ACTE IV, SCÈNE PREMIÈRE | |
| CLÉANTE, TARTUFFE. | |
| CLÉANTE | |
| 1185 | Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire. L'éclat que fait ce bruit, n'est point à votre gloire; Et je vous ai trouvé, Monsieur, fort à propos, Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. Je n'examine point à fond ce qu'on expose, |
| 1190 | Je passe là-dessus, et prends au pis la chose. Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé: N'est-il pas d'un chrétien, de pardonner l'offense, Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance? |
| 1195 | Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé, Que du logis d'un père, un fils soit exilé? Je vous le dis encore, et parle avec franchise; Il n'est petit, ni grand, qui ne s'en scandalise; Et si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, |
| 1200 | Et ne pousserez point les affaires à bout. Sacrifiez à Dieu toute votre colère, Et remettez le fils en grâce avec le père. |
TARTUFFE | |
| Hélas! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur; Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur, | |
| 1205 | Je lui pardonne tout, de rien je ne le blâme, Et voudrais le servir du meilleur de mon âme: Mais l'intérêt du Ciel n'y saurait consentir ; Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. Après son action qui n'eut jamais d'égale, |
| 1210 | Le commerce, entre nous, porterait du scandale: Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croirait; À pure politique, on me l'imputerait; Et l'on dirait partout, que me sentant coupable, Je feins, pour qui m'accuse, un zèle charitable; |
| 1215 | Que mon cœur l'appréhende, et veut le ménager, Pour le pouvoir, sous main, au silence engager. |
CLÉANTE | |
| Vous nous payez ici d'excuses colorées*, Et toutes vos raisons, Monsieur, sont trop tirées* Des intérêts du Ciel. Pourquoi vous chargez-vous? | |
| 1220 | Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous? Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances, Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses; Et ne regardez point aux jugements humains, Quand vous suivez du Ciel les ordres souverains. |
| 1225 | Quoi! le faible intérêt de ce qu'on pourra croire, D'une bonne action, empêchera la gloire? Non, non, faisons toujours ce que le Ciel prescrit, Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit. |
TARTUFFE | |
| Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne, | |
| 1230 | Et c'est faire, Monsieur, ce que le Ciel ordonne: Mais après le scandale, et l'affront d'aujourd'hui, Le Ciel n'ordonne pas que je vive avec lui. |
CLÉANTE | |
| Et vous ordonne-t-il, Monsieur, d'ouvrir l'oreille À ce qu'un pur caprice à son père conseille? | |
| 1235 | Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien. |
TARTUFFE | |
| Ceux qui me connaîtront, n'auront pas la pensée Que ce soit un effet d'une âme intéressée. Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas, | |
| 1240 | De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas; Et si je me résous à recevoir du père Cette donation qu'il a voulu me faire, Ce n'est à dire vrai, que parce que je crains Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains; |
| 1245 | Qu'il ne trouve des gens, qui l'ayant en partage, En fassent, dans le monde, un criminel usage; Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, Pour la gloire du Ciel, et le bien du prochain. |
CLÉANTE | |
| Hé, Monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, | |
| 1250 | Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes. Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, Qu'il soit, à ses périls, possesseur de son bien; Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, Que si de l'en frustrer, il faut qu'on vous accuse. |
| 1255 | J'admire seulement que, sans confusion, Vous en ayez souffert la proposition: Car enfin, le vrai zèle a-t-il quelque maxime Qui montre à* dépouiller l'héritier légitime? Et s'il faut que le Ciel dans votre cœur ait mis |
| 1260 | Un invincible obstacle à vivre avec Damis, Ne vaudrait-il pas mieux, qu'en personne discrète, Vous fissiez de céans une honnête retraite, Que de souffrir ainsi, contre toute raison, Qu'on en chasse, pour vous, le fils de la maison? |
| 1265 | Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie, Monsieur... |
TARTUFFE | |
| Il est, Monsieur, trois heures et demie; | |
| Certain devoir pieux me demande là-haut, Et vous m'excuserez, de vous quitter sitôt. | |
CLÉANTE | |
| Ah! | |
SCÈNE II | |
| ELMIRE, MARIANE, DORINE, CLÉANTE. | |
| DORINE | |
| De grâce, avec nous, employez-vous pour elle, | |
| 1270 | Monsieur, son âme souffre une douleur mortelle; Et l'accord que son père a conclu pour ce soir*, La fait, à tous moments, entrer en désespoir. Il va venir ; joignons nos efforts, je vous prie, Et tâchons d'ébranler de force, ou d'industrie, |
| 1275 | Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. |
SCÈNE III | |
| ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE. | |
| ORGON | |
| Ha, je me réjouis de vous voir assemblés. (À Mariane.) Je porte, en ce contrat, de quoi vous faire rire, Et vous savez déjà ce que cela veut dire. | |
MARIANE, à genoux. | |
| Mon père, au nom du Ciel, qui connaît ma douleur, | |
| 1280 | Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, Relâchez-vous un peu des droits de la naissance*, Et dispensez mes vœux de cette obéissance*. Ne me réduisez point, par cette dure loi, Jusqu'à me plaindre au Ciel de ce que je vous doi: |
| 1285 | Et cette vie, hélas! que vous m'avez donnée, Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. Si contre un doux espoir que j'avais pu former, Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer; Au moins, par vos bontés, qu'à vos genoux j'implore, |
| 1290 | Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre; Et ne me portez point à quelque désespoir, En vous servant, sur moi, de tout votre pouvoir. |
ORGON, se sentant attendrir. | |
| Allons, ferme, mon cœur, point de faiblesse humaine. | |
MARIANE | |
| Vos tendresses pour lui, ne me font point de peine; | |
| 1295 | Faites-les éclater, donnez-lui votre bien ; Et si ce n'est assez, joignez-y tout le mien*, J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne. Mais au moins n'allez pas jusques à ma personne, Et souffrez qu'un couvent, dans les austérités, |
| 1300 | Use les tristes jours que le Ciel m'a comptés. |
ORGON | |
| Ah! voilà justement de mes religieuses, Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses. Debout. Plus votre cœur répugne à l'accepter, Plus ce sera pour vous, matière à mériter. | |
| 1305 | Mortifiez vos sens avec ce mariage, Et ne me rompez pas la tête davantage. |
DORINE | |
| Mais quoi... | |
ORGON | |
| Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot*, | |
| Je vous défends, tout net, d'oser dire un seul mot. | |
CLÉANTE | |
| Si par quelque conseil, vous souffrez qu'on réponde... | |
ORGON | |
| 1310 | Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde, Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas; Mais vous trouverez bon que je n'en use pas. |
ELMIRE, à son mari. | |
| À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire, Et votre aveuglement fait que je vous admire*. | |
| 1315 | C'est être bien coiffé*, bien prévenu de lui, Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui. |
ORGON | |
| Je suis votre valet, et crois les apparences. Pour mon fripon de fils, je sais vos complaisances, Et vous avez eu peur de le désavouer | |
| 1320 | Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer. Vous étiez trop tranquille enfin, pour être crue, Et vous auriez paru d'autre manière émue. |
ELMIRE | |
| Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport, Il faut que notre honneur se gendarme si fort? | |
| 1325 | Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche, Que le feu dans les yeux, et l'injure à la bouche? Pour moi, de tels propos, je me ris simplement, Et l'éclat, là-dessus, ne me plaît nullement. J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages, |
| 1330 | Et ne suis point, du tout, pour ces prudes sauvages, Dont l'honneur est armé de griffes, et de dents, Et veut, au moindre mot, dévisager* les gens. Me préserve le Ciel d'une telle sagesse! Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, |
| 1335 | Et crois que d'un refus, la discrète froideur, N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur. |
ORGON | |
| Enfin je sais l'affaire, et ne prends point le change. | |
ELMIRE | |
| J'admire, encore un coup, cette faiblesse étrange. Mais que me répondrait votre incrédulité, | |
| 1340 | Si je vous faisais voir qu'on vous dit vérité? |
ORGON | |
| Voir? | |
ELMIRE | |
| Oui. | |
ORGON | |
| Chansons. | |
ELMIRE | |
| Mais quoi! si je trouvais manière | |
| De vous le faire voir avec pleine lumière? | |
ORGON | |
| Contes en l'air. | |
ELMIRE | |
| Quel homme! Au moins répondez-moi. | |
| Je ne vous parle pas de nous ajouter foi: | |
| 1345 | Mais supposons ici, que d'un lieu qu'on peut prendre, On vous fît clairement tout voir, et tout entendre, Que diriez-vous alors de votre homme de bien? |
ORGON | |
| En ce cas, je dirais que... Je ne dirais rien, Car cela ne se peut. | |
ELMIRE | |
| L'erreur trop longtemps dure, | |
| 1350 | Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture. Il faut que par plaisir, et sans aller plus loin*, De tout ce qu'on vous dit, je vous fasse témoin. |
ORGON | |
| Soit je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse Et comment vous pourrez remplir cette promesse. | |
ELMIRE | |
| Faites-le-moi venir. | |
DORINE | |
| 1355 | Son esprit est rusé, |
| Et peut-être, à surprendre, il sera malaisé. | |
ELMIRE | |
| Non, on est aisément dupé par ce qu'on aime, Et l'amour-propre, engage à se tromper soi-même. Faites-le-moi descendre ; et vous, retirez-vous. ( Parlant à Cléante, et à Mariane.) | |
SCÈNE IV | |
| ELMIRE, ORGON. | |
| ELMIRE | |
| 1360 | Approchons cette table, et vous mettez dessous. |
ORGON | |
| Comment? | |
ELMIRE | |
| Vous bien cacher, est un point nécessaire. | |
ORGON | |
| Pourquoi sous cette table? | |
ELMIRE | |
| Ah! mon Dieu, laissez faire, | |
| J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. Mettez-vous là, vous dis-je; et quand vous y serez, | |
| 1365 | Gardez qu'on ne vous voie, et qu'on ne vous entende. |
ORGON | |
| Je confesse qu'ici ma complaisance est grande; Mais de votre entreprise, il vous faut voir sortir. | |
ELMIRE | |
| Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir. (À son mari qui est sous la table.) Au moins, je vais toucher une étrange matière, | |
| 1370 | Ne vous scandalisez en aucune manière. Quoi que je puisse dire, il* doit m'être permis, Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis. Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, Faire poser le masque à cette âme hypocrite, |
| 1375 | Flatter, de son amour, les désirs effrontés, Et donner un champ libre à ses témérités. Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre, Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre, J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez, |
| 1380 | Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée, Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée, D'épargner votre femme, et de ne m'exposer Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser. |
| 1385 | Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître, Et... L'on vient, tenez-vous, et gardez de paraître. |
SCÈNE V | |
| TARTUFFE, ELMIRE, ORGON. | |
| TARTUFFE | |
| On m'a dit qu'en ce lieu vous me vouliez parler. | |
ELMIRE | |
| Oui, l'on a des secrets à vous y révéler : Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise, | |
| 1390 | Et regardez partout, de crainte de surprise : Une affaire pareille à celle de tantôt, N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut. Jamais il ne s'est vu de surprise de même, Damis m'a fait, pour vous, une frayeur extrême, |
| 1395 | Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts Pour rompre son dessein, et calmer ses transports. Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée*, Que de le démentir je n'ai point eu l'idée: Mais par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été, |
| 1400 | Et les choses en sont dans plus de sûreté*. L'estime où l'on vous tient, a dissipé l'orage, Et mon mari, de vous, ne peut prendre d'ombrage. Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements, Il veut que nous soyons ensemble à tous moments; |
| 1405 | Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, Me trouver ici seule avec vous enfermée, Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur Un peu trop prompt, peut-être, à souffrir votre ardeur. |
TARTUFFE | |
| Ce langage, à comprendre, est assez difficile, | |
| 1410 | Madame, et vous parliez tantôt d'un autre style. |
ELMIRE | |
| Ah! si d'un tel refus vous êtes en courroux, Que le cœur d'une femme est mal connu de vous! Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre, Lorsque si faiblement on le voit se défendre! | |
| 1415 | Toujours notre pudeur combat, dans ces moments, Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments. Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, On trouve à l'avouer, toujours un peu de honte; On s'en défend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend, |
| 1420 | On fait connaître assez que notre cœur se rend; Qu'à nos vœux, par honneur, notre bouche s'oppose, Et que de tels refus promettent toute chose. C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu, Et sur notre pudeur me ménager bien peu: |
| 1425 | Mais puisque la parole enfin en est lâchée, À retenir Damis, me serais-je attachée ? Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur, Écouté tout au long l'offre de votre cœur ? Aurais-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, |
| 1430 | Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire? Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer À refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer, Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l'intérêt* qu'en vous on s'avise de prendre, |
| 1435 | Et l'ennui qu'on aurait que ce nœud qu'on résout, Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout? |
TARTUFFE | |
| C'est sans doute*, Madame, une douceur extrême, Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime; Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits | |
| 1440 | Une suavité qu'on ne goûta jamais. Le bonheur de vous plaire, est ma suprême étude, Et mon cœur, de vos vœux, fait sa béatitude; Mais ce cœur vous demande ici la liberté, D'oser douter un peu de sa félicité. |
| 1445 | Je puis croire ces mots un artifice honnête, Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête; Et s'il faut librement m'expliquer avec vous, Je ne me fierai point à des propos si doux, Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, |
| 1450 | Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, Et planter dans mon âme une constante foi Des charmantes bontés que vous avez pour moi. |
ELMIRE. Elle tousse pour avertir son mari. | |
| Quoi! vous voulez aller avec cette vitesse, Et d'un cœur, tout d'abord, épuiser la tendresse? | |
| 1455 | On se tue à vous faire un aveu des plus doux, Cependant ce n'est pas encore assez pour vous ; Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire, Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire*? |
TARTUFFE | |
| Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer ; | |
| 1460 | Nos vœux, sur des discours, ont peine à s'assurer ; On soupçonne aisément un sort* tout plein de gloire, Et l'on veut en jouir, avant que de le croire. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, Je doute du bonheur de mes témérités*; |
| 1465 | Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, Madame, Par des réalités, su convaincre ma flamme. |
ELMIRE | |
| Mon Dieu, que votre amour, en vrai tyran agit! Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit! Que sur les cœurs il prend un furieux empire! | |
| 1470 | Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire! Quoi! de votre poursuite, on ne peut se parer*, Et vous ne donnez pas le temps de respirer? Sied-il bien de tenir une rigueur si grande? De vouloir sans quartier, les choses qu'on demande? |
| 1475 | Et d'abuser ainsi, par vos efforts pressants, Du faible que pour vous, vous voyez qu'ont les gens? |
TARTUFFE | |
| Mais si d'un œil bénin vous voyez mes hommages, Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages? | |
ELMIRE | |
| Mais comment consentir à ce que vous voulez, | |
| 1480 | Sans offenser le Ciel, dont toujours vous parlez? |
TARTUFFE | |
| Si ce n'est que le Ciel qu'à mes vœux on oppose, Lever un tel obstacle, est à moi peu de chose, Et cela ne doit pas retenir votre cœur. | |
ELMIRE | |
| Mais des arrêts du Ciel on nous fait tant de peur. | |
TARTUFFE | |
| 1485 | Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. Le Ciel défend, de vrai, certains contentements; (C'est un scélérat qui parle.) Mais on trouve avec lui des accommodements. Selon divers besoins, il est une science, |
| 1490 | D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention*. De ces secrets, Madame, on saura vous instruire; Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire. |
| 1495 | Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi, Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. Vous toussez fort, Madame. |
ELMIRE | |
| Oui, je suis au supplice. | |
TARTUFFE | |
| Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse? | |
ELMIRE | |
| C'est un rhume obstiné, sans doute, et je vois bien | |
| 1500 | Que tous les jus du monde, ici, ne feront rien. |
TARTUFFE | |
| Cela, certe, est fâcheux. | |
ELMIRE | |
| Oui, plus qu'on ne peut dire. | |
TARTUFFE | |
| Enfin votre scrupule est facile à détruire, Vous êtes assurée ici d'un plein secret, Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait. | |
| 1505 | Le scandale du monde, est ce qui fait l'offense; Et ce n'est pas pécher, que pécher en silence. |
ELMIRE, après avoir encore toussé. | |
| Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder, Qu'il faut que je consente à vous tout accorder; Et qu'à moins de cela, je ne dois point prétendre | |
| 1510 | Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre. Sans doute*, il est fâcheux d'en venir jusque-là, Et c'est bien malgré moi, que je franchis cela: Mais puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire, |
| 1515 | Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants, Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens. Si ce consentement porte en soi quelque offense, Tant pis pour qui me force à cette violence; La faute assurément n'en doit pas être à moi. |
TARTUFFE | |
| 1520 | Oui, Madame, on s'en charge, et la chose de soi... |
ELMIRE | |
| Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, Si mon mari n'est point dans cette galerie. | |
TARTUFFE | |
| Qu'est-il besoin pour lui, du soin que vous prenez? C'est un homme, entre nous, à mener par le nez. | |
| 1525 | De tous nos entretiens, il est pour faire gloire, Et je l'ai mis au point de voir tout, sans rien croire. |
ELMIRE | |
| Il n'importe, sortez, je vous prie, un moment, Et partout, là dehors, voyez exactement. | |
SCÈNE VI | |
| ORGON, ELMIRE. | |
| ORGON, sortant de dessous la table. | |
| Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme! | |
| 1530 | Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme. |
ELMIRE | |
| Quoi! vous sortez sitôt? Vous vous moquez des gens. Rentrez sous le tapis, il n'est pas encor temps; Attendez jusqu'au bout, pour voir les choses sûres, Et ne vous fiez point aux simples conjectures. | |
ORGON | |
| 1535 | Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'Enfer. |
ELMIRE | |
| Mon Dieu, l'on ne doit point croire trop de léger ; Laissez-vous bien convaincre, avant que de vous rendre, Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre*. (Elle fait mettre son mari derrière elle.) | |
SCÈNE VII | |
| TARTUFFE, ELMIRE, ORGON. | |
| TARTUFFE | |
| Tout conspire, Madame, à mon contentement: | |
| 1540 | J'ai visité, de l'œil, tout cet appartement, Personne ne s'y trouve, et mon âme ravie... |
ORGON, en l'arrêtant. | |
| Tout doux, vous suivez trop votre amoureuse envie, Et vous ne devez pas vous tant passionner. Ah, ah, l'homme de bien, vous m'en voulez donner*! | |
| 1545 | Comme aux tentations s'abandonne votre âme! Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme! J'ai douté fort longtemps, que ce fût tout de bon, Et je croyais toujours qu'on changerait de ton: Mais c'est assez avant pousser le témoignage, |
| 1550 | Je m'y tiens, et n'en veux pour moi pas davantage. |
ELMIRE, à Tartuffe. | |
| C'est contre mon humeur, que j'ai fait tout ceci; Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi. | |
TARTUFFE | |
| Quoi! vous croyez... | |
ORGON | |
| Allons, point de bruit, je vous prie ; | |
| 1555 | Dénichons de céans, et sans cérémonie. |
TARTUFFE | |
| Mon dessein... | |
ORGON | |
| Ces discours ne sont plus de saison, | |
| Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison. | |
TARTUFFE | |
| C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître. La maison m'appartient, je le ferai connaître, Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, | |
| 1560 | Pour me chercher querelle, à ces lâches détours; Qu'on n'est pas où l'on pense, en me faisant injure; Que j'ai de quoi confondre, et punir l'imposture, Venger le Ciel qu'on blesse, et faire repentir Ceux qui parlent ici de me faire sortir. |
SCÈNE VIII | |
| ELMIRE, ORGON. | |
| ELMIRE | |
| 1565 | Quel est donc ce langage, et qu'est-ce qu'il veut dire? |
ORGON | |
| Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire. | |
ELMIRE | |
| Comment? | |
ORGON | |
| Je vois ma faute, aux choses qu'il me dit, | |
| Et la donation m'embarrasse l'esprit. | |
ELMIRE | |
| La donation... | |
ORGON | |
| Oui, c'est une affaire faite ; | |
| 1570 | Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète. |
ELMIRE | |
| Et quoi? | |
ORGON | |
| Vous saurez tout: mais voyons au plus tôt, | |
| Si certaine cassette est encore là-haut. | |