PSYCHÉ
Tragédie-ballet
LE LIBRAIRE AU LECTEUR
Cet ouvrage n'est pas tout d'une main. M. Quinault a fait les paroles qui s'y chantent en musique, à la réserve de la plainte italienne*. M. de Molière a dressé le plan de la pièce, et réglé la disposition, où il s'est plus attaché à la beauté et à la pompe du spectacle qu'à l'exacte régularité. Quant à la versification, il n'a pas eu le loisir de la faire entière. Le carnaval approchait, et les ordres pressants du Roi, qui se voulait donner ce magnifique divertissement plusieurs fois avant le carême, l'ont mis dans la nécessité de souffrir un peu de secours. Ainsi, il n'y a que le prologue, le premier acte, la première scène du second et la première du troisième dont les vers soient de lui. Monsieur Corneille a employé une quinzaine au reste; et, par ce moyen, Sa Majesté s'est trouvée servie dans le temps qu'elle l'avait ordonné.
ACTEURS
JUPITER.
VÉNUS.
L'AMOUR.
ÆGIALE, PHAÈNE, Grâces.
PSYCHÉ.
LE ROI, père de Psyché.
AGLAURE, CIDIPPE, sœurs de Psyché.
CLÉOMÈNE, AGÉNOR, princes amants de Psyché.
LE ZÉPHYRE.
LYCAS.
LE DIEU D'UN FLEUVE.
| * PROLOGUE | |
| La scène représente sur le devant un lieu champêtre, et dans l'enfoncement un rocher percé à jour, à travers duquel on voit la mer en éloignement. Flore paraît au milieu du théâtre, accompagnée de Vertumne dieu des arbres et des fruits, et de Palæmon dieu des eaux. Chacun de ces dieux conduit une troupe de divinités; l'un mène à sa suite des Dryades et des Sylvains; et l'autre des Dieux des fleuves et des Naïades. Flore chante ce récit pour inviter Vénus à descendre en terre: | |
| Ce n'est plus le temps de la guerre; Le plus puissant des rois Interrompt ses exploits Pour donner la paix* à la terre. | |
| 5 | Descendez, mère des Amours, Venez nous donner de beaux jours. |
Vertumne et Palæmon, avec les divinités qui les accompagnent, joignent leurs voix à celle de Flore, et chantent ces paroles: CHŒUR des divinités de la terre et des eaux, composé de Flore, Nymphes, Palæmon, Vertumne, Sylvains, Faunes, Dryades et Naïades. | |
| Nous goûtons une paix profonde; Les plus doux jeux sont ici-bas; On doit ce repos plein d'appas | |
| 10 | Au plus grand roi du monde. Descendez, mère des Amours, Venez nous donner de beaux jours. |
Il se fait ensuite une entrée de ballet, composée de deux Dryades, quatre Sylvains, deux Fleuves, et deux Naïades, après laquelle Vertumne et Palæmon chantent ce dialogue: | |
| VERTUMNE | |
| Rendez-vous, beautés cruelles, Soupirez à votre tour. | |
PALÆMON | |
| 15 | Voici la reine des belles, Qui vient inspirer l'amour. |
VERTUMNE | |
| Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer. | |
PALÆMON | |
| C'est la beauté qui commence de plaire, | |
| 20 | Mais la douceur achève de charmer. |
Ils répètent ensemble ces derniers vers: | |
| C'est la beauté qui commence de plaire, Mais la douceur achève de charmer. | |
VERTUMNE | |
| Souffrons tous qu'Amour nous blesse; Languissons, puisqu'il le faut. | |
PALÆMON | |
| 25 | Que sert un cœur sans tendresse? Est-il un plus grand défaut? |
VERTUMNE | |
| Un bel objet toujours sévère Ne se fait jamais bien aimer. | |
PALÆMON | |
| C'est la beauté qui commence de plaire, | |
| 30 | Mais la douceur achève de charmer. |
FLORE répond au dialogue de Vertumne et de Palaemon, par ce menuet; et les autres Divinités y mêlent leurs danses: | |
| Est-on sage Dans le bel âge, Est-on sage De n'aimer pas? | |
| 35 | Que sans cesse L'on se presse De goûter les plaisirs ici-bas: La sagesse De la jeunesse, |
| 40 | C'est de savoir jouir de ses appas. |
| L'Amour charme Ceux qu'il désarme; L'Amour charme, Cédons-lui tous. | |
| 45 | Notre peine Serait vaine De vouloir résister à ses coups: Quelque chaîne Qu'un amant prenne, |
| 50 | La liberté n'a rien qui soit si doux. |
Vénus descend du ciel dans une grande machine avec l'Amour son fils, et deux petites Grâces, nommées Ægiale et Phaène: et les Divinités de la terre et des eaux recommencent de joindre toutes leurs voix, et continuent par leurs danses de lui témoigner la joie qu'elles ressentent à son abord. | |
| CHŒUR de toutes les Divinités de la terre et des eaux. | |
| Nous goûtons une paix profonde; Les plus doux jeux sont ici-bas; On doit ce repos plein d'appas Au plus grand roi du monde. | |
| 55 | Descendez, mère des Amours, Venez nous donner de beaux jours*. |
VÉNUS, dans sa machine. | |
| Cessez, cessez pour moi tous vos chants d'allégresse: De si rares honneurs ne m'appartiennent pas, Et l'hommage qu'ici votre bonté m'adresse | |
| 60 | Doit être réservé pour de plus doux appas. C'est une trop vieille méthode De me venir faire sa cour; Toutes les choses ont leur tour, Et Vénus n'est plus à la mode. |
| 65 | Il est d'autres attraits naissants Où l'on va porter ses encens; Psyché, Psyché la belle, aujourd'hui tient ma place; Déjà tout l'univers s'empresse à l'adorer, Et c'est trop que dans ma disgrâce |
| 70 | Je trouve encor quelqu'un qui me daigne honorer. On ne balance point entre nos deux mérites, À quitter mon parti tout s'est licencié*, Et du nombreux amas de Grâces favorites, Dont je traînais partout les soins et l'amitié, |
| 75 | Il ne m'en est resté que deux des plus petites, Qui m'accompagnent par pitié. Souffrez que ces demeures sombres Prêtent leur solitude aux troubles de mon cœur, Et me laissez parmi leurs ombres |
| 80 | Cacher ma honte et ma douleur. |
Flore et les autres déités se retirent, et Vénus avec sa suite sort de sa machine. | |
| ÆGIALE | |
| Nous ne savons, Déesse, comment faire, Dans ce chagrin qu'on voit vous accabler: Notre respect veut se taire, Notre zèle veut parler. | |
VÉNUS | |
| 85 | Parlez, mais si vos soins aspirent à me plaire, Laissez tous vos conseils pour une autre saison, Et ne parlez de ma colère, Que pour dire que j'ai raison. C'était là, c'était là la plus sensible offense |
| 90 | Que ma divinité pût jamais recevoir; Mais j'en aurai la vengeance, Si les Dieux ont du pouvoir. |
PHAÈNE | |
| Vous avez plus que nous de clartés, de sagesse, Pour juger ce qui peut être digne de vous: | |
| 95 | Mais pour moi, j'aurais cru qu'une grande Déesse Devrait moins se mettre en courroux. |
VÉNUS | |
| Et c'est là la raison de ce courroux extrême. Plus mon rang a d'éclat, plus l'affront est sanglant, Et si je n'étais pas dans ce degré suprême, | |
| 100 | Le dépit de mon cœur serait moins violent. Moi, la fille du dieu qui lance le tonnerre*, Mère du dieu qui fait aimer; Moi, les plus doux souhaits du ciel et de la terre, Et qui ne suis venue au jour que pour charmer; |
| 105 | Moi, qui par tout ce qui respire Ai vu de tant de vœux encenser mes autels, Et qui de la beauté, par des droits immortels, Ai tenu de tout temps le souverain empire; Moi, dont les yeux ont mis deux grandes déités |
| 110 | Au point de me céder le prix de la plus belle*, Je me vois ma victoire et mes droits disputés Par une chétive mortelle! Le ridicule excès d'un fol entêtement Va jusqu'à m'opposer une petite fille! |
| 115 | Sur ses traits et les miens j'essuierai constamment* Un téméraire jugement! Et du haut des cieux où je brille, J'entendrai prononcer aux mortels prévenus: "Elle est plus belle que Vénus*!" |
ÆGIALE | |
| 120 | Voilà comme l'on fait, c'est le style des hommes, Ils sont impertinents dans leurs comparaisons. |
PHAÈNE | |
| Ils ne sauraient louer, dans le siècle où nous sommes, Qu'ils n'outragent les plus grands noms. | |
VÉNUS | |
| Ah! que de ces trois mots la rigueur insolente | |
| 125 | Venge bien Junon et Pallas, Et console leurs cœurs de la gloire éclatante Que la fameuse pomme acquit à mes appas! Je les vois s'applaudir de mon inquiétude, Affecter à toute heure un ris malicieux, |
| 130 | Et, d'un fixe regard, chercher avec étude Ma confusion dans mes yeux. Leur triomphante joie, au fort d'un tel outrage, Semble me venir dire, insultant mon courroux, "Vante, vante, Vénus, les traits de ton visage, |
| 135 | Au jugement d'un seul tu l'emportas sur nous, Mais, par le jugement de tous Une simple mortelle a sur toi l'avantage." Ah! ce coup-là m'achève, il me perce le cœur, Je n'en puis plus souffrir les rigueurs sans égales, |
| 140 | Et c'est trop de surcroît à ma vive douleur, Que le plaisir de mes rivales. |
| Mon fils, si j'eus jamais sur toi quelque crédit, Et si jamais je te fus chère, Si tu portes un cœur à sentir le dépit | |
| 145 | Qui trouble le cœur d'une mère, Qui si tendrement te chérit; Emploie, emploie ici l'effort de ta puissance À soutenir mes intérêts, Et fais à Psyché par tes traits |
| 150 | Sentir les traits de ma vengeance. Pour rendre son cœur malheureux, Prends celui de tes traits le plus propre à me plaire, Le plus empoisonné de ceux Que tu lances dans ta colère.; |
| 155 | Du plus bas, du plus vil, du plus affreux mortel, Fais que jusqu'à la rage elle soit enflammée, Et qu'elle ait à souffrir le supplice cruel D'aimer, et n'être point aimée. |
L'AMOUR* | |
| Dans le monde on n'entend que plaintes de l'Amour, | |
| 160 | On m'impute partout mille fautes commises, Et vous ne croiriez point le mal et les sottises Que l'on dit de moi chaque jour. Si pour servir votre colère... |
VÉNUS | |
| Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère, | |
| 165 | N'applique tes raisonnements Qu'à chercher les plus prompts moments De faire un sacrifice à ma gloire outragée. Pars, pour toute réponse à mes empressements, Et ne me revois point que je ne sois vengée. |
L'amour s'envole, et Vénus se retire avec les Grâces. | |
| La scène est changée en une grande ville, où l'on découvre des deux côtés, des palais et des maisons de différents ordres d'architecture. | |
ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE | |
| AGLAURE, CIDIPPE. | |
| AGLAURE | |
| 170 | Il est des maux, ma sœur, que le silence aigrit, Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre, Et de nos cœurs l'un à l'autre Exhalons le cuisant dépit: Nous nous voyons sœurs d'infortune, |
| 175 | Et la vôtre et la mienne ont un si grand rapport, Que nous pouvons mêler toutes les deux en une, Et dans notre juste transport, Murmurer à plainte commune Des cruautés de notre sort. |
| 180 | Quelle fatalité secrète, Ma sœur, soumet tout l'univers Aux attraits de notre cadette, Et de tant de princes divers Qu'en ces lieux la fortune jette, |
| 185 | N'en présente aucun à nos fers? Quoi, voir de toutes parts pour lui rendre les armes, Les cœurs se précipiter, Et passer devant nos charmes, Sans s'y vouloir arrêter? |
| 190 | Quel sort ont nos yeux en partage, Et qu'est-ce qu'ils ont fait aux Dieux, De ne jouir d'aucun hommage Parmi tous ces tributs de soupirs glorieux, Dont le superbe avantage |
| 195 | Fait triompher d'autres yeux? Est-il pour nous, ma sœur, de plus rude disgrâce, Que de voir tous les cœurs mépriser nos appas, Et l'heureuse Psyché jouir avec audace D'une foule d'amants attachés à ses pas? |
CIDIPPE | |
| 200 | Ah, ma sœur, c'est une aventure À faire perdre la raison, Et tous les maux de la nature, Ne sont rien en comparaison. |
AGLAURE | |
| Pour moi j'en suis souvent jusqu'à verser des larmes; | |
| 205 | Tout plaisir, tout repos, par là m'est arraché, Contre un pareil malheur ma constance est sans armes, Toujours à ce chagrin mon esprit attaché Me tient devant les yeux la honte de nos charmes, Et le triomphe de Psyché. |
| 210 | La nuit, il m'en repasse une idée éternelle Qui sur toute chose prévaut; Rien ne me peut chasser cette image cruelle, Et dès qu'un doux sommeil me vient délivrer d'elle, Dans mon esprit aussitôt |
| 215 | Quelque songe la rappelle, Qui me réveille en sursaut. |
CIDIPPE | |
| Ma sœur, voilà mon martyre, Dans vos discours je me voi, Et vous venez là de dire | |
| 220 | Tout ce qui se passe en moi. |
AGLAURE | |
| Mais encor, raisonnons un peu sur cette affaire. Quels charmes si puissants en elle sont épars, Et par où, dites-moi, du grand secret de plaire, L'honneur est-il acquis à ses moindres regards? | |
| 225 | Que voit-on dans sa personne, Pour inspirer tant d'ardeurs? Quel droit de beauté lui donne L'empire de tous les cœurs? Elle a quelques attraits, quelque éclat de jeunesse, |
| 230 | On en tombe d'accord, je n'en disconviens pas; Mais lui cède-t-on fort pour quelque peu d'aînesse, Et se voit-on sans appas? Est-on d'une figure à faire qu'on se raille? N'a-t-on point quelques traits, et quelques agréments, Quelque teint, quelques yeux, quelque air, et quelque taille À pouvoir dans nos fers jeter quelques amants? Ma sœur, faites-moi la grâce De me parler franchement: Suis-je faite d'un air, à votre jugement, |
| 240 | Que mon mérite au sien doive céder la place, Et dans quelque ajustement Trouvez-vous qu'elle m'efface? |
CIDIPPE | |
| Qui, vous, ma sœur? Nullement. Hier à la chasse, près d'elle, | |
| 245 | Je vous regardai longtemps, Et sans vous donner d'encens, Vous me parûtes plus belle. Mais moi, dites ma sœur, sans me vouloir flatter, Sont-ce des visions que je me mets en tête, |
| 250 | Quand je me crois taillée à pouvoir mériter La gloire de quelque conquête? |
AGLAURE | |
| Vous, ma sœur, vous avez, sans nul déguisement, Tout ce qui peut causer une amoureuse flamme; Vos moindres actions brillent d'un agrément | |
| 255 | Dont je me sens toucher l'âme; Et je serais votre amant, Si j'étais autre que femme. |
CIDIPPE | |
| D'où vient donc qu'on la voit l'emporter sur nous deux, Qu'à ses premiers regards les cœurs rendent les armes, | |
| 260 | Et que d'aucun tribut de soupirs et de vœux On ne fait honneur à nos charmes? |
AGLAURE | |
| Toutes les dames d'une voix Trouvent ses attraits peu de chose, Et du nombre d'amants qu'elle tient sous ses lois, | |
| 265 | Ma sœur, j'ai découvert la cause. |
CIDIPPE | |
| Pour moi je la devine, et l'on doit présumer Qu'il faut que là-dessous soit caché du mystère: Ce secret de tout enflammer N'est point de la nature un effet ordinaire; | |
| 270 | L'art de la Thessalie entre dans cette affaire, Et quelque main a su sans doute lui former Un charme pour se faire aimer. |
AGLAURE | |
| Sur un plus fort appui ma croyance se fonde, Et le charme qu'elle a pour attirer les cœurs, | |
| 275 | C'est un air en tout temps désarmé de rigueurs, Des regards caressants que la bouche seconde, Un souris chargé de douceurs Qui tend les bras à tout le monde, Et ne vous promet que faveurs. |
| 280 | Notre gloire n'est plus aujourd'hui conservée, Et l'on n'est plus au temps de ces nobles fiertés Qui par un digne essai d'illustres cruautés, Voulaient voir d'un amant la constance éprouvée. De tout ce noble orgueil qui nous seyait si bien, |
| 285 | On est bien descendu dans le siècle où nous sommes, Et l'on en est réduite à n'espérer plus rien, À moins que l'on se jette à la tête des hommes. |
CIDIPPE | |
| Oui, voilà le secret de l'affaire, et je voi Que vous le prenez mieux que moi. | |
| 290 | C'est pour nous attacher à trop de bienséance, Qu'aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir, Et nous voulons trop soutenir L'honneur de notre sexe, et de notre naissance. Les hommes maintenant aiment ce qui leur rit, |
| 295 | L'espoir, plus que l'amour, est ce qui les attire, Et c'est par là que Psyché nous ravit Tous les amants qu'on voit sous son empire. Suivons, suivons l'exemple, ajustons-nous au temps, Abaissons-nous, ma sœur, à faire des avances, |
| 300 | Et ne ménageons plus de tristes bienséances Qui nous ôtent les fruits du plus beau de nos ans. |
AGLAURE | |
| J'approuve la pensée, et nous avons matière D'en faire l'épreuve première Aux deux princes qui sont les derniers arrivés. | |
| 305 | Ils sont charmants, ma sœur, et leur personne entière Me... Les avez-vous observés? |
CIDIPPE | |
| Ah, ma sœur, ils sont faits tous deux d'une manière, Que mon âme... Ce sont deux princes achevés. | |
AGLAURE | |
| Je trouve qu'on pourrait rechercher leur tendresse, | |
| 310 | Sans se faire déshonneur. |
CIDIPPE | |
| Je trouve que sans honte une belle princesse Leur pourrait donner son cœur. | |
SCÈNE II | |
| CLÉOMÈNE, AGÉNOR, AGLAURE, CIDIPPE. | |
| AGLAURE | |
| Les voici tous deux, et j'admire Leur air et leur ajustement. | |
CIDIPPE | |
| 315 | Ils ne démentent nullement Tout ce que nous venons de dire. |
AGLAURE | |
| D'où vient, Princes, d'où vient que vous fuyez ainsi? Prenez-vous l'épouvante, en nous voyant paraître? | |
CLÉOMÈNE | |
| On nous faisait croire qu'ici | |
| 320 | La princesse Psyché, Madame, pourrait être. |
AGLAURE | |
| Tous ces lieux n'ont-ils rien d'agréable pour vous, Si vous ne les voyez ornés de sa présence? | |
AGÉNOR | |
| Ces lieux peuvent avoir des charmes assez doux; Mais nous cherchons Psyché dans notre impatience. | |
CIDIPPE | |
| 325 | Quelque chose de bien pressant Vous doit à la chercher pousser tous deux sans doute. |
CLÉOMÈNE | |
| Le motif est assez puissant, Puisque notre fortune enfin en dépend toute. | |
AGLAURE | |
| Ce serait trop à nous, que de nous informer | |
| 330 | Du secret que ces mots nous peuvent enfermer. |
CLÉOMÈNE | |
| Nous ne prétendons point en faire de mystère; Aussi bien malgré nous paraîtrait-il au jour, Et le secret ne dure guère, Madame, quand c'est de l'amour. | |
CIDIPPE | |
| 335 | Sans aller plus avant, Princes, cela veut dire, Que vous aimez Psyché tous deux. |
AGÉNOR | |
| Tous deux soumis à son empire Nous allons de concert lui découvir nos feux. | |
AGLAURE | |
| C'est une nouveauté sans doute assez bizarre, | |
| 340 | Que deux rivaux si bien unis. |
CLÉOMÈNE | |
| Il est vrai que la chose est rare, Mais non pas impossible à deux parfaits amis. | |
CIDIPPE | |
| Est-ce que dans ces lieux il n'est qu'elle de belle, Et n'y trouvez-vous point à séparer vos vœux? | |
AGLAURE | |
| 345 | Parmi l'éclat du sang, vos yeux n'ont-ils vu qu'elle À pouvoir mériter vos feux? |
CLÉOMÈNE | |
| Est-ce que l'on consulte au moment qu'on s'enflamme? Choisit-on qui l'on veut aimer? Et pour donner toute son âme, | |
| 350 | Regarde-t-on quel droit on a de nous charmer? |
AGÉNOR | |
| Sans qu'on ait le pouvoir d'élire, On suit, dans une telle ardeur Quelque chose qui nous attire, Et lorsque l'amour touche un cœur, | |
| 355 | On n'a point de raisons à dire. |
AGLAURE | |
| En vérité, je plains les fâcheux embarras Où je vois que vos cœurs se mettent; Vous aimez un objet dont les riants appas Mêleront des chagrins à l'espoir qu'ils vous jettent, | |
| 360 | Et son cœur ne vous tiendra pas Tout ce que ses yeux vous promettent. |
CIDIPPE | |
| L'espoir qui vous appelle au rang de ses amants Trouvera du mécompte aux douceurs qu'elle étale; Et c'est pour essuyer de très fâcheux moments, | |
| 365 | Que les soudains retours de son âme inégale. |
AGLAURE | |
| Un clair discernement de ce que vous valez Nous fait plaindre le sort où cet amour vous guide, Et vous pouvez trouver tous deux, si vous voulez, Avec autant d'attraits, une âme plus solide. | |
CIDIPPE | |
| 370 | Par un choix plus doux de moitié Vous pouvez de l'amour sauver votre amitié, Et l'on voit en vous deux un mérite si rare, Qu'un tendre avis veut bien prévenir par pitié Ce que votre cœur se prépare. |
CLÉOMÈNE | |
| 375 | Cet avis généreux fait pour nous éclater Des bontés qui nous touchent l'âme; Mais le Ciel nous réduit à ce malheur, Madame, De ne pouvoir en profiter. |
AGÉNOR | |
| Votre illustre pitié veut en vain nous distraire | |
| 380 | D'un amour dont tous deux nous redoutons l'effet; Ce que notre amitié, Madame, n'a pas fait, Il n'est rien qui le puisse faire. |
CIDIPPE | |
| Il faut que le pouvoir de Psyché... La voici. | |
SCÈNE III | |
| PSYCHÉ, CIDIPPE, AGLAURE, CLÉOMÈNE, AGÉNOR. | |
| CIDIPPE | |
| Venez jouir, ma sœur, de ce qu'on vous apprête. | |
AGLAURE | |
| 385 | Préparez vos attraits à recevoir ici Le triomphe nouveau d'une illustre conquête. |
CIDIPPE | |
| Ces princes ont tous deux si bien senti vos coups, Qu'à vous le découvrir leur bouche se dispose. | |
PSYCHÉ | |
| Du sujet qui les tient si rêveurs parmi nous | |
| 390 | Je ne me croyais pas la cause, Et j'aurais cru toute autre chose En les voyant parler à vous. |
AGLAURE | |
| N'ayant ni beauté, ni naissance À pouvoir mériter leur amour et leurs soins, | |
| 395 | Ils nous favorisent au moins De l'honneur de la confidence. |
CLÉOMÈNE | |
| L'aveu qu'il nous faut faire à vos divins appas, Est sans doute, Madame, un aveu téméraire; Mais tant de cœurs près du trépas, | |
| 400 | Sont par de tels aveux forcés à vous déplaire, Que vous êtes réduite à ne les punir pas Des foudres de votre colère. Vous voyez en nous deux amis, Qu'un doux rapport d'humeurs sut joindre dès l'enfance; |
| 405 | Et ces tendres liens se sont vus affermis Par cent combats d'estime et de reconnaissance. Du Destin ennemi les assauts rigoureux, Les mépris de la mort, et l'aspect des supplices, Par d'illustres éclats de mutuels offices |
| 410 | Ont de notre amitié signalé les beaux nœuds: Mais à quelques essais qu'elle se soit trouvée, Son grand triomphe est en ce jour, Et rien ne fait tant voir sa constance éprouvée, Que de se conserver au milieu de l'amour. |
| 415 | Oui, malgré tant d'appas, son illustre constance Aux lois qu'elle nous fait, a soumis tous nos vœux; Elle vient d'une douce et pleine déférence Remettre à votre choix le succès de nos feux, Et pour donner un poids à notre concurrence, |
| 420 | Qui des raisons d'État entraîne la balance Sur le choix de l'un de nous deux, Cette même amitié s'offre sans répugnance D'unir nos deux États au sort du plus heureux. |
AGÉNOR | |
| Oui, de ces deux États, Madame, | |
| 425 | Que sous votre heureux choix nous nous offrons d'unir, Nous voulons faire à notre flamme Un secours pour vous obtenir. Ce que pour ce bonheur, près du Roi votre père Nous nous sacrifions tous deux, |
| 430 | N'a rien de difficile à nos cœurs amoureux, Et c'est au plus heureux faire un don nécessaire D'un pouvoir dont le malheureux, Madame, n'aura plus affaire. |
PSYCHÉ | |
| Le choix que vous m'offrez, Princes, montre à mes yeux | |
| 435 | De quoi remplir les vœux de l'âme la plus fière, Et vous me le parez tous deux d'une manière, Qu'on ne peut rien offrir qui soit plus précieux. Vos feux, votre amitié, votre vertu suprême, Tout me relève en vous l'offre de votre foi, |
| 440 | Et j'y vois un mérite à s'opposer lui-même À ce que vous voulez de moi. Ce n'est pas à mon cœur qu'il faut que je défère Pour entrer sous de tels liens; Ma main, pour se donner, attend l'ordre d'un père, |
| 445 | Et mes sœurs ont des droits qui vont devant les miens. Mais si l'on me rendait sur mes vœux absolue, Vous y pourriez avoir trop de part à la fois, Et toute mon estime entre vous suspendue, Ne pourrait sur aucun laisser tomber mon choix. |
| 450 | À l'ardeur de votre poursuite Je répondrais assez de mes vœux les plus doux; Mais c'est parmi tant de mérite Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu'un cœur pour vous. De mes plus doux souhaits j'aurais l'âme gênée |
| 455 | À l'effort de votre amitié, Et j'y vois l'un de vous prendre une destinée À me faire trop de pitié. Oui, Princes, à tous ceux dont l'amour suit le vôtre, Je vous préférerais tous deux avec ardeur; |
| 460 | Mais je n'aurais jamais le cœur De pouvoir préférer l'un de vous deux à l'autre. À celui que je choisirais, Ma tendresse ferait un trop grand sacrifice, Et je m'imputerais à barbare injustice |
| 465 | Le tort qu'à l'autre je ferais. Oui, tous deux vous brillez de trop de grandeur d'âme, Pour en faire aucun malheureux, Et vous devez chercher dans l'amoureuse flamme Le moyen d'être heureux tous deux. |
| 470 | Si votre cœur me considère Assez pour me souffrir de disposer de vous, J'ai deux sœurs capables de plaire, Qui peuvent bien vous faire un destin assez doux, Et l'amitié me rend leur personne assez chère, |
| 475 | Pour vous souhaiter leurs époux. |
CLÉOMÈNE | |
| Un cœur dont l'amour est extrême Peut-il bien consentir, hélas, D'être donné par ce qu'il aime? Sur nos deux cœurs, Madame, à vos divins appas | |
| 480 | Nous donnons un pouvoir suprême, Disposez-en pour le trépas, Mais pour une autre que vous-même Ayez cette bonté de n'en disposer pas. |
AGÉNOR | |
| Aux Princesses, Madame, on ferait trop d'outrage, | |
| 485 | Et c'est pour leurs attraits un indigne partage, Que les restes d'une autre ardeur; Il faut d'un premier feu la pureté fidèle, Pour aspirer à cet honneur Où votre bonté nous appelle, |
| 490 | Et chacune mérite un cœur Qui n'ait soupiré que pour elle. |
AGLAURE | |
| Il me semble, sans nul courroux, Qu'avant que de vous en défendre, Princes, vous deviez bien attendre | |
| 495 | Qu'on se fût expliqué sur vous. Nous croyez-vous un cœur si facile et si tendre? Et lorsqu'on parle ici de vous donner à nous, Savez-vous si l'on veut vous prendre? |
CIDIPPE | |
| Je pense que l'on a d'assez hauts sentiments | |
| 500 | Pour refuser un cœur qu'il faut qu'on sollicite, Et qu'on ne veut devoir qu'à son propre mérite La conquête de ses amants. |
PSYCHÉ | |
| J'ai cru pour vous, mes sœurs, une gloire assez grande, Si la possession d'un mérite si haut... | |
SCÈNE IV | |
| LYCAS, PSYCHÉ, AGLAURE, CIDIPPE, CLÉOMÈNE, AGÉNOR. | |
| LYCAS | |
| Ah, Madame! | |
PSYCHÉ | |
| Qu'as-tu? | |
LYCAS | |
| Le Roi... | |
PSYCHÉ | |
| Quoi? | |
LYCAS | |
| 505 | Vous demande. |
PSYCHÉ | |
| De ce trouble si grand que faut-il que j'attende? | |
LYCAS | |
| Vous ne le saurez que trop tôt. | |
PSYCHÉ | |
| Hélas! que pour le Roi tu me donnes à craindre! | |
LYCAS | |
| Ne craignez que pour vous, c'est vous que l'on doit plaindre. | |
PSYCHÉ | |
| 510 | C'est pour louer le Ciel, et me voir hors d'effroi, De savoir que je n'aie à craindre que pour moi. Mais apprends-moi, Lycas, le sujet qui te touche. |
LYCAS | |
| Souffrez que j'obéisse à qui m'envoie ici, Madame, et qu'on vous laisse apprendre de sa bouche | |
| 515 | Ce qui peut m'affliger ainsi. |
PSYCHÉ | |
| Allons savoir sur quoi l'on craint tant ma faiblesse. | |
SCÈNE V | |
| AGLAURE, CIDIPPE, LYCAS. | |
| AGLAURE | |
| Si ton ordre n'est pas jusqu'à nous étendu, Dis-nous quel grand malheur nous couvre ta tristesse. | |
LYCAS | |
| Hélas! ce grand malheur dans la cour répandu, | |
| 520 | Voyez-le vous-même, Princesse, Dans l'oracle qu'au Roi les Destins ont rendu. Voici ses propres mots, que la douleur, Madame, A gravés au fond de mon âme: |
| Que l'on ne pense nullement | |
| 525 | À vouloir de Psyché conclure l'hyménée; Mais qu'au sommet d'un mont elle soit promptement En pompe funèbre menée, Et que de tous abandonnée, Pour époux elle attende en ces lieux constamment |
| 530 | Un monstre dont on a la vue empoisonnée, Un serpent qui répand son venin en tous lieux, Et trouble dans sa rage et la terre et les cieux. |
| Après un arrêt si sévère, Je vous quitte, et vous laisse à juger entre vous, | |
| 535 | Si par de plus cruels et plus sensibles coups Tous les Dieux nous pouvaient expliquer leur colère. |
SCÈNE VI | |
| AGLAURE, CIDIPPE. | |
| CIDIPPE | |
| Ma sœur, que sentez-vous à ce soudain malheur Où nous voyons Psyché par les Destins plongée? | |
AGLAURE | |
| Mais vous, que sentez-vous, ma sœur? | |
CIDIPPE | |
| 540 | À ne vous point mentir, je sens que dans mon cœur Je n'en suis pas trop affligée. |
AGLAURE | |
| Moi, je sens quelque chose au mien Qui ressemble assez à la joie. Allons, le Destin nous envoie | |
| 545 | Un mal que nous pouvons regarder comme un bien. |
PREMIER INTERMÈDE | |
| La scène est changée en des rochers affreux, et fait voir en éloignement une grotte effroyable. | |
| C'est dans ce désert que Psyché doit être exposée, pour obéir à l'oracle. Une troupe de personnes affligées y viennent déplorer sa disgrâce. Une partie de cette troupe désolée témoigne sa pitié par des plaintes touchantes, et par des concerts lugubres; et l'autre exprime sa désolation par une danse pleine de toutes les marques du plus violent désespoir. | |
| PLAINTES EN ITALIEN | |
| Chantées par une femme désolée, et deux hommes affligés. | |
| FEMME DÉSOLÉE | |
| Deh, piangete al pianto mio, Sassi duri, antiche selve, Lagrimate, fonti e belve D'un bel voto il fato rio. | |
PREMIER HOMME AFFLIGÉ | |
| 550 | Ahi dolore! |
SECOND HOMME AFFLIGÉ | |
| Ahi martire! | |
PREMIER HOMME AFFLIGÉ | |
| Cruda morte! | |
SECOND HOMME AFFLIGÉ | |
| Empia sorte! | |
TOUS TROIS | |
| Che condanni a morir tanta beltà. | |
| 555 | Cieli, stelle, ahi crudeltà. |
SECOND HOMME AFFLIGÉ | |
| Com' esser puô fra voi, o Numi eterni, Chi voglia estinta una beltà innocente? Ahi! che tanto rigor, Cielo inclemente, Vince di crudeltà gli stessi Inferni. | |
PREMIER HOMME AFFLIGÉ | |
| 560 | Nume fiero! |
SECOND HOMME AFFLIGÉ | |
| Dio severo! | |
ENSEMBLE | |
| Perchè tanto rigor Contro innocente cor? Ahi! sentenza inudita, | |
| 565 | Dar morte a la beltà, ch'altrui dà vita. |
FEMME DÉSOLÉE | |
| Ahi ch'indarno si tarda, Non resiste a li Dei mortale affeto, Alto impero ne sforza, Ove commanda il Ciel, l'huom cede a forza. | |
| 570 | Ahi dolore! etc. Come sopra. |
Ces plaintes sont entrecoupées et finies par une entrée de ballet de huit personnes affligées. | |