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Molière de A à Z

Style d’époque

À l’époque où il écrit ses premières pièces, Molière est un auteur débutant, qui ne peut qu’imiter ce qui se fait dans les années 1630-1660, alors la comédie n’a pas encore trouvé son langage propre, et qu’elle se satisfait d’un discours impersonnel qui lui convient mal et que Jean Starobinski nomme le « style d’époque » :

Il existe alors une ou plusieurs « langues » littéraires, distinctes de l’usage quotidien, mais établissant elles-mêmes, dans un système d’obligations et de licences obligatoires, des contraintes formelles qui ne laisseront qu’un mince degré de liberté à l’invention personnelle. L’écart est alors pris en charge par une convention anonyme, qui établit des genera dicendi, des genres poétiques, des « tons » convenables, etc. […] En pareil cas, le style […] prend valeur d’institution : l’écrivain n’en est pas le créateur, il y participe, avec plus ou moins de bonheur. (« Léo Spitzer et la lecture stylistique », dans Léo Spitzer, Etudes de style, Paris, Gallimard, 1970)

Ce style d’époque nous paraît bien impersonnel aujourd’hui, et cela pour plusieurs raisons. D’une part, il tend à la neutralité du discours, car il incite à l’emploi d’expressions et de tours de langue conventionnels, de sorte que les expressions stéréotypées y tiennent une place de choix. Mais prenons garde au fait que ce qui paraît relever, pour le lecteur du XXe siècle, du stéréotype ou même du cliché n’est pas ressenti comme tel par les contemporains de Molière. Par exemple, lorsque Mascarille s’écrie dans L’Étourdi :

Que de ce fol amour la fatale puissance (v. 43).

l’épithète de nature qui entre dans la composition de nombreuses expressions stéréotypées, loin de suggérer ou de révéler l’état d’esprit de celui qui s’exprime, revêt bien souvent une portée informative extrêmement faible ; on peut même voir un effet de redondance que suggère le contexte dans le groupe fatale puissance. En outre, l’emploi de ces adjectifs, qui sont en nombre limité, est régi par un usage rigoureux, de sorte que les choix lexicaux de l’écrivain sont limités aux alliances de mots « autorisées », et sa marge de liberté réduite d’autant. Un amant peut ainsi traiter sa maîtresse de cruelle ou d’inhumaine, même si ces termes sont en partie vidés de leur contenu sémantique initial par l’emploi constant qu’on en fait, mais il ne saurait en aucun cas se hasarder à employer une épithète originale, qui surprendrait et choquerait par sa nouveauté le public et les doctes. (Voir à ce sujet l’étude de Françoise Berlan, « Les Epithètes françoises du R.P. Daire, stéréotypes culturels et conventions sociales », Mélanges offerts à Pierre Larthomas, Collection de l’E.N.S. de Jeunes Filles, n° 26, Paris, 1985.)

D’autre part, le style d’époque se caractérise par le souci de l’exemplarité ; le dramaturge s’efforce d’élargir telle situation particulière à un cas de figure plus général, ce qui se traduit, entre autres, sur le plan de l’écriture par certains emplois de l’article indéfini, là où l’on attendrait, par exemple, un adjectif possessif. Dans L’Étourdi, Lélie dira :

Pour frustrer un rival de ses prétentions (v. 74)

au lieu de dire « mon rival », car cette formulation attirerait l’attention sur son seul cas, alors qu’en employant l’indéfini, le dramaturge gomme le caractère trop particulier de la scène pour en souligner la dimension archétypale.

Enfin, le style d’époque frappe le lecteur moderne par la faible émotivité des propos échangés. Certaines répliques paraissent impersonnelles, ou trop écrites, là où on attendrait une réaction émotive ou simplement une exclamation spontanée. Toujours dans la même pièce, quand Mascarille feint de s’impatienter de l’insistance d’Anselme, il ne trouve à dire que :

Ô long discours ! (v. 249).

Plus loin, lorsque Lélie en colère promet de se venger de son valet, celui-ci, répond simplement, sans aucune exclamation ni appui du discours :

Vous vous êtes causé vous-même tout le mal. (v. 1602).

De même, quand Lélie s’adresse à son valet en ces termes :

Mascarille, je viens te dire une nouvelle, Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle (1643-1644)

on se demande si c’est bien du Molière…

L’ensemble de ces caractères du style d’époque a pour effet de favoriser l’effacement du personnage en tant que sujet individualisé, car l’emploi constant du stéréotype, qui uniformise la parole, ne permet pas de dévoiler sa subjectivité et ne contribuant que bien peu à exprimer leur existence propre. Ceux-ci n’ont en réalité qu’une éphémère existence verbale, durant le temps de leur discours, même s’ils disent je et s’adressent à un tu précis. Mais, à ce moment de sa carrière, Molière ne sait pas encore conférer une forte présence scénique à ses personnages.

Ces différents procédés compensateurs trahissent le poids d’une convention qui oriente cette dramaturgie vers l’exploitation d’une sorte de rituel rhétorique, de codage rendu rigoureux par une longue tradition oratoire, qui présente sans doute quelque chose de sécurisant pour le dramaturge et son public, dans la mesure où il répond à une attente. Mais le style d’époque ainsi conçu présente par nature des limites que Molière ne pourra admettre, quand il créera des œuvres plus personnelles et qu’il tendra à accuser la présence scénique de ses personnages. Ne pouvant alors se contenter de nommer un trouble au moyen de stéréotypes dénotatifs prévus à cet effet, il devra, afin de concevoir une nouvelle poétique comique, élaborer pour la comédie un discours stylisé, fortement émotif, et en relation étroite avec le geste.