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Le Médecin malgré lui

Notice


LE MÉDECIN MALGRÉ LUI

COMÉDIE

Par I.-B. P. de MOLIÈRE

Représentée pour la première fois à Paris,
sur le Théâtre du Palais-Royal,
le 6e du mois d’août 1666,
par la Troupe du Roi.

À la différence de L’Amour médecin, Le Médecin malgré lui ne répond pas à une commande royale, ce qui est rare depuis que Molière est devenu comédien du Roi. Il est simplement désireux de mettre à son répertoire une petite pièce drôle, au succès assuré, susceptible de « réveiller » le public en cette période estivale de 1666, et de compléter le programme des représentations : cette savoureuse comédie accompagne ainsi les œuvres de certains confrères — La Mère coquette de Donneau de Visé, et Le Favori de Mlle Desjardins —, puis elle contribue à prolonger la carrière du Misanthrope, car ce chef-d’œuvre donne en septembre des signes d’essoufflement. Le poète se contente ici d’un réemploi, ce qu’il fait souvent, à partir de l’une des farces qu’il a au répertoire depuis plusieurs années, Le Fagotier ou le Médecin par force. Cette farce est elle-même tirée du fabliau du Vilain mire, qui n’est pas imprimé au XVIIe siècle, mais qui appartient au folklore européen : en témoignent les 10e et 30e Sérées de Guillaume Bouchet, une des Facéties de Pogge, ou la Mensa philosophica de l’Irlandais Théobald Anguilbert. Dans tous ces récits, une femme de paysan, pour se venger de son mari qui la bat, assure qu’il est un merveilleux médecin, mais qu’il n’en convient que lorsqu’on l’a copieusement rossé. À cette source principale, Molière ajoute des éléments empruntés à son Amour médecin, tels que la feinte de la maladie, ou le nom même de l’héroïne ; enfin il trouve dans le chapitre XXXIV du Tiers Livre de Rabelais, la plaisante proposition de Sganarelle de rendre Géronte sourd, faute de pouvoir faire taire Lucinde.

Les moqueries contre les médecins font écho à celles de L’Amour médecin, sans être pour autant aussi virulentes ; Sganarelle, en effet, devient rapidement un habile praticien au cours de ces trois petits actes, en adoptant purement et simplement la ligne de conduite des Tomès et autres Des Fonandrès ; s’il n’a pas leur cynisme — il n’est que médecin occasionnel —, il manifeste le même charlatanisme, la même vénalité et la même indifférence pour la vie des malades :

Je trouve que c’est le métier le meilleur de tous ; car, soit qu’on fasse bien ou soit qu’on fasse mal, on est toujours payé de même sorte : la méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos ; et nous taillons, comme il nous plaît, sur l’étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne saurait gâter un morceau de cuir qu’il n’en paye les pots cassés ; mais ici l’on peut gâter un homme sans qu’il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous ; et c’est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu’il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde : jamais on n’en voit se plaindre du médecin qui l’a tué. (III, 1)

Mais à la différence de ses sinistres « confrères », il amuse par la façon dont il s’adapte à sa nouvelle fonction et cherche à jouer un rôle qu’il n’a pas choisi. Ces trois actes doivent tout d’abord beaucoup à la tradition de la farce. Outre le comique de gestes, constamment présent sans être gratuit, dans lequel Molière, excellent acteur, devait briller, c’est la fantaisie verbale qui apparaît ici sous les formes les plus traditionnelles qu’elle revêt depuis le Moyen Age [1]  : jargon paysan de Thibault, latin de cuisine de Sganarelle, savoureux discours sans suite de Sganarelle, sur la question de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes, plus un lazzi du refus, clôturée par un effet comique efficace car inattendu :

GÉRONTE.— Mais…
LUCINDE.— Il n’est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi.
GÉRONTE.— J’ai…
LUCINDE.— Vous avez beau faire tous vos efforts.
GÉRONTE.— Il…
LUCINDE.— Mon cœur ne saurait se soumettre à cette tyrannie.
GÉRONTE.— La…
LUCINDE.— Et je me jetterai plutôt dans un convent que d’épouser un homme que je n’aime point.
GÉRONTE.— Mais…
LUCINDE, parlant d’un ton de voix à étourdir.— Non. En aucune façon. Point d’affaires. Vous perdez le temps. Je n’en ferai rien. Cela est résolu.
GÉRONTE.— Ah ! quelle impétuosité de paroles ! Il n’y a pas moyen d’y résister. Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.
SGANARELLE.— C’est une chose qui m’est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service, est de vous rendre sourd, si vous voulez. (III, 6)

Enfin, on y découvre une belle énumération d’injures croisée avec une succession de menaces, issues tout droit de la farce du Moyen Age (I, 1). Cette couleur médiévale du Médecin malgré lui tient aussi à des personnages, tels Martine, M. Robert, Géronte et Lucinde, que leur simplicité et leur robustesse distingue des personnages italiens. Et il n’est pas jusqu’à l’ordonnance du dénouement (« une prise de fuite purgative, que vous mêlerez avec deux drachmes de matrimonium en pilules ») qui ne rappelle la verdeur des farces du XVe siècle.

Mais Le Médecin malgré lui est aussi le lieu d’une synthèse. Fidèle à son habitude, le poète fond ces éléments farcesques avec d’autres issus de la commedia dell’arte, et cela aussi bien pour ce qui concerne l’intrigue, certains autres personnages (Géronte, Léandre et Lucinde) ou certains lazzi et ballets de paroles, comme ceux des scènes 1 et 2 de l’acte I.

Cette œuvre pleine de vie a toujours gêné doctes, théoriciens et critiques qui, à la suite de Boileau, puis de Voltaire, répugnent à voir dans le Molière philosophe, auteur du Misanthrope, l’amuseur du parterre, un farceur, avec tout ce que le mot comporte de mépris au XVIIe siècle. Et il est vrai que la structure de cette pièce se résume à la juxtaposition de numéros d’acteur déjà rodés, et parfois gratuits : en quoi la scène de M. Robert (I, 2), ou la consultation que Sganarelle donne aux paysans (III, 2) sont-elles nécessaires à l’action ? Si cette action n’est pas régie par les principes aristotéliciens, c’est que ceux-ci ne sont guère pertinents pour le genre comique qui jouit d’un système des faits et d’une poétique propres. De surcroît, écrit Jacques Copeau, « La farce n’est pas un genre littéraire ». Le seul critère pertinent est au théâtre celui de l’efficacité ; et Le Médecin malgré lui, œuvre sans prétention mais très bien faite, est une pièce qui « porte », et ne manque jamais de susciter le rire du public.

Donnée pour la première fois au Palais-Royal le 6 août 1666, cette comédie connaît un vif succès, puisqu’elle est représentée 32 fois durant l’année de sa création, surtout à la suite des Fâcheux et du Misanthrope, et elle est imprimée dès la fin de 1666. Dans La Muse de cour du 26 août, Subligny écrit ceci :

Rien au monde n’est si plaisant
Ni si propre à vous faire rire […]
Molière, dit-on, ne l’appelle
Qu’une petite bagatelle ;
Mais cette bagatelle est d’un esprit si fin
Que, s’il faut que je vous le die,
L’estime qu’on en fait est une maladie
Qui fait que, dans Paris, tout court au Médecin.

Elle sera jouée 59 fois du vivant de son auteur et 282 fois jusqu’à la mort de Louis XIV. C’est, avec Le Tartuffe, l’œuvre de Molière qui a été le plus souvent représentée.

[1] Voir sur ces questions, Robert Garapon, La Fantaisie verbale et le comique dans le théâtre français du Moyen Age à la fin du XVIIe siècle, Paris, Armand Colin, 1957.