Molière
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Les Précieuses ridicules

Preface

C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux [1] . Je ne vois rien de si injuste, et je pardonnerais toute autre violence plutôt que celle-là.

Ce n’est pas que je veuille faire ici l’auteur modeste, et mépriser, par honneur, ma comédie. J’offenserais mal à propos tout Paris, si je l’accusais d’avoir pu applaudir à une sottise. Comme le public est le juge absolu de ces sortes d’ouvrages, il y aurait de l’impertinence à moi de le démentir ; et quand j’aurais eu la plus mauvaise opinion du monde de mes Précieuses ridicules avant leur représentation, je dois croire maintenant qu’elles valent quelque chose, puisque tant de gens ensemble en ont dit du bien. Mais comme une grande partie des grâces qu’on y a trouvées dépendent de l’action et du ton de voix, il m’importait qu’on ne les dépouillât pas de ces ornements ; et je trouvais que le succès qu’elles avaient eu dans la représentation était assez beau pour en demeurer là. J’avais résolu, dis-je, de ne les faire voir qu’à la chandelle [2] , pour ne point donner lieu à quelqu’un de dire le proverbe [3]  ; et je ne voulais pas qu’elles sautassent du théâtre de Bourbon dans la galerie du Palais [4] . Cependant je n’ai pu l’éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d’un privilège obtenu par surprise. J’ai eu beau crier : « Ô temps ! ô mœurs ! » on m’a fait voir une nécessité pour moi d’être imprimé, ou d’avoir un procès ; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu’on ne laisserait pas de faire sans moi.

Mon Dieu, l’étrange embarras qu’un livre à mettre au jour, et qu’un auteur est neuf la première fois qu’on l’imprime ! Encore si l’on m’avait donné du temps, j’aurais pu mieux songer à moi, et j’aurais pris toutes les précautions que Messieurs les auteurs, à présent mes confrères, ont coutume de prendre en semblables occasions. Outre quelque grand seigneur que j’aurais été prendre malgré lui pour protecteur de mon ouvrage, et dont j’aurais tenté la libéralité par une épître dédicatoire bien fleurie, j’aurais tâché de faire une belle et docte préface ; et je ne manque point de livres qui m’auraient fourni tout ce qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition et le reste. J’aurais parlé aussi à mes amis, qui pour la recommandation de ma pièce ne m’auraient pas refusé ou des vers français, ou des vers latins. J’en ai même qui m’auraient loué en grec, et l’on ignore pas qu’une louange en grec est d’une merveilleuse efficace à la tête d’un livre. Mais on me met au jour sans me donner le loisir de me reconnaître ; et je ne puis même obtenir la liberté de dire deux mots pour justifier mes intentions sur le sujet de cette comédie. J’aurais voulu faire voir qu’elle se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise ; que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes, qui méritent d’être bernés ; que ces vicieuses imitations de ce qu’il y a de plus parfait ont été de tout temps la matière de la comédie ; et que, par la même raison que les véritables savants et les vrais braves ne se sont point encore avisés de s’offenser du Docteur de la comédie et du Capitan, non plus que les juges, les princes et les rois de voir Trivelin [5] , ou quelque autre sur le théâtre, faire ridiculement le prince, le juge ou le roi, aussi les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu’on joue les ridicules qui les imitent mal. Mais enfin, comme je l’ai dit, on ne me laisse pas le temps de respirer, et M. de Luynes veut m’aller relier de ce pas : à la bonne heure, puisque Dieu l’a voulu !

[1] Jean Ribou, un libraire dénué de scrupule était en effet parvenu à obtenir, sans l’accord de Molière, un privilège d’impression pour Les Précieuses ridicules ; ce comportement n’était pas rare dans le monde de l’édition au XVIIe siècle. C’est donc pour se défendre de cette malhonnêteté que le poète et son libraire, de Luynes, obtiennent rapidement à leur tour un privilège et préparent une édition régulière, mais faite à marche forcée, d’où la protestation de Molière.

[2] C’est-à-dire, au théâtre, car la scène est, bien entendu, éclairée par des chandelles. Molière se montre d’ailleurs hostile à la lecture des pièces de théâtre, qui sont faites pour être représentées.

[3] Le dictionnaire de Furetière donne cet emploi proverbial du mot chandelle : « Cette femme est belle à la chandelle, mais le jour gâte tout ; pour dire que la grande lumière fait aisément découvrir ses défauts. »

[4] Le libraire, de Luynes, est installé dans la Galerie du Palais.

[5] Personnage comique de la comédie italienne.