Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact

Les Amants magnifiques

Notice


LES AMANTS MAGNIFIQUES

COMÉDIE

Mêlée de musique
et d’entrées de Ballet.

Par J.-B. P. de MOLIÈRE.

Représentée pour le Roi à Saint-Germain-en-Laye,
au mois de février 1670,
sous le titre du Divertissement royal.

Les Amants magnifiques, comédie de ton héroïque, rehaussée de ballets et de musique, est représentée pour la première fois devant le roi et la cour, à Saint-Germain, le 4 février 1670, dans le cadre du Grand Divertissement royal. Le ballet donné à l’occasion du carnaval n’a pas été, pour une fois, commandé à Benserade, dont c’est la spécialité, mais à Molière, ce qui témoigne du statut de Molière à la cour. Le Roi, qui devait y danser en personne, sous les traits de Neptune puis d’Apollon, n’y participe pas, et il cessera désormais de prendre part aux ballets de cour. Après avoir été jouée cinq fois à Saint-Germain, la pièce n’est pas reprise au Palais-Royal — les frais de la représentation y seraient excessifs — et elle ne sera pas non plus imprimée par les soins de Molière ; c’est grâce à l’édition posthume de 1682 que la connaissons.

La donnée, très romanesque et fort conventionnelle, est due au choix du roi, comme l’indique l’Avant-Propos :

Sa Majesté a choisi pour sujet deux princes rivaux, qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempé, où l’on doit célébrer la fête des jeux Pythiens, régalent à l’envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser.

Molière s’est inspiré, en changeant de registre, du Don Sanche d’Aragon de Corneille, les deux pièces présentant quelques ressemblances ; il s’est souvenu aussi de la comédie qu’il avait brochée en toute hâte, six ans auparavant, pour Les Plaisirs de l’Ile enchantée : La Princesse d’Élide. Si les intrigues des deux pièces sont différentes, les personnages offrent des similitudes certaines : au couple formé par la princesse d’Élide et le prince Euryale correspond évidemment celui d’Ériphile et de Sostrate ; Clitidas, « plaisant de cour », occupe une place semblable à celle de Moron ; Iphicrate et Timoclès, amants malheureux, rappellent, quoique moins honnêtes et plus vindicatifs, les princes Théocle et Aristomène ; enfin, la princesse Aristione est une mère indulgente, qui laisse sa fille libre de disposer de son cœur, comme l’avait déjà fait le prince Iphitas dans La Princesse d’Élide [1] .

Quelques passages de la pièce peuvent trouver leur source dans d’autres œuvres [2]  : le monologue de Caliste durant le 3e intermède peut provenir du Pastor fido de Guarini (1602), l’idée de la tromperie d’Iphicrate se trouve dans l’Astrée [3] où un amant qui engage un pseudo druide chargé de faire croire à sa bien-aimée qu’elle trouvera son futur amant à une certaine heure en un certain lieu, mais un imprévu fait que le jeune homme sera devancé par par Céladon, en qui Galatée croit voir son futur époux ; enfin, le 3e intermède s’inspire une ode d’Horace, « Donec gratus eram tibi » (III, 9).

Si le texte de la pièce est court pour une durée de cinq actes — environ 1200 lignes [4] —, c’est que le dialogue n’a ici qu’une importance relative. Comme dans l’opéra qui fleurira bientôt, l’accent est mis sur les éléments spectaculaires de la représentation, comme la danse, la musique qui retiennent surtout l’attention du public au XVIIe siècle ; la pièce n’a pour fonction mineure que de fournir une sorte d’unité au spectacle, et cela illustre la plasticité de la comédie-ballet, qui offre une extraordinaire diversité des formules.

Molière prend-il pour cela ses distances avec le genre trop artificiel à ses yeux du divertissement de cour [5]  ? Cherche-t-il, ce que pense Jean Rousset [6] , à ménager, au cœur même de la fête officielle, une critique de la fête, comme semblerait l’indiquer certains propos des personnages ? Sostrate avoue ainsi n’avoir « pas naturellement grande curiosité pour ces sortes de choses » (I, 1) ; quant à Aristione, elle remarque, non sans quelque lassitude, qu’ « il faut toujours s’écrier : “Voilà qui est admirable, il ne se peut rien de plus beau, cela passe tout ce qu’on a jamais vu” (III, 1) ». Cependant, cette attitude de retrait d’un personnage mélancolique qui désire être seul pour jouir de la nature est un motif classique de la pastorale, qu’on trouve, par exemple dans L’Arcadia de Sannazar, et encore une fois l’image du Molière critique de la cour — à travers ses goûts en l’occurrence — apparaît aujourd’hui comme un pieux mensonge de la IIIe République.

Quelle que soit la nature de son sujet, Molière saisit toujours l’occasion d’introduire une touche de réalisme, ici pour faire le procès de l’astrologie, qui jouit d’un immense crédit à la cour de Louis XIII et à celle de Louis XIV. Sous les traits du personnage d’Anaxarque, les contemporains reconnaissent sans doute Jean-Baptiste Morin [7] , le plus célèbre des astrologues, qui a fait une brillante carrière auprès des grands. Le poète le moque d’abord par les remarques pertinentes de Clitidas au premier acte :

Avec tout le respect que je dois à Madame, il y a une chose qui m’étonne dans l’astrologie : comment des gens qui savent tous les secrets des Dieux, et qui possèdent des connaissances à se mettre au-dessus de tous les hommes, aient besoin de faire leur cour, et de demander quelque chose. (I, 2)

Puis, il revient à la charge avec les questions ingénieuses de la Princesse Ériphile :

— Le Ciel, Anaxarque, me marquera les deux fortunes qui m’attendent ?
— Oui, Madame, les félicités qui vous suivront, si vous épousez l’un, et les disgrâces qui vous accompagneront, si vous épousez l’autre.
— Mais comme il est impossible que je les épouse tous deux, il faut donc qu’on trouve écrit dans le Ciel, non seulement ce qui doit arriver, mais aussi ce qui ne doit pas arriver. (III, 1)

Enfin, Sostrate dégonfle toutes ces vessies avec une éloquence pleine d’ironie, qui n’est pas sans annoncer les accents de Béralde au début du IIIe acte du Malade imaginaire :

Transformer tout en or, faire vivre éternellement, guérir par des paroles, se faire aimer de qui l’on veut, savoir tous les secrets de l’avenir, […] commander aux démons, se faire des armées invisibles et des soldats invulnérables : tout cela est charmant, sans doute ; et il y a des gens qui n’ont aucune peine à en comprendre la possibilité : cela leur est le plus aisé du monde à concevoir. Mais pour moi, je vous avoue que mon esprit grossier a quelque peine à le comprendre et à le croire, et j’ai toujours trouvé cela trop beau pour être véritable. […] Quel rapport, quel commerce, quelle correspondance peut-il y avoir entre nous et des globes éloignés de notre terre d’une distance si effroyable ? et d’où cette belle science enfin peut-elle être venue aux hommes ? Quel Dieu l’a révélée, ou quelle expérience l’a pu former de l’observation de ce grand nombre d’astres qu’on n’a pu voir encore deux fois dans la même disposition ? (III, 1)

C’est là, comme l’écrit justement Georges Couton, donner « une leçon de raison à une cour et à une civilisation qui en avait bon besoin [8]  ».

[1] Cf. Les Amants magnifiques, IV, 1, et La Princesse d’Élide, II, 4. Ces rapprochements ne doivent pas faire perdre de vue les profondes différences qu’on remarque entre les deux comédies ; en particulier, l’inspiration des Amants magnifiques est manifestement plus sombre.

[2] Voir sur cette question, Claude Bourqui, Les Sources de Molière. Un répertoire critique, Paris, SEDES, 1999, p. 419 sqq.

[3] « Histoire de la tromperie de Climanthe », tome I.

[4] Ce qui est bien moins que 1200 vers, car le vers se prononce avec emphase et majesté au XVIIe siècle.

[5] C’est la thèse de Gérard Defaux, Molière ou Les métamorphoses du comique : de la comédie morale au triomphe de la folie, Lexington, French Forum Publishers, 1980. 2e éd, Paris : Klincksieck, 1992, p. 234 sqq.

[6] L’Intérieur et l’extérieur, Paris, Corti, 1960, p. 179 sqq.

[7] Ce Jean-Baptiste Morin (1583-1656), mathématicien et astrologue, s’était fait nommer professeur de mathématiques au Collège de France et avait une immense influence sur plusieurs grands seigneurs et sur Marie-Louise de Gonzague, reine de Pologne. Il avait de nombreux ennemis parmi les philosophes et les savants, dont Gassendi et Étienne Pascal, le père de l’auteur des Pensées.

[8] Molière,  ?uvres complètes, Bibl. de la Pléiade, t. II, p. 644.