ACTE II, SCÈNE PREMIERE
| ALCESTE, CÉLIMÈNE. | |
| ALCESTE | |
| Madame, voulez-vous que je vous parle net ? De vos façons d’agir, je suis mal satisfait : Contre elles, dans mon cœur, trop de bile s’assemble, |
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| 450 | Et je sens qu’il faudra que nous rompions ensemble. Oui, je vous tromperais, de parler autrement, Tôt, ou tard, nous romprons, indubitablement ; Et je vous promettrais, mille fois, le contraire, Que je ne serais pas en pouvoir de le faire. |
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CÉLIMÈNE | |
| 455 | C’est pour me quereller, donc, à ce que je voi, Que vous avez voulu me ramener chez moi ? |
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ALCESTE | |
| Je ne querelle point ; mais votre humeur, Madame, Ouvre, au premier venu, trop d’accès dans votre âme ; Vous avez trop d’amants, qu’on voit vous obséder [1] , |
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| 460 | Et mon cœur, de cela, ne peut s’accommoder. |
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CÉLIMÈNE | |
| Des amants que je fais, me rendez-vous coupable ? Puis-je empêcher les gens, de me trouver aimable ? Et lorsque, pour me voir, ils font de doux efforts, Dois-je prendre un bâton, pour les mettre dehors ? |
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ALCESTE | |
| 465 | Non, ce n’est pas, Madame, un bâton qu’il faut prendre, Mais un cœur, à leurs vœux, moins facile, et moins tendre. Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux, Mais votre accueil retient ceux qu’attirent vos yeux ; Et sa douceur offerte à qui vous rend les armes, |
| 470 | Achève, sur les cœurs, l’ouvrage de vos charmes. Le trop riant espoir que vous leur présentez, Attache, autour de vous, leurs assiduités ; Et votre complaisance, un peu moins étendue, De tant de soupirants chasserait la cohue. |
| 475 | Mais, au moins, dites-moi, Madame, par quel sort, Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort ? Sur quel fonds de mérite, et de vertu sublime, Appuyez-vous, en lui, l’honneur de votre estime ? Est-ce par l’ongle long, qu’il porte au petit doigt [2] , |
| 480 | Qu’il s’est acquis, chez vous, l’estime où l’on le voit ? Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde, Au mérite éclatant de sa perruque blonde ? Sont-ce ses grands canon [3] s, qui vous le font aimer ? L’amas de ses rubans a-t-il su vous charmer ? |
| 485 | Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave [4] , Qu’il a gagné votre âme, en faisant votre esclave ? Ou sa façon de rire, et son ton de fausset, Ont-ils, de vous toucher, su trouver le secret ? |
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CÉLIMÈNE | |
| Qu’injustement, de lui, vous prenez de l’ombrage ! | |
| 490 | Ne savez-vous pas bien, pourquoi je le ménage ? Et que, dans mon procès, ainsi qu’il m’a promis, Il peut intéresser tout ce qu’il a d’amis ? |
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ALCESTE | |
| Perdez votre procès, Madame, avec constance, Et ne ménagez point un rival qui m’offense [5] . |
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CÉLIMÈNE | |
| 495 | Mais, de tout l’univers, vous devenez jaloux. |
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ALCESTE | |
| C’est que tout l’univers est bien reçu de vous. | |
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CÉLIMÈNE | |
| C’est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée, Puisque ma complaisance est sur tous épanchée : Et vous auriez plus lieu de vous en offenser, |
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| 500 | Si vous me la voyiez, sur un seul, ramasser. |
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ALCESTE | |
| Mais, moi, que vous blâmez de trop de jalousie, Qu’ai-je de plus qu’eux tous, Madame, je vous prie ? |
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CÉLIMÈNE | |
| Le bonheur de savoir que vous êtes aimé. | |
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ALCESTE | |
| Et quel lieu de le croire, a mon cœur enflammé ? | |
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CÉLIMÈNE | |
| 505 | Je pense qu’ayant pris le soin de vous le dire, Un aveu de la sorte, a de quoi vous suffire. |
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ALCESTE | |
| Mais qui m’assurera que, dans le même instant, Vous n’en disiez, peut-être, aux autres tout autant ? |
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CÉLIMÈNE | |
| Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne, | |
| 510 | Et vous me traitez, là, de gentille personne. Hé bien, pour vous ôter d’un semblable souci, De tout ce que j’ai dit, je me dédis ici : Et rien ne saurait plus vous tromper, que vous-même ; Soyez content. |
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ALCESTE | |
| Morbleu, faut-il que je vous aime ? | |
| 515 | Ah ! que si, de vos mains, je rattrape mon cœur, Je bénirai le Ciel, de ce rare bonheur ! Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible À rompre, de ce cœur, l’attachement terrible ; Mais mes plus grands efforts n’ont rien fait, jusqu’ici, |
| 520 | Et c’est, pour mes péchés, que je vous aime ainsi. |
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CÉLIMÈNE | |
| Il est vrai, votre ardeur est, pour moi, sans seconde. | |
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ALCESTE | |
| Oui, je puis, là-dessus, défier tout le monde, Mon amour ne se peut concevoir, et jamais, Personne n’a, Madame, aimé comme je fais. |
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CÉLIMÈNE | |
| 525 | En effet, la méthode en est toute nouvelle, Car vous aimez les gens, pour leur faire querelle ; Ce n’est qu’en mots fâcheux, qu’éclate votre ardeur, Et l’on n’a vu jamais, un amour si grondeur [6] . |
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ALCESTE | |
| Mais il ne tient qu’à vous, que son chagrin ne passe ; | |
| 530 | À tous nos démêlés, coupons chemin, de grâce, Parlons à cœur ouvert, et voyons d’arrêter... |
SCÈNE II
| CÉLIMÈNE, ALCESTE, BASQUE. | |
| CÉLIMÈNE | |
| Qu’est-ce ? | |
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BASQUE | |
| Acaste est là-bas. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Hé bien, faites monter. | |
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ALCESTE | |
| Quoi ! l’on ne peut jamais, vous parler, tête, à tête ? À recevoir le monde, on vous voit toujours prête ? |
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| 535 | Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous, Vous résoudre à souffrir de n’être pas chez vous ? |
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CÉLIMÈNE | |
| Voulez-vous, qu’avec lui, je me fasse une affaire ? | |
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ALCESTE | |
| Vous avez des regards qui ne sauraient me plaire [7] . | |
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CÉLIMÈNE | |
| C’est un homme à jamais, ne me le pardonner, | |
| 540 | S’il savait que sa vue eût pu m’importuner. |
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ALCESTE | |
| Et que vous fait cela, pour vous gêner de sorte... | |
|
CÉLIMÈNE | |
| Mon Dieu ! de ses pareils, la bienveillance importe, Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment, Ont gagné, dans la cour, de parler hautement. |
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| 545 | Dans tous les entretiens, on les voit s’introduire : Ils ne sauraient servir, mais ils peuvent vous nuire ; Et jamais, quelque appui qu’on puisse avoir d’ailleurs, On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs. |
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ALCESTE | |
| Enfin, quoi qu’il en soit, et sur quoi qu’on se fonde, | |
| 550 | Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde ; Et les précautions de votre jugement... |
SCÈNE III
| BASQUE, ALCESTE, CÉLIMÈNE. | |
| BASQUE | |
| Voici Clitandre, encor, Madame. | |
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ALCESTE. Il témoigne s’en vouloir aller. | |
| Justement. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Où courez-vous ? | |
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ALCESTE | |
| Je sors. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Demeurez. | |
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ALCESTE | |
| Pourquoi faire ? | |
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CÉLIMÈNE | |
| Demeurez. | |
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ALCESTE | |
| Je ne puis. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Je le veux. | |
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ALCESTE | |
| Point d’affaire ; | |
| 555 | Ces conversations ne font que m’ennuyer, Et c’est trop, que vouloir me les faire essuyer. |
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CÉLIMÈNE | |
| Je le veux, je le veux. | |
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ALCESTE | |
| Non, il m’est impossible. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Hé bien, allez, sortez, il vous est tout loisible. | |
SCÈNE IV
| ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE. | |
| ÉLIANTE | |
| Voici les deux marquis, qui montent avec nous ; Vous l’est-on venu dire ? |
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CÉLIMÈNE | |
| 560 | Oui. Des sièges pour tous. |
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(À Alceste.) | |
| Vous n’êtes pas sorti ? | |
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ALCESTE | |
| Non ; mais je veux, Madame, | |
| Ou, pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Taisez-vous. | |
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ALCESTE | |
| Aujourd’hui vous vous expliquerez. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Vous perdez le sens. | |
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ALCESTE | |
| Point, vous vous déclarerez. | |
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CÉLIMÈNE | |
| Ah ! | |
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ALCESTE | |
| Vous prendrez parti. | |
|
CÉLIMÈNE | |
| 565 | Vous vous moquez, je pense. |
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ALCESTE | |
| Non, mais vous choisirez, c’est trop de patience. | |
|
CLITANDRE | |
| Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, Madame, a bien paru, ridicule achevé. N’a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières, |
|
| 570 | D’un charitable avis, lui prêter les lumières ? |
|
CÉLIMÈNE | |
| Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille [8] fort ; Partout, il porte un air qui saute aux yeux, d’abord ; Et lorsqu’on le revoit, après un peu d’absence, On le retrouve, encor, plus plein d’extravagance. |
|
|
ACASTE | |
| 575 | Parbleu, s’il faut parler des gens extravagants, Je viens d’en essuyer un des plus fatigants ; Damon, le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise, Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise. |
|
CÉLIMÈNE | |
| C’est un parleur étrange, et qui trouve, toujours, | |
| 580 | L’art de ne vous rien dire, avec de grands discours. Dans les propos qu’il tient, on ne voit jamais goutte, Et ce n’est que du bruit, que tout ce qu’on écoute. |
|
ÉLIANTE à Philinte. | |
| Ce début n’est pas mal ; et, contre le prochain, La conversation prend un assez bon train. |
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|
CLITANDRE | |
| 585 | Timante, encor, Madame, est un bon caractère ! |
|
CÉLIMÈNE | |
| C’est, de la tête aux pieds, un homme tout mystère, Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré, Et, sans aucune affaire, est toujours affairé. Tout ce qu’il vous débite, en grimaces, abonde ; |
|
| 590 | À force de façons, il assomme le monde ; Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’entretien, Un secret à vous dire, et ce secret n’est rien ; De la moindre vétille, il fait une merveille, Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille. |
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ACASTE | |
| Et Géralde, Madame ? | |
|
CÉLIMÈNE | |
| 595 | Ô l’ennuyeux conteur ! |
| Jamais, on ne le voit sortir du grand seigneur [9] ; Dans le brillant commerce, il se mêle, sans cesse, Et ne cite jamais, que duc, prince, ou princesse. La qualité l’entête [10] , et tous ses entretiens |
|
| 600 | Ne sont que de chevaux, d’équipage, et de chiens ; Il tutaye [11] , en parlant, ceux du plus haut étage, Et le nom de Monsieur, est, chez lui, hors d’usage. |
|
CLITANDRE | |
| On dit qu’avec Bélise, il est du dernier bien. | |
|
CÉLIMÈNE | |
| Le pauvre esprit de femme ! et le sec entretien ! | |
| 605 | Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le martyre, Il faut suer, sans cesse, à chercher que lui dire ; Et la stérilité de son expression, Fait mourir, à tous coups, la conversation. En vain, pour attaquer son stupide silence, |
| 610 | De tous les lieux communs, vous prenez l’assistance ; Le beau temps, et la pluie, et le froid, et le chaud, Sont des fonds, qu’avec elle, on épuise bientôt. Cependant, sa visite, assez insupportable, Traîne en une longueur, encore, épouvantable ; |
| 615 | Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois, Qu’elle grouille autant qu’une pièce de bois [12] . |
|
ACASTE | |
| Que vous semble d’Adraste ? | |
|
CÉLIMÈNE | |
| Ah ! quel orgueil extrême ! | |
| C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même ; Son mérite, jamais, n’est content de la cour, |
|
| 620 | Contre elle, il fait métier de pester chaque jour ; Et l’on ne donne emploi, charge, ni bénéfice, Qu’à tout ce qu’il se croit, on ne fasse injustice. |
|
CLITANDRE | |
| Mais le jeune Cléon, chez qui vont, aujourd’hui, Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ? |
|
|
CÉLIMÈNE | |
| 625 | Que de son cuisinier, il s’est fait un mérite, Et que c’est à sa table, à qui l’on rend visite. |
|
ÉLIANTE | |
| Il prend soin d’y servir des mets fort délicats. | |
|
CÉLIMÈNE | |
| Oui, mais je voudrais bien qu’il ne s’y servît pas, C’est un fort méchant plat, que sa sotte personne, |
|
| 630 | Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne. |
|
PHILINTE | |
| On fait assez de cas de son oncle Damis ; Qu’en dites-vous, Madame ? |
|
|
CÉLIMÈNE | |
| Il est de mes amis. | |
|
PHILINTE | |
| Je le trouve honnête homme, et d’un air assez sage. | |
|
CÉLIMÈNE | |
| Oui, mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage ; | |
| 635 | Il est guindé sans cesse ; et, dans tous ses propos, On voit qu’il se travaille à dire de bons mots [13] . Depuis que dans la tête, il s’est mis d’être habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile ; Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit, |
| 640 | Et pense que louer, n’est pas d’un bel esprit. Que c’est être savant, que trouver à redire ; Qu’il n’appartient qu’aux sots, d’admirer, et de rire ; Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de tous les autres gens. |
| 645 | Aux conversations, même il trouve à reprendre, Ce sont propos trop bas, pour y daigner descendre ; Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit, Il regarde en pitié, tout ce que chacun dit. |
|
ACASTE | |
| Dieu me damne, voilà son portrait véritable. | |
|
CLITANDRE | |
| 650 | Pour bien peindre les gens, vous êtes admirable ! |
|
ALCESTE | |
| Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour, Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour. Cependant, aucun d’eux, à vos yeux, ne se montre, Qu’on ne vous voie en hâte, aller à sa rencontre, |
|
| 655 | Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur, Appuyer les serments d’être son serviteur. |
|
CLITANDRE | |
| Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit, vous blesse, Il faut que le reproche, à Madame, s’adresse. |
|
|
ALCESTE | |
| Non, morbleu, c’est à vous ; et vos ris complaisants | |
| 660 | Tirent de son esprit, tous ces traits médisants ; Son humeur satirique est sans cesse nourrie Par le coupable encens de votre flatterie ; Et son cœur, à railler, trouverait moins d’appas, S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas. |
| 665 | C’est ainsi qu’aux flatteurs, on doit, partout, se prendre Des vices où l’on voit les humains se répandre. |
|
PHILINTE | |
| Mais pourquoi, pour ces gens, un intérêt si grand, Vous, qui condamneriez, ce qu’en eux on reprend ? |
|
|
CÉLIMÈNE | |
| Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ? | |
| 670 | À la commune voix, veut-on qu’il se réduise ? Et qu’il ne fasse pas éclater, en tous lieux, L’esprit contrariant, qu’il a reçu des cieux ? Le sentiment d’autrui, n’est jamais, pour lui plaire, Il prend, toujours, en main, l’opinion contraire ; |
| 675 | Et penserait paraître un homme du commun, Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un. L’honneur de contredire, a, pour lui, tant de charmes, Qu’il prend, contre lui-même, assez souvent, les armes ; Et ses vrais sentiments sont combattus par lui, |
| 680 | Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui. |
|
ALCESTE | |
| Les rieurs sont pour vous, Madame, c’est tout dire ; Et vous pouvez pousser, contre moi, la satire. |
|
|
PHILINTE | |
| Mais il est véritable, aussi, que votre esprit Se gendarme, toujours, contre tout ce qu’on dit ; |
|
| 685 | Et que, par un chagrin, que lui-même il avoue, Il ne saurait souffrir qu’on blâme, ni qu’on loue. |
|
ALCESTE | |
| C’est que jamais, morbleu, les hommes n’ont raison, Que le chagrin, contre eux, est toujours de saison, Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires, |
|
| 690 | Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires. |
|
CÉLIMÈNE | |
| Mais... | |
|
ALCESTE | |
| Non, Madame, non, quand j’en devrais mourir, | |
| Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ; Et l’on a tort, ici, de nourrir dans votre âme, Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme [14] . |
|
|
CLITANDRE | |
| 695 | Pour moi, je ne sais pas ; mais j’avouerai, tout haut, Que j’ai cru, jusqu’ici, Madame sans défaut. |
|
ACASTE | |
| De grâces, et d’attraits, je vois qu’elle est pourvue ; Mais les défauts qu’elle a, ne frappent point ma vue. |
|
|
ALCESTE | |
| Ils frappent tous la mienne, et loin de m’en cacher, | |
| 700 | Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher. Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ; À ne rien pardonner, le pur amour éclate ; Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants, Que je verrais soumis à tous mes sentiments, |
| 705 | Et dont, à tous propos, les molles complaisances Donneraient de l’encens à mes extravagances. |
|
CÉLIMÈNE | |
| Enfin, s’il faut qu’à vous, s’en rapportent les cœurs, On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs ; Et du parfait amour, mettre l’honneur suprême, |
|
| 710 | À bien injurier les personnes qu’on aime. |
|
ÉLIANTE | |
| L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois, Et l’on voit les amants vanter, toujours, leur choix : Jamais, leur passion n’y voit rien de blâmable, Et dans l’objet aimé, tout leur devient aimable ; |
|
| 715 | Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms. La pâle, est aux jasmins, en blancheur, comparable ; La noire, à faire peur, une brune adorable ; La maigre, a de la taille, et de la liberté ; |
| 720 | La grasse, est, dans son port, pleine de majesté ; La malpropre, sur soi [15] , de peu d’attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée ; La géante, paraît une déesse aux yeux ; La naine, un abrégé des merveilles des cieux ; |
| 725 | L’orgueilleuse, a le cœur digne d’une couronne ; La fourbe, a de l’esprit ; la sotte, est toute bonne ; La trop grande parleuse, est d’agréable humeur ; Et la muette, garde une honnête pudeur. C’est ainsi, qu’un amant, dont l’ardeur est extrême, |
| 730 | Aime, jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime [16] . |
|
ALCESTE | |
| Et moi, je soutiens, moi... | |
|
CÉLIMÈNE | |
| Brisons là, ce discours, | |
| Et dans la galerie, allons faire deux tours. Quoi ! vous vous en allez, Messieurs ? |
|
|
CLITANDRE et ACASTE | |
| Non pas, Madame. | |
|
ALCESTE | |
| La peur de leur départ, occupe fort votre âme ; | |
| 735 | Sortez, quand vous voudrez, Messieurs ; mais j’avertis, Que je ne sors qu’après que vous serez sortis. |
|
ACASTE | |
| À moins de voir Madame en être importunée, Rien ne m’appelle, ailleurs, de toute la journée. |
|
|
CLITANDRE | |
| Moi, pourvu que je puisse être au petit couché [17] , | |
| 740 | Je n’ai point d’autre affaire, où je sois attaché. |
|
CÉLIMÈNE | |
| C’est pour rire, je crois. | |
|
ALCESTE | |
| Non, en aucune sorte, | |
| Nous verrons, si c’est moi, que vous voudrez qui sorte. | |
SCÈNE V
| BASQUE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE. | |
| BASQUE | |
| Monsieur, un homme est là, qui voudrait vous parler, Pour affaire, dit-il, qu’on ne peut reculer. |
|
|
ALCESTE | |
| 745 | Dis-lui, que je n’ai point d’affaires si pressées. |
|
BASQUE | |
| Il porte une jaquette, à grand’basques plissées, Avec du d’or dessus [18] . |
|
|
CÉLIMÈNE | |
| Allez voir ce que c’est, | |
| Ou bien, faites-le entrer [19] . | |
|
ALCESTE | |
| Qu’est-ce, donc, qu’il vous plaît ? | |
| Venez, Monsieur. | |
|
SCÈNE VI | |
| GARDE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE. | |
| GARDE | |
| Monsieur, j’ai deux mots à vous dire. | |
|
ALCESTE | |
| 750 | Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m’en instruire. |
|
GARDE | |
| Messieurs les Maréchaux, dont j’ai commandement, Vous mandent de venir les trouver promptement, Monsieur [20] . |
|
|
ALCESTE | |
| Qui ? moi, Monsieur ? | |
|
GARDE | |
| Vous-même. | |
|
ALCESTE | |
| Et pourquoi faire ? | |
|
PHILINTE | |
| C’est d’Oronte, et de vous, la ridicule affaire. | |
|
CÉLIMÈNE | |
| Comment ? | |
|
PHILINTE | |
| 755 | Oronte, et lui, se sont tantôt bravés, |
| Sur certains petits vers, qu’il n’a pas approuvés ; Et l’on veut assoupir la chose, en sa naissance. |
|
|
ALCESTE | |
| Moi, je n’aurai, jamais, de lâche complaisance. | |
|
PHILINTE | |
| Mais il faut suivre l’ordre, allons, disposez-vous... | |
|
ALCESTE | |
| 760 | Quel accommodement veut-on faire entre nous ? La voix de ces messieurs, me condamnera-t-elle À trouver bons les vers qui font notre querelle ? Je ne me dédis point de ce que j’en ai dit, Je les trouve méchants. |
|
PHILINTE | |
| Mais d’un plus doux esprit... | |
|
ALCESTE | |
| 765 | Je n’en démordrai point, les vers sont exécrables. |
|
PHILINTE | |
| Vous devez faire voir des sentiments traitables ; Allons, venez. |
|
|
ALCESTE | |
| J’irai, mais rien n’aura pouvoir | |
| De me faire dédire. | |
|
PHILINTE | |
| Allons vous faire voir. | |
|
ALCESTE | |
| Hors qu’un commandement exprès du Roi me vienne, | |
| 770 | De trouver bons les vers, dont on se met en peine, Je soutiendrai, toujours, morbleu, qu’ils sont mauvais, Et qu’un homme est pendable, après les avoir faits. |
|
(À Clitandre et Acaste, qui rient.) | |
| Par la sangbleu, messieurs, je ne croyais pas être Si plaisant que je suis. |
|
|
CÉLIMÈNE | |
| Allez vite paraître | |
| Où vous devez. | |
|
ALCESTE | |
| 775 | J’y vais, Madame, et, sur mes pas, |
| Je reviens en ce lieu, pour vider nos débats. | |