Comédie
LES PERSONNAGESAGNÈS, jeune fille innocente, élevée par Arnolphe.
HORACE, amant d’Agnès.
ALAIN, paysan, valet d’Arnolphe.
GEORGETTE, paysanne, servante d’Arnolphe.
CHRYSALDE, ami d’Arnolphe.
ENRIQUE, beau-frère de Chrysalde.
ORONTE, père d’Horace et grand ami d’Arnolphe.
ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE
| CHRYSALDE, ARNOLPHE. | |
| CHRYSALDE | |
| Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main ? | |
ARNOLPHE | |
| Oui, je veux terminer la chose dans demain. | |
CHRYSALDE | |
| Nous sommes ici seuls, et l’on peut, ce me semble, Sans craindre d’être ouïs, y discourir ensemble. | |
| 5 | Voulez-vous qu’en ami je vous ouvre mon cœur ? Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur ; Et de quelque façon que vous tourniez l’affaire, Prendre femme, est à vous un coup bien téméraire. |
ARNOLPHE | |
| Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous | |
| 10 | Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous ; Et votre front, je crois, veut que du mariage, Les cornes soient partout l’infaillible apanage. |
CHRYSALDE | |
| Ce sont coups du hasard, dont on n’est point garant ; Et bien sot, ce me semble, est le soin qu’on en prend. | |
| 15 | Mais quand je crains pour vous, c’est cette raillerie Dont cent pauvres maris ont souffert la furie : Car enfin vous savez, qu’il n’est grands, ni petits, Que de votre critique on ait vus garantis ; Que vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, |
| 20 | De faire cent éclats des intrigues secrètes... |
ARNOLPHE | |
| Fort bien : est-il au monde une autre ville aussi, Où l’on ait des maris si patients qu’ici ? Est-ce qu’on n’en voit pas de toutes les espèces, Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces ? | |
| 25 | L’un amasse du bien, dont sa femme fait part À ceux qui prennent soin de le faire cornard. L’autre un peu plus heureux, mais non pas moins infâme, Voit faire tous les jours des présents à sa femme, Et d’aucun soin jaloux n’a l’esprit combattu, |
| 30 | Parce qu’elle lui dit que c’est pour sa vertu. L’un fait beaucoup de bruit, qui ne lui sert de guères ; L’autre, en toute douceur, laisse aller les affaires, Et voyant arriver chez lui le damoiseau, Prend fort honnêtement ses gants, et son manteau. |
| 35 | L’une de son galant, en adroite femelle, Fait fausse confidence à son époux fidèle, Qui dort en sûreté sur un pareil appas, Et le plaint, ce galant, des soins qu’il ne perd pas. L’autre, pour se purger de sa magnificence [1] , |
| 40 | Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense ; Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, Sur les gains qu’elle fait, rend des grâces à Dieu. Enfin ce sont partout des sujets de satire, Et comme spectateur, ne puis-je pas en rire ? Puis-je pas de nos sots [i] ... ? |
CHRYSALDE | |
| 45 | Oui, mais qui rit d’autrui, |
| Doit craindre, qu’en revanche, on rie aussi de lui. J’entends parler le monde, et des gens se délassent À venir débiter les choses qui se passent : Mais quoi que l’on divulgue aux endroits où je suis, | |
| 50 | Jamais on ne m’a vu triompher [2] de ces bruits ; J’y suis assez modeste ; et bien qu’aux occurrences Je puisse condamner certaines tolérances ; Que mon dessein ne soit de souffrir nullement, Ce que quelques maris souffrent paisiblement, |
| 55 | Pourtant je n’ai jamais affecté de le dire ; Car enfin il faut craindre un revers de satire, Et l’on ne doit jamais jurer, sur de tels cas, De ce qu’on pourra faire, ou bien ne faire pas. Ainsi quand à mon front, par un sort qui tout mène, |
| 60 | Il serait arrivé quelque disgrâce humaine, Après mon procédé, je suis presque certain, Qu’on se contentera de s’en rire sous main ; Et peut-être qu’encor j’aurai cet avantage, Que quelques bonnes gens diront, que c’est dommage ! |
| 65 | Mais de vous, cher compère, il en est autrement ; Je vous le dis encor, vous risquez diablement. Comme sur les maris accusés de souffrance [3] , De tout temps votre langue a daubé d’importance, Qu’on vous a vu contre eux un diable déchaîné ; |
| 70 | Vous devez marcher droit, pour n’être point berné, Et s’il faut que sur vous on ait la moindre prise, Gare qu’aux carrefours on ne vous tympanise, Et... |
ARNOLPHE | |
| Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point ; | |
| Bien huppé qui pourra m’attraper sur ce point [4] ; | |
| 75 | Je sais les tours rusés, et les subtiles trames, Dont pour nous en planter savent user les femmes, Et comme on est dupé par leurs dextérités ; Contre cet accident j’ai pris mes sûretés, Et celle que j’épouse, a toute l’innocence |
| 80 | Qui peut sauver mon front de maligne influence. |
CHRYSALDE | |
| Et que prétendez-vous qu’une sotte en un mot... | |
ARNOLPHE | |
| Épouser une sotte, est pour n’être point sot : Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage ; Mais une femme habile est un mauvais présage, | |
| 85 | Et je sais ce qu’il coûte à de certaines gens, Pour avoir pris les leurs avec trop de talents. Moi j’irais me charger d’une spirituelle, Qui ne parlerait rien que cercle, et que ruelle ? Qui de prose, et de vers, ferait de doux écrits, |
| 90 | Et que visiteraient marquis, et beaux esprits, Tandis que, sous le nom du mari de Madame, Je serais comme un saint, que pas un ne réclame [5] ? Non, non, je ne veux point d’un esprit qui soit haut, Et femme qui compose, en sait plus qu’il ne faut. |
| 95 | Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime, Même ne sache pas ce que c’est qu’une rime ; Et s’il faut qu’avec elle on joue au corbillon [6] , Et qu’on vienne à lui dire, à son tour : "Qu’y met-on [7] ?" Je veux qu’elle réponde, "Une tarte à la crème" ; |
| 100 | En un mot, qu’elle soit d’une ignorance extrême ; Et c’est assez pour elle, à vous en bien parler, De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre, et filer. |
CHRYSALDE | |
| Une femme stupide est donc votre marotte [8] ? | |
ARNOLPHE | |
| Tant, que j’aimerais mieux une laide, bien sotte, | |
| 105 | Qu’une femme fort belle, avec beaucoup d’esprit. |
CHRYSALDE | |
| L’esprit, et la beauté... | |
ARNOLPHE | |
| L’honnêteté suffit. | |
CHRYSALDE | |
| Mais comment voulez-vous, après tout, qu’une bête Puisse jamais savoir ce que c’est qu’être honnête ? Outre qu’il est assez ennuyeux, que je croi, | |
| 110 | D’avoir toute sa vie une bête avec soi, Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée La sûreté d’un front puisse être bien fondée ? Une femme d’esprit peut trahir son devoir ; Mais il faut, pour le moins, qu’elle ose le vouloir ; |
| 115 | Et la stupide au sien peut manquer d’ordinaire, Sans en avoir l’envie, et sans penser le faire. |
ARNOLPHE | |
| À ce bel argument, à ce discours profond [9] , Ce que Pantagruel à Panurge répond. Pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte ; | |
| 120 | Prêchez, patrocinez jusqu’à la Pentecôte, Vous serez ébahi, quand vous serez au bout, Que vous ne m’aurez rien persuadé du tout [10] . |
CHRYSALDE | |
| Je ne vous dis plus mot. | |
ARNOLPHE | |
| Chacun a sa méthode. | |
| En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode ; | |
| 125 | Je me vois riche assez, pour pouvoir, que je croi, Choisir une moitié, qui tienne tout de moi, Et de qui la soumise, et pleine dépendance, N’ait à me reprocher aucun bien, ni naissance. Un air doux, et posé, parmi d’autres enfans, |
| 130 | M’inspira de l’amour pour elle, dès quatre ans : Sa mère se trouvant de pauvreté pressée, De la lui demander il me vint la pensée [11] , Et la bonne paysanne, apprenant mon désir, À s’ôter cette charge eut beaucoup de plaisir. |
| 135 | Dans un petit couvent, loin de toute pratique [12] , Je la fis élever, selon ma politique, C’est-à-dire ordonnant quels soins on emploirait, Pour la rendre idiote [13] autant qu’il se pourrait. Dieu merci, le succès a suivi mon attente, |
| 140 | Et grande, je l’ai vue à tel point innocente, Que j’ai béni le Ciel d’avoir trouvé mon fait, Pour me faire une femme au gré de mon souhait. Je l’ai donc retirée ; et comme ma demeure À cent sortes de monde est ouverte à toute heure, |
| 145 | Je l’ai mise à l’écart, comme il faut tout prévoir, Dans cette autre maison, où nul ne me vient voir ; Et pour ne point gâter sa bonté naturelle, Je n’y tiens que des gens tout aussi simples qu’elle. Vous me direz "pourquoi cette narration ?" |
| 150 | C’est pour vous rendre instruit de ma précaution. Le résultat de tout, est qu’en ami fidèle, Ce soir, je vous invite à souper avec elle : Je veux que vous puissiez un peu l’examiner, Et voir, si de mon choix on me doit condamner [14] . |
CHRYSALDE | |
| J’y consens. | |
ARNOLPHE | |
| 155 | Vous pourrez dans cette conférence, |
| Juger de sa personne, et de son innocence. | |
CHRYSALDE | |
| Pour cet article-là, ce que vous m’avez dit, Ne peut... | |
ARNOLPHE | |
| La vérité passe encor mon récit. | |
| Dans ses simplicités à tous coups je l’admire, | |
| 160 | Et parfois elle en dit, dont je pâme de rire. L’autre jour (pourrait-on se le persuader) Elle était fort en peine, et me vint demander, Avec une innocence à nulle autre pareille, Si les enfants qu’on fait, se faisaient par l’oreille [15] . |
CHRYSALDE | |
| Je me réjouis fort, Seigneur Arnolphe... | |
ARNOLPHE | |
| 165 | Bon ; |
| Me voulez-vous toujours appeler de ce nom ? | |
CHRYSALDE | |
| Ah ! malgré que j’en aie, il me vient à la bouche, Et jamais je ne songe à Monsieur de la Souche. Qui diable vous a fait aussi vous aviser, | |
| 170 | À quarante et deux ans de vous débaptiser [16] , Et d’un vieux tronc pourri de votre métairie, Vous faire dans le monde un nom de seigneurie ? |
ARNOLPHE | |
| Outre que la maison par ce nom se connaît, La Souche, plus qu’Arnolphe, à mes oreilles plaît [17] . | |
CHRYSALDE | |
| 175 | Quel abus, de quitter le vrai nom de ses pères, Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères ! De la plupart des gens c’est la démangeaison ; Et sans vous embrasser dans la comparaison, Je sais un paysan, qu’on appelait Gros-Pierre, |
| 180 | Qui n’ayant, pour tout bien, qu’un seul quartier de terre, Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux, Et de Monsieur de l’Isle en prit le nom pompeux [18] . |
ARNOLPHE | |
| Vous pourriez vous passer d’exemples de la sorte : Mais enfin de la Souche est le nom que je porte ; | |
| 185 | J’y vois de la raison, j’y trouve des appas, Et m’appeler de l’autre, est ne m’obliger pas. |
CHRYSALDE | |
| Cependant la plupart ont peine à s’y soumettre, Et je vois même encor des adresses de lettre... | |
ARNOLPHE | |
| Je le souffre aisément de qui n’est pas instruit ; Mais vous... | |
CHRYSALDE | |
| 190 | Soit. Là-dessus nous n’aurons point de bruit, Et je prendrai le soin d’accoutumer ma bouche À ne plus vous nommer que Monsieur de la Souche. |
ARNOLPHE | |
| Adieu ; je frappe ici, pour donner le bonjour, Et dire seulement, que je suis de retour. | |
CHRYSALDE, s’en allant. | |
| 195 | Ma foi je le tiens fou de toutes les manières. |
ARNOLPHE | |
| Il est un peu blessé sur certaines matières. Chose étrange de voir, comme avec passion, Un chacun est chaussé de son opinion ! Holà ! | |
SCÈNE II
| ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE. | |
| ALAIN | |
| Qui heurte ? | |
ARNOLPHE | |
| Ouvrez. On aura, que je pense, | |
| 200 | Grande joie à me voir, après dix jours d’absence. |
ALAIN | |
| Qui va là ? | |
ARNOLPHE | |
| Moi. | |
ALAIN | |
| Georgette ? | |
GEORGETTE | |
| Hé bien ? | |
ALAIN | |
| Ouvre là-bas. | |
GEORGETTE | |
| Vas-y, toi. | |
ALAIN | |
| Vas-y, toi. | |
GEORGETTE | |
| Ma foi, je n’irai pas. | |
ALAIN | |
| Je n’irai pas aussi. | |
ARNOLPHE | |
| Belle cérémonie, | |
| Pour me laisser dehors. Holà ho je vous prie. | |
GEORGETTE | |
| Qui frappe ? | |
ARNOLPHE | |
| Votre maître. | |
GEORGETTE | |
| Alain ? | |
ALAIN | |
| Quoi ? | |
GEORGETTE | |
| 205 | C’est Monsieur, |
| Ouvre vite. | |
ALAIN | |
| Ouvre, toi. | |
GEORGETTE | |
| Je souffle notre feu. | |
ALAIN | |
| J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte. | |
ARNOLPHE | |
| Quiconque de vous deux n’ouvrira pas la porte, N’aura point à manger de plus de quatre jours. Ha. | |
GEORGETTE | |
| 210 | Par quelle raison y venir quand j’y cours. |
ALAIN | |
| Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant strodagème [19] ! | |
GEORGETTE | |
| Ôte-toi donc de là. | |
ALAIN | |
| Non, ôte-toi, toi-même. | |
GEORGETTE | |
| Je veux ouvrir la porte. | |
ALAIN | |
| Et je veux l’ouvrir, moi. | |
GEORGETTE | |
| Tu ne l’ouvriras pas. | |
ALAIN | |
| Ni toi non plus. | |
GEORGETTE | |
| Ni toi. | |
ARNOLPHE | |
| 215 | Il faut que j’aie ici l’âme bien patiente. |
ALAIN | |
| Au moins, c’est moi, Monsieur. | |
GEORGETTE | |
| Je suis votre servante ; | |
| C’est moi. | |
ALAIN | |
| Sans le respect de Monsieur que voilà, | |
| Je te... | |
ARNOLPHE, recevant un coup d’Alain. | |
| Peste. | |
ALAIN | |
| Pardon. | |
ARNOLPHE | |
| Voyez ce lourdaud-là. | |
ALAIN | |
| C’est elle aussi, Monsieur... | |
ARNOLPHE | |
| Que tous deux on se taise. | |
| 220 | Songez à me répondre, et laissons la fadaise. Hé bien, Alain, comment se porte-t-on ici ? |
ALAIN | |
| Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci ; Nous nous... Arnolphe ôte par trois fois le chapeau de dessus la tête d’Alain. | |
ARNOLPHE | |
| Qui vous apprend, impertinente bête, | |
| À parler devant moi, le chapeau sur la tête ? | |
ALAIN | |
| Vous faites bien, j’ai tort. | |
ARNOLPHE, à Alain. | |
| 225 | Faites descendre Agnès. |
ARNOLPHE, à Georgette. | |
| Lorsque je m’en allai, fut-elle triste après ? | |
GEORGETTE | |
| Triste ! Non. | |
ARNOLPHE | |
| Non ! | |
GEORGETTE | |
| Si fait. | |
ARNOLPHE | |
| Pourquoi donc... | |
GEORGETTE | |
| Oui, je meure, | |
| Elle vous croyait voir de retour à toute heure ; Et nous n’oyions jamais passer devant chez nous, | |
| 230 | Cheval, âne, ou mulet, qu’elle ne prît pour vous. |
SCÈNE III
| AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE. | |
| ARNOLPHE | |
| La besogne à la main, c’est un bon témoignage. Hé bien, Agnès, je suis de retour du voyage, En êtes-vous bien aise ? | |
AGNÈS | |
| Oui, Monsieur, Dieu merci. | |
ARNOLPHE | |
| Et moi de vous revoir, je suis bien aise aussi : | |
| 235 | Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ? |
AGNÈS | |
| Hors les puces, qui m’ont la nuit inquiétée. | |
ARNOLPHE | |
| Ah ! vous aurez dans peu quelqu’un pour les chasser. | |
AGNÈS | |
| Vous me ferez plaisir. | |
ARNOLPHE | |
| Je le puis bien penser. | |
| Que faites-vous donc là ? | |
AGNÈS | |
| Je me fais des cornettes, | |
| 240 | Vos chemises de nuit, et vos coiffes sont faites. |
ARNOLPHE | |
| Ha ! voilà qui va bien ; allez, montez là-haut, Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, Et je vous parlerai d’affaires importantes. (Tous étant rentrés.) Héroïnes du temps, Mesdames les savantes, | |
| 245 | Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens, Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science, De valoir cette honnête et pudique ignorance. |
SCÈNE IV
| HORACE, ARNOLPHE. | |
| ARNOLPHE | |
| Ce n’est point par le bien qu’il faut être ébloui ; | |
| 250 | Et pourvu que l’honneur soit... Que vois-je ? Est-ce ?... Oui. Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c’est lui-même. Hor... |
HORACE | |
| Seigneur Ar... | |
ARNOLPHE | |
| Horace. | |
HORACE | |
| Arnolphe. | |
ARNOLPHE | |
| Ah ! joie extrême ! | |
| Et depuis quand ici ? | |
HORACE | |
| Depuis neuf jours. | |
ARNOLPHE | |
| Vraiment. | |
HORACE | |
| Je fus d’abord chez vous, mais inutilement. | |
ARNOLPHE | |
| J’étais à la campagne. | |
HORACE | |
| 255 | Oui, depuis deux journées. |
ARNOLPHE | |
| Oh comme les enfants croissent en peu d’années ! J’admire de le voir au point où le voilà, Après que je l’ai vu pas plus grand que cela. | |
HORACE | |
| Vous voyez. | |
ARNOLPHE | |
| Mais, de grâce, Oronte votre père, | |
| 260 | Mon bon et cher ami, que j’estime et révère, Que fait-il ? Que dit-il ? est-il toujours gaillard [20] ? À tout ce qui le touche il sait que je prends part. Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble, Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, me semble [21] . |
HORACE | |
| 265 | Il est, Seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous, Et j’avais de sa part une lettre pour vous ; Mais depuis par une autre il m’apprend sa venue, Et la raison encor ne m’en est pas connue. Savez-vous qui peut être un de vos citoyens, |
| 270 | Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens, Qu’il s’est en quatorze ans acquis dans l’Amérique ? |
ARNOLPHE | |
| Non : vous a-t-on point dit comme on le nomme [22] ? | |
HORACE | |
| Enrique. | |
ARNOLPHE | |
| Non. | |
HORACE | |
| Mon père m’en parle, et qu’il est revenu, | |
| Comme s’il devait m’être entièrement connu, | |
| 275 | Et m’écrit qu’en chemin ensemble ils se vont mettre, Pour un fait important que ne dit point sa lettre [23] . |
ARNOLPHE | |
| J’aurai certainement grande joie à le voir, Et pour le régaler je ferai mon pouvoir. (Après avoir lu la lettre.) Il faut pour des amis, des lettres moins civiles [24] , | |
| 280 | Et tous ces compliments sont choses inutiles ; Sans qu’il prît le souci de m’en écrire rien, Vous pouvez librement disposer de mon bien. |
HORACE | |
| Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles, Et j’ai présentement besoin de cent pistoles [25] . | |
ARNOLPHE | |
| 285 | Ma foi, c’est m’obliger, que d’en user ainsi, Et je me réjouis de les avoir ici. Gardez aussi la bourse. |
HORACE | |
| Il faut... | |
ARNOLPHE | |
| Laissons ce style [26] . | |
| Hé bien, comment encor trouvez-vous cette ville ? | |
HORACE | |
| Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments, | |
| 290 | Et j’en crois merveilleux les divertissements. |
ARNOLPHE | |
| Chacun a ses plaisirs, qu’il se fait à sa guise : Mais pour ceux que du nom de galans on baptise, Ils ont en ce pays de quoi se contenter, Car les femmes y sont faites à coqueter [27] . | |
| 295 | On trouve d’humeur douce et la brune, et la blonde, Et les maris aussi les plus bénins du monde : C’est un plaisir de prince, et des tours que je voi, Je me donne souvent la comédie à moi. Peut-être en avez-vous déjà féru [28] quelqu’une : |
| 300 | Vous est-il point encore arrivé de fortune ? Les gens faits comme vous, font plus que les écus, Et vous êtes de taille à faire des cocus. |
HORACE | |
| À ne vous rien cacher de la vérité pure, J’ai d’amour en ces lieux eu certaine aventure, | |
| 305 | Et l’amitié m’oblige à vous en faire part. |
ARNOLPHE | |
| Bon, voici de nouveau quelque conte gaillard, Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes. | |
HORACE | |
| Mais, de grâce, qu’au moins ces choses soient secrètes. | |
ARNOLPHE | |
| Oh. | |
HORACE | |
| Vous n’ignorez pas qu’en ces occasions | |
| 310 | Un secret éventé rompt nos prétentions. Je vous avouerai donc avec pleine franchise, Qu’ici d’une beauté mon âme s’est éprise : Mes petits soins d’abord ont eu tant de succès, Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ; |
| 315 | Et sans trop me vanter, ni lui faire une injure, Mes affaires y sont en fort bonne posture. |
ARNOLPHE, riant. | |
| Et c’est ? | |
HORACE, lui montrant le logis d’Agnès. | |
| Un jeune objet [29] qui loge en ce logis, | |
| Dont vous voyez d’ici que les murs sont rougis, Simple à la vérité, par l’erreur sans seconde | |
| 320 | D’un homme qui la cache au commerce du monde, Mais qui dans l’ignorance où l’on veut l’asservir, Fait briller des attraits capables de ravir, Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre, Dont il n’est point de cœur qui se puisse défendre : |
| 325 | Mais, peut-être, il n’est pas que vous n’ayez bien vu Ce jeune astre d’amour de tant d’attraits pourvu : C’est Agnès qu’on l’appelle. |
ARNOLPHE, à part. | |
| Ah ! je crève. | |
HORACE | |
| Pour l’homme, | |
| C’est, je crois, de la Zousse, ou Souche, qu’on le nomme, Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ; | |
| 330 | Riche, à ce qu’on m’a dit, mais des plus sensés, non, Et l’on m’en a parlé comme d’un ridicule. Le connaissez-vous point ? |
ARNOLPHE, à part. | |
| La fâcheuse pilule ! | |
HORACE | |
| Eh ! vous ne dites mot. | |
ARNOLPHE | |
| Eh oui, je le connois. | |
HORACE | |
| C’est un fou, n’est-ce pas ? | |
ARNOLPHE | |
| Eh... | |
HORACE | |
| Qu’en dites-vous ? quoi ? | |
| 335 | Eh ? c’est-à-dire oui. Jaloux ? à faire rire. Sot ? Je vois qu’il en est ce que l’on m’a pu dire. Enfin l’aimable Agnès a su m’assujettir, C’est un joli bijou, pour ne vous point mentir, Et ce serait péché, qu’une beauté si rare |
| 340 | Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre. Pour moi, tous mes efforts, tous mes vœux les plus doux, Vont à m’en rendre maître, en dépit du jaloux ; Et l’argent que de vous j’emprunte avec franchise, N’est que pour mettre à bout cette juste entreprise. |
| 345 | Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts, Que l’argent est la clef de tous les grands ressorts, Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes, En amour, comme en guerre, avance les conquêtes. Vous me semblez chagrin ; serait-ce qu’en effet |
| 350 | Vous désapprouveriez le dessein que j’ai fait ? |
ARNOLPHE | |
| Non, c’est que je songeais... | |
HORACE | |
| Cet entretien vous lasse ; | |
| Adieu, j’irai chez vous tantôt vous rendre grâce. | |
ARNOLPHE | |
| Ah ! faut-il... | |
HORACE, revenant. | |
| Derechef, veuillez être discret, | |
| Et n’allez pas, de grâce, éventer mon secret. | |
ARNOLPHE | |
| Que je sens dans mon âme... | |
HORACE, revenant. | |
| 355 | Et surtout à mon père, |
| Qui s’en ferait peut-être un sujet de colère. | |
ARNOLPHE, croyant qu’il revient encore. | |
| Oh... Oh que j’ai souffert durant cet entretien ! Jamais trouble d’esprit ne fut égal au mien. Avec quelle imprudence, et quelle hâte extrême, | |
| 360 | Il m’est venu conter cette affaire à moi-même ! Bien que mon autre nom le tienne dans l’erreur, Étourdi montra-t-il jamais tant de fureur ? Mais ayant tant souffert, je devais me contraindre [30] , Jusques à m’éclaircir de ce que je dois craindre, |
| 365 | À pousser jusqu’au bout son caquet indiscret, Et savoir pleinement leur commerce secret. Tâchons à le rejoindre [31] , il n’est pas loin je pense, Tirons-en de ce fait l’entière confidence ; Je tremble du malheur qui m’en peut arriver, |
| 370 | Et l’on cherche souvent plus qu’on ne veut trouver. |