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Le Médecin malgré lui

Acte 2

 ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

GÉRONTE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE.

VALÈRE.- Oui, Monsieur, je crois que vous serez satisfait : et nous vous avons amené le plus grand médecin du monde.

LUCAS.- Oh morguenne, il faut tirer l’échelle après ceti-là : et tous les autres, ne sont pas daignes de li déchausser ses souillez.

VALÈRE.- C’est un homme qui a fait des cures merveilleuses.

LUCAS.- Qui a gari des gens qui estiant morts.

VALÈRE.- Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit : et parfois, il a des moments où son esprit s’échappe, et ne paraît pas ce qu’il est.

LUCAS.- Oui, il aime à bouffonner, et l’an dirait par fois, ne v’s en déplaise qu’il a quelque petit coup de hache à la tête [1] .

VALÈRE.- Mais dans le fond, il est toute science : et bien souvent, il dit des choses tout à fait relevées.

LUCAS.- Quand il s’y boute [2] , il parle tout fin drait, comme s’il lisait dans un livre.

VALÈRE.- Sa réputation s’est déjà répandue ici : et tout le monde vient à lui.

GÉRONTE.- Je meurs d’envie de le voir, faites-le-moi vite venir.

VALÈRE.- Je le vais quérir.

JACQUELINE.- Par ma fi, Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu’ant fait les autres. Je pense que ce sera queussi queumi [3]  : et la meilleure médeçaine, que l’an pourrait bailler à votre fille, ce serait, selon moi, un biau et bon mari, pour qui elle eût de l’amiquié.

GÉRONTE.- Ouais, nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses.

LUCAS.- Taisez-vous, notre ménagère [4] Jaquelaine : ce n’est pas à vous, à bouter là votre nez.

JACQUELINE.- Je vous dis et vous douze [5] , que tous ces médecins n’y feront rian que de l’iau claire [i] , que votre fille a besoin d’autre chose, que de ribarbe, et de sené, et qu’un mari est un emplâtre qui garit tous les maux des filles.

GÉRONTE.- Est-elle en état, maintenant, qu’on s’en voulût charger, avec l’infirmité qu’elle a ? Et lorsque j’ai été dans le dessein de la marier, ne s’est-elle pas opposée à mes volontés ?

JACQUELINE.- Je le crois bian, vous li vouilliez bailler cun homme [6] qu’alle n’aime point. Que ne preniais-vous ce Monsieu Liandre, qui li touchait au cœur ? Alle aurait été fort obéissante : et je m’en vas gager qu’il la prendrait li, comme alle est, si vous la li vouillais donner.

GÉRONTE.- Ce Léandre n’est pas ce qu’il lui faut : il n’a pas du bien comme l’autre.

JACQUELINE.- Il a un oncle qui est si riche, dont il est hériquié.

GÉRONTE.- Tous ces biens à venir, me semblent autant de chansons. Il n’est rien tel que ce qu’on tient : et l’on court grand risque de s’abuser, lorsque l’on compte sur le bien qu’un autre vous garde. La mort n’a pas toujours les oreilles ouvertes aux vœux et aux prières de Messieurs les héritiers : et l’on a le temps d’ avoir les dents longues [7] , lorsqu’on attend, pour vivre, le trépas de quelqu’un.

JACQUELINE.- Enfin, j’ai, toujours, ouï dire, qu’en mariage, comme ailleurs, contentement passe richesse. Les pères et les mères ant cette maudite couteume, de demander toujours, "Qu’a-t-il ?" et : "Qu’a-t-elle ?" et le compère Biarre [8] , a marié sa fille Simonette, au gros Thomas, pour un quarquié de vaigne qu’il avait davantage que le jeune Robin, où alle avait bouté son amiquié : et velà que la pauvre creiature en est devenue jaune comme un coing, et n’a point profité tout depuis ce temps-là. C’est un bel exemple pour vous, Monsieu ; on n’a que son plaisir en ce monde : et j’aimerais mieux, bailler à ma fille, eun bon mari qui li fût agriable, que toutes les rentes de la Biausse.

GÉRONTE.- Peste ! Madame la nourrice, comme vous dégoisez ! Taisez-vous, je vous prie, vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.

LUCAS. En disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte(*).- Morgué, tais-toi, T’es cune impartinante [9] . Monsieu n’a que faire de tes discours, et il sait ce qu’il a à faire. Mêle-toi de donner à téter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est le père de sa fille ; et il est bon et sage, pour voir ce qu’il faut.

GÉRONTE.- Tout doux, oh, tout doux.

LUCAS.- Monsieu, je veux un peu la mortifier : et li apprendre le respect qu’alle vous doit.

GÉRONTE.- Oui, mais ces gestes ne sont pas nécessaires.

 SCÈNE II

VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE.

VALÈRE.- Monsieur préparez-vous, voici notre médecin qui entre.

GÉRONTE.- Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi : et nous avons grand besoin de vous.

SGANARELLE, en robe de médecin, avec un chapeau des plus pointus.- Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux.

GÉRONTE.- Hippocrate dit cela ?

SGANARELLE.- Oui.

GÉRONTE.- Dans quel chapitre, s’il vous plaît ?

SGANARELLE.- Dans son chapitre des chapeaux [10] .

GÉRONTE.- Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire.

SGANARELLE.- Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses...

GÉRONTE.- À qui parlez-vous, de grâce ?

SGANARELLE.- À vous.

GÉRONTE.- Je ne suis pas médecin.

SGANARELLE.- Vous n’êtes pas médecin ?

GÉRONTE.- Non vraiment.

SGANARELLE. Il prend ici un bâton, et le bat, comme on l’a battu.- Tout de bon ?

GÉRONTE.- Tout de bon. Ah ! ah ! ah !

SGANARELLE.- Vous êtes médecin, maintenant, je n’ai jamais eu d’autres licences [11] .

GÉRONTE.- Quel diable d’homme m’avez-vous là amené ?

VALÈRE.- Je vous ai bien dit que c’était un médecin goguenard.

GÉRONTE.- Oui, mais je l’enverrais promener avec ses goguenarderies.

LUCAS.- Ne prenez pas garde à ça, Monsieu, ce n’est que pour rire.

GÉRONTE.- Cette raillerie ne me plaît pas.

SGANARELLE.- Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j’ai prise.

GÉRONTE.- Monsieur, je suis votre serviteur.

SGANARELLE.- Je suis fâché...

GÉRONTE.- Cela n’est rien.

SGANARELLE.- Des coups de bâton...

GÉRONTE.- Il n’y a pas de mal.

SGANARELLE.- Que j’ai eu l’honneur de vous donner.

GÉRONTE.- Ne parlons plus de cela. Monsieur, j’ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie.

SGANARELLE.- Je suis ravi, Monsieur, que votre fille ait besoin de moi : et je souhaiterais de tout mon cœur, que vous en eussiez besoin, aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l’envie que j’ai de vous servir.

GÉRONTE.- Je vous suis obligé de ces sentiments.

SGANARELLE.- Je vous assure que c’est du meilleur de mon âme, que je vous parle.

GÉRONTE.- C’est trop d’honneur que vous me faites.

SGANARELLE.- Comment s’appelle votre fille ?

GÉRONTE.- Lucinde.

SGANARELLE.- Lucinde ! Ah beau nom à médicamenter ! Lucinde !

GÉRONTE.- Je m’en vais voir un peu ce qu’elle fait.

SGANARELLE.- Qui est cette grande femme-là ?

GÉRONTE.- C’est la nourrice d’un petit enfant que j’ai.

SGANARELLE.- Peste ! le joli meuble que voilà. Ah nourrice, charmante nourrice, ma médecine est la très humble esclave de votre nourricerie ; et je voudrais bien être le petit poupon fortuné, qui tétât le lait de vos bonnes grâces (Il lui porte la main sur le sein). Tous mes remèdes ; toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et...

LUCAS.- Avec votte parmission, Monsieu le Médecin, laissez là ma femme, je vous prie.

SGANARELLE.- Quoi, est-elle votre femme ?

LUCAS.- Oui.

SGANARELLE. Il fait semblant d’embrasser Lucas : et se tournant du côté de la nourrice, il l’embrasse.- Ah vraiment, je ne savais pas cela : et je m’en réjouis pour l’amour de l’un et de l’autre.

LUCAS, en le tirant.- Tout doucement, s’il vous plaît.

SGANARELLE.- Je vous assure, que je suis ravi que vous soyez unis ensemble (Il fait encore semblant d’embrasser Lucas : et passant dessous ses bras, se jette au cou de sa femme). Je la félicite d’avoir un mari comme vous : et je vous félicite vous, d’avoir une femme si belle, si sage, et si bien faite, comme elle est.

LUCAS, en le tirant encore.- Eh testigué, point tant de compliments, je vous supplie.

SGANARELLE.- Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous, d’un si bel assemblage ?

LUCAS.- Avec moi, tant qu’il vous plaira : mais avec ma femme, trêve de sarimonie.

SGANARELLE.- Je prends part, également, au bonheur de tous deux (Il continue le même jeu) : et si je vous embrasse pour vous en témoigner [12] ma joie, je l’embrasse de même, pour lui en témoigner aussi.

LUCAS, en le tirant derechef.- Ah vartigué, Monsieu le Médecin, que de lantiponages [13] .

 SCÈNE III

SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE.

GÉRONTE.- Monsieur, voici tout à l’heure, ma fille qu’on va vous amener.

SGANARELLE.- Je l’attends, Monsieur, avec toute la médecine.

GÉRONTE.- Où est-elle ?

SGANARELLE, se touchant le front.- Là-dedans.

GÉRONTE.- Fort bien.

SGANARELLE, en voulant toucher les tétons de la nourrice.- Mais, comme je m’intéresse à toute votre famille, il faut que j’essaye un peu le lait de votre nourrice : et que je visite son sein.

LUCAS, le tirant, et lui faisant faire la pirouette.- Nanain, nanain, je n’avons que faire de ça.

SGANARELLE.- C’est l’office du médecin, de voir les tétons des nourrices.

LUCAS.- Il gnia office qui quienne, je sis votte sarviteur.

SGANARELLE.- As-tu bien la hardiesse de t’opposer au médecin ? Hors de là.

LUCAS.- Je me moque de ça.

SGANARELLE, en le regardant de travers.- Je te donnerai la fièvre.

JACQUELINE, prenant Lucas par le bras, et lui faisant aussi faire la pirouette.- Ôte-toi de là, aussi, est-ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s’il me fait quelque chose, qui ne soit pas à faire ?

LUCAS.- Je ne veux pas qu’il te tâte moi.

SGANARELLE.- Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme.

GÉRONTE.- Voici ma fille.

 SCÈNE IV

LUCINDE, VALÈRE, GÉRONTE, LUCAS, SGANARELLE, JACQUELINE.

SGANARELLE.- Est-ce là, la malade ?

GÉRONTE.- Oui, je n’ai qu’elle de fille : et j’aurais tous les regrets du monde, si elle venait à mourir.

SGANARELLE.- Qu’elle s’en garde bien, il ne faut pas qu’elle meure, sans l’ordonnance du médecin.

GÉRONTE.- Allons, un siège.

SGANARELLE.- Voilà une malade qui n’est pas tant dégoûtante : et je tiens qu’un homme bien sain s’en accommoderait assez.

GÉRONTE.- Vous l’avez fait rire, Monsieur.

SGANARELLE.- Tant mieux, lorsque le médecin fait rire le malade, c’est le meilleur signe du monde. Eh bien ! de quoi est-il question ? qu’avez-vous ? quel est le mal que vous sentez ?

LUCINDE répond par signes, en portant sa main à sa bouche, à sa tête, et sous son menton.- Han, hi, hon, han.

SGANARELLE.- Eh ! que dites-vous ?

LUCINDE continue les mêmes gestes.- Han, hi, hon, han, han, hi, hon.

SGANARELLE.- Quoi ?

LUCINDE.- Han, hi, hon.

SGANARELLE, la contrefaisant.- Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point : quel diable de langage est-ce là ?

GÉRONTE.- Monsieur, c’est là, sa maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici, on en ait pu savoir la cause : et c’est un accident qui a fait reculer son mariage.

SGANARELLE.- Et pourquoi ?

GÉRONTE.- Celui qu’elle doit épouser, veut attendre sa guérison, pour conclure les choses.

SGANARELLE.- Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette ? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie, je me garderais bien de la vouloir guérir.

GÉRONTE.- Enfin, Monsieur, nous vous prions d’employer tous vos soins, pour la soulager de son mal.

SGANARELLE.- Ah ! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu, ce mal l’oppresse-t-il beaucoup ?

GÉRONTE.- Oui, Monsieur.

SGANARELLE.- Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs ?

GÉRONTE.- Fort grandes.

SGANARELLE.- C’est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez ?

GÉRONTE.- Oui.

SGANARELLE.- Copieusement ?

GÉRONTE.- Je n’entends rien à cela.

SGANARELLE.- La matière est-elle louable [14]  ?

GÉRONTE.- Je ne me connais pas à ces choses.

SGANARELLE, se tournant vers la malade.- Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette.

GÉRONTE.- Eh ! oui, Monsieur, c’est là son mal : vous l’avez trouvé tout du premier coup.

SGANARELLE.- Ah, ah.

JACQUELINE.- Voyez, comme il a deviné sa maladie.

SGANARELLE.- Nous autres grands médecins, nous connaissons d’abord [15] , les choses. Un ignorant aurait été embarrassé, et vous eût été dire : "C’est ceci, c’est cela" : mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette.

GÉRONTE.- Oui, mais je voudrais bien que vous me pussiez dire d’où cela vient.

SGANARELLE.- Il n’est rien plus aisé [16] . Cela vient de ce qu’elle a perdu la parole.

GÉRONTE.- Fort bien : mais la cause, s’il vous plaît, qui fait qu’elle a perdu la parole ?

SGANARELLE.- Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c’est l’empêchement de l’action de sa langue.

GÉRONTE.- Mais, encore, vos sentiments sur cet empêchement de l’action de sa langue ?

SGANARELLE.- Aristote là-dessus dit... de fort belles choses.

GÉRONTE.- Je le crois.

SGANARELLE.- Ah ! c’était un grand homme !

GÉRONTE.- Sans doute.

SGANARELLE, levant son bras depuis le coude.- Grand homme tout à fait : un homme qui était plus grand que moi, de tout cela. Pour revenir, donc, à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l’action de sa langue, est causé par de certaines humeurs qu’entre nous autres, savants, nous appelons humeurs peccantes [17] , peccantes, c’est-à-dire... humeurs peccantes : d’autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s’élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin ?

GÉRONTE.- En aucune façon.

SGANARELLE, se levant avec étonnement.- Vous n’entendez point le latin !

GÉRONTE.- Non.

SGANARELLE, en faisant diverses plaisantes postures.- Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo hæc Musa, "la Muse", bonus, bona, bonum, Deus sanctus, estne oratio latinas ? Etiam, "oui", Quare, "pourquoi ?" Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus [18] .

GÉRONTE.- Ah ! que n’ai-je étudié !

JACQUELINE.- L’habile homme que velà !

LUCAS.- Oui, ça est si biau, que je n’y entends goutte.

SGANARELLE.- Or ces vapeurs, dont je vous parle, venant à passer du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le cœur, il se trouve que le poumon que nous appelons en latin armyan [i] , ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile, rencontre, en son chemin, lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l’omoplate ; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement je vous prie : et parce que lesdites vapeurs ont une certaine malignité... Écoutez bien ceci, je vous conjure.

GÉRONTE.- Oui.

SGANARELLE.- Ont une certaine malignité qui est causée... Soyez attentif, s’il vous plaît.

GÉRONTE.- Je le suis.

SGANARELLE.- Qui est causée par l’âcreté des humeurs, engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... Ossabandus, nequeys, nequer, potarinum, quipsa milus. Voilà justement, ce qui fait que votre fille est muette.

JACQUELINE.- Ah que ça est bian dit, notte homme !

LUCAS.- Que n’ai-je la langue aussi bian pendue !

GÉRONTE.- On ne peut pas mieux raisonner sans doute. Il n’y a qu’une seule chose qui m’a choqué. C’est l’endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu’ils ne sont. Que le cœur est du côté gauche, et le foie du côté droit.

SGANARELLE.- Oui, cela était, autrefois, ainsi ; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d’une méthode toute nouvelle.

GÉRONTE.- C’est ce que je ne savais pas : et je vous demande pardon de mon ignorance.

SGANARELLE.- Il n’y a point de mal : et vous n’êtes pas obligé d’être aussi habile que nous.

GÉRONTE.- Assurément : mais Monsieur, que croyez-vous qu’il faille faire à cette maladie ?

SGANARELLE.- Ce que je crois, qu’il faille faire ?

GÉRONTE.- Oui.

SGANARELLE.- Mon avis est qu’on la remette sur son lit : et qu’on lui fasse prendre pour remède, quantité de pain trempé dans du vin.

GÉRONTE.- Pourquoi cela, Monsieur ?

SGANARELLE.- Parce qu’il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique, qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu’on ne donne autre chose aux perroquets : et qu’ils apprennent à parler en mangeant de cela ?

GÉRONTE.- Cela est vrai, ah ! le grand homme ! Vite, quantité de pain et de vin.

SGANARELLE.- Je reviendrai voir sur le soir, en quel état elle sera. (À la nourrice.) Doucement vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes.

JACQUELINE.- Qui, moi ? Je me porte le mieux du monde.

SGANARELLE.- Tant pis nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre : et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant [19] .

GÉRONTE.- Mais, Monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s’aller faire saigner, quand on n’a point de maladie ?

SGANARELLE.- Il n’importe, la mode en est salutaire : et comme on boit pour la soif à venir, il faut se faire, aussi, saigner pour la maladie à venir.

JACQUELINE, en se retirant.- Ma fi, je me moque de ça ; et je ne veux point faire de mon corps une boutique d’apothicaire.

SGANARELLE.- Vous êtes rétive aux remèdes : mais nous saurons vous soumettre à la raison. (Parlant à Géronte.) Je vous donne le bonjour.

GÉRONTE.- Attendez un peu, s’il vous plaît.

SGANARELLE.- Que voulez-vous faire ?

GÉRONTE.- Vous donner de l’argent, Monsieur.

SGANARELLE, tendant sa main derrière, par dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre sa bourse.- Je n’en prendrai pas, Monsieur.

GÉRONTE.- Monsieur...

SGANARELLE.- Point du tout.

GÉRONTE.- Un petit moment.

SGANARELLE.- En aucune façon.

GÉRONTE.- De grâce.

SGANARELLE.- Vous vous moquez.

GÉRONTE.- Voilà qui est fait.

SGANARELLE.- Je n’en ferai rien.

GÉRONTE.- Eh !

SGANARELLE.- Ce n’est pas l’argent qui me fait agir.

GÉRONTE.- Je le crois.

SGANARELLE, après avoir pris l’argent.- Cela est-il de poids ?

GÉRONTE.- Oui, Monsieur.

SGANARELLE.- Je ne suis pas un médecin mercenaire.

GÉRONTE.- Je le sais bien.

SGANARELLE.- L’intérêt ne me gouverne point.

GÉRONTE.- Je n’ai pas cette pensée.

 SCÈNE V

SGANARELLE, LÉANDRE.

SGANARELLE, regardant son argent.- Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que...

LÉANDRE.- Monsieur, il y a longtemps que je vous attends : et je viens implorer votre assistance.

SGANARELLE, lui prenant le poignet.- Voilà un pouls qui est fort mauvais.

LÉANDRE.- Je ne suis point malade, Monsieur ; et ce n’est pas pour cela, que je viens à vous.

SGANARELLE.- Si vous n’êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc ?

LÉANDRE.- Non, pour vous dire la chose en deux mots, je m’appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter : et comme, par la mauvaise humeur, de son père, toute sorte d’accès m’est fermé auprès d’elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour : et de me donner lieu d’exécuter un stratagème que j’ai trouvé, pour lui pouvoir dire deux mots, d’où dépendent, absolument, mon bonheur et ma vie.

SGANARELLE, paraissant en colère.- Pour qui me prenez-vous ? Comment oser vous adresser à moi, pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin, à des emplois de cette nature ?

LÉANDRE.- Monsieur, ne faites point de bruit.

SGANARELLE, en le faisant reculer.- J’en veux faire moi, vous êtes un impertinent.

LÉANDRE.- Eh ! Monsieur doucement.

SGANARELLE.- Un malavisé.

LÉANDRE.- De grâce.

SGANARELLE.- Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela : et que c’est une insolence extrême...

LÉANDRE, tirant une bourse qu’il lui donne.- Monsieur.

SGANARELLE, tenant la bourse.- De vouloir m’employer... Je ne parle pas pour vous : car vous êtes honnête homme, et je serais ravi de vous rendre service. Mais il y a de certains impertinents au monde, qui viennent prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas : et je vous avoue que cela me met en colère.

LÉANDRE.- Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que...

SGANARELLE.- Vous vous moquez : de quoi est-il question ?

LÉANDRE.- Vous saurez, donc, Monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir, est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus, comme il faut ; et ils n’ont pas manqué de dire, que cela procédait, qui, du cerveau, qui, des entrailles, qui, de la rate, qui, du foie. Mais il est certain que l’amour en est la véritable cause : et que Lucinde n’a trouvé cette maladie, que pour se délivrer d’un mariage, dont elle était importunée. Mais, de crainte qu’on ne nous voie ensemble, retirons-nous d’ici : et je vous dirai en marchant, ce que je souhaite de vous.

SGANARELLE.- Allons, Monsieur, vous m’avez donné pour votre amour, une tendresse qui n’est pas concevable : et j’y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous.

[1] Quelque petit coup de hache à la tête : on dirait aujourd’hui : "il est un peu tapé !"

[2] Quand il s’y boute : quand il s’y met.

[3] Queussi queumi : tout à fait de même.

[4] Ménagère : femme, épouse.

[5] Je vous dis et vous douze : jeu de mots campagnard destiné à renforcer l’affirmation avancée.

[i] N’y feront rian que de l’iau claire : n’arriveront à rien (cf. L’Étourdi, III, 1, vers 919-920).

[6] VAR. Vous li vouilliez bailler eun homme. (1682). (La graphie cun est employée pour qu’un, avec omission de la négation ne : vous ne li vouilliez bailler qu’un homme...).

[7] Avoir les dents longues : avoir faim.

[8] VAR. Et le compère Pierre. (1682).

[9] VAR. T’es eune impartinante. (1682). (Tu n’es qu’une impertinente.)

[10] VAR. Dans son chapitre... des chapeaux. (1682)

[11] D’autres licences : d’autres titres à exercer la médecine. La licence (on mettait souvent le mot au pluriel) donnait pleinement le droit d’exercer la médecine. Le titre de docteur en médecine ouvrait l’accès à des honneurs et à des responsabilités essentiellement universitaires.

[12] VAR. pour vous témoigner (1682).

[13] Lantiponages : lenteurs, simagrées.

[14] Louable : "un signe de santé, c’est quand les matières sont louables, bien digérées" (Furetière).

[15] D’abord : immédiatement.

[16] VAR. Il n’est rien de plus aisé. (1682).

[17] Humeurs peccantes : humeurs mauvaises, viciées.

[18] Ce discours en latin de cuisine commence par quatre mots qui n’ont aucun sens ; puis viennent des emprunts, approximatifs et par bribes, à ce livre des Rudimenta que Sganarelle se vante d’avoir su par c ?ur (I, 1). On peut, malgré les solécismes, le traduire ainsi : "Au singulier, au nominatif, cette Muse, La Muse, bon, bonne, bon. Dieu est saint, est-ce une phrase latine ? Oui, oui. Pourquoi, pourquoi ? Parce que le substantif et l’adjectif s’accordent en genre, en nombre et en cas."

[i] Armyan : Sganarelle s’enhardit et dit n’importe quoi : il prodigue des mots de pure fantaisie (armyan, nasmus, cubile), parfois inspirés du prétendu turc de La S ?ur de Rotrou, comédie imprimée en 1646, comme ossabandus, nequeys, nequer ; et il ne recule pas devant de curieuses précisions anatomiques relatives au foie et au c ?ur.

[19] Beaucoup de médecins du XVIe et du XVIIe siècles croyaient qu’une santé trop florissante pouvait être cause de maladie (Cf. Montaigne, Essais, II, chap. 37) ; on pratiquait d’ailleurs couramment des "remèdes de précaution" : par exemple, on se purgeait et on se faisait saigner avant d’entreprendre un voyage.