ACTEURS :
LA NUIT.
JUPITER, sous la forme d’Amphitryon.
AMPHITRYON, général des Thébains.
ALCMÈNE, femme d’Amphitryon.
CLÉANTHIS, suivante d’Alcmène et femme de Sosie.
SOSIE, valet d’Amphitryon.
ARGATIPHONTIDAS
NAUCRATÈS
POLIDAS
POSICLÈS, capitaines thébains.
PROLOGUE
| MERCURE, sur un nuage ; LA NUIT, dans un char traîné par deux chevaux. | |
MERCURE | |
| Tout beau, charmante Nuit ; daignez vous arrêter. Il est certain secours, que de vous on désire : Et j’ai deux mots à vous dire, De la part de Jupiter. | |
LA NUIT | |
| 5 | Ah, ah, c’est vous, Seigneur Mercure ! Qui vous eût deviné là, dans cette posture ? |
MERCURE | |
| Ma foi, me trouvant las, pour ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m’engage [1] , Je me suis doucement assis sur ce nuage, | |
| 10 | Pour vous attendre venir. |
LA NUIT | |
| Vous vous moquez, Mercure, et vous n’y songez pas. Sied-il bien à des Dieux de dire qu’ils sont las ? | |
MERCURE | |
| Les Dieux sont-ils de fer ? | |
LA NUIT | |
| Non ; mais il faut sans cesse | |
| Garder le decorum de la divinité. | |
| 15 | Il est de certains mots, dont l’usage rabaisse Cette sublime qualité ; Et que, pour leur indignité, Il est bon qu’aux hommes on laisse. |
MERCURE | |
| À votre aise vous en parlez ; | |
| 20 | Et vous avez, la belle, une chaise roulante [2] , Où par deux bons chevaux, en dame nonchalante, Vous vous faites traîner partout où vous voulez. Mais de moi ce n’est pas de même ; Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal, |
| 25 | Aux poètes assez de mal, De leur impertinence extrême : D’avoir, par une injuste loi, Dont on veut maintenir l’usage, À chaque Dieu, dans son emploi, |
| 30 | Donné quelque allure en partage ; Et de me laisser à pied, moi, Comme un messager [3] de village. Moi qui suis, comme on sait, en terre, et dans les cieux, Le fameux messager du souverain des Dieux ; |
| 35 | Et qui, sans rien exagérer, Par tous les emplois qu’il me donne, Aurais besoin, plus que personne, D’avoir de quoi me voiturer. |
LA NUIT | |
| Que voulez-vous faire à cela ? | |
| 40 | Les poètes font à leur guise. Ce n’est pas la seule sottise, Qu’on voit faire à ces Messieurs-là. Mais contre eux toutefois votre âme à tort s’irrite, Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins. |
MERCURE | |
| 45 | Oui ; mais, pour aller plus vite, Est-ce qu’on s’en lasse moins ? |
LA NUIT | |
| Laissons cela, Seigneur Mercure ; Et sachons ce dont il s’agit. | |
MERCURE | |
| C’est Jupiter, comme je vous l’ai dit, | |
| 50 | Qui de votre manteau veut la faveur obscure, Pour certaine douce aventure, Qu’un nouvel amour lui fournit. Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles. Bien souvent, pour la terre, il néglige les cieux : |
| 55 | Et vous n’ignorez pas que ce maître des Dieux Aime à s’humaniser pour des beautés mortelles, Et sait cent tours ingénieux, Pour mettre à bout les plus cruelles. Des yeux d’Alcmène il a senti les coups : |
| 60 | Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines, Amphitryon, son époux, Commande aux troupes thébaines, Il en a pris la forme, et reçoit là-dessous Un soulagement à ses peines, |
| 65 | Dans la possession des plaisirs les plus doux. L’état des mariés à ses feux est propice : L’hymen ne les a joints, que depuis quelques jours ; Et la jeune chaleur de leurs tendres amours, A fait que Jupiter à ce bel artifice |
| 70 | S’est avisé d’avoir recours. Son stratagème ici se trouve salutaire : Mais, près de maint objet chéri, Pareil déguisement serait pour ne rien faire ; Et ce n’est pas partout un bon moyen de plaire, |
| 75 | Que la figure d’un mari. |
LA NUIT | |
| J’admire Jupiter ; et je ne comprends pas, Tous les déguisements, qui lui viennent en tête. | |
MERCURE | |
| Il veut goûter par là toutes sortes d’états ; Et c’est agir en Dieu qui n’est pas bête. | |
| 80 | Dans quelque rang qu’il soit des mortels regardé, Je le tiendrais fort misérable, S’il ne quittait jamais sa mine redoutable, Et qu’au faîte des cieux il fût toujours guindé [i] . Il n’est point à mon gré de plus sotte méthode, |
| 85 | Que d’être emprisonné toujours dans sa grandeur ; Et surtout, aux transports de l’amoureuse ardeur, La haute qualité devient fort incommode. Jupiter, qui sans doute en plaisirs se connaît, Sait descendre du haut de sa gloire suprême ; |
| 90 | Et pour entrer dans tout ce qu’il lui plaît, Il sort tout à fait de lui-même, Et ce n’est plus alors Jupiter qui paraît. |
LA NUIT | |
| Passe encor de le voir de ce sublime étage, Dans celui des hommes venir ; | |
| 95 | Prendre tous les transports que leur cœur peut fournir, Et se faire à leur badinage ; Si dans les changements où son humeur l’engage, À la nature humaine il s’en voulait tenir. Mais de voir Jupiter taureau, |
| 100 | Serpent, cygne, ou quelque autre chose ; Je ne trouve point cela beau, Et ne m’étonne pas, si parfois on en cause. |
MERCURE | |
| Laissons dire tous les censeurs, Tels changements ont leurs douceurs, | |
| 105 | Qui passent leur intelligence. Ce Dieu sait ce qu’il fait aussi bien là qu’ailleurs ; Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs, Les bêtes ne sont pas si bêtes, que l’on pense. |
LA NUIT | |
| Revenons à l’objet, dont il a les faveurs. | |
| 110 | Si par son stratagème, il voit sa flamme heureuse, Que peut-il souhaiter ? et qu’est-ce que je puis ? |
MERCURE | |
| Que vos chevaux par vous au petit pas réduits, Pour satisfaire aux vœux de son âme amoureuse, D’une nuit si délicieuse, | |
| 115 | Fassent la plus longue des nuits. Qu’à ses transports vous donniez plus d’espace ; Et retardiez la naissance du jour, Qui doit avancer le retour De celui, dont il tient la place. |
LA NUIT | |
| 120 | Voilà sans doute un bel emploi, Que le grand Jupiter m’apprête : Et l’on donne un nom fort honnête Au service qu’il veut de moi. |
MERCURE | |
| Pour une jeune déesse, | |
| 125 | Vous êtes bien du bon temps [4] ! Un tel emploi n’est bassesse, Que chez les petites gens. Lorsque dans un haut rang on a l’heur de paraître, Tout ce qu’on fait est toujours bel, et bon ; |
| 130 | Et suivant ce qu’on peut être, Les choses changent de nom. |
LA NUIT | |
| Sur de pareilles matières, Vous en savez plus que moi : Et pour accepter l’emploi, | |
| 135 | J’en veux croire vos lumières. |
MERCURE | |
| Hé, là, là, Madame la Nuit, Un peu doucement je vous prie. Vous avez dans le monde un bruit, De n’être pas si renchérie. | |
| 140 | On vous fait confidente en cent climats divers, De beaucoup de bonnes affaires ; Et je crois, à parler à sentiments ouverts, Que nous ne nous en devons guères [5] . |
LA NUIT | |
| Laissons ces contrariétés [6] , | |
| 145 | Et demeurons ce que nous sommes. N’apprêtons point à rire aux hommes, En nous disant nos vérités. |
MERCURE | |
| Adieu, je vais là-bas, dans ma commission, Dépouiller promptement la forme de Mercure, | |
| 150 | Pour y vêtir la figure Du valet d’Amphitryon. |
LA NUIT | |
| Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure, Je vais faire une station. | |
MERCURE | |
| Bonjour, la Nuit. | |
LA NUIT | |
| Adieu, Mercure. | |
Mercure descend de son nuage en terre, et la Nuit passe dans son char. | |
ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE
| SOSIE | |
| 155 | Qui va là ? Heu ? Ma peur, à chaque pas s’accroît [7] . Messieurs, ami de tout le monde. Ah ! quelle audace sans seconde, De marcher à l’heure qu’il est ! Que mon maître couvert de gloire, |
| 160 | Me joue ici d’un vilain tour ! Quoi ! si pour son prochain il avait quelque amour, M’aurait-il fait partir par une nuit si noire ? Et pour me renvoyer annoncer son retour, Et le détail de sa victoire, |
| 165 | Ne pouvait-il pas bien attendre qu’il fût jour ? Sosie, à quelle servitude Tes jours sont-ils assujettis ! Notre sort est beaucoup plus rude Chez les grands, que chez les petits. |
| 170 | Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature Obligé de s’immoler. Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, Dès qu’ils parlent, il faut voler. Vingt ans d’assidu service, |
| 175 | N’en obtiennent rien pour nous : Le moindre petit caprice Nous attire leur courroux. Cependant notre âme insensée S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux ; |
| 180 | Et s’y veut contenter de la fausse pensée, Qu’ont tous les autres gens que nous sommes heureux. Vers la retraite en vain la raison nous appelle ; En vain notre dépit quelquefois y consent : Leur vue a sur notre zèle |
| 185 | Un ascendant trop puissant ; Et la moindre faveur d’un coup d’œil caressant, Nous rengage de plus belle. Mais enfin, dans l’obscurité, Je vois notre maison, et ma frayeur s’évade. |
| 190 | Il me faudrait, pour l’ambassade, Quelque discours prémédité. Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire Du grand combat qui met nos ennemis à bas : Mais comment diantre le faire, |
| 195 | Si je ne m’y trouvai pas ? N’importe, parlons-en, et d’estoc, et de taille [i] , Comme oculaire témoin : Combien de gens font-ils des récits de bataille, Dont ils se sont tenus loin ? |
| 200 | Pour jouer mon rôle sans peine, Je le veux un peu repasser : Voici la chambre, où j’entre en courrier que l’on mène, Et cette lanterne est Alcmène, À qui je me dois adresser. |
(Il pose sa lanterne à terre, et lui adresse son compliment.) | |
| 205 | Madame, Amphitryon, mon maître, et votre époux... Bon ! beau début ! l’esprit toujours plein de vos charmes, M’a voulu choisir entre tous, Pour vous donner avis du succès de ses armes, Et du désir qu’il a de se voir près de vous. |
| 210 | Ha ! vraiment, mon pauvre Sosie, À te revoir, j’ai de la joie au cœur. Madame, ce m’est trop d’honneur, Et mon destin doit faire envie. Bien répondu ! Comment se porte Amphitryon ? |
| 215 | Madame, en homme de courage, Dans les occasions [8] , où la gloire l’engage. Fort bien ! belle conception ! Quand viendra-t-il, par son retour charmant, Rendre mon âme satisfaite ? |
| 220 | Le plus tôt qu’il pourra, Madame, assurément ; Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite. Ah ! Mais quel est l’état, où la guerre l’a mis ? Que dit-il ? que fait-il ? Contente un peu mon âme. Il dit moins qu’il ne fait, Madame, |
| 225 | Et fait trembler les ennemis. Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ? Que font les révoltés ? dis-moi, quel est leur sort ? Ils n’ont pu résister, Madame, à notre effort : Nous les avons taillés en pièces, |
| 230 | Mis Ptérélas leur chef à mort ; Pris Télèbe d’assaut, et déjà dans le port Tout retentit de nos prouesses. Ah ! quel succès ! ô Dieux ! qui l’eût pu jamais croire ? Raconte-moi, Sosie, un tel événement. |
| 235 | "Je le veux bien, Madame, et sans m’enfler de gloire, Du détail de cette victoire Je puis parler très savamment. Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté : |
(Il marque les lieux sur sa main, ou à terre.) | |
| 240 | C’est une ville, en vérité, Aussi grande quasi que Thèbes. La rivière est comme là. Ici nos gens se campèrent : Et l’espace que voilà, |
| 245 | Nos ennemis l’occupèrent. Sur un haut, vers cet endroit, Était leur infanterie ; Et plus bas, du côté droit, Était la cavalerie. |
| 250 | Après avoir aux Dieux adressé les prières, Tous les ordres donnés, on donne le signal. Les ennemis pensant nous tailler des croupières [9] , Firent trois pelotons de leurs gens à cheval : Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée, |
| 255 | Et vous allez voir comme quoi. Voilà notre avant-garde, à bien faire animée ; Là les archers de Créon, notre roi ; Et voici le corps d’armée, Qui d’abord... Attendez, le corps d’armée a peur. |
| 260 | J’entends quelque bruit, ce me semble. |
| 260 | On fait un peu de bruit. |
SCÈNE II
| MERCURE, SOSIE. | |
| MERCURE, sous la forme de Sosie. | |
| Sous ce minois, qui lui ressemble, Chassons de ces lieux ce causeur ; Dont l’abord importun troublerait la douceur, Que nos amants goûtent ensemble. | |
SOSIE | |
| 265 | Mon cœur tant soit peu se rassure ; Et je pense que ce n’est rien. Crainte pourtant de sinistre aventure, Allons chez nous achever l’entretien. |
MERCURE | |
| Tu seras plus fort que Mercure, | |
| 270 | Ou je t’en empêcherai bien. |
SOSIE | |
| Cette nuit, en longueur, me semble sans pareille : Il faut depuis le temps que je suis en chemin, Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin, Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille, | |
| 275 | Pour avoir trop pris de son vin. |
MERCURE | |
| Comme avec irrévérence Parle des Dieux ce maraud ! Mon bras saura bien tantôt Châtier cette insolence ; | |
| 280 | Et je vais m’égayer avec lui comme il faut, En lui volant son nom, avec sa ressemblance. |
SOSIE | |
| Ah ! par ma foi, j’avais raison ! C’est fait de moi, chétive créature. Je vois devant notre maison, | |
| 285 | Certain homme, dont l’encolure [10] Ne me présage rien de bon. Pour faire semblant d’assurance, Je veux chanter un peu d’ici. |
Il chante ; et lorsque Mercure parle, sa voix s’affaiblit peu à peu. | |
| MERCURE | |
| Qui donc est ce coquin, qui prend tant de licence, | |
| 290 | Que de chanter, et m’étourdir ainsi ? Veut-il qu’à l’étriller, ma main un peu s’applique ? |
SOSIE | |
| Cet homme, assurément, n’aime pas la musique. | |
MERCURE | |
| Depuis plus d’une semaine, Je n’ai trouvé personne à qui rompre les os. | |
| 295 | La vertu de mon bras [11] se perd dans le repos ; Et je cherche quelque dos, Pour me remettre en haleine. |
SOSIE | |
| Quel diable d’homme est-ce ci ? De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte. | |
| 300 | Mais pourquoi trembler tant aussi ? Peut-être a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte ; Et que le drôle parle ainsi, Pour me cacher sa peur, sous une audace feinte. Oui, oui, ne souffrons point qu’on nous croie un oison. |
| 305 | Si je ne suis hardi, tâchons de le paraître. Faisons-nous du cœur, par raison. Il est seul comme moi, je suis fort, j’ai bon maître, Et voilà notre maison. |
MERCURE | |
| Qui va là ? | |
SOSIE | |
| Moi. | |
MERCURE | |
| Qui, moi ? | |
SOSIE | |
| Moi. Courage, Sosie ! | |
MERCURE | |
| Quel est ton sort, dis-moi ? | |
SOSIE | |
| 310 | D’être homme, et de parler. |
MERCURE | |
| Es-tu maître, ou valet ? | |
SOSIE | |
| Comme il me prend envie. | |
MERCURE | |
| Où s’adressent tes pas ? | |
SOSIE | |
| Où j’ai dessein d’aller. | |
MERCURE | |
| Ah ! ceci me déplaît. | |
SOSIE | |
| J’en ai l’âme ravie. | |
MERCURE | |
| Résolument, par force, ou par amour, | |
| 315 | Je veux savoir de toi, traître, Ce que tu fais ; d’où tu viens avant jour ; Où tu vas ; à qui tu peux être. |
SOSIE | |
| Je fais le bien, et le mal, tour à tour : Je viens de là ; vais là ; j’appartiens à mon maître. | |
MERCURE | |
| 320 | Tu montres de l’esprit ; et je te vois en train De trancher avec moi de l’homme d’importance. Il me prend un désir, pour faire connaissance, De te donner un soufflet de ma main. |
SOSIE | |
| À moi-même ? | |
MERCURE | |
| À toi-même, et t’en voilà certain. | |
| Il lui donne un soufflet. | |
SOSIE | |
| Ah, ah, c’est tout de bon ! | |
MERCURE | |
| 325 | Non, ce n’est que pour rire, |
| Et répondre à tes quolibets. | |
SOSIE | |
| Tudieu, l’ami, sans vous rien dire, Comme vous baillez des soufflets ! | |
MERCURE | |
| Ce sont là de mes moindres coups ; | |
| 330 | De petits soufflets ordinaires. |
SOSIE | |
| Si j’étais aussi prompt que vous, Nous ferions de belles affaires. | |
MERCURE | |
| Tout cela n’est encor rien, Pour y faire quelque pause : | |
| 335 | Nous verrons bien autre chose ; Poursuivons notre entretien. |
SOSIE. Il veut s’en aller. | |
| Je quitte la partie. | |
MERCURE | |
| Où vas-tu ? | |
SOSIE | |
| Que t’importe ? | |
MERCURE | |
| Je veux savoir où tu vas. | |
SOSIE | |
| Me faire ouvrir cette porte : | |
| 340 | Pourquoi retiens-tu mes pas ? |
MERCURE | |
| Si jusqu’à l’approcher tu pousses ton audace, Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups. | |
SOSIE | |
| Quoi ! tu veux, par ta menace, M’empêcher d’entrer chez nous ? | |
MERCURE | |
| Comment, chez nous ! | |
SOSIE | |
| Oui, chez nous. | |
MERCURE | |
| 345 | Ô le traître ! |
| Tu te dis de cette maison ? | |
SOSIE | |
| Fort bien. Amphitryon n’en est-il pas le maître ? | |
MERCURE | |
| Hé bien ! que fait cette raison ? | |
SOSIE | |
| Je suis son valet. | |
MERCURE | |
| Toi ? | |
SOSIE | |
| Moi. | |
MERCURE | |
| Son valet ? | |
SOSIE | |
| Sans doute [12] . | |
MERCURE | |
| Valet d’Amphitryon ? | |
SOSIE | |
| 350 | D’Amphitryon, de lui. |
MERCURE | |
| Ton nom est ? | |
SOSIE | |
| Sosie. | |
MERCURE | |
| Heu ? comment ? | |
SOSIE | |
| Sosie. | |
MERCURE | |
| Écoute. | |
| Sais-tu que de ma main je t’assomme aujourd’hui ? | |
SOSIE | |
| Pourquoi ? De quelle rage est ton âme saisie ? | |
MERCURE | |
| Qui te donne, dis-moi, cette témérité, | |
| 355 | De prendre le nom de Sosie ? |
SOSIE | |
| Moi, je ne le prends point, je l’ai toujours porté. | |
MERCURE | |
| Ô le mensonge horrible ! et l’impudence extrême ! Tu m’oses soutenir, que Sosie est ton nom ? | |
SOSIE | |
| Fort bien, je le soutiens ; par la grande raison, | |
| 360 | Qu’ainsi l’a fait des Dieux la puissance suprême : Et qu’il n’est pas en moi de pouvoir dire non, Et d’être un autre, que moi-même. Mercure le bat. |
MERCURE | |
| Mille coups de bâton doivent être le prix D’une pareille effronterie. | |
SOSIE | |
| 365 | Justice, citoyens ! au secours, je vous prie ! |
MERCURE | |
| Comment, bourreau, tu fais des cris ? | |
SOSIE | |
| De mille coups tu me meurtris, Et tu ne veux pas que je crie ? | |
MERCURE | |
| C’est ainsi que mon bras... | |
SOSIE | |
| L’action ne vaut rien. | |
| 370 | Tu triomphes de l’avantage, Que te donne sur moi mon manque de courage, Et ce n’est pas en user bien. C’est pure fanfaronnerie, De vouloir profiter de la poltronnerie |
| 375 | De ceux qu’attaque notre bras. Battre un homme à jeu sûr, n’est pas d’une belle âme ; Et le cœur est digne de blâme, Contre les gens qui n’en ont pas. |
MERCURE | |
| Hé bien, es-tu Sosie à présent ? qu’en dis-tu ? | |
SOSIE | |
| 380 | Tes coups n’ont point en moi fait de métamorphose. Et tout le changement que je trouve à la chose, C’est d’être Sosie [13] battu. |
MERCURE | |
| Encor ? Cent autres coups pour cette autre impudence. | |
SOSIE | |
| De grâce, fais trêve à tes coups. | |
MERCURE | |
| 385 | Fais donc trêve à ton insolence. |
SOSIE | |
| Tout ce qu’il te plaira ; je garde le silence : La dispute est par trop inégale entre nous. | |
MERCURE | |
| Es-tu Sosie encor ? dis, traître ! | |
SOSIE | |
| Hélas ! je suis ce que tu veux. | |
| 390 | Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux ; Ton bras t’en a fait le maître. |
MERCURE | |
| Ton nom était Sosie, à ce que tu disais. | |
SOSIE | |
| Il est vrai, jusqu’ici j’ai cru la chose claire : Mais ton bâton, sur cette affaire, | |
| 395 | M’a fait voir que je m’abusais. |
MERCURE | |
| C’est moi qui suis Sosie ; et tout Thèbes l’avoue. Amphitryon jamais n’en eut d’autre que moi. | |
SOSIE | |
| Toi Sosie ? | |
MERCURE | |
| Oui, Sosie ; et si quelqu’un s’y joue, | |
| Il peut bien prendre garde à soi. | |
SOSIE | |
| 400 | Ciel ! me faut-il ainsi renoncer à moi-même ; Et par un imposteur me voir voler mon nom ? Que son bonheur est extrême, De ce que je suis poltron ! Sans cela, par la mort... |
MERCURE | |
| Entre tes dents, je pense, | |
| 405 | Tu murmures je ne sais quoi ? |
SOSIE | |
| Non ; mais, au nom des Dieux, donne-moi la licence De parler un moment à toi. | |
MERCURE | |
| Parle. | |
SOSIE | |
| Mais promets-moi, de grâce, | |
| Que les coups n’en seront point. Signons une trêve. | |
MERCURE | |
| 410 | Passe ; |
| Va, je t’accorde ce point. | |
SOSIE | |
| Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie ? Que te reviendra-t-il, de m’enlever mon nom ? Et peux-tu faire enfin, quand tu serais démon, | |
| 415 | Que je ne sois pas moi ? que je ne sois Sosie ? |
MERCURE | |
| Comment, tu peux... | |
SOSIE | |
| Ah ! tout doux : | |
| Nous avons fait trêve aux coups. | |
MERCURE | |
| Quoi ! pendard, imposteur, coquin... | |
SOSIE | |
| Pour des injures, | |
| Dis-m’en tant que tu voudras : | |
| 420 | Ce sont légères blessures ; Et je ne m’en fâche pas. |
MERCURE | |
| Tu te dis Sosie ! | |
SOSIE | |
| Oui, quelque conte frivole... | |
MERCURE | |
| Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole. | |
SOSIE | |
| N’importe, je ne puis m’anéantir pour toi ; | |
| 425 | Et souffrir un discours, si loin de l’apparence [14] . Être ce que je suis, est-il en ta puissance ? Et puis-je cesser d’être moi ? S’avisa-t-on jamais d’une chose pareille ! Et peut-on démentir cent indices pressants ? |
| 430 | Rêvé-je ? est-ce que je sommeille ? Ai-je l’esprit troublé par des transports [15] puissants ? Ne sens-je pas bien que je veille ? Ne suis-je pas dans mon bon sens ? Mon maître Amphitryon, ne m’a-t-il pas commis, |
| 435 | À venir, en ces lieux, vers Alcmène sa femme ? Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme, Un récit de ses faits contre nos ennemis ? Ne suis-je pas du port arrivé tout à l’heure ? Ne tiens-je pas une lanterne en main ? |
| 440 | Ne te trouvé-je pas devant notre demeure ? Ne t’y parlé-je pas d’un esprit tout humain ? Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie, Pour m’empêcher d’entrer chez nous ? N’as-tu pas sur mon dos exercé ta furie ? |
| 445 | Ne m’as-tu pas roué de coups ? Ah ! tout cela n’est que trop véritable, Et, plût au Ciel, le fût-il moins ! Cesse donc d’insulter au sort d’un misérable ; Et laisse à mon devoir s’acquitter de ses soins. |
MERCURE | |
| 450 | Arrête : ou sur ton dos le moindre pas attire Un assommant éclat de mon juste courroux. Tout ce que tu viens de dire, Est à moi, hormis les coups [16] . C’est moi qu’Amphitryon députe vers Alcmène [17] , |
| 455 | Et qui du port Persique arrive de ce pas. Moi qui viens annoncer la valeur de son bras, Qui nous fait remporter une victoire pleine, Et de nos ennemis a mis le chef à bas. C’est moi qui suis Sosie enfin, de certitude ; |
| 460 | Fils de Dave, honnête berger ; Frère d’Arpage, mort en pays étranger ; Mari de Cléanthis la prude, Dont l’humeur me fait enrager. Qui dans Thèbes ai reçu mille coups d’étrivière [18] , |
| 465 | Sans en avoir jamais dit rien. Et jadis en public, fus marqué par derrière [19] , Pour être trop homme de bien. |
SOSIE | |
| Il a raison. À moins d’être Sosie, On ne peut pas savoir tout ce qu’il dit. | |
| 470 | Et dans l’étonnement, dont mon âme est saisie, Je commence, à mon tour, à le croire un petit. En effet, maintenant que je le considère, Je vois qu’il a de moi, taille, mine, action. Faisons-lui quelque question, |
| 475 | Afin d’éclaircir ce mystère. Parmi tout le butin fait sur nos ennemis, Qu’est-ce qu’Amphitryon obtient pour son partage ? |
MERCURE | |
| Cinq fort gros diamants, en nœud proprement mis ; Dont leur chef se parait, comme d’un rare ouvrage. | |
SOSIE | |
| 480 | À qui destine-t-il un si riche présent ? |
MERCURE | |
| À sa femme ; et sur elle il le veut voir paraître. | |
SOSIE | |
| Mais où, pour l’apporter, est-il mis à présent ? | |
MERCURE | |
| Dans un coffret, scellé des armes de mon maître. | |
SOSIE | |
| Il ne ment pas d’un mot, à chaque repartie, | |
| 485 | Et de moi je commence à douter tout de bon. Près de moi, par la force, il est déjà Sosie : Il pourrait bien encor l’être, par la raison. Pourtant, quand je me tâte, et que je me rappelle, Il me semble que je suis moi. |
| 490 | Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle, Pour démêler ce que je voi ? Ce que j’ai fait tout seul, et que n’a vu personne, À moins d’être moi-même, on ne le peut savoir. Par cette question, il faut que je l’étonne : |
| 495 | C’est de quoi le confondre, et nous allons le voir. Lorsqu’on était aux mains, que fis-tu dans nos tentes Où tu courus seul te fourrer ? |
MERCURE | |
| D’un jambon... | |
SOSIE | |
| L’y voilà ! | |
MERCURE | |
| Que j’allai déterrer, | |
| Je coupai bravement deux tranches succulentes, | |
| 500 | Dont je sus fort bien me bourrer. Et joignant à cela d’un vin que l’on ménage, Et dont avant le goût, les yeux se contentaient, Je pris un peu de courage, Pour nos gens qui se battaient. |
SOSIE | |
| 505 | Cette preuve sans pareille, En sa faveur conclut bien ; Et l’on n’y peut dire rien, S’il n’était dans la bouteille. Je ne saurais nier, aux preuves qu’on m’expose, |
| 510 | Que tu ne sois Sosie ; et j’y donne ma voix. Mais si tu l’es, dis-moi qui tu veux que je sois ; Car encor faut-il bien que je sois quelque chose. |
MERCURE | |
| Quand je ne serai plus Sosie, Sois-le, j’en demeure d’accord. | |
| 515 | Mais tant que je le suis, je te garantis mort, Si tu prends cette fantaisie. |
SOSIE | |
| Tout cet embarras met mon esprit sur les dents, Et la raison, à ce qu’on voit s’oppose. Mais il faut terminer enfin par quelque chose, | |
| 520 | Et le plus court pour moi, c’est d’entrer là dedans. |
MERCURE | |
| Ah ! tu prends donc, pendard, goût à la bastonnade ? | |
SOSIE | |
| Ah ! qu’est-ce ci, grands Dieux ! il frappe un ton plus fort ; Et mon dos, pour un mois, en doit être malade. Laissons ce diable d’homme ; et retournons au port. | |
| 525 | Ô juste Ciel ! j’ai fait une belle ambassade ! |
MERCURE | |
| Enfin, je l’ai fait fuir ; et sous ce traitement, De beaucoup d’actions, il a reçu la peine. Mais je vois Jupiter, que fort civilement Reconduit l’amoureuse Alcmène. | |
SCÈNE III
| JUPITER, ALCMÈNE, CLÉANTHIS, MERCURE. | |
| JUPITER | |
| 530 | Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d’approcher ; Ils m’offrent des plaisirs, en m’offrant votre vue : Mais ils pourraient ici découvrir ma venue, Qu’il est à propos de cacher. Mon amour, que gênaient tous ces soins éclatants, |
| 535 | Où me tenait lié la gloire de nos armes, Au devoir de ma charge, a volé les instants, Qu’il vient de donner à vos charmes. Ce vol, qu’à vos beautés mon cœur a consacré, Pourrait être blâmé dans la bouche publique ; |
| 540 | Et j’en veux pour témoin unique, Celle qui peut m’en savoir gré. |
ALCMÈNE | |
| Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire, Que répandent sur vous vos illustres exploits ; Et l’éclat de votre victoire | |
| 545 | Sait toucher de mon cœur les sensibles endroits. Mais quand je vois que cet honneur fatal Éloigne de moi ce que j’aime, Je ne puis m’empêcher dans ma tendresse extrême, De lui vouloir un peu de mal, |
| 550 | Et d’opposer mes vœux à cet ordre suprême, Qui des Thébains vous fait le général. C’est une douce chose, après une victoire, Que la gloire, où l’on voit ce qu’on aime élevé : Mais parmi les périls mêlés à cette gloire, |
| 555 | Un triste coup, hélas ! est bientôt arrivé. De combien de frayeurs a-t-on l’âme blessée, Au moindre choc dont on entend parler ? Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée, Par où jamais se consoler |
| 560 | Du coup, dont on est menacée ? Et de quelque laurier qu’on couronne un vainqueur ; Quelque part que l’on ait à cet honneur suprême ; Vaut-il ce qu’il en coûte aux tendresses d’un cœur, Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu’il aime ? |
JUPITER | |
| 565 | Je ne vois rien en vous, dont mon feu ne s’augmente. Tout y marque à mes yeux un cœur bien enflammé. Et c’est, je vous l’avoue, une chose charmante, De trouver tant d’amour dans un objet aimé. Mais, si je l’ose dire, un scrupule me gêne, |
| 570 | Aux tendres sentiments que vous me faites voir ; Et pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène, Voudrait n’y voir entrer, rien de votre devoir : Qu’à votre seule ardeur ; qu’à ma seule personne, Je dusse les faveurs que je reçois de vous ; |
| 575 | Et que la qualité que j’ai de votre époux, Ne fût point ce qui me les donne. |
ALCMÈNE | |
| C’est de ce nom pourtant, que l’ardeur qui me brûle, Tient le droit de paraître au jour : Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule, | |
| 580 | Dont s’embarrasse votre amour. |
JUPITER [20] | |
| Ah ! ce que j’ai pour vous d’ardeur, et de tendresse, Passe aussi celle d’un époux ; Et vous ne savez pas, dans des moments si doux, Quelle en est la délicatesse. | |
| 585 | Vous ne concevez point qu’un cœur bien amoureux, Sur cent petits égards s’attache avec étude ; Et se fait une inquiétude, De la manière d’être heureux. En moi, belle, et charmante Alcmène, |
| 590 | Vous voyez un mari ; vous voyez un amant : Mais l’amant seul me touche, à parler franchement ; Et je sens près de vous, que le mari le gêne. Cet amant, de vos vœux, jaloux au dernier point, Souhaite qu’à lui seul votre cœur s’abandonne ; |
| 595 | Et sa passion ne veut point, De ce que le mari lui donne. Il veut, de pure source, obtenir vos ardeurs ; Et ne veut rien tenir des nœuds de l’hyménée : Rien d’un fâcheux devoir, qui fait agir les cœurs, |
| 600 | Et par qui, tous les jours, des plus chères faveurs, La douceur est empoisonnée. Dans le scrupule enfin, dont il est combattu, Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse, Que vous le sépariez d’avec ce qui le blesse ; |
| 605 | Que le mari ne soit que pour votre vertu ; Et que de votre cœur, de bonté revêtu, L’amant ait tout l’amour, et toute la tendresse. |
ALCMÈNE | |
| Amphitryon, en vérité, Vous vous moquez, de tenir ce langage : | |
| 610 | Et j’aurais peur qu’on ne vous crût pas sage, Si de quelqu’un vous étiez écouté. |
JUPITER | |
| Ce discours est plus raisonnable, Alcmène, que vous ne pensez : Mais un plus long séjour me rendrait trop coupable, | |
| 615 | Et du retour au port, les moments sont pressés. Adieu, de mon devoir l’étrange barbarie, Pour un temps, m’arrache de vous. Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l’époux, Songez à l’amant, je vous prie. |
ALCMÈNE | |
| 620 | Je ne sépare point ce qu’unissent les Dieux ; Et l’époux, et l’amant, me sont fort précieux. |
CLÉANTHIS | |
| Ô Ciel ! que d’aimables caresses D’un époux ardemment chéri ! Et que mon traître de mari | |
| 625 | Est loin de toutes ces tendresses ! |
MERCURE | |
| La Nuit, qu’il me faut avertir, N’a plus qu’à plier tous ses voiles ; Et pour effacer les étoiles, Le Soleil, de son lit, peut maintenant sortir. | |
SCÈNE IV
| CLÉANTHIS, MERCURE. | |
| Mercure veut s’en aller. | |
CLÉANTHIS | |
| 630 | Quoi ! c’est ainsi que l’on me quitte ? |
MERCURE | |
| Et comment donc ? Ne veux-tu pas, Que de mon devoir je m’acquitte ? Et que d’Amphitryon j’aille suivre les pas ? | |
CLÉANTHIS | |
| Mais avec cette brusquerie, | |
| 635 | Traître, de moi te séparer ! |
MERCURE | |
| Le beau sujet de fâcherie ! Nous avons tant de temps ensemble à demeurer. | |
CLÉANTHIS | |
| Mais quoi ! partir ainsi d’une façon brutale, Sans me dire un seul mot de douceur pour régale [21] ? | |
MERCURE | |
| 640 | Diantre, où veux-tu que mon esprit T’aille chercher des fariboles ? Quinze ans de mariage épuisent les paroles ; Et depuis un long temps, nous nous sommes tout dit. |
CLÉANTHIS | |
| Regarde, traître, Amphitryon, | |
| 645 | Vois combien, pour Alcmène, il étale de flamme, Et rougis là-dessus, du peu de passion, Que tu témoignes pour ta femme. |
MERCURE | |
| Hé, mon Dieu, Cléanthis, ils sont encore amants. Il est certain âge où tout passe : | |
| 650 | Et ce qui leur sied bien dans ces commencements, En nous, vieux mariés, aurait mauvaise grâce. Il nous ferait beau voir attachés, face à face, À pousser les beaux sentiments ! |
CLÉANTHIS | |
| Quoi ? suis-je hors d’état, perfide, d’espérer | |
| 655 | Qu’un cœur auprès de moi soupire ? |
MERCURE | |
| Non, je n’ai garde de le dire : Mais je suis trop barbon, pour oser soupirer, Et je ferais crever de rire. | |
CLÉANTHIS | |
| Mérites-tu, pendard, cet insigne bonheur, | |
| 660 | De te voir, pour épouse, une femme d’honneur ? |
MERCURE | |
| Mon Dieu, tu n’es que trop honnête : Ce grand honneur ne me vaut rien. Ne sois point si femme de bien ; Et me romps un peu moins la tête. | |
CLÉANTHIS | |
| 665 | Comment ! de trop bien vivre, on te voit me blâmer ? |
MERCURE | |
| La douceur d’une femme est tout ce qui me charme ; Et ta vertu fait un vacarme, Qui ne cesse de m’assommer. | |
CLÉANTHIS | |
| Il te faudrait des cœurs pleins de fausses tendresses ; | |
| 670 | De ces femmes aux beaux et louables talents, Qui savent accabler leurs maris de caresses, Pour leur faire avaler l’usage des galants. |
MERCURE | |
| Ma foi, veux-tu que je te dise ? Un mal d’opinion [i] , ne touche que les sots. | |
| 675 | Et je prendrais pour ma devise, Moins d’honneur, et plus de repos. |
CLÉANTHIS | |
| Comment ! tu souffrirais, sans nulle répugnance, Que j’aimasse un galant avec toute licence ? | |
MERCURE | |
| Oui, si je n’étais plus de tes cris rebattu ; | |
| 680 | Et qu’on te vît changer d’humeur et de méthode. J’aime mieux un vice commode, Qu’une fatigante vertu. Adieu, Cléanthis, ma chère âme, Il me faut suivre Amphitryon. Il s’en va. |
CLÉANTHIS | |
| 685 | Pourquoi, pour punir cet infâme, Mon cœur n’a-t-il assez de résolution ? Ah ! que dans cette occasion, J’enrage d’être honnête femme ! |