LA PRINCESSE D'ÉLIDE
Comédie galante
PREMIER INTERMÈDE
SCÈNE PREMIÈRE
RECIT DE L'AURORE
| Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable, Jeunes beautés laissez-vous enflammer: Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable, Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer: Dans l'âge où l'on est aimable Rien n'est si beau que d'aimer. Soupirez librement pour un amant fidèle, Et bravez ceux qui voudraient vous blâmer; Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle N'est pas un nom à se faire estimer: Dans le temps où l'on est belle, Rien n'est si beau que d'aimer. |
SCÈNE II
VALETS DE CHIENS, ET MUSICIENS
Pendant que l'Aurore chantait ce récit, quatre valets de chiens étaient couchés sur l'herbe, dont l'un (sous la figure de Lyciscas, représenté par le sieur de Molière, excellent acteur, de l'invention duquel étaient les vers et toute la pièce) se trouvait au milieu de deux, et un autre à ses pieds: qui étaient les sieurs Estival, Don, et Blondel, de la musique du Roi, dont les voix étaient admirables.
Ceux-ci en se réveillant à l'arrivée de l'Aurore, sitôt qu'elle eut chanté, s'écrièrent en concert:
| Holà? holà? debout, debout, debout: Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout: Holà? ho debout, vite debout. | PREMIER |
Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique. | DEUXIEME |
L'air sur les fleurs en perles se résout. | TROISIEME |
Les rossignols commencent leur musique, Et leurs petits concerts retentissent partout. |
TOUS ENSEMBLE |
Sus, sus, debout, vite debout? (Parlant à Lyciscas, qui dormait.) Qu'est-ce ci, Lyciscas, Quoi? tu ronfles encore, Toi qui promettais tant de devancer l'Aurore? Allons debout, vite debout, Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout, Debout, vite debout, depêchons, debout. |
MUSICIENS |
Ne vois-tu pas le jour qui se répand partout? Allons debout, Lyciscas debout. |
LYCISCAS.— Hé! laissez-moi dormir encore un peu, je vous conjure.
MUSICIENS.— Non, non, debout, Lyciscas, debout.
LYCISCAS.— Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure.
MUSICIENS.— Point, point,debout, vite debout.
LYCISCAS.— Hé! je vous prie?
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS.— Un moment.
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS.— De grâce.
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS.— Eh.
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS.— Je...
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS.— J'aurai fait incontinent.
MUSICIENS |
Non, non debout, Lyciscas debout: Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout; Vite debout, dépêchons, debout. |
LYCISCAS.— Eh bien laissez-moi: je vais me lever. Vous êtes d'étranges gens, de me tourmenter comme cela. Vous serez cause que je ne me porterai pas bien de toute la journée; car voyez-vous, le sommeil est nécessaire à l'homme, et lorsqu'on ne dort pas sa réfection , il arrive... que... on est...
PREMIER.— Lyciscas!
DEUXIEME.— Lyciscas!
TROISIEME.— Lyciscas!
TOUS ENSEMBLE.— Lyciscas!
LYCISCAS.— Diable soit les brailleurs, je voudrais que vous eussiez la gueule pleine de bouillie bien chaude.
MUSICIENS.— Debout, debout, vite debout, dépêchons, debout.
LYCISCAS.— Ah! quelle fatigue, de ne pas dormir son soûl.
PREMIER.— Holà? oh.
DEUXIEME.— Holà? oh.
TROISIEME.— Holà? oh.
TOUS ENSEMBLE.— Oh! oh! oh! oh! oh!
LYCISCAS.— Oh! oh! oh! oh. La peste soit des gens avec leurs chiens de hurlements, je me donne au diable si je ne vous assomme: mais voyez un peu quel diable d'enthousiasme il leur prend, de me venir chanter aux oreilles comme cela. Je...
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS.— Encore?
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS.— Le diable vous emporte.
MUSICIENS.— Debout.
LYCISCAS en se levant.— Quoi toujours? A-t-on jamais vu une pareille furie de chanter: par le sang bleu j'enrage, puisque me voilà éveillé il faut que j'éveille les autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons ho? Messieurs, debout, debout, vite c'est trop dormir. Je vais faire un bruit de diable partout, debout, debout, debout: Allons vite, ho, ho, ho? debout, debout! Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout, debout, debout, Lyciscas, debout? Ho! ho! ho! ho! ho.
Lyciscas s'étant levé avec toutes les peines du monde, et s'étant mis à crier de toute sa force, plusieurs cors et trompes de chasse se firent entendre, et concertées avec les violons commencèrent l'air d'une entrée, sur laquelle six valets de chiens dansèrent avec beaucoup de justesse et disposition; reprenant à certaines cadences le son de leurs cors et trompes: c'étaient les sieurs Paysan, Chicanneau, Noblet, Pesan, Bonard, et La Pierre.