ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE
| AMPHITRYON | |
| Oui, sans doute, le sort tout exprès me le cache ; | |
| 1440 | Et des tours que je fais, à la fin, je suis las. Il n’est point de destin plus cruel, que je sache. Je ne saurais trouver, portant partout mes pas, Celui qu’à chercher je m’attache ; Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas. |
| 1445 | Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l’être, De nos faits [1] , avec moi, sans beaucoup me connaître, Viennent se réjouir, pour me faire enrager. Dans l’embarras cruel du souci qui me blesse, De leurs embrassements, et de leur allégresse, |
| 1450 | Sur mon inquiétude, ils viennent tous charger [2] . En vain à passer je m’apprête, Pour fuir leurs persécutions. Leur tuante amitié, de tous côtés m’arrête ; Et tandis qu’à l’ardeur de leurs expressions, |
| 1455 | Je réponds d’un geste de tête ; Je leur donne, tout bas, cent malédictions. Ah ! qu’on est peu flatté de louange, d’honneur, Et de tout ce que donne une grande victoire, Lorsque dans l’âme on souffre une vive douleur ! |
| 1460 | Et que l’on donnerait volontiers cette gloire, Pour avoir le repos du cœur ! Ma jalousie, à tout propos, Me promène sur ma disgrâce [3] ; Et plus mon esprit y repasse, |
| 1465 | Moins j’en puis débrouiller le funeste chaos. Le vol des diamants n’est pas ce qui m’étonne : On lève les cachets, qu’on ne l’aperçoit pas [4] ; Mais le don, qu’on veut qu’hier j’en vins faire en personne, Est ce qui fait ici mon cruel embarras. |
| 1470 | La nature parfois produit des ressemblances, Dont quelques imposteurs ont pris droit d’abuser : Mais il est hors de sens [5] , que sous ces apparences Un homme, pour époux, se puisse supposer ; Et dans tous ces rapports, sont mille différences, |
| 1475 | Dont se peut une femme aisément aviser. Des charmes [6] de la Thessalie, On vante de tout temps les merveilleux effets : Mais les contes fameux, qui partout en sont faits, Dans mon esprit toujours ont passé pour folie ; |
| 1480 | Et ce serait du sort une étrange rigueur, Qu’au sortir d’une ample victoire, Je fusse contraint de les croire, Aux dépens de mon propre honneur. Je veux la retâter [7] sur ce fâcheux mystère ; |
| 1485 | Et voir si ce n’est point une vaine chimère, Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit. Ah ! fasse le Ciel équitable, Que ce penser soit véritable ; Et que, pour mon bonheur, elle ait perdu l’esprit ! |
SCÈNE II
| MERCURE, AMPHITRYON. | |
| MERCURE | |
| 1490 | Comme l’amour ici ne m’offre aucun plaisir, Je m’en veux faire, au moins, qui soient d’autre nature ; Et je vais égayer mon sérieux loisir, À mettre Amphitryon hors de toute mesure. Cela n’est pas d’un Dieu bien plein de charité : |
| 1495 | Mais aussi n’est-ce pas ce dont je m’inquiète ; Et je me sens, par ma planète, À la malice un peu porté. |
AMPHITRYON | |
| D’où vient donc qu’à cette heure on ferme cette porte ? | |
MERCURE | |
| Holà, tout doucement. Qui frappe ? | |
AMPHITRYON | |
| Moi. | |
MERCURE | |
| Qui, moi ? | |
AMPHITRYON | |
| Ah ! ouvre. | |
MERCURE | |
| 1500 | Comment, ouvre ? Et qui donc es-tu, toi ; |
| Qui fais tant de vacarme, et parles de la sorte ? | |
AMPHITRYON | |
| Quoi ! tu ne me connais pas ? | |
MERCURE | |
| Non : | |
| Et n’en ai pas la moindre envie. | |
AMPHITRYON | |
| Tout le monde perd-il aujourd’hui la raison ? | |
| 1505 | Est-ce un mal répandu ? Sosie, holà, Sosie. |
MERCURE | |
| Hé bien, Sosie : oui, c’est mon nom. As-tu peur que je ne l’oublie ? | |
AMPHITRYON | |
| Me vois-tu bien ? | |
MERCURE | |
| Fort bien. Qui peut pousser ton bras, | |
| À faire une rumeur si grande ? | |
| 1510 | Et que demandes-tu là-bas ? |
AMPHITRYON | |
| Moi, pendard, ce que je demande ? | |
MERCURE | |
| Que ne demandes-tu donc pas ? Parle, si tu veux qu’on t’entende. | |
AMPHITRYON | |
| Attends, traître, avec un bâton | |
| 1515 | Je vais là-haut me faire entendre ; Et de bonne façon t’apprendre À m’oser parler sur ce ton. |
MERCURE | |
| Tout beau. Si pour heurter, tu fais la moindre instance, Je t’enverrai d’ici des messagers fâcheux. | |
AMPHITRYON | |
| 1520 | Ô Ciel ! vit-on jamais une telle insolence ? La peut-on concevoir d’un serviteur ; d’un gueux ? |
MERCURE | |
| Hé bien ! qu’est-ce ? M’as-tu tout parcouru par ordre ? M’as-tu de tes gros yeux assez considéré ? Comme il les écarquille, et paraît effaré ! | |
| 1525 | Si des regards on pouvait mordre, Il m’aurait déjà déchiré. |
AMPHITRYON | |
| Moi-même je frémis de ce que tu t’apprêtes, Avec ces impudents propos. Que tu grossis pour toi d’effroyables tempêtes ! | |
| 1530 | Quels orages de coups vont fondre sur ton dos ! |
MERCURE | |
| L’ami, si de ces lieux tu ne veux disparaître, Tu pourras y gagner quelque contusion. | |
AMPHITRYON | |
| Ah ! tu sauras maraud, à ta confusion, Ce que c’est qu’un valet, qui s’attaque à son maître. | |
MERCURE | |
| Toi, mon maître ? | |
AMPHITRYON | |
| 1535 | Oui, coquin. M’oses-tu méconnaître ? |
MERCURE | |
| Je n’en reconnais point d’autre, qu’Amphitryon. | |
AMPHITRYON | |
| Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut être ? | |
MERCURE | |
| Amphitryon ? | |
AMPHITRYON | |
| Sans doute. | |
MERCURE | |
| Ah ! quelle vision ! | |
| Dis-nous un peu. Quel est le cabaret honnête, | |
| 1540 | Où tu t’es coiffé le cerveau [i] ? |
AMPHITRYON | |
| Comment ? encor ? | |
MERCURE | |
| Était-ce un vin à faire fête ? | |
AMPHITRYON | |
| Ciel ! | |
MERCURE | |
| Était-il vieux, ou nouveau ? | |
AMPHITRYON | |
| Que de coups ! | |
MERCURE | |
| Le nouveau donne fort dans la tête, | |
| Quand on le veut boire sans eau. | |
AMPHITRYON | |
| 1545 | Ah ! je t’arracherai cette langue, sans doute [8] . |
MERCURE | |
| Passe, mon cher ami, crois-moi [9] ; Que quelqu’un ici ne t’écoute. Je respecte le vin : va-t’en, retire-toi ; Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu’il goûte. | |
AMPHITRYON | |
| Comment ! Amphitryon est là dedans ? | |
MERCURE | |
| 1550 | Fort bien : |
| Qui couvert des lauriers d’une victoire pleine, Est auprès de la belle Alcmène, À jouir des douceurs d’un aimable entretien. Après le démêlé d’un amoureux caprice, | |
| 1555 | Ils goûtent le plaisir de s’être rajustés. Garde-toi de troubler leurs douces privautés, Si tu ne veux qu’il ne punisse L’excès de tes témérités. |
SCÈNE III
| AMPHITRYON | |
| Ah ! quel étrange coup m’a-t-il porté dans l’âme ? | |
| 1560 | En quel trouble cruel jette-t-il mon esprit ? Et si les choses sont, comme le traître dit, Où vois-je ici réduits mon honneur, et ma flamme ? À quel parti me doit résoudre ma raison ? Ai-je l’éclat, ou le secret à prendre ? |
| 1565 | Et dois-je, en mon courroux, renfermer, ou répandre Le déshonneur de ma maison ? Ah ! faut-il consulter [10] dans un affront si rude ? Je n’ai rien à prétendre, et rien à ménager ; Et toute mon inquiétude |
| 1570 | Ne doit aller qu’à me venger. |
SCÈNE IV
| SOSIE, NAUCRATÈS, POLIDAS, AMPHITRYON | |
| SOSIE | |
| Monsieur, avec mes soins, tout ce que j’ai pu faire, C’est de vous amener ces Messieurs que voici. | |
AMPHITRYON | |
| Ah ! vous voilà [11] ? | |
SOSIE | |
| Monsieur. | |
AMPHITRYON | |
| Insolent, téméraire. | |
SOSIE | |
| Quoi ? | |
AMPHITRYON | |
| Je vous apprendrai de me traiter ainsi. | |
SOSIE | |
| Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ? | |
AMPHITRYON | |
| 1575 | Ce que j’ai, misérable ? |
SOSIE | |
| Holà, Messieurs, venez donc tôt. | |
NAUCRATÈS | |
| Ah ! de grâce, arrêtez. | |
SOSIE | |
| De quoi suis-je coupable ? | |
AMPHITRYON | |
| Tu me le demandes, maraud ? Laissez-moi satisfaire un courroux légitime. | |
SOSIE | |
| 1580 | Lorsque l’on pend quelqu’un, on lui dit pourquoi c’est. |
NAUCRATÈS | |
| Daignez nous dire, au moins, quel peut être son crime. | |
SOSIE | |
| Messieurs, tenez bon, s’il vous plaît ? | |
AMPHITRYON | |
| Comment ! il vient d’avoir l’audace, De me fermer ma porte au nez ? | |
| 1585 | Et de joindre encor la menace, À mille propos effrénés ! Ah ! coquin. |
SOSIE | |
| Je suis mort. | |
NAUCRATÈS | |
| Calmez cette colère. | |
SOSIE | |
| Messieurs. | |
POLIDAS | |
| Qu’est-ce ? | |
SOSIE | |
| M’a-t-il frappé ! | |
AMPHITRYON | |
| Non, il faut qu’il ait le salaire Des mots, où tout à l’heure, il s’est émancipé [12] . | |
SOSIE | |
| 1590 | Comment cela se peut-il faire, Si j’étais par votre ordre autre part occupé ? Ces messieurs sont ici, pour rendre témoignage, Qu’à dîner avec vous, je les viens d’inviter. |
NAUCRATÈS | |
| Il est vrai qu’il nous vient de faire ce message ; | |
| 1595 | Et n’a point voulu nous quitter. |
AMPHITRYON | |
| Qui t’a donné cet ordre ? | |
SOSIE | |
| Vous. | |
AMPHITRYON | |
| Et quand ? | |
SOSIE | |
| Après votre paix faite. | |
| Au milieu des transports d’une âme satisfaite, D’avoir d’Alcmène apaisé le courroux. | |
AMPHITRYON | |
| 1600 | Ô Ciel ! chaque instant, chaque pas, Ajoute quelque chose à mon cruel martyre ! Et dans ce fatal embarras, Je ne sais plus que croire, ni que dire. |
NAUCRATÈS | |
| Tout ce que de chez vous, il vient de nous conter, | |
| 1605 | Surpasse si fort la nature, Qu’avant que de rien faire, et de vous emporter, Vous devez éclaircir toute cette aventure. |
AMPHITRYON | |
| Allons, vous y pourrez seconder mon effort ; Et le Ciel à propos, ici vous a fait rendre. | |
| 1610 | Voyons quelle fortune en ce jour peut m’attendre. Débrouillons ce mystère, et sachons notre sort. Hélas ! je brûle de l’apprendre ; Et je le crains plus que la mort ! |
SCÈNE V
| JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE. | |
| JUPITER | |
| Quel bruit à descendre m’oblige ? | |
| 1615 | Et qui frappe en maître où je suis ? |
AMPHITRYON | |
| Que vois-je, justes Dieux ! | |
NAUCRATÈS | |
| Ciel ! quel est ce prodige ! | |
| Quoi ! deux Amphitryons ici nous sont produits ! | |
AMPHITRYON | |
| Mon âme demeure transie, | |
| 1620 | Hélas ! Je n’en puis plus ; l’aventure est à bout : Ma destinée est éclaircie ; Et ce que je vois, me dit tout. |
NAUCRATÈS | |
| Plus mes regards sur eux s’attachent fortement, Plus je trouve qu’en tout, l’un à l’autre est semblable. | |
SOSIE | |
| 1625 | Messieurs, voici le véritable ; L’autre est un imposteur, digne de châtiment. |
POLIDAS | |
| Certes, ce rapport admirable Suspend ici mon jugement. | |
AMPHITRYON | |
| C’est trop être éludés [13] par un fourbe exécrable, | |
| 1630 | Il faut, avec ce fer, rompre l’enchantement. |
NAUCRATÈS | |
| Arrêtez. | |
AMPHITRYON | |
| Laissez-moi. | |
NAUCRATÈS | |
| Dieux ! que voulez-vous faire ? | |
AMPHITRYON | |
| Punir, d’un imposteur, les lâches trahisons. | |
JUPITER | |
| Tout beau, l’emportement est fort peu nécessaire ; Et lorsque de la sorte on se met en colère, | |
| 1635 | On fait croire qu’on a de mauvaises raisons. |
SOSIE | |
| Oui, c’est un enchanteur, qui porte un caractère [14] , Pour ressembler aux maîtres des maisons. | |
AMPHITRYON | |
| Je te ferai, pour ton partage, Sentir, par mille coups, ces propos outrageants. | |
SOSIE | |
| 1640 | Mon maître est homme de courage ; Et ne souffrira point, que l’on batte ses gens. |
AMPHITRYON | |
| Laissez-moi m’assouvir dans mon courroux extrême, Et laver mon affront au sang d’un scélérat. | |
NAUCRATÈS | |
| Nous ne souffrirons point cet étrange combat, | |
| 1645 | D’Amphitryon, contre lui-même. |
AMPHITRYON | |
| Quoi ! mon honneur, de vous, reçoit ce traitement ? Et mes amis, d’un fourbe, embrassent la défense ? Loin d’être les premiers à prendre ma vengeance [15] , Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment ? | |
NAUCRATÈS | |
| 1650 | Que voulez-vous qu’à cette vue Fassent nos résolutions ; Lorsque par deux Amphitryons, Toute notre chaleur demeure suspendue ? À vous faire éclater notre zèle aujourd’hui, |
| 1655 | Nous craignons de faillir, et de vous méconnaître. Nous voyons bien en vous Amphitryon paraître, Du salut des Thébains le glorieux appui : Mais nous le voyons tous aussi paraître en lui ; Et ne saurions juger dans lequel il peut être. |
| 1660 | Notre parti n’est point douteux, Et l’imposteur, par nous, doit mordre la poussière : Mais ce parfait rapport [16] le cache entre vous deux ; Et c’est un coup trop hasardeux, Pour l’entreprendre sans lumière. |
| 1665 | Avec douceur laissez-nous voir, De quel côté peut être l’imposture ; Et dès que nous aurons démêlé l’aventure, Il ne nous faudra point dire notre devoir. |
JUPITER | |
| Oui, vous avez raison : et cette ressemblance, | |
| 1670 | À douter de tous deux, vous peut autoriser. Je ne m’offense point de vous voir en balance : Je suis plus raisonnable, et sais vous excuser. L’œil ne peut entre nous faire de différence ; Et je vois qu’aisément on s’y peut abuser. |
| 1675 | Vous ne me voyez point témoigner de colère ; Point mettre l’épée à la main. C’est un mauvais moyen d’éclaircir ce mystère ; Et j’en puis trouver un plus doux, et plus certain. L’un de nous est Amphitryon ; |
| 1680 | Et tous deux, à vos yeux, nous le pouvons paraître. C’est à moi de finir cette confusion ; Et je prétends me faire à tous si bien connaître, Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être, Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître, |
| 1685 | Il n’ait plus de rien dire aucune occasion. C’est aux yeux des Thébains, que je veux avec vous, De la vérité pure, ouvrir la connaissance ; Et la chose sans doute est assez d’importance, Pour affecter la circonstance [17] , |
| 1690 | De l’éclaircir aux yeux de tous. Alcmène attend de moi ce public témoignage. Sa vertu, que l’éclat de ce désordre outrage, Veut qu’on la justifie, et j’en vais prendre soin. C’est à quoi mon amour envers elle m’engage ; |
| 1695 | Et des plus nobles chefs, je fais un assemblage, Pour l’éclaircissement, dont sa gloire a besoin. Attendant avec vous ces témoins souhaités, Ayez, je vous prie, agréable De venir honorer la table, |
| 1700 | Où vous a Sosie invités. |
SOSIE | |
| Je ne me trompais pas. Messieurs, ce mot termine Toute l’irrésolution : Le véritable Amphitryon, Est l’Amphitryon, où l’on dîne. | |
AMPHITRYON | |
| 1705 | Ô Ciel ! puis-je plus bas me voir humilié ! Quoi ! faut-il que j’entende ici, pour mon martyre, Tout ce que l’imposteur, à mes yeux, vient de dire ; Et que dans la fureur, que ce discours m’inspire, On me tienne le bras lié ! |
NAUCRATÈS | |
| 1710 | Vous vous plaignez à tort. Permettez-nous d’attendre L’éclaircissement, qui doit rendre Les ressentiments de saison. Je ne sais pas s’il impose : Mais il parle sur la chose, |
| 1715 | Comme s’il avait raison. |
AMPHITRYON | |
| Allez, faibles amis, et flattez l’imposture. Thèbes en a pour moi de tout autres que vous : Et je vais en trouver, qui partageant l’injure, Sauront prêter la main à mon juste courroux. | |
JUPITER | |
| 1720 | Hé bien, je les attends ; et saurai décider Le différend en leur présence. |
AMPHITRYON | |
| Fourbe, tu crois par là, peut-être, t’évader : Mais rien ne te saurait sauver de ma vengeance. | |
JUPITER | |
| À ces injurieux propos | |
| 1725 | Je ne daigne à présent répondre ; Et tantôt je saurai confondre Cette fureur, avec deux mots. |
AMPHITRYON | |
| Le Ciel même, le Ciel, ne t’y saurait soustraire : Et jusques aux enfers, j’irai suivre tes pas. | |
JUPITER | |
| 1730 | Il ne sera pas nécessaire ; Et l’on verra tantôt, que je ne fuirai pas. |
AMPHITRYON | |
| Allons, courons, avant que d’avec eux il sorte, Assembler des amis, qui suivent mon courroux : Et chez moi venons à main forte, | |
| 1735 | Pour le percer de mille coups. |
JUPITER | |
| Point de façons, je vous conjure : Entrons vite dans la maison. | |
NAUCRATÈS | |
| Certes, toute cette aventure Confond le sens, et la raison. | |
SOSIE | |
| 1740 | Faites trêve, Messieurs, à toutes vos surprises ; Et pleins de joie, allez tabler jusqu’à demain. Que je vais m’en donner ! et me mettre en beau train, De raconter nos vaillantises ! Je brûle d’en venir aux prises ; |
| 1745 | Et jamais je n’eus tant de faim. |
SCÈNE VI
| MERCURE, SOSIE. | |
| MERCURE | |
| Arrête. Quoi ! tu viens ici mettre ton nez, Impudent fleureur [18] de cuisine ? | |
SOSIE | |
| Ah ! de grâce, tout doux ! | |
MERCURE | |
| Ah ! vous y retournez ! | |
| Je vous ajusterai l’échine. | |
SOSIE | |
| 1750 | Hélas ! brave, et généreux moi, Modère-toi, je t’en supplie. Sosie, épargne un peu Sosie ; Et ne te plais point tant à frapper dessus toi. |
MERCURE | |
| Qui de t’appeler de ce nom, | |
| 1755 | A pu te donner la licence ? Ne t’en ai-je pas fait une expresse défense, Sous peine d’essuyer mille coups de bâton ? |
SOSIE | |
| C’est un nom, que tous deux nous pouvons à la fois Posséder sous un même maître. | |
| 1760 | Pour Sosie, en tous lieux, on sait me reconnaître : Je souffre bien que tu le sois ; Souffre aussi, que je le puisse être. Laissons aux deux Amphitryons, Faire éclater des jalousies ; |
| 1765 | Et parmi leurs contentions, Faisons en bonne paix, vivre les deux Sosies. |
MERCURE | |
| Non, c’est assez d’un seul ; et je suis obstiné, À ne point souffrir de partage. | |
SOSIE | |
| Du pas devant, sur moi, tu prendras l’avantage. | |
| 1770 | Je serai le cadet, et tu seras l’aîné. |
MERCURE | |
| Non, un frère incommode, et n’est pas de mon goût ; Et je veux être fils unique. | |
SOSIE | |
| Ô cœur barbare et tyrannique ! Souffre qu’au moins je sois ton ombre. | |
MERCURE | |
| Point du tout. | |
SOSIE | |
| 1775 | Que d’un peu de pitié ton âme s’humanise. En cette qualité souffre-moi près de toi. Je te serai partout une ombre si soumise, Que tu seras content de moi. |
MERCURE | |
| Point de quartier : immuable est la loi. | |
| 1780 | Si d’entrer là-dedans, tu prends encor l’audace, Mille coups en seront le fruit. |
SOSIE | |
| Las ! à quelle étrange disgrâce, Pauvre Sosie, es-tu réduit ? | |
MERCURE | |
| Quoi ! ta bouche se licencie, | |
| 1785 | À te donner encore un nom, que je défends ? |
SOSIE | |
| Non, ce n’est pas moi que j’entends ; Et je parle d’un vieux Sosie, Qui fut jadis de mes parents ; Qu’avec très grande barbarie, | |
| 1790 | À l’heure du dîner, l’on chassa de céans. |
MERCURE | |
| Prends garde de tomber dans cette frénésie ; Si tu veux demeurer au nombre des vivants. | |
SOSIE | |
| Que je te rosserais, si j’avais du courage, Double fils de putain, de trop d’orgueil enflé ! | |
MERCURE | |
| Que dis-tu ? | |
SOSIE | |
| Rien. | |
MERCURE | |
| 1795 | Tu tiens, je crois, quelque langage. |
SOSIE | |
| Demandez, je n’ai pas soufflé. | |
MERCURE | |
| Certain mot de fils de putain, A pourtant frappé mon oreille : Il n’est rien de plus certain. | |
SOSIE | |
| 1800 | C’est donc un perroquet, que le beau temps réveille. |
MERCURE | |
| Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger, Voilà l’endroit, où je demeure. | |
SOSIE | |
| Ô Ciel ! que l’heure de manger, Pour être mis dehors, est une maudite heure ! | |
| 1805 | Allons, cédons au sort dans notre affliction, Suivons-en aujourd’hui l’aveugle fantaisie ; Et par une juste union, Joignons le malheureux Sosie, Au malheureux Amphitryon. |
| 1810 | Je l’aperçois venir en bonne compagnie. |
SCÈNE VII
| AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS, SOSIE. | |
| AMPHITRYON | |
| Arrêtez là, Messieurs. Suivez-nous d’un peu loin ; Et n’avancez tous, je vous prie, Que quand il en sera besoin. | |
POSICLÈS | |
| Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme. | |
AMPHITRYON | |
| 1815 | Ah ! de tous les côtés, mortelle est ma douleur ! Et je souffre pour ma flamme, Autant que pour mon honneur. |
POSICLÈS | |
| Si cette ressemblance est telle que l’on dit, Alcmène, sans être coupable... | |
AMPHITRYON | |
| 1820 | Ah ! sur le fait dont il s’agit, L’erreur simple devient un crime véritable, Et sans consentement, l’innocence y périt. De semblables erreurs, quelque jour qu’on leur donne, Touchent des endroits délicats : |
| 1825 | Et la raison bien souvent les pardonne ; Que l’honneur, et l’amour, ne les pardonnent pas. |
ARGATIPHONTIDAS | |
| Je n’embarrasse point là dedans ma pensée : Mais je hais vos Messieurs, de leurs honteux délais ; Et c’est un procédé, dont j’ai l’âme blessée ; | |
| 1830 | Et que les gens de cœur n’approuveront jamais. Quand quelqu’un nous emploie, on doit, tête baissée, Se jeter dans ses intérêts. Argatiphontidas ne va point aux accords. Écouter d’un ami raisonner l’adversaire, |
| 1835 | Pour des hommes d’honneur, n’est point un coup à faire : Il ne faut écouter que la vengeance alors. Le procès ne me saurait plaire ; Et l’on doit commencer toujours dans ses transports, Par bailler, sans autre mystère [19] , |
| 1840 | De l’épée au travers du corps. Oui, vous verrez, quoi qu’il advienne [20] , Qu’Argatiphontidas marche droit sur ce point ; Et de vous il faut que j’obtienne, Que le pendard ne meure point, |
| 1845 | D’une autre main, que de la mienne. |
AMPHITRYON | |
| Allons. | |
SOSIE | |
| Je viens, Monsieur, subir à vos genoux, | |
| Le juste châtiment d’une audace maudite. Frappez, battez, chargez, accablez-moi de coups ; Tuez-moi dans votre courroux : | |
| 1850 | Vous ferez bien, je le mérite ; Et je n’en dirai pas un seul mot contre vous. |
AMPHITRYON | |
| Lève-toi. Que fait-on ? | |
SOSIE | |
| L’on m’a chassé tout net : | |
| Et croyant, à manger, m’aller comme eux, ébattre, Je ne songeais pas qu’en effet, | |
| 1855 | Je m’attendais là, pour me battre. Oui, l’autre moi, valet de l’autre vous, a fait, Tout de nouveau, le diable à quatre, La rigueur d’un pareil destin, Monsieur, aujourd’hui, nous talonne ; |
| 1860 | Et l’on me des-Sosie enfin, Comme on vous dés-Amphitryonne. |
AMPHITRYON | |
| Suis-moi. | |
SOSIE | |
| N’est-il pas mieux, de voir s’il vient personne. | |
SCÈNE VIII
| CLÉANTHIS, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS. | |
| CLÉANTHIS | |
| Ô Ciel ! | |
AMPHITRYON | |
| Qui t’épouvante ainsi ? | |
| Quelle est la peur, que je t’inspire ? | |
CLÉANTHIS | |
| 1865 | Las ! vous êtes là-haut, et je vous vois ici ! |
NAUCRATÈS | |
| Ne vous pressez point, le voici, Pour donner devant tous, les clartés, qu’on désire ; Et qui, si l’on peut croire à ce qu’il vient de dire, Sauront vous affranchir de trouble, et de souci. | |
SCÈNE IX
| MERCURE, CLÉANTHIS, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS. | |
| MERCURE | |
| 1870 | Oui, vous l’allez voir tous : et sachez, par avance, Que c’est le grand maître des Dieux ; Que sous les traits chéris de cette ressemblance, Alcmène a fait, du Ciel, descendre dans ces lieux. Et quant à moi, je suis Mercure, |
| 1875 | Qui ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu Celui, dont j’ai pris la figure : Mais de s’en consoler, il a maintenant lieu ; Et les coups de bâton d’un Dieu, Font honneur à qui les endure. |
SOSIE | |
| 1880 | Ma foi, Monsieur le Dieu, je suis votre valet. Je me serais passé de votre courtoisie. |
MERCURE | |
| Je lui donne à présent congé d’être Sosie. Je suis las de porter un visage si laid ; Et je m’en vais au Ciel, avec de l’ambrosie, | |
| 1885 | M’en débarbouiller tout à fait. Il vole dans le Ciel. |
SOSIE | |
| Le Ciel, de m’approcher, t’ôte à jamais l’envie. Ta fureur s’est par trop acharnée après moi : Et je ne vis de ma vie, Un Dieu plus diable, que toi. | |
SCÈNE X
| JUPITER, CLÉANTHIS, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS. | |
| JUPITER dans une nue. | |
| 1890 | Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur ; Et sous tes propres traits, vois Jupiter paraître. À ces marques, tu peux aisément le connaître ; Et c’est assez, je crois, pour remettre ton cœur Dans l’état auquel il doit être, |
| 1895 | Et rétablir chez toi, la paix, et la douceur. Mon nom, qu’incessamment toute la terre adore, Étouffe ici les bruits, qui pouvaient éclater. Un partage avec Jupiter, N’a rien du tout, qui déshonore : |
| 1900 | Et sans doute, il ne peut être que glorieux, De se voir le rival du souverain des Dieux. Je n’y vois, pour ta flamme, aucun lieu de murmure ; Et c’est moi, dans cette aventure, Qui tout dieu que je suis, dois être le jaloux. |
| 1905 | Alcmène est toute à toi, quelque soin qu’on emploie ; Et ce doit à tes feux être un objet bien doux, De voir, que pour lui plaire, il n’est point d’autre voie, Que de paraître son époux : Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle, |
| 1910 | Par lui-même, n’a pu triompher de sa foi ; Et que ce qu’il a reçu d’elle, N’a, par son cœur ardent, été donné qu’à toi. |
SOSIE | |
| Le Seigneur Jupiter sait dorer la pilule. | |
JUPITER | |
| Sors donc des noirs chagrins, que ton cœur a soufferts ; | |
| 1915 | Et rends le calme entier à l’ardeur, qui te brûle. Chez toi, doit naître un fils, qui sous le nom d’Hercule, Remplira de ses faits, tout le vaste univers. L’éclat d’une fortune, en mille biens féconde, Fera connaître à tous, que je suis ton support, |
| 1920 | Et je mettrai tout le monde Au point d’envier ton sort. Tu peux hardiment te flatter De ces espérances données. C’est un crime, que d’en douter. |
| 1925 | Les paroles de Jupiter, Sont des arrêts des destinées. Il se perd dans les nues. |
NAUCRATÈS | |
| Certes, je suis ravi de ces marques brillantes... | |
SOSIE | |
| Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment ? Ne vous embarquez nullement, | |
| 1930 | Dans ces douceurs congratulantes. C’est un mauvais embarquement : Et d’une, et d’autre part, pour un tel compliment, Les phrases sont embarrassantes. Le grand Dieu Jupiter nous fait beaucoup d’honneur ; |
| 1935 | Et sa bonté, sans doute, est pour nous sans seconde ! Il nous promet l’infaillible bonheur, D’une fortune, en mille biens féconde ; Et chez nous il doit naître un fils d’un très grand cœur, Tout cela va le mieux du monde. |
| 1940 | Mais enfin coupons aux discours ; Et que chacun chez soi, doucement se retire. Sur telles affaires, toujours, Le meilleur est de ne rien dire. |