du remède [33] . (Haut.) Monsieur, encore un coup, je vous prie d’avouer ce que vous êtes.

LUCAS.- Et testigué, ne lantiponez [34] point davantage, et confessez à la franquette, que v’êtes [35] médecin.

SGANARELLE.- J’enrage.

VALÈRE.- À quoi bon nier ce qu’on sait ?

LUCAS.- Pourquoi toutes ces fraimes-là ? [i] à quoi est-ce que ça vous sart ?

SGANARELLE.- Messieurs, en un mot, autant qu’en deux mille, je vous dis, que je ne suis point médecin.

VALÈRE.- Vous n’êtes point médecin ?

SGANARELLE.- Non.

LUCAS.- V’n’estes pas médecin ?

SGANARELLE.- Non, vous dis-je.

VALÈRE.- Puisque vous le voulez, il faut s’y résoudre [36] .

Ils prennent un bâton, et le frappent.

SGANARELLE.- Ah ! ah ! ah ! Messieurs, je suis tout ce qu’il vous plaira.

VALÈRE.- Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous à cette violence ?

LUCAS.- À quoi bon, nous bailler la peine de vous battre ?

VALÈRE.- Je vous assure que j’en ai tous les regrets du monde.

LUCAS.- Par ma figué [37] , j’en sis fâché, franchement.

SGANARELLE.- Que diable est ceci, Messieurs, de grâce, est-ce pour rire, ou si tous deux, vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin ?

VALÈRE.- Quoi ? vous ne vous rendez pas encore : et vous vous défendez d’être médecin ?

SGANARELLE.- Diable emporte, si je le suis.

LUCAS.- Il n’est pas vrai qu’ous sayez médecin ?

SGANARELLE.- Non, la peste m’étouffe ! (Là ils recommencent de le battre.) Ah, ah. Hé bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis médecin, apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J’aime mieux consentir à tout, que de me faire assommer.

VALÈRE.- Ah ! voilà qui va bien, Monsieur, je suis ravi de vous voir raisonnable.

LUCAS.- Vous me boutez la joie au cœur, quand je vous vois parler comme ça.

VALÈRE.- Je vous demande pardon de toute mon âme.

LUCAS.- Je vous demandons excuse, de la libarté que j’avons prise.

SGANARELLE, à part.- Ouais, serait-ce bien moi qui me tromperais, et serais-je devenu médecin, sans m’en être aperçu ?

VALÈRE.- Monsieur, vous ne vous repentirez pas de nous montrer ce que vous êtes : et vous verrez assurément, que vous en serez satisfait.

SGANARELLE.- Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point vous-mêmes ? Est-il bien assuré que je sois médecin ?

LUCAS.- Oui, par ma figué.

SGANARELLE.- Tout de bon ?

VALÈRE.- Sans doute.

SGANARELLE.- Diable emporte, si je le savais !

VALÈRE.- Comment ? Vous êtes le plus habile médecin du monde.

SGANARELLE.- Ah ! ah !

LUCAS.- Un médecin, qui a gari [38] , je ne sais combien de maladies.

SGANARELLE.- Tudieu !

VALÈRE.- Une femme était tenue pour morte, il y avait six heures ; elle était prête à ensevelir, lorsqu’avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir, et marcher d’abord, par la chambre.

SGANARELLE.- Peste !

LUCAS.- Un petit enfant de douze ans, se laissit choir du haut d’un clocher, de quoi il eut la tête, les jambes, et les bras cassés ; et vous, avec je ne sai quel onguent, vous fîtes qu’aussitôt, il se relevit sur ses pieds, et s’en fut jouer à la fossette.

SGANARELLE.- Diantre !

VALÈRE.- Enfin, Monsieur, vous aurez contentement avec nous : et vous gagnerez ce que vous voudrez, en vous laissant conduire où nous prétendons vous mener.

SGANARELLE.- Je gagnerai ce que je voudrai ?

VALÈRE.- Oui.

SGANARELLE.- Ah ! je suis médecin, sans contredit : je l’avais oublié, mais je m’en ressouviens. De quoi est-il question ? où faut-il se transporter ?

VALÈRE.- Nous vous conduirons. Il est question d’aller voir une fille, qui a perdu la parole.

SGANARELLE.- Ma foi, je ne l’ai pas trouvée.

VALÈRE.- Il aime à rire. Allons, Monsieur.

SGANARELLE.- Sans une robe de médecin ?

VALÈRE.- Nous en prendrons une.

SGANARELLE, présentant sa bouteille à Valère.- Tenez cela vous : voilà où je mets mes juleps [i] . (Puis se tournant vers Lucas en crachant.) Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.

LUCAS.- Palsanguenne, velà un médecin qui me plaît ; je pense qu’il réussira ; car il est bouffon.

[1] Faut-il préciser qu’Aristote n’a jamais rien dit de pareil ?

[2] Le rudiment est un "petit livre qui contient les principes de la langue latine." (Acad. 1694).

[i] Bec cornu (ou beque cornu), transcription de l’italien becco cornuto (bouc, cornard).

[i] Baste : suffit ! (C’est le sens de l’italien basta).

[3] C’est vivre de ménage : mauvais jeu de mots, traditionnel à l’époque, reposant sur les deux sens possibles de l’expression : vivre avec économie et vivre en vendant son mobilier.

[i] Me dérober quelque chose : Cf. La Comédie de proverbes d’Adien de Montluc, comte de Cramail, II, 6 : "Si tu m’importunes davantage, tu me déroberas un soufflet."

[4] VAR. MARTINE, criant. (1734).

[5] Qu’est-ce ci : qu’est-ce ici ?

[6] VAR. Elle lui donne un soufflet. (1734).

[7] Nouvelle invention fantaisiste.

[8] VAR. Il bat M. Robert et le chasse. (1734).

[9] Touche la : au XVIIe siècle, donner la main à quelqu’un est signe d’accord, d’alliance ou, comme ici, de réconciliation.

[10] VAR. Je n’oublierai pas. (1682).

[11] VAR. Que tu m’as donnés. (1734).

[12] VAR. LUCAS à Valère, sans voir Martine. (1734).

[i] Parguenne : Lucas parle le patois paysan des environs de Paris qu’on a déjà entendu au IIe acte de Dom Juan.

[13] Guèble : déformation de "diable."

[14] VAR. VALÈRE à Lucas, sans voir Martine. (1734).

[15] Nourricier : "le mari de la nourrice" (Furetière).

[16] VAR. Nous vaudra. (1682).

[17] Ses soins : ses soucis.

[18] VAR. Nous avons un homme. (1682).

[19] Quinteux : "capricieux, fantasque" (Furetière).

[20] Cf. Sénèque, à la suite d’Aristote : "Il n’y a jamais eu de grand génie sans mélange de folie" (De Tranquillitate animi).

[21] VAR. Un habit jaune et vart ! C’est donc le médecin des perroquets ? (1682).

[22] Or potable : solution alcoolique qui contenait du chlorure d’or et qui passait pour une potion miracle.

[23] Fossette : jeu qui consiste à lancer des billes dans un petit trou, ou fossette.

[24] La médecine universelle : le remède universel, la panacée.

[25] La vache est à nous : expression familière équivalant à la tournure : "l’affaire est dans le sac."

[26] VAR. VALÈRE, à Lucas. (1734).

[27] Le texte de 1667 porte : c’est assez travaillé pour un coup. Nous corrigeons d’après l’édition de 1682.

[i] Salé : qui porte à boire. Cf. le mot de Gargantua : "De ma nature, je dors salé." (Rabelais, Gargantua, XXII).

[28] VAR. Il chante. (1734).

[i] Mon petit bouchon : expression tendre que Sganarelle adresse à Isabelle dans L’École des maris (II, 9, v. 769).

[29] Pour une construction analogue, voyez le vers 945 du Dépit amoureux et le vers 68 de Sganarelle ou le cocu imaginaire.

[30] Boutez dessus : mettez dessus, couvrez-vous.

[31] S’il s’en fallait un double : si vous en offriez deux deniers de moins.

[i] Tripoter, c’est "mêler plusieurs choses ensemble" (Furetière) ; un tripotage est donc le fait de tout mélanger, de tout confondre.

[32] VAR. Que voulez-vous dire ? (1682).

[33] VAR. Je vois bien qu’il se faut servir du remède. (1682).

[34] Lantiponer : traîner les choses en longueur, lanterner.

[35] VAR. Que v’sêtes. (1734).

[i] Fraimes : déguisements, feintes (Fraime est une forme paysanne pour frime, comme médeçaine pour médecine, vaigne pour vigne, etc.).

[36] VAR. Il faut donc s’y résoudre. (1682).

[37] Par ma figué : par ma foi.

[38] VAR. Un médecin qui a guéri. (1682).

[i] Julep (prononcé julet dans le peuple) : "potion douce et agréable qu’on donne aux malades" (Furetière).