LA PRINCESSE D'ÉLIDE

Comédie galante

NOMS DES ACTEURS DE LA COMÉDIE

LA PRINCESSE D'ÉLIDE : Mlle de Molière
AGLANTE, cousine de la Princesse : Mlle Du Parc
CYNTHIE, cousine de la Princesse : Mlle de Brie
PHILIS, suivante de la Princesse : Mlle Béjart
IPHITAS, père de la Princesse : Le sieur Hubert
EURYALE, ou le prince d'Ithaque : Le sieur de La Grange
ARISTOMÈNE, ou le prince de Messène : Le sieur du Croisy
THÉOCLE, ou le prince de Pyle : Le sieur Béjart
ARBATE, gouverneur du prince d'Ithaque : Le sieur de la Thorillière.
MORON, plaisant de la Princesse : Le sieur de Molière
UN SUIVANT : Le sieur Prévost.

ACTE PREMIER

ARGUMENT


Cette chasse qui se préparait ainsi, était celle d'un prince d'Élide, lequel étant d'humeur galante et magnifique, et souhaitant que la princesse sa fille se résolût à aimer et à penser au mariage, qui était fort contre son inclination, avait fait venir en sa cour les Princes d'Itaque, de Messène et de Pyle; afin que dans l'exercice de la chasse qu'elle aimait fort, et dans d'autres jeux, comme des courses de char et semblables magnificences, quelqu'un de ces princes pût lui plaire et devenir son époux.

SCÈNE PREMIÈRE

 Euryale, prince d'Ithaque, amoureux de la Princesse d'Élide, et Arbate son gouverneur, lequel indulgent à la passion du Prince, le loua* de son amour, au lieu de l'en blâmer, en des termes fort galants.

EURYALE, ARBATE.

ARBATE
 Ce silence rêveur, dont la sombre habitude
Vous fait à tous moments chercher la solitude,
Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur,
Et ces fixes regards si chargés de langueur,
5  Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge;
Et je pense, Seigneur, entendre ce langage:
Mais sans votre congé* de peur de trop risquer,
Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer.

EURYALE
 Explique, explique Arbate, avec toute licence
10  Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence:
Je te permets ici de dire que l'amour
M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour:
Et je consens encor que tu me fasses honte
Des faiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompte.

ARBATE
15  Moi vous blâmer, Seigneur, des tendres mouvements,
Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments;
Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme
Contre les doux transports de l'amoureuse flamme,
Et bien que mon sort touche à ses derniers soleils,
20  Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils:
Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage
De la beauté d'une âme est un clair témoignage,
Et qu'il est malaisé que sans être amoureux
Un jeune prince soit et grand et généreux:
25  C'est une qualité que j'aime en un monarque,
La tendresse de cœur est une grande marque,
Et je crois que d'un prince on peut tout présumer*
Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer.
Oui cette passion de toutes la plus belle
30  Traîne dans un esprit cent vertus après elle,
Aux nobles actions elle pousse les cœurs,
Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs;
Devant mes yeux, Seigneur, a passé votre enfance,
Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance;
35  Mes regards observaient en vous des qualités
Où je reconnaissais le sang dont vous sortez;
J'y découvrais un fonds d'esprit et de lumière,
Je vous trouvais bien fait, l'air grand, et l'âme fière;
Votre cœur, votre adresse éclataient chaque jour:
40  Mais je m'inquiétais de ne voir point d'amour,
Et puisque les langueurs d'une plaie invincible
Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible,
Je triomphe, et mon cœur d'allégresse rempli
Vous regarde à présent comme un prince accompli.

EURYALE
45  Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance,
Hélas! mon cher Arbate, il en prend bien vengeance!
Et sachant dans quels maux mon cœur s'est abîmé,
Toi-même, tu voudrais qu'il n'eût jamais aimé:
Car enfin vois le sort où mon astre me guide,
50  J'aime, j'aime ardemment la princesse d'Élide,
Et tu sais quel orgueil sous des traits si charmants*
Arme contre l'amour ses jeunes sentiments;
Et comment elle fuit dans cette illustre fête*
Cette foule d'amants qui briguent sa conquête.
55  Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer
Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les flammes
Où le Ciel en naissant a destiné nos âmes.
À mon retour d'Argos je passai dans ces lieux,
60  Et ce passage offrit la princesse à mes yeux;
Je vis tous les appas dont elle est revêtue,
Mais de l'œil dont on voit une belle statue:
Leur brillante jeunesse observée à loisir
Ne porta dans mon âme aucun secret désir,
65  Et d'Ithaque en repos je revis le rivage
Sans m'en être en deux ans rappelé nulle image:
Un bruit vient cependant à répandre à ma cour
Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour;
On publie en tous lieux que son âme hautaine
70  Garde pour l'hyménée une invincible haine,
Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois,
Comme une autre Diane elle hante les bois,
N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce
Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse.
75  Admire nos esprits, et la fatalité,
Ce que n'avait point fait sa vue et sa beauté,
Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître
Un transport inconnu, dont je ne fus point maître;
Ce dédain si fameux eut des charmes secrets
80  À me faire avec soin rappeler tous ses traits,
Et mon esprit jetant de nouveaux yeux sur elle
M'en refit une image et si noble et si belle;
Me peignit tant de gloire, et de telles douceurs
À pouvoir triompher de toutes ses froideurs,
85  Que mon cœur aux brillants d'une telle victoire*
Vit de sa liberté s'évanouir la gloire;
Contre une telle amorce il eut beau s'indigner,
Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner,
Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance
90  J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence,
Et je couvre un effet de mes vœux enflammés
Du désir de paraître à ces jeux renommés,
Où l'illustre Iphitas, père de la Princesse,
Assemble la plupart des princes de la Grèce.

ARBATE
95  Mais à quoi bon, Seigneur, les soins que vous prenez?
Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez?
Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse,
Et venez à ses yeux signaler votre adresse,
Et nuls empressements, paroles ,ni soupirs
100  Ne l'ont instruite encor de vos brûlants désirs.
Pour moi je n'entends rien à cette politique
Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique,
Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour
Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.

EURYALE
105  Et que ferai-je, Arbate, en déclarant ma peine,
Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine?
Et me jeter au rang de ces princes soumis
Que le titre d'amants lui peint en ennemis?
Tu vois les souverains de Messène et de Pyle
110  Lui faire de leurs cœurs un hommage inutile,
Et de l'éclat pompeux des plus hautes vertus
En appuyer en vain les respects assidus:
Ce rebut de leurs soins, sous un triste silence,
Retient de mon amour toute la violence*;
115  Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux,
Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux.

ARBATE
 Et c'est dans ce mépris, et dans cette humeur fière
Que votre âme à ses vœux doit voir plus de lumière,
Puisque le sort vous donne à conquérir un cœur
120  Que défend seulement une jeune froideur*,
Et qui n'impose* point à l'ardeur qui vous presse
De quelque attachement l'invincible tendresse:
Un cœur préoccupé* résiste puissamment;
Mais quand une âme est libre, on la force aisément,
125  Et toute la fierté de son indifférence
N'a rien dont ne triomphe un peu de patience.
Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux,
Faites de votre flamme un éclat glorieux,
Et bien loin de trembler de l'exemple des autres,
130  Du rebut de leurs vœux enflez l'espoir des vôtres:
Peut-être pour toucher ces sévères appas*
Aurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas;
Et si de ses fiertés l'impérieux caprice
Ne vous fait éprouver un destin plus propice,
135  Au moins est-ce un bonheur en ces extrémités
Que de voir avec soi ses rivaux rebutés.

EURYALE
 J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme,
Combattant mes raisons tu chatouilles mon âme,
Et par ce que j'ai dit je voulais pressentir
140  Si de ce que j'ai fait tu pourrais m'applaudir:
Car, enfin, puisqu'il faut t'en faire confidence,
On doit à la Princesse expliquer mon silence,
Et peut-être au moment que je t'en parle ici
Le secret de mon cœur, Arbate, est éclairci.
145  Cette chasse où, pour fuir la foule qui l'adore,
Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore,
Est le temps dont Moron* pour déclarer mon feu,
A pris...

ARBATE
 Moron, Seigneur.

EURYALE
 Ce choix t'étonne un peu;
 Par son titre de fou tu crois le bien connaître:
150  Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paraître,
Et que malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui
Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui:
La Princesse se plaît à ses bouffonneries,
Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,
155  Et peut dans cet accès* dire et persuader
Ce que d'autres que lui n'oseraient hasarder;
Je le vois propre, enfin, à ce que j'en souhaite*,
Il a pour moi, dit-il, une amitié parfaite,
Et veut, (dans mes États ayant reçu le jour)
160  Contre tous mes rivaux appuyer mon amour:
Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle...

SCÈNE II

Moron, représenté par le sieur de Molière, arrive, et ayant le souvenir d'un furieux sanglier, devant lequel il avait fui à la chasse, demande secours, et rencontrant Euryale et Arbate se met au milieu d'eux pour plus de sûreté, après leur avoir témoigné sa peur, et leur disant cent choses plaisantes sur son peu de bravoure.

MORON, ARBATE, EURYALE.

MORON, sans être vu.
 Au secours! sauvez-moi de la bête cruelle !

EURYALE
 Je pense ouïr sa voix?

MORON, sans être vu.
 À moi, de grâce, à moi!

EURYALE
 C'est lui-même; où court-il avec un tel effroi?

MORON
165  Où pourrai-je éviter ce sanglier redoutable?
Grands dieux ! préservez-moi de sa dent effroyable*.
Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrappe pas,
Quatre livres d'encens, et deux veaux des plus gras.
Ha! je suis mort!

EURYALE
 Qu'as-tu?

MORON
 Je vous croyais la bête
170  Dont à me diffamer* j'ai vu la gueule prête,
Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.

EURYALE
 Qu'est-ce?

MORON
 Ô! que la Princesse est d'une étrange humeur!
 Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances
Il nous faut essuyer de sottes complaisances!
175  Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs
De se voir exposés à mille et mille peurs,
Encore si c'était qu'on ne fût qu'à la chasse
Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe;
Ce sont des animaux d'un naturel fort doux,
180  Et qui prennent toujours la fuite devant nous:
Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines
Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines,
Et qui courent les gens qui les veulent courir,
C'est un sot passe-temps que je ne puis souffrir.

EURYALE
 Dis-nous donc ce que c'est?

MORON, en se tournant.
185  Le pénible exercice
 Où de notre Princesse a volé le caprice!...
J'en aurais bien juré qu'elle aurait fait le tour,
Et la course des chars se faisant en ce jour,
Il fallait affecter ce contre-temps de chasse
190  Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce*,
Et faire voir... Mais chut, achevons mon récit,
Et reprenons le fil de ce que j'avais dit.
Qu'ai-je dit?

EURYALE
 Tu parlais d'exercice pénible.

MORON
 Ah! oui. Succombant donc à ce travail horrible;
195  Car en chasseur fameux j'étais enharnaché,
Et dès le point du jour je m'étais découché*:
Je me suis écarté de tous en galant homme,
Et trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme,
J'essayais ma posture, et m'ajustant bientôt,
200  Prenais déjà mon ton pour ronfler comme il faut
Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue,
Et j'ai d'un vieux buisson de la forêt touffue
Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur
Pour...

EURYALE
 Qu'est-ce?

MORON
 Ce n'est rien, n'ayez point de frayeur*.
205  Mais laissez-moi passer entre vous deux pour cause,
Je serai mieux en main pour vous conter la chose:
J'ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé
Avait d'un air affreux tout son poil hérissé;
Ces deux yeux* flamboyants ne lançaient que menace,
210  Et sa gueule faisait une laide grimace,
Qui parmi de l'écume à qui l'osait presser
Montrait de certains crocs... Je vous laisse à penser?
À ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes;
Mais le faux animal* sans en prendre d'alarmes
215  Est venu droit à moi, qui ne lui disais mot.

ARBATE
 Et tu l'as de pied ferme attendu?

MORON
 Quelque sot.
 J'ai jeté tout par terre, et couru comme quatre.

ARBATE
 Fuir devant un sanglier ayant de quoi l'abattre,
Ce trait, Moron, n'est pas généreux...

MORON
 J'y consens,
220  Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens.

ARBATE
 Mais par quelques exploits, si l'on ne s'éternise...

MORON
 Je suis votre valet, et j'aime mieux qu'on dise*,
"C'est ici qu'en fuyant sans se faire prier
Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier*",
225  Que si l'on y disait, "Voilà l'illustre place
Où le brave Moron, d'une héroïque audace,
Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort
Par un coup de ses dents vit terminer son sort."

EURYALE
 Fort bien...

MORON
 Oui j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire,
230  Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire.

EURYALE
 En effet ton trépas fâcherait tes amis;
Mais si de ta frayeur ton esprit est remis
Puis-je te demander si du feu qui me brûle...

MORON
 Il ne faut point, Seigneur, que je vous dissimule*,
235  Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré
De temps pour lui parler qui fût selon mon gré:
L'office de bouffon a des prérogatives;
Mais souvent on rabat nos libres tentatives:
Le discours de vos feux est un peu délicat,
240  Et c'est chez la Princesse une affaire d'État;
Vous savez de quel titre elle se glorifie,
Et qu'elle a dans la tête une philosophie
Qui déclare la guerre au conjugal lien,
Et vous traite l'Amour de déité de rien:
245  Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse,
Il me faut manier la chose avec adresse;
Car on doit regarder comme l'on parle aux grands,
Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens.
Laissez-moi doucement conduire cette trame,
250  Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme,
Vous êtes né mon prince, et quelques autres nœuds
Pourraient contribuer au bien que je vous veux:
Ma mère dans son temps passait pour assez belle,
Et naturellement n'était pas fort cruelle;
255  Feu votre père alors, ce prince généreux,
Sur la galanterie était fort dangereux,
Et je sais qu'Elpénor, qu'on appelait mon père,
À cause qu'il était le mari de ma mère,
Contait pour grand honneur aux pasteurs d'aujourd'hui
260  Que le prince autrefois était venu chez lui,
Et que durant ce temps il avait l'avantage
De se voir salué de tous ceux du village:
Baste, quoi qu'il en soit je veux par mes travaux:
Mais voici la Princesse, et deux de vos rivaux*.

SCÈNE III

 La Princesse d'Élide parut ensuite, avec les princes de Messène et de Pyle, lesquels firent remarquer en eux des caractères bien différents de celui du prince d'Ithaque; et lui cédèrent dans le cœur de la Princesse tous les avantages qu'il y pouvait désirer. Cette aimable Princesse ne témoigna pas pourtant que le mérite de ce Prince eût fait aucune impression sur son esprit, et qu'elle l'eût quasi remarqué; elle témoigna toujours, comme une autre Diane, n'aimer que la chasse et les forêts, et lorsque le prince de Messène voulut lui faire valoir le service qu'il lui avait rendu*, en la défaisant d'un fort grand sanglier qui l'avait attaquée; elle lui dit que sans rien diminuer de sa reconnaissance, elle trouvait son secours d'autant moins considérable, qu'elle en avait tué toute seule d'aussi furieux, et fût peut-être bien encore venue à bout de celui-ci.

LA PRINCESSE et sa suite, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, EURYALE, ARBATE, MORON.

ARISTOMÈNE
265  Reprochez-vous, Madame, à nos justes alarmes
Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes*?
J'aurais pensé pour moi qu'abattre sous nos coups
Ce sanglier qui portait sa fureur jusqu'à vous,
Etait une aventure (ignorant votre chasse)
270  Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce:
Mais à cette froideur je connais clairement
Que je dois concevoir un autre sentiment,
Et quereller du sort la fatale puissance
Qui me fait avoir part à ce qui vous offense.

THÉOCLE
275  Pour moi je tiens, Madame, à sensible bonheur
L'action où pour vous a volé tout mon cœur,
Et ne puis consentir malgré votre murmure
À quereller le sort d'une telle aventure:
D'un objet odieux je sais que tout déplaît;
280  Mais dût votre courroux être plus grand qu'il n'est,
C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême,
De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime.

LA PRINCESSE
 Et pensez-vous, Seigneur, puisqu'il me faut parler,
Qu'il eût en ce péril de quoi tant m'ébranler*?
285  Que l'arc, et que le dard, pour moi si pleins de charmes,
Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes ?
Et que je fasse, enfin, mes plus fréquents emplois
De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois,
Pour n'oser en chassant concevoir l'espérance
290  De suffire moi seule à ma propre défense?
Certes avec le temps j'aurais bien profité
De ces soins assidus dont je fais vanité
S'il fallait que mon bras, dans une telle quête,
Ne pût pas triompher d'une chétive bête;
295  Du moins si pour prétendre à de sensibles coups
Le commun de mon sexe est trop mal avec vous,
D'un étage plus haut accordez-moi la gloire*,
Et me faites tous deux cette grâce de croire,
Seigneurs, que quel que fût le sanglier d'aujourd'hui,
300  J'en ai mis bas, sans vous, de plus méchants que lui.

THÉOCLE
 Mais, Madame...

LA PRINCESSE
 Hé bien, soit. Je vois que votre envie
 Est de persuader que je vous dois la vie;
J'y consens. Oui sans vous c'était fait de mes jours,
Je rends de tout mon cœur grâce à ce grand secours,
305  Et je vais de ce pas au Prince pour lui dire
Les bontés que pour moi votre amour vous inspire.

SCÈNE IV

EURYALE, MORON, ARBATE.

MORON
 Heu! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?
De ce vilain sanglier l'heureux trépas l'aigrit:
Ô comme volontiers j'aurais d'un beau salaire
310  Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire!

ARBATE
 Je vous vois tout pensif, Seigneur, de ses dédains;
Mais ils n'ont rien qui doive empêcher vos desseins,
Son heure doit venir, et c'est à vous possible*
Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible.

MORON
315  Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux,
Et je...

EURYALE
 Non, ce n'est plus, Moron, ce que je veux;
 Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire,
J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire;
Je vois trop que son cœur s'obstine à dédaigner
320  Tous ces profonds respects qui pensent la gagner,
Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle
M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle:
Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement,
Et j'en attends de lui l'heureux événement.

ARBATE
325  Peut-on savoir, Seigneur, par où votre espérance?

EURYALE
 Tu le vas voir. Allons, et garde le silence.