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L’Ecole des femmes

Acte 4

 ACTE IV, SCÈNE PREMIÈRE

ARNOLPHE
  J’ai peine, je l’avoue, à demeurer en place,
Et de mille soucis mon esprit s’embarrasse,
1010  Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors,
Qui du godelureau rompe tous les efforts :
De quel œil la traîtresse a soutenu ma vue,
De tout ce qu’elle a fait elle n’est point émue.
Et bien qu’elle me mette à deux doigts du trépas,
1015  On dirait à la voir qu’elle n’y touche pas.
Plus en la regardant je la voyais tranquille,
Plus je sentais en moi s’échauffer une bile,
Et ces bouillants transports dont s’enflammait mon cœur,
Y semblaient redoubler mon amoureuse ardeur.
1020  J’étais aigri, fâché, désespéré contre elle,
Et cependant jamais je ne la vis si belle ;
Jamais ses yeux aux miens n’ont paru si perçants,
Jamais je n’eus pour eux des desirs si pressants,
Et je sens là dedans qu’il faudra que je crève,
1025  Si de mon triste sort la disgrâce s’achève.
Quoi ? j’aurai dirigé son éducation
Avec tant de tendresse et de précaution ?
Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance,
Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance ?
1030  Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissans,
Et cru la mitonner pour moi durant treize ans,
Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache
Me la vienne enlever jusque sur la moustache,
Lorsqu’elle est avec moi mariée à demi ?
1035  Non parbleu, non parbleu, petit sot mon ami,
Vous aurez beau tourner ou j’y perdrai mes peines,
Ou je rendrai ma foi, vos espérances vaines,
Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point.

 SCÈNE II

LE NOTAIRE, ARNOLPHE.
LE NOTAIRE
  Ah le voilà ! Bonjour, me voici tout à point
1040  Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.

ARNOLPHE, sans le voir.
  Comment faire ?

LE NOTAIRE
  Il le faut dans la forme ordinaire.

ARNOLPHE, sans le voir.
  À mes précautions je veux songer de près.

LE NOTAIRE
  Je ne passerai rien contre vos intérêts.

ARNOLPHE, sans le voir.
  Il se faut garantir de toutes les surprises.

LE NOTAIRE
1045  Suffit qu’entre mes mains vos affaires soient mises,
Il ne vous faudra point de peur d’être déçu,
Quittancer le contrat que vous n’ayez reçu [1] .

ARNOLPHE, sans le voir.
  J’ai peur si je vais faire éclater quelque chose
Que de cet incident par la ville on ne cause.

LE NOTAIRE
1050  Hé bien il est aisé d’empêcher cet éclat,
Et l’on peut en secret faire votre contrat.

ARNOLPHE, sans le voir.
  Mais comment faudra-t-il qu’avec elle j’en sorte ?

LE NOTAIRE
  Le douaire se règle au bien qu’on vous apporte.

ARNOLPHE, sans le voir.
  Je l’aime, et cet amour est mon grand embarras.

LE NOTAIRE
1055  On peut avantager une femme en ce cas.

ARNOLPHE, sans le voir.
  Quel traitement lui faire en pareille aventure ?

LE NOTAIRE
  L’ordre est que le futur doit douer la future
Du tiers du dot qu’elle a [2] , mais cet ordre n’est rien,
Et l’on va plus avant lorsque l’on le veut bien.

ARNOLPHE, sans le voir.
  Si...

LE NOTAIRE, Arnolphe l’apercevant.
1060  Pour le préciput [3] , il les regarde ensemble,
  Je dis que le futur peut comme bon lui semble
Douer la future.

ARNOLPHE, l’ayant aperçu.
  Euh !

LE NOTAIRE
  Il peut l’avantager
  Lorsqu’il l’aime beaucoup et qu’il veut l’obliger,
Et cela par douaire, ou préfix qu’on appelle,
1065  Qui demeure perdu par le trépas d’icelle,
Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs,
Ou coutumier, selon les différents vouloirs,
Ou par donation dans le contrat formelle,
Qu’on fait, ou pure et simple, ou qu’on fait mutuelle [4]  ;
1070  Pourquoi hausser le dos ? Est-ce qu’on parle en fat,
Et que l’on ne sait pas les formes d’un contrat ?
Qui me les apprendra ? Personne ; je présume.
Sais-je pas qu’étant joints on est par la coutume,
Communs en meubles, biens, immeubles et conquêts [i] ,
1075  À moins que par un acte on y renonce exprès ?
Sais-je pas que le tiers du bien de la future
Entre en communauté ? pour...

ARNOLPHE
  Oui, c’est chose sûre,
  Vous savez tout cela, mais qui vous en dit mot ?

LE NOTAIRE
  Vous qui me prétendez faire passer pour sot,
1080  En me haussant l’épaule, et faisant la grimace.

ARNOLPHE
  La peste soit fait l’homme [i] , et sa chienne de face.
Adieu. C’est le moyen de vous faire finir.

LE NOTAIRE
  Pour dresser un contrat m’a-t-on pas fait venir ?

ARNOLPHE
  Oui, je vous ai mandé : mais la chose est remise,
1085  Et l’on vous mandera quand l’heure sera prise.
Voyez quel diable d’homme avec son entretien ?

LE NOTAIRE
  Je pense qu’il en tient [5] , et je crois penser bien.

 SCÈNE III

LE NOTAIRE, ALAIN, GEORGETTE [6] .
LE NOTAIRE
  M’êtes-vous pas venu querir pour votre maître ?

ALAIN
  Oui.

LE NOTAIRE
  J’ignore pour qui vous le pouvez connaître :
1090  Mais allez de ma part lui dire de ce pas
Que c’est un fou fieffé.

GEORGETTE
  Nous n’y manquerons pas.

 SCÈNE IV

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.
ALAIN
  Monsieur...

ARNOLPHE
  Approchez-vous, vous êtes mes fidèles,
  Mes bons, mes vrais amis, et j’en sais des nouvelles.

ALAIN
  Le notaire...

ARNOLPHE
  Laissons, c’est pour quelque autre jour.
1095  On veut à mon honneur jouer d’un mauvais tour :
Et quel affront pour vous mes enfants pourrait-ce être,
Si l’on avait ôté l’honneur à votre maître ?
Vous n’oseriez après paraître en nul endroit,
Et chacun vous voyant vous montrerait au doigt :
1100  Donc puisque autant que moi l’affaire vous regarde,
Il faut de votre part faire une telle garde
Que ce galant ne puisse en aucune façon...

GEORGETTE
  Vous nous avez tantôt montré notre leçon.

ARNOLPHE
  Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre.

ALAIN
  Oh vraiment...

GEORGETTE
1105  Nous savons comme il faut s’en défendre.

ARNOLPHE
  S’il venait doucement. "Alain, mon pauvre cœur,
Par un peu de secours soulage ma langueur."

ALAIN
  Vous êtes un sot.

ARNOLPHE
  Bon. (À Georgette.) "Georgette ma mignonne,
  Tu me parais si douce, et si bonne personne."

GEORGETTE
  Vous êtes un nigaud.

ARNOLPHE
1110  Bon. (À Alain.) "Quel mal trouves-tu
  Dans un dessein honnête, et tout plein de vertu ?"

ALAIN
  Vous êtes un fripon.

ARNOLPHE
  Fort bien. (À Georgette.) "Ma mort est sûre
  Si tu ne prends pitié des peines que j’endure."

GEORGETTE
  Vous êtes un benêt, un impudent.

ARNOLPHE
  Fort bien.
1115  "Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien,
Je sais quand on me sert en garder la mémoire :
Cependant par avance, Alain voilà pour boire,
Et voilà pour t’avoir, Georgette, un cotillon.
(Ils tendent tous deux la main, et prennent l’argent.)
Ce n’est de mes bienfaits qu’un simple échantillon,
1120  Toute la courtoisie enfin dont je vous presse,
C’est que je puisse voir votre belle maîtresse."

GEORGETTE, le poussant.
  À d’autres.

ARNOLPHE
  Bon cela.

ALAIN, le poussant
  Hors d’ici.

ARNOLPHE
  Bon.

GEORGETTE, le poussant.
  Mais tôt.

ARNOLPHE
  Bon. Holà, c’est assez.

GEORGETTE
  Fais-je pas comme il faut ?

ALAIN
  Est-ce de la façon que vous voulez l’entendre ?

ARNOLPHE
1125  Oui, fort bien, hors l’argent qu’il ne fallait pas prendre.

GEORGETTE
  Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.

ALAIN
  Voulez-vous qu’à l’instant nous recommencions ?

ARNOLPHE
  Point.
  Suffit, rentrez tous deux.

ALAIN
  Vous n’avez rien qu’à dire.

ARNOLPHE
  Non, vous dis-je, rentrez, puisque je le désire.
1130  Je vous laisse l’argent, allez, je vous rejoins,
Ayez bien l’œil à tout, et secondez mes soins.

 SCÈNE V

ARNOLPHE
  Je veux pour espion qui soit d’exacte vue,
Prendre le savetier du coin de notre rue ;
Dans la maison toujours je prétends la tenir,
1135  Y faire bonne garde, et surtout en bannir
Vendeuses de ruban, perruquières, coiffeuses,
Faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses,
Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour,
À faire réussir les mystères d’amour [7]  ;
1140  Enfin j’ai vu le monde, et j’en sais les finesses,
Il faudra que mon homme ait de grandes adresses,
Si message ou poulet de sa part peut entrer.

 SCÈNE VI

HORACE, ARNOLPHE.
HORACE
  La place m’est heureuse à vous y rencontrer,
Je viens de l’échapper bien belle je vous jure,
1145  Au sortir d’avec vous sans prévoir l’aventure,
Seule dans son balcon j’ai vu paraître Agnès,
Qui des arbres prochains prenait un peu le frais ;
Après m’avoir fait signe, elle a su faire en sorte
Descendant au jardin, de m’en ouvrir la porte :
1150  Mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous,
Qu’elle a sur les degrés entendu son jaloux,
Et tout ce qu’elle a pu dans un tel accessoire [8] ,
C’est de me renfermer dans une grande armoire ;
Il est entré d’abord ; je ne le voyais pas,
1155  Mais je l’oyais marcher sans rien dire à grands pas ;
Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables,
Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables,
Frappant un petit chien qui pour lui s’émouvait,
Et jetant brusquement les hardes qu’il trouvait,
1160  Il a même cassé d’une main mutinée,
Des vases dont la belle ornait sa cheminée,
Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu [i] ,
Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu ;
Enfin après cent tours [9] ayant de la manière,
1165  Sur ce qui n’en peut mais déchargé sa colère,
Mon jaloux inquiet sans dire son ennui,
Est sorti de la chambre, et moi de mon étui,
Nous n’avons point voulu, de peur du personnage,
Risquer à nous tenir ensemble davantage,
1170  C’était trop hasarder ; mais je dois cette nuit,
Dans sa chambre un peu tard m’introduire sans bruit,
En toussant par trois fois je me ferai connaître,
Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre,
Dont avec une échelle, et secondé d’Agnès,
1175  Mon amour tâchera de me gagner l’accès.
Comme à mon seul ami je veux bien vous l’apprendre,
L’allégresse du cœur s’augmente à la répandre,
Et goûtât-on cent fois un bonheur trop parfait [10] ,
On n’en est pas content si quelqu’un ne le sait ;
1180  Vous prendrez part je pense à l’heur de mes affaires
Adieu je vais songer aux choses nécessaires.

 SCÈNE VII

ARNOLPHE
  Quoi ? l’astre qui s’obstine à me désespérer,
Ne me donnera pas le temps de respirer,
Coup sur coup je verrai par leur intelligence,
1185  De mes soins vigilants confondre la prudence,
Et je serai la dupe en ma maturité,
D’une jeune innocente, et d’un jeune éventé ?
En sage philosophe on m’a vu vingt années,
Contempler des maris les tristes destinées,
1190  Et m’instruire avec soin de tous les accidents,
Qui font dans le malheur tomber les plus prudents,
Des disgrâces d’autrui profitant dans mon âme,
J’ai cherché les moyens voulant prendre une femme,
De pouvoir garantir mon front de tous affronts,
1195  Et le tirer de pair d’avec les autres fronts [i]  ;
Pour ce noble dessein j’ai cru mettre en pratique,
Tout ce que peut trouver l’humaine politique,
Et comme si du sort il était arrêté,
Que nul homme ici-bas n’en serait exempté,
1200  Après l’expérience, et toutes les lumières,
Que j’ai pu m’acquérir sur de telles matières,
Après vingt ans et plus, de méditation,
Pour me conduire en tout avec précaution,
De tant d’autres maris j’aurais quitté la trace,
1205  Pour me trouver après dans la même disgrâce [11] .
Ah bourreau de destin vous en aurez menti,
De l’objet qu’on poursuit, je suis encor nanti ;
Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste,
J’empêcherai du moins qu’on s’empare du reste,
1210  Et cette nuit qu’on prend pour ce galant exploit,
Ne se passera pas si doucement qu’on croit,
Ce m’est quelque plaisir parmi tant de tristesse,
Que l’on me donne avis du piège qu’on me dresse,
Et que cet étourdi qui veut m’être fatal,
1215  Fasse son confident de son propre rival.

 SCÈNE VIII

CHRYSALDE, ARNOLPHE.
CHRYSALDE
  Hé bien, souperons-nous avant la promenade ?

ARNOLPHE
  Non, je jeûne ce soir.

CHRYSALDE
  D’où vient cette boutade ?

ARNOLPHE
  De grâce excusez-moi, j’ai quelque autre embarras.

CHRYSALDE
  Votre hymen [12] résolu ne se fera-t-il pas ?

ARNOLPHE
1220  C’est trop s’inquiéter des affaires des autres.

CHRYSALDE
  Oh, oh, si brusquement ? Quels chagrins sont les vôtres ?
Serait-il point, compère, à votre passion,
Arrivé quelque peu de tribulation ?
Je le jurerais presque à voir votre visage.

ARNOLPHE
1225  Quoi qu’il m’arrive au moins aurai-je l’avantage,
De ne pas ressembler à de certaines gens,
Qui souffrent doucement l’approche des galants.

CHRYSALDE
  C’est un étrange fait qu’avec tant de lumières,
Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières,
1230  Qu’en cela vous mettiez le souverain bonheur,
Et ne conceviez point au monde d’autre honneur ;
Être avare, brutal, fourbe, méchant, et lâche,
N’est rien à votre avis auprès de cette tache,
Et de quelque façon qu’on puisse avoir vécu,
1235  On est homme d’honneur quand on n’est point cocu.
À le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire,
Que de ce cas fortuit dépende notre gloire ?
Et qu’une âme bien née ait à se reprocher,
L’injustice d’un mal qu’on ne peut empêcher ?
1240  Pourquoi voulez-vous, dis-je en prenant une femme,
Qu’on soit digne à son choix de louange ou de blâme,
Et qu’on s’aille former un monstre plein d’effroi,
De l’affront que nous fait son manquement de foi ?
Mettez-vous dans l’esprit qu’on peut du cocuage,
1245  Se faire en galant homme une plus douce image,
Que des coups du hasard aucun n’étant garant,
Cet accident de soi doit être indifférent,
Et qu’enfin tout le mal quoi que le monde glose,
N’est que dans la façon de recevoir la chose.
1250  Car pour se bien conduire en ces difficultés [13] ,
Il y faut comme en tout fuir les extrémités,
N’imiter pas ces gens un peu trop débonnaires,
Qui tirent vanité de ces sortes d’affaires ;
De leurs femmes toujours vont citant les galants,
1255  En font partout l’éloge, et prônent leurs talents,
Témoignent avec eux d’étroites sympathies,
Sont de tous leurs cadeaux [14] , de toutes leurs parties,
Et font qu’avec raison les gens sont étonnés,
De voir leur hardiesse à montrer là leur nez.
1260  Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable :
Mais l’autre extrémité n’est pas moins condamnable,
Si je n’approuve pas ces amis des galants,
Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents,
Dont l’imprudent chagrin qui tempête et qui gronde,
1265  Attire au bruit qu’il fait, les yeux de tout le monde ;
Et qui par cet éclat semblent ne pas vouloir
Qu’aucun puisse ignorer ce qu’ils peuvent avoir.
Entre ces deux partis il en est un honnête,
Où dans l’occasion l’homme prudent s’arrête,
1270  Et quand on le sait prendre on n’a point à rougir,
Du pis dont une femme avec nous puisse agir.
Quoi qu’on en puisse dire, enfin le cocuage
Sous des traits moins affreux aisément s’envisage :
Et comme je vous dis, toute l’habileté,
1275  Ne va qu’à le savoir tourner du bon côté.

ARNOLPHE
  Après ce beau discours toute la confrérie,
Doit un remerciement à votre seigneurie :
Et quiconque voudra vous entendre parler,
Montrera de la joie à s’y voir enrôler.

CHRYSALDE
1280  Je ne dis pas cela, car c’est ce que je blâme :
Mais comme c’est le sort qui nous donne une femme,
Je dis que l’on doit faire ainsi qu’au jeu de dés,
Où s’il ne vous vient pas ce que vous demandez
Il faut jouer d’adresse, et d’une âme réduite [15] ,
1285  Corriger le hasard par la bonne conduite.

ARNOLPHE
  C’est-à-dire dormir, et manger toujours bien,
Et se persuader que tout cela n’est rien.

CHRYSALDE
  Vous pensez vous moquer, mais à ne vous rien feindre,
Dans le monde je vois cent choses plus à craindre,
1290  Et dont je me ferais un bien plus grand malheur,
Que de cet accident qui vous fait tant de peur.
Pensez-vous qu’à choisir de deux choses prescrites,
Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites,
Que de me voir mari de ces femmes de bien,
1295  Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien.
Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses,
Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses,
Qui pour un petit tort qu’elles ne nous font pas,
Prennent droit de traiter les gens de haut en bas [16] ,
1300  Et veulent sur le pied de nous être fidèles [17] ,
Que nous soyons tenus à tout endurer d’elles :
Encore un coup compère, apprenez qu’en effet,
Le cocuage n’est que ce que l’on le fait,
Qu’on peut le souhaiter pour de certaines causes,
1305  Et qu’il a ses plaisirs comme les autres choses [18] .

ARNOLPHE
  Si vous êtes d’humeur à vous en contenter,
Quant à moi ce n’est pas la mienne d’en tâter ;
Et plutôt que subir une telle aventure...

CHRYSALDE
  Mon Dieu ne jurez point de peur d’être parjure ;
1310  Si le sort l’a réglé, vos soins sont superflus,
Et l’on ne prendra pas votre avis là-dessus.

ARNOLPHE
  Moi ! je serais cocu ?

CHRYSALDE
  Vous voilà bien malade,
  Mille gens le sont bien sans vous faire bravade ;
Qui de mine, de cœur, de biens et de maison,
1315  Ne feraient avec vous nulle comparaison.

ARNOLPHE
  Et moi je n’en voudrais avec eux faire aucune :
Mais cette raillerie en un mot m’importune.
Brisons là, s’il vous plaît.

CHRYSALDE
  Vous êtes en courroux,
  Nous en saurons la cause ; adieu souvenez-vous ;
1320  Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire,
Que c’est être à demi ce que l’on vient de dire :
Que de vouloir jurer qu’on ne le sera pas.

ARNOLPHE
  Moi ! je le jure encore, et je vais de ce pas,
Contre cet accident trouver un bon remède.

 SCÈNE IX

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.
ARNOLPHE
1325  Mes amis, c’est ici que j’implore votre aide,
Je suis édifié de votre affection ;
Mais il faut qu’elle éclate en cette occasion :
Et si vous m’y servez selon ma confiance,
Vous êtes assurés de votre récompense.
1330  L’homme que vous savez, n’en faites point de bruit,
Veut comme je l’ai su m’attraper cette nuit,
Dans la chambre d’Agnès entrer par escalade,
Mais il lui faut nous trois dresser une embuscade :
Je veux que vous preniez chacun un bon bâton,
1335  Et quand il sera près du dernier échelon ;
Car dans le temps qu’il faut j’ouvrirai la fenêtre,
Que tous deux à l’envi vous me chargiez ce traître :
Mais d’un air dont son dos garde le souvenir,
Et qui lui puisse apprendre à n’y plus revenir,
1340  Sans me nommer pourtant en aucune manière,
Ni faire aucun semblant que je serai derrière.
Aurez-vous bien l’esprit de servir mon courroux [19]  ?

ALAIN
  S’il ne tient qu’à frapper, Monsieur, tout est à nous [20] .
Vous verrez, quand je bats, si j’y vais de main morte.

GEORGETTE
1345  La mienne, quoique aux yeux, elle n’est pas si forte [21] ,
N’en quitte pas sa part à le bien étriller.

ARNOLPHE
  Rentrez donc, et surtout gardez de babiller ;
Voilà pour le prochain une leçon utile,
Et si tous les maris qui sont en cette ville,
1350  De leurs femmes ainsi recevaient le galant,
Le nombre des cocus ne serait pas si grand.

[1] Vers  : "De peur d’être trompé, il vous faudra ne pas donner quittance de la dot au dos du contrat sans avoir reçu les sommes en question."

[2] Vers  : "La règle est que le futur doit assigner à la future un douaire égal au tiers de sa dot."

[3] Le préciput est "un avantage que l’on stipule dans les contrats de mariage en faveur du survivant, qu’il doit prendre sur les biens du prédécédé, avant le partage de la succession" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[4] Le douaire préfix est perdu par les héritiers de la femme ; le douaire sans retour passe à sa mort à ses hoirs (héritiers) ; le douaire coutumier donne à la femme la moitié des biens du mari ; enfin, les époux peuvent se faire une donation entre vifs, simple (au profit d’un seul époux) ou mutuelle (au profit de l’un ou de l’autre).

[i] Conquêts  : ce que les époux acquièrent durant leur mariage (nous dirions acquets).

[i] La peste soit fait l’homme : l’absence d’accord de fait avec peste n’est pas surprenant au XVIIe siècle (cf. Les Fâcheux, vers 361).

[5] Il en tient : il est ivre. L’expression signifie aussi, suivant le contexte : il est amoureux.

[6] À la différence de 1663, 1682 ne compte pas Arnolphe parmi les personnages de cette scène : il a en effet laissé seul le Notaire (voir plus haut le vers 1082).

[7] L’édition de 1682 indique que les vers 1132 à 1139 étaient sautés à la représentation.

[8] Un tel accessoire : un si grand danger.

[i] Becque cornu : de l’italien becco cornuto, bouc cornu.

[9] VAR. Enfin, après vingt tours... (1682).

[10] VAR. Et, goûtât-on cent fois un bonheur tout parfait. (1682).

[i] Tirer du pair (ou de pair) : distinguer.

[11] L’édition de 1682 indique que les vers 1186 à 1205 étaient sautés à la représentation.

[12] L’hymen : le mariage.

[13] VAR. Et pour se bien conduire en ces difficultés. (1682).

[14] Un cadeau est un "repas qu’on donne hors de chez soi, particulièrement à la campagne" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[15] D’une âme réduite : d’une âme résignée.

[16] Traiter les gens de haut en bas : les traiter avec mépris.

[17] Sur le pied de nous être fidèles : fortes du fait qu’elles nous sont fidèles.

[18] Cet éloge burlesque du cocuage (Voir Patrick Dandrey, L’éloge paradoxal de Gorgias à Molière, Paris, PUF, 1997) ne doit évidemment pas être pris au sérieux, et il faut être Bossuet pour voir que Molière y "étale au grand jour les avantages d’une infâme tolérance dans les maris" (Maximes et réflexions sur la Comédie, § 5).

[19] VAR. Auriez-vous bien l’esprit de servir mon courroux ? (1682).

[20] VAR. S’il ne tient qu’à frapper, mon Dieu, tout est à nous (1682).

[21] VAR. La mienne, quoique aux yeux elle semble moins forte (1682).