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Les Femmes savantes

Acte 2

 ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

ARISTE [1] .
  Oui, je vous porterai la réponse au plus tôt ;
330  J’appuierai, presserai, ferai tout ce qu’il faut.
Qu’un amant, pour un mot, a de choses à dire !
Et qu’impatiemment il veut ce qu’il désire !
Jamais...

 SCÈNE II

CHRYSALE, ARISTE.
ARISTE
  Ah, Dieu vous gard’, mon frère.

CHRYSALE
  Et vous aussi,
  Mon frère.

ARISTE
  Savez-vous ce qui m’amène ici ?

CHRYSALE
335  Non ; mais, si vous voulez, je suis prêt à l’apprendre.

ARISTE
  Depuis assez longtemps vous connaissez Clitandre ?

CHRYSALE
  Sans doute, et je le vois qui fréquente chez nous.

ARISTE
  En quelle estime est-il, mon frère, auprès de vous ?

CHRYSALE
  D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur, et de conduite,
340  Et je vois peu de gens qui soient de son mérite.

ARISTE
  Certain désir qu’il a, conduit ici mes pas,
Et je me réjouis que vous en fassiez cas.

CHRYSALE
  Je connus feu son père en mon voyage à Rome.

ARISTE
  Fort bien.

CHRYSALE
  C’était, mon frère, un fort bon gentilhomme.

ARISTE
  On le dit.

CHRYSALE
345  Nous n’avions alors que vingt-huit ans,
  Et nous étions, ma foi, tous deux de verts galants.

ARISTE
  Je le crois.

CHRYSALE
  Nous donnions [2] chez les dames romaines,
  Et tout le monde là parlait de nos fredaines ;
Nous faisions des jaloux.

ARISTE
  Voilà qui va des mieux :
350  Mais venons au sujet qui m’amène en ces lieux.

 SCÈNE III

BÉLISE, CHRYSALE, ARISTE.
ARISTE
  Clitandre auprès de vous me fait son interprète,
Et son cœur est épris des grâces d’Henriette.

CHRYSALE
  Quoi, de ma fille ?

ARISTE
  Oui, Clitandre en est charmé,
  Et je ne vis jamais amant plus enflammé.

BÉLISE
355  Non, non, je vous entends, vous ignorez l’histoire,
Et l’affaire n’est pas ce que vous pouvez croire.

ARISTE
  Comment, ma sœur ?

BÉLISE
  Clitandre abuse vos esprits,
  Et c’est d’un autre objet que son cœur est épris.

ARISTE
  Vous raillez. Ce n’est pas Henriette qu’il aime ?

BÉLISE
  Non, j’en suis assurée.

ARISTE
360  Il me l’a dit lui-même.

BÉLISE
  Eh oui.

ARISTE
  Vous me voyez, ma sœur, chargé par lui
  D’en faire la demande à son père aujourd’hui.

BÉLISE
  Fort bien.

ARISTE
  Et son amour même m’a fait instance
  De presser les moments d’une telle alliance.

BÉLISE
365  Encor mieux. On ne peut tromper plus galamment.
Henriette, entre nous, est un amusement [3] ,
Un voile ingénieux, un prétexte, mon frère,
À couvrir d’autres feux dont je sais le mystère,
Et je veux bien tous deux vous mettre hors d’erreur.

ARISTE
370  Mais puisque vous savez tant de choses, ma sœur,
Dites-nous, s’il vous plaît, cet autre objet qu’il aime.

BÉLISE
  Vous le voulez savoir ?

ARISTE
  Oui. Quoi ?

BÉLISE
  Moi.

ARISTE
  Vous ?

BÉLISE
  Moi-même.

ARISTE
  Hay, ma sœur !

BÉLISE
  Qu’est-ce donc que veut dire ce "hay",
  Et qu’a de surprenant le discours que je fai ?
375  On est faite d’un air je pense à pouvoir dire
Qu’on n’a pas pour un cœur [4] soumis à son empire ;
Et Dorante, Damis, Cléonte, et Lycidas,
Peuvent bien faire voir qu’on a quelques appas.

ARISTE
  Ces gens vous aiment ?

BÉLISE
  Oui, de toute leur puissance.

ARISTE
  Ils vous l’ont dit ?

BÉLISE
380  Aucun n’a pris cette licence ;
  Ils m’ont su révérer si fort jusqu’à ce jour,
Qu’ils ne m’ont jamais dit un mot de leur amour :
Mais pour m’offrir leur cœur, et vouer leur service,
Les muets truchements ont tous fait leur office.

ARISTE
385  On ne voit presque point céans venir Damis.

BÉLISE
  C’est pour me faire voir un respect plus soumis.

ARISTE
  De mots piquants partout Dorante vous outrage.

BÉLISE
  Ce sont emportements d’une jalouse rage.

ARISTE
  Cléonte et Lycidas ont pris femme tous deux.

BÉLISE
390  C’est par un désespoir où j’ai réduit leurs feux.

ARISTE
  Ma foi ! ma chère sœur, vision toute claire.

CHRYSALE
  De ces chimères-là vous devez vous défaire.

BÉLISE
  Ah chimères ! Ce sont des chimères, dit-on !
Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !
395  Je me réjouis fort de chimères, mes frères,
Et je ne savais pas que j’eusse des chimères.

 SCÈNE IV

CHRYSALE, ARISTE.
CHRYSALE
  Notre sœur est folle, oui.

ARISTE
  Cela croît tous les jours.
  Mais, encore une fois, reprenons le discours.
Clitandre vous demande Henriette pour femme,
400  Voyez quelle réponse on doit faire à sa flamme ?

CHRYSALE
  Faut-il le demander ? J’y consens de bon cœur,
Et tiens son alliance à singulier honneur.

ARISTE
  Vous savez que de bien il n’a pas l’abondance,
Que...

CHRYSALE
  C’est un intérêt qui n’est pas d’importance ;
405  Il est riche en vertu, cela vaut des trésors,
Et puis son père et moi n’étions qu’un en deux corps.

ARISTE
  Parlons à votre femme, et voyons à la rendre
Favorable...

CHRYSALE
  Il suffit, je l’accepte pour gendre.

ARISTE
  Oui ; mais pour appuyer votre consentement,
410  Mon frère, il n’est pas mal d’avoir son agrément,
Allons...

CHRYSALE
  Vous moquez-vous ? Il n’est pas nécessaire,
  Je réponds de ma femme, et prends sur moi l’affaire.

ARISTE
  Mais...

CHRYSALE
  Laissez faire, dis-je, et n’appréhendez pas.
  Je la vais disposer aux choses de ce pas.

ARISTE
415  Soit. Je vais là-dessus sonder votre Henriette,
Et reviendrai savoir...

CHRYSALE
  C’est une affaire faite.
  Et je vais à ma femme en parler sans délai.

 SCÈNE V

MARTINE, CHRYSALE.
MARTINE
  Me voilà bien chanceuse ! Hélas l’an dit bien vrai [5]  :
Qui veut noyer son chien, l’accuse de la rage,
420  Et service d’autrui n’est pas un héritage [6] .

CHRYSALE
  Qu’est-ce donc ? Qu’avez-vous, Martine ?

MARTINE
  Ce que j’ai ?

CHRYSALE
  Oui ?

MARTINE
  J’ai que l’an me donne [7] aujourd’hui mon congé,
  Monsieur.

CHRYSALE
  Votre congé !

MARTINE
  Oui, Madame me chasse.

CHRYSALE
  Je n’entends pas cela. Comment ?

MARTINE
  On me menace,
425  Si je ne sors d’ici, de me bailler cent coups.

CHRYSALE
  Non, vous demeurerez, je suis content de vous ;
Ma femme bien souvent a la tête un peu chaude,
Et je ne veux pas moi...

 SCÈNE VI

PHILAMINTE, BÉLISE, CHRYSALE, MARTINE.
PHILAMINTE
  Quoi, je vous vois, maraude ?
  Vite, sortez, friponne ; allons, quittez ces lieux,
430  Et ne vous présentez jamais devant mes yeux.

CHRYSALE
  Tout doux.

PHILAMINTE
  Non, c’en est fait.

CHRYSALE
  Eh.

PHILAMINTE
  Je veux qu’elle sorte.

CHRYSALE
  Mais qu’a-t-elle commis, pour vouloir de la sorte...

PHILAMINTE
  Quoi, vous la soutenez ?

CHRYSALE
  En aucune façon.

PHILAMINTE
  Prenez-vous son parti contre moi ?

CHRYSALE
  Mon Dieu non ;
435  Je ne fais seulement que demander son crime.

PHILAMINTE
  Suis-je pour la chasser sans cause légitime ?

CHRYSALE
  Je ne dis pas cela, mais il faut de nos gens...

PHILAMINTE
  Non, elle sortira, vous dis-je, de céans.

CHRYSALE
  Hé bien oui. Vous dit-on quelque chose là contre ?

PHILAMINTE
440  Je ne veux point d’obstacle aux désirs que je montre.

CHRYSALE
  D’accord.

PHILAMINTE
  Et vous devez en raisonnable époux,
  Être pour moi contre elle et prendre mon courroux [8] .

CHRYSALE
  Aussi fais-je. Oui, ma femme avec raison vous chasse,
Coquine, et votre crime est indigne de grâce.

MARTINE
  Qu’est-ce donc que j’ai fait ?

CHRYSALE
445  Ma foi ! Je ne sais pas.

PHILAMINTE
  Elle est d’humeur encore à n’en faire aucun cas.

CHRYSALE
  A-t-elle, pour donner matière à votre haine,
Cassé quelque miroir, ou quelque porcelaine ?

PHILAMINTE
  Voudrais-je la chasser, et vous figurez-vous
450  Que pour si peu de chose on se mette en courroux ?

CHRYSALE
  Qu’est-ce à dire ? L’affaire est donc considérable ?

PHILAMINTE
  Sans doute. Me voit-on femme déraisonnable ?

CHRYSALE
  Est-ce qu’elle a laissé, d’un esprit négligent,
Dérober quelque aiguière, ou quelque plat d’argent ?

PHILAMINTE
  Cela ne serait rien.

CHRYSALE
455  Oh, oh ! peste, la belle !
  Quoi ? l’avez-vous surprise à n’être pas fidèle [9]  ?

PHILAMINTE
  C’est pis que tout cela.

CHRYSALE
  Pis que tout cela ?

PHILAMINTE
  Pis.

CHRYSALE
  Comment diantre, friponne ! Euh ? a-t-elle commis...

PHILAMINTE
  Elle a, d’une insolence à nulle autre pareille,
460  Après trente leçons, insulté mon oreille,
Par l’impropriété d’un mot sauvage et bas,
Qu’en termes décisifs condamne Vaugelas [10] .

CHRYSALE
  Est-ce là...

PHILAMINTE
  Quoi, toujours malgré nos remontrances,
  Heurter le fondement de toutes les sciences ;
465  La grammaire qui sait régenter jusqu’aux rois,
Et les fait la main haute [11] obéir à ses lois ?

CHRYSALE
  Du plus grand des forfaits je la croyais coupable.

PHILAMINTE
  Quoi, vous ne trouvez pas ce crime impardonnable ?

CHRYSALE
  Si fait.

PHILAMINTE
  Je voudrais bien que vous l’excusassiez.

CHRYSALE
  Je n’ai garde.

BÉLISE
470  Il est vrai que ce sont des pitiés,
  Toute construction est par elle détruite,
Et des lois du langage on l’a cent fois instruite.

MARTINE
  Tout ce que vous prêchez est je crois bel et bon ;
Mais je ne saurais, moi, parler votre jargon.

PHILAMINTE
475  L’impudente ! appeler un jargon le langage
Fondé sur la raison et sur le bel usage !

MARTINE
  Quand on se fait entendre, on parle toujours bien,
Et tous vos biaux dictons [12] ne servent pas de rien.

PHILAMINTE
  Hé bien, ne voilà pas encore de son style,
Ne servent-pas de rien !

BÉLISE
480  Ô cervelle indocile !
  Faut-il qu’avec les soins qu’on prend incessamment,
On ne te puisse apprendre à parler congrûment ?
De pas, mis avec rien, tu fais la récidive [i] ,
Et c’est, comme on t’a dit, trop d’une négative.

MARTINE
485  Mon Dieu, je n’avons pas étugué comme vous,
Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.

PHILAMINTE
  Ah peut-on y tenir !

BÉLISE
  Quel solécisme horrible !

PHILAMINTE
  En voilà pour tuer une oreille sensible.

BÉLISE
  Ton esprit, je l’avoue, est bien matériel.
490  Je, n’est qu’un singulier ; avons, est pluriel.
Veux-tu toute ta vie offenser la grammaire [13]  ?

MARTINE
  Qui parle d’offenser grand’mère ni grand-père ?

PHILAMINTE
  Ô Ciel !

BÉLISE
  Grammaire est prise à contre-sens par toi,
  Et je t’ai dit déjà d’où vient ce mot.

MARTINE
  Ma foi,
495  Qu’il vienne de Chaillot, d’Auteuil, ou de Pontoise,
Cela ne me fait rien.

BÉLISE
  Quelle âme villageoise !
  La grammaire, du verbe et du nominatif [14] ,
Comme de l’adjectif avec le substantif,
Nous enseigne les lois.

MARTINE
  J’ai, Madame, à vous dire
  Que je ne connais point ces gens-là.

PHILAMINTE
500  Quel martyre !

BÉLISE
  Ce sont les noms des mots, et l’on doit regarder
En quoi c’est qu’il les faut faire ensemble accorder.

MARTINE
  Qu’ils s’accordent entr’eux, ou se gourment [15] , qu’importe ?

PHILAMINTE, à sa sœur.
  Eh, mon Dieu, finissez un discours de la sorte.
(À son mari.)
505  Vous ne voulez pas, vous, me la faire sortir ?

CHRYSALE
  Si fait. À son caprice il me faut consentir.
Va, ne l’irrite point ; retire-toi, Martine.

PHILAMINTE
  Comment ? vous avez peur d’offenser la coquine ?
Vous lui parlez d’un ton tout à fait obligeant ?

CHRYSALE, bas.
510  Moi ? Point. Allons, sortez [16] . Va-t’en, ma pauvre enfant.

 SCÈNE VII

PHILAMINTE, CHRYSALE, BÉLISE.
CHRYSALE
  Vous êtes satisfaite, et la voilà partie.
Mais je n’approuve point une telle sortie ;
C’est une fille propre aux choses qu’elle fait,
Et vous me la chassez pour un maigre sujet.

PHILAMINTE
515  Vous voulez que toujours je l’aie à mon service,
Pour mettre incessamment mon oreille au supplice ?
Pour rompre toute loi d’usage et de raison,
Par un barbare amas de vices d’oraison,
De mots estropiés, cousus par intervalles,
520  De proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles [i]  ?

BÉLISE
  Il est vrai que l’on sue à souffrir ses discours.
Elle y met Vaugelas en pièces tous les jours ;
Et les moindres défauts de ce grossier génie,
Sont ou le pléonasme, ou la cacophonie.

CHRYSALE
525  Qu’importe qu’elle manque aux lois de Vaugelas,
Pourvu qu’à la cuisine elle ne manque pas ?
J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes,
Elle accommode mal les noms avec les verbes,
Et redise cent fois un bas ou méchant mot,
530  Que de brûler ma viande, ou saler trop mon pot.
Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
Vaugelas n’apprend point à bien faire un potage,
Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auraient été des sots.

PHILAMINTE
535  Que ce discours grossier terriblement assomme !
Et quelle indignité pour ce qui s’appelle homme,
D’être baissé sans cesse aux soins matériels,
Au lieu de se hausser vers les spirituels !
Le corps, cette guenille, est-il d’une importance,
540  D’un prix à mériter seulement qu’on y pense,
Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin ?

CHRYSALE
  Oui, mon corps est moi-même, et j’en veux prendre soin,
Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère.

BÉLISE
  Le corps avec l’esprit, fait figure [17] , mon frère ;
545  Mais si vous en croyez tout le monde savant,
L’esprit doit sur le corps prendre le pas devant ;
Et notre plus grand soin, notre première instance,
Doit être à le nourrir du suc de la science.

CHRYSALE
  Ma foi si vous songez à nourrir votre esprit,
550  C’est de viande bien creuse, à ce que chacun dit,
Et vous n’avez nul soin, nulle sollicitude
Pour...

PHILAMINTE
  Ah sollicitude à mon oreille est rude,
  Il put [i] étrangement son ancienneté.

BÉLISE
  Il est vrai que le mot est bien collet monté [i] .

CHRYSALE
555  Voulez-vous que je dise ? Il faut qu’enfin j’éclate,
Que je lève le masque, et décharge ma rate.
De folles on vous traite, et j’ai fort sur le cœur...

PHILAMINTE
  Comment donc ?

CHRYSALE [18] .
  C’est à vous que je parle, ma sœur.
  Le moindre solécisme en parlant vous irrite :
560  Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite [19] .
Vos livres éternels ne me contentent pas,
Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
Vous devriez brûler tout ce meuble [i] inutile,
Et laisser la science aux docteurs de la ville ;
565  M’ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
Cette longue lunette à faire peur aux gens,
Et cent brimborions dont l’aspect importune :
Ne point aller chercher ce qu’on fait dans la lune,
Et vous mêler un peu de ce qu’on fait chez vous,
570  Où nous voyons aller tout sens dessus dessous.
Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
Qu’une femme étudie, et sache tant de choses.
Former aux bonnes mœurs l’esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l’œil sur ses gens,
575  Et régler la dépense avec économie,
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
Qui disaient qu’une femme en sait toujours assez,
Quand la capacité de son esprit se hausse
580  À connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse.
Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien ;
Leurs ménages étaient tout leur docte entretien,
Et leurs livres un dé, du fil, et des aiguilles,
Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
585  Les femmes d’à présent sont bien loin de ces mœurs,
Elles veulent écrire, et devenir auteurs.
Nulle science n’est pour elles trop profonde,
Et céans beaucoup plus qu’en aucun lieu du monde.
Les secrets les plus hauts s’y laissent concevoir,
590  Et l’on sait tout chez moi, hors ce qu’il faut savoir.
On y sait comme vont lune, étoile polaire,
Vénus, Saturne, et Mars, dont je n’ai point affaire ;
Et dans ce vain savoir, qu’on va chercher si loin,
On ne sait comme va mon pot dont j’ai besoin.
595  Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,
Et tous ne font rien moins que ce qu’ils ont à faire ;
Raisonner est l’emploi de toute ma maison,
Et le raisonnement en bannit la raison ;
L’un me brûle mon rôt en lisant quelque histoire,
600  L’autre rêve à des vers quand je demande à boire ;
Enfin je vois par eux votre exemple suivi,
Et j’ai des serviteurs, et ne suis point servi.
Une pauvre servante au moins m’était restée,
Qui de ce mauvais air n’était point infectée,
605  Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas,
À cause qu’elle manque à parler Vaugelas.
Je vous le dis, ma sœur, tout ce train-là me blesse,
(Car c’est, comme j’ai dit, à vous que je m’adresse) ;
Je n’aime point céans tous vos gens à latin,
610  Et principalement ce Monsieur Trissotin.
C’est lui qui dans des vers vous a tympanisées [20] ,
Tous les propos qu’il tient sont des billevesées,
On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé,
Et je lui crois, pour moi, le timbre un peu fêlé.

PHILAMINTE
615  Quelle bassesse, ô Ciel, et d’âme, et de langage !

BÉLISE
  Est-il de petits corps [21] un plus lourd assemblage !
Un esprit composé d’atomes plus bourgeois !
Et de ce même sang se peut-il que je sois !
Je me veux mal de mort d’être de votre race,
620  Et de confusion j’abandonne la place.

 SCÈNE VIII

PHILAMINTE, CHRYSALE.
PHILAMINTE
  Avez-vous à lâcher encore quelque trait ?

CHRYSALE
  Moi ? Non. Ne parlons plus de querelle, c’est fait ;
Discourons d’autre affaire. À votre fille aînée
On voit quelque dégoût pour les nœuds d’hyménée ;
625  C’est une philosophe enfin, je n’en dis rien,
Elle est bien gouvernée, et vous faites fort bien.
Mais de toute autre humeur se trouve sa cadette,
Et je crois qu’il est bon de pourvoir Henriette,
De choisir un mari...

PHILAMINTE
  C’est à quoi j’ai songé,
630  Et je veux vous ouvrir l’intention que j’ai.
Ce Monsieur Trissotin dont on nous fait un crime,
Et qui n’a pas l’honneur d’être dans votre estime,
Est celui que je prends pour l’époux qu’il lui faut,
Et je sais mieux que vous juger de ce qu’il vaut ;
635  La contestation est ici superflue,
Et de tout point chez moi l’affaire est résolue.
Au moins ne dites mot du choix de cet époux,
Je veux à votre fille en parler avant vous.
J’ai des raisons à faire approuver ma conduite,
640  Et je connaîtrai bien si vous l’aurez instruite.

 SCÈNE IX

ARISTE, CHRYSALE.
ARISTE
  Hé bien ? la femme sort, mon frère, et je vois bien
Que vous venez d’avoir ensemble un entretien.

CHRYSALE
  Oui.

ARISTE
  Quel est le succès [22]  ? Aurons-nous Henriette ?
  A-t-elle consenti ? l’affaire est-elle faite ?

CHRYSALE
  Pas tout à fait encor.

ARISTE
  Refuse-t-elle ?

CHRYSALE
645  Non.

ARISTE
  Est-ce qu’elle balance ?

CHRYSALE
  En aucune façon.

ARISTE
  Quoi donc ?

CHRYSALE
  C’est que pour gendre elle m’offre un autre homme.

ARISTE
  Un autre homme pour gendre !

CHRYSALE
  Un autre.

ARISTE
  Qui se nomme ?

CHRYSALE
  Monsieur Trissotin.

ARISTE
  Quoi ? ce Monsieur Trissotin...

CHRYSALE
650  Oui, qui parle toujours de vers et de latin.

ARISTE
  Vous l’avez accepté ?

CHRYSALE
  Moi, point, à Dieu ne plaise.

ARISTE
  Qu’avez-vous répondu ?

CHRYSALE
  Rien ; et je suis bien aise
  De n’avoir point parlé, pour ne m’engager pas !

ARISTE
  La raison est fort belle, et c’est faire un grand pas.
655  Avez-vous su du moins lui proposer Clitandre ?

CHRYSALE
  Non : car comme j’ai vu qu’on parlait d’autre gendre,
J’ai cru qu’il était mieux de ne m’avancer point.

ARISTE
  Certes votre prudence est rare au dernier point !
N’avez-vous point de honte avec votre mollesse ?
660  Et se peut-il qu’un homme ait assez de faiblesse
Pour laisser à sa femme un pouvoir absolu,
Et n’oser attaquer ce qu’elle a résolu ?

CHRYSALE
  Mon Dieu, vous en parlez, mon frère, bien à l’aise,
Et vous ne savez pas comme le bruit me pèse.
665  J’aime fort le repos, la paix, et la douceur,
Et ma femme est terrible avecque son humeur.
Du nom de philosophe elle fait grand mystère [23] ,
Mais elle n’en est pas pour cela moins colère ;
Et sa morale faite à mépriser le bien,
670  Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien [24] .
Pour peu que l’on s’oppose à ce que veut sa tête,
On en a pour huit jours d’effroyable tempête.
Elle me fait trembler dès qu’elle prend son ton.
Je ne sais où me mettre, et c’est un vrai dragon ;
675  Et cependant avec toute sa diablerie,
Il faut que je l’appelle, et "mon cœur", et "ma mie".

ARISTE
  Allez, c’est se moquer. Votre femme, entre nous,
Est par vos lâchetés souveraine sur vous.
Son pouvoir n’est fondé que sur votre faiblesse.
680  C’est de vous qu’elle prend le titre de maîtresse.
Vous-même à ses hauteurs vous vous abandonnez,
Et vous faites mener en bête par le nez.
Quoi, vous ne pouvez pas, voyant comme on vous nomme,
Vous résoudre une fois à vouloir être un homme ?
685  À faire condescendre une femme à vos vœux,
Et prendre assez de cœur pour dire un : "Je le veux" ?
Vous laisserez sans honte immoler votre fille
Aux folles visions qui tiennent la famille,
Et de tout votre bien revêtir un nigaud,
690  Pour six mots de latin qu’il leur fait sonner haut ?
Un pédant qu’à tous coups votre femme apostrophe
Du nom de bel esprit, et de grand philosophe,
D’homme qu’en vers galants jamais on n’égala,
Et qui n’est, comme on sait, rien moins que tout cela ?
695  Allez, encore un coup, c’est une moquerie,
Et votre lâcheté mérite qu’on en rie.

CHRYSALE
  Oui, vous avez raison, et je vois que j’ai tort.
Allons, il faut enfin montrer un cœur plus fort,
Mon frère.

ARISTE
  C’est bien dit.

CHRYSALE
  C’est une chose infâme,
700  Que d’être si soumis au pouvoir d’une femme.

ARISTE
  Fort bien.

CHRYSALE
  De ma douceur elle a trop profité.

ARISTE
  Il est vrai.

CHRYSALE
  Trop joui de ma facilité.

ARISTE
  Sans doute.

CHRYSALE
  Et je lui veux faire aujourd’hui connaître
  Que ma fille est ma fille, et que j’en suis le maître,
705  Pour lui prendre un mari qui soit selon mes vœux.

ARISTE
  Vous voilà raisonnable, et comme je vous veux.

CHRYSALE
  Vous êtes pour Clitandre, et savez sa demeure ;
Faites-le-moi venir, mon frère, tout à l’heure.

ARISTE
  J’y cours tout de ce pas.

CHRYSALE
  C’est souffrir trop longtemps,
710  Et je m’en vais être homme à la barbe des gens.

[1] VAR. ARISTE, à Clitandre. (1682).

[2] Nous donnions : nous partions à la conquête.

[3] Un amusement : une feinte, une diversion.

[4] Qu’on n’a pas pour un c ?ur : qu’on n’a pas seulement un c ?ur...

[5] VAR. L’on dit bien vrai. (1682).

[6] Un héritage : un bien immobilier.

[7] VAR. J’ai que l’on me donne. (1682).

[8] Prendre mon courroux : partager ma colère.

[9] N’être pas fidèle : n’être pas de confiance, comme on dit encore aujourd’hui, c’est-à-dire être une voleuse.

[10] Claude Favre de Vaugelas (), l’auteur des Remarques sur la langue française (1647), qui firent autorité durant toute la seconde moitié du XVIIe siècle.

[11] La main haute : tenir la main haute à quelqu’un, c’est "le tenir de court, lui laisser peu de liberté" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[12] VAR. Et tous vos beaux dictons. (1682).

[i] De pas mis avec rien tu fais la récidive : tu fais de nouveau la faute qui consiste à mettre pas avec rien.

[13] Grammaire se prononçait comme grand-mère au XVIIe siècle.

[14] Du verbe et du nominatif : du verbe et du sujet.

[15] Se gourment : se battent à coup de poing.

[16] VAR. Bas (1682).

[i] Vices d’oraison : fautes de langue
proverbes traînés dans les ruisseaux des Halles : mots populaires.

[17] Fait figure : a son importance.

[i] Il put : 3e personne du sing. du présent de l’indicatif du verbe puir, doublet de puer.

[i] Collet monté : un collet monté était soutenu par du carton et du fil de fer. De là, au figuré, le mot est une locution à valeur adjective qui possède deux sens distincts : d’une part, guindé, d’autre part, suranné.

[18] VAR. CHRYSALE, à Bélise. (1682).

[19] VAR. (À Philaminte.) (1682).

[i] Tout ce meuble : ce singulier à valeur collective désigne non seulement les livres, mais tout le matériel scientifique dont Philaminte encombre la maison (les cent brimborions du vers 567).

[20] Tympaniser quelqu’un, c’est blâmer quelqu’un publiquement et comme au son du tambour. Trissotin n’a pas décrié les femmes savantes, mais il les a rendues ridicules par les éloges compromettants qu’il a fait d’elles.

[21] Les petits corps : les atomes d’Épicure.

[22] Le succès : le résultat, bon ou mauvais, de cette conversation.

[23] Elle fait grand mystère : elle fait étalage, elle fait grand cas.

[24] Et sa morale, faite à mépriser le bien,/ Sur l’aigreur de sa bile opère comme rien : et sa morale qui lui enseigne à mépriser les biens de fortune, n’agit en rien sur l’aigreur de sa bile.