LA PRINCESSE D'ÉLIDE
Comédie galante
NOMS DES ACTEURS DE LA COMÉDIE
ACTE PREMIER | |
ARGUMENT | |
| Cette chasse qui se préparait ainsi, était celle d'un prince d'Élide, lequel étant d'humeur galante et magnifique, et souhaitant que la princesse sa fille se résolût à aimer et à penser au mariage, qui était fort contre son inclination, avait fait venir en sa cour les Princes d'Itaque, de Messène et de Pyle; afin que dans l'exercice de la chasse qu'elle aimait fort, et dans d'autres jeux, comme des courses de char et semblables magnificences, quelqu'un de ces princes pût lui plaire et devenir son époux. | |
SCÈNE PREMIÈRE | |
| Euryale, prince d'Ithaque, amoureux de la Princesse d'Élide, et Arbate son gouverneur, lequel indulgent à la passion du Prince, le loua* de son amour, au lieu de l'en blâmer, en des termes fort galants. | |
EURYALE, ARBATE. | |
| ARBATE | |
| Ce silence rêveur, dont la sombre habitude Vous fait à tous moments chercher la solitude, Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur, Et ces fixes regards si chargés de langueur, | |
| 5 | Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge; Et je pense, Seigneur, entendre ce langage: Mais sans votre congé* de peur de trop risquer, Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer. |
EURYALE | |
| Explique, explique Arbate, avec toute licence | |
| 10 | Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence: Je te permets ici de dire que l'amour M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour: Et je consens encor que tu me fasses honte Des faiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompte. |
ARBATE | |
| 15 | Moi vous blâmer, Seigneur, des tendres mouvements, Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments; Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme Contre les doux transports de l'amoureuse flamme, Et bien que mon sort touche à ses derniers soleils, |
| 20 | Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils: Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage De la beauté d'une âme est un clair témoignage, Et qu'il est malaisé que sans être amoureux Un jeune prince soit et grand et généreux: |
| 25 | C'est une qualité que j'aime en un monarque, La tendresse de cœur est une grande marque, Et je crois que d'un prince on peut tout présumer* Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer. Oui cette passion de toutes la plus belle |
| 30 | Traîne dans un esprit cent vertus après elle, Aux nobles actions elle pousse les cœurs, Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs; Devant mes yeux, Seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance; |
| 35 | Mes regards observaient en vous des qualités Où je reconnaissais le sang dont vous sortez; J'y découvrais un fonds d'esprit et de lumière, Je vous trouvais bien fait, l'air grand, et l'âme fière; Votre cœur, votre adresse éclataient chaque jour: |
| 40 | Mais je m'inquiétais de ne voir point d'amour, Et puisque les langueurs d'une plaie invincible Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible, Je triomphe, et mon cœur d'allégresse rempli Vous regarde à présent comme un prince accompli. |
EURYALE | |
| 45 | Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance, Hélas! mon cher Arbate, il en prend bien vengeance! Et sachant dans quels maux mon cœur s'est abîmé, Toi-même, tu voudrais qu'il n'eût jamais aimé: Car enfin vois le sort où mon astre me guide, |
| 50 | J'aime, j'aime ardemment la princesse d'Élide, Et tu sais quel orgueil sous des traits si charmants* Arme contre l'amour ses jeunes sentiments; Et comment elle fuit dans cette illustre fête* Cette foule d'amants qui briguent sa conquête. |
| 55 | Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer, Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les flammes Où le Ciel en naissant a destiné nos âmes. À mon retour d'Argos je passai dans ces lieux, |
| 60 | Et ce passage offrit la princesse à mes yeux; Je vis tous les appas dont elle est revêtue, Mais de l'œil dont on voit une belle statue: Leur brillante jeunesse observée à loisir Ne porta dans mon âme aucun secret désir, |
| 65 | Et d'Ithaque en repos je revis le rivage Sans m'en être en deux ans rappelé nulle image: Un bruit vient cependant à répandre à ma cour Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour; On publie en tous lieux que son âme hautaine |
| 70 | Garde pour l'hyménée une invincible haine, Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois, Comme une autre Diane elle hante les bois, N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse. |
| 75 | Admire nos esprits, et la fatalité, Ce que n'avait point fait sa vue et sa beauté, Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître Un transport inconnu, dont je ne fus point maître; Ce dédain si fameux eut des charmes secrets |
| 80 | À me faire avec soin rappeler tous ses traits, Et mon esprit jetant de nouveaux yeux sur elle M'en refit une image et si noble et si belle; Me peignit tant de gloire, et de telles douceurs À pouvoir triompher de toutes ses froideurs, |
| 85 | Que mon cœur aux brillants d'une telle victoire* Vit de sa liberté s'évanouir la gloire; Contre une telle amorce il eut beau s'indigner, Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner, Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance |
| 90 | J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence, Et je couvre un effet de mes vœux enflammés Du désir de paraître à ces jeux renommés, Où l'illustre Iphitas, père de la Princesse, Assemble la plupart des princes de la Grèce. |
ARBATE | |
| 95 | Mais à quoi bon, Seigneur, les soins que vous prenez? Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez? Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse, Et venez à ses yeux signaler votre adresse, Et nuls empressements, paroles ,ni soupirs |
| 100 | Ne l'ont instruite encor de vos brûlants désirs. Pour moi je n'entends rien à cette politique Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique, Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour Qui fuit tous les moyens de se produire au jour. |
EURYALE | |
| 105 | Et que ferai-je, Arbate, en déclarant ma peine, Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine? Et me jeter au rang de ces princes soumis Que le titre d'amants lui peint en ennemis? Tu vois les souverains de Messène et de Pyle |
| 110 | Lui faire de leurs cœurs un hommage inutile, Et de l'éclat pompeux des plus hautes vertus En appuyer en vain les respects assidus: Ce rebut de leurs soins, sous un triste silence, Retient de mon amour toute la violence*; |
| 115 | Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux, Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux. |
ARBATE | |
| Et c'est dans ce mépris, et dans cette humeur fière Que votre âme à ses vœux doit voir plus de lumière, Puisque le sort vous donne à conquérir un cœur | |
| 120 | Que défend seulement une jeune froideur*, Et qui n'impose* point à l'ardeur qui vous presse De quelque attachement l'invincible tendresse: Un cœur préoccupé* résiste puissamment; Mais quand une âme est libre, on la force aisément, |
| 125 | Et toute la fierté de son indifférence N'a rien dont ne triomphe un peu de patience. Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux, Faites de votre flamme un éclat glorieux, Et bien loin de trembler de l'exemple des autres, |
| 130 | Du rebut de leurs vœux enflez l'espoir des vôtres: Peut-être pour toucher ces sévères appas* Aurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas; Et si de ses fiertés l'impérieux caprice Ne vous fait éprouver un destin plus propice, |
| 135 | Au moins est-ce un bonheur en ces extrémités Que de voir avec soi ses rivaux rebutés. |
EURYALE | |
| J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme, Combattant mes raisons tu chatouilles mon âme, Et par ce que j'ai dit je voulais pressentir | |
| 140 | Si de ce que j'ai fait tu pourrais m'applaudir: Car, enfin, puisqu'il faut t'en faire confidence, On doit à la Princesse expliquer mon silence, Et peut-être au moment que je t'en parle ici Le secret de mon cœur, Arbate, est éclairci. |
| 145 | Cette chasse où, pour fuir la foule qui l'adore, Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore, Est le temps dont Moron* pour déclarer mon feu, A pris... |
ARBATE | |
| Moron, Seigneur. | |
EURYALE | |
| Ce choix t'étonne un peu; | |
| Par son titre de fou tu crois le bien connaître: | |
| 150 | Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paraître, Et que malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui: La Princesse se plaît à ses bouffonneries, Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries, |
| 155 | Et peut dans cet accès* dire et persuader Ce que d'autres que lui n'oseraient hasarder; Je le vois propre, enfin, à ce que j'en souhaite*, Il a pour moi, dit-il, une amitié parfaite, Et veut, (dans mes États ayant reçu le jour) |
| 160 | Contre tous mes rivaux appuyer mon amour: Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle... |
SCÈNE II | |
| Moron, représenté par le sieur de Molière, arrive, et ayant le souvenir d'un furieux sanglier, devant lequel il avait fui à la chasse, demande secours, et rencontrant Euryale et Arbate se met au milieu d'eux pour plus de sûreté, après leur avoir témoigné sa peur, et leur disant cent choses plaisantes sur son peu de bravoure. | |
| MORON, ARBATE, EURYALE. | |
| MORON, sans être vu. | |
| Au secours! sauvez-moi de la bête cruelle ! | |
EURYALE | |
| Je pense ouïr sa voix? | |
MORON, sans être vu. | |
| À moi, de grâce, à moi! | |
EURYALE | |
| C'est lui-même; où court-il avec un tel effroi? | |
MORON | |
| 165 | Où pourrai-je éviter ce sanglier redoutable? Grands dieux ! préservez-moi de sa dent effroyable*. Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrappe pas, Quatre livres d'encens, et deux veaux des plus gras. Ha! je suis mort! |
EURYALE | |
| Qu'as-tu? | |
MORON | |
| Je vous croyais la bête | |
| 170 | Dont à me diffamer* j'ai vu la gueule prête, Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur. |
EURYALE | |
| Qu'est-ce? | |
MORON | |
| Ô! que la Princesse est d'une étrange humeur! | |
| Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances Il nous faut essuyer de sottes complaisances! | |
| 175 | Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs De se voir exposés à mille et mille peurs, Encore si c'était qu'on ne fût qu'à la chasse Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe; Ce sont des animaux d'un naturel fort doux, |
| 180 | Et qui prennent toujours la fuite devant nous: Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines, Et qui courent les gens qui les veulent courir, C'est un sot passe-temps que je ne puis souffrir. |
EURYALE | |
| Dis-nous donc ce que c'est? | |
MORON, en se tournant. | |
| 185 | Le pénible exercice |
| Où de notre Princesse a volé le caprice!... J'en aurais bien juré qu'elle aurait fait le tour, Et la course des chars se faisant en ce jour, Il fallait affecter ce contre-temps de chasse | |
| 190 | Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce*, Et faire voir... Mais chut, achevons mon récit, Et reprenons le fil de ce que j'avais dit. Qu'ai-je dit? |
EURYALE | |
| Tu parlais d'exercice pénible. | |
MORON | |
| Ah! oui. Succombant donc à ce travail horrible; | |
| 195 | Car en chasseur fameux j'étais enharnaché, Et dès le point du jour je m'étais découché*: Je me suis écarté de tous en galant homme, Et trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme, J'essayais ma posture, et m'ajustant bientôt, |
| 200 | Prenais déjà mon ton pour ronfler comme il faut Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue, Et j'ai d'un vieux buisson de la forêt touffue Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur Pour... |
EURYALE | |
| Qu'est-ce? | |
MORON | |
| Ce n'est rien, n'ayez point de frayeur*. | |
| 205 | Mais laissez-moi passer entre vous deux pour cause, Je serai mieux en main pour vous conter la chose: J'ai donc vu ce sanglier, qui par nos gens chassé Avait d'un air affreux tout son poil hérissé; Ces deux yeux* flamboyants ne lançaient que menace, |
| 210 | Et sa gueule faisait une laide grimace, Qui parmi de l'écume à qui l'osait presser Montrait de certains crocs... Je vous laisse à penser? À ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes; Mais le faux animal* sans en prendre d'alarmes |
| 215 | Est venu droit à moi, qui ne lui disais mot. |
ARBATE | |
| Et tu l'as de pied ferme attendu? | |
MORON | |
| Quelque sot. | |
| J'ai jeté tout par terre, et couru comme quatre. | |
ARBATE | |
| Fuir devant un sanglier ayant de quoi l'abattre, Ce trait, Moron, n'est pas généreux... | |
MORON | |
| J'y consens, | |
| 220 | Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens. |
ARBATE | |
| Mais par quelques exploits, si l'on ne s'éternise... | |
MORON | |
| Je suis votre valet, et j'aime mieux qu'on dise*, "C'est ici qu'en fuyant sans se faire prier Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier*", | |
| 225 | Que si l'on y disait, "Voilà l'illustre place Où le brave Moron, d'une héroïque audace, Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort Par un coup de ses dents vit terminer son sort." |
EURYALE | |
| Fort bien... | |
MORON | |
| Oui j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire, | |
| 230 | Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire. |
EURYALE | |
| En effet ton trépas fâcherait tes amis; Mais si de ta frayeur ton esprit est remis Puis-je te demander si du feu qui me brûle... | |
MORON | |
| Il ne faut point, Seigneur, que je vous dissimule*, | |
| 235 | Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré De temps pour lui parler qui fût selon mon gré: L'office de bouffon a des prérogatives; Mais souvent on rabat nos libres tentatives: Le discours de vos feux est un peu délicat, |
| 240 | Et c'est chez la Princesse une affaire d'État; Vous savez de quel titre elle se glorifie, Et qu'elle a dans la tête une philosophie Qui déclare la guerre au conjugal lien, Et vous traite l'Amour de déité de rien: |
| 245 | Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse, Il me faut manier la chose avec adresse; Car on doit regarder comme l'on parle aux grands, Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens. Laissez-moi doucement conduire cette trame, |
| 250 | Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme, Vous êtes né mon prince, et quelques autres nœuds Pourraient contribuer au bien que je vous veux: Ma mère dans son temps passait pour assez belle, Et naturellement n'était pas fort cruelle; |
| 255 | Feu votre père alors, ce prince généreux, Sur la galanterie était fort dangereux, Et je sais qu'Elpénor, qu'on appelait mon père, À cause qu'il était le mari de ma mère, Contait pour grand honneur aux pasteurs d'aujourd'hui |
| 260 | Que le prince autrefois était venu chez lui, Et que durant ce temps il avait l'avantage De se voir salué de tous ceux du village: Baste, quoi qu'il en soit je veux par mes travaux: Mais voici la Princesse, et deux de vos rivaux*. |
SCÈNE III | |
| La Princesse d'Élide parut ensuite, avec les princes de Messène et de Pyle, lesquels firent remarquer en eux des caractères bien différents de celui du prince d'Ithaque; et lui cédèrent dans le cœur de la Princesse tous les avantages qu'il y pouvait désirer. Cette aimable Princesse ne témoigna pas pourtant que le mérite de ce Prince eût fait aucune impression sur son esprit, et qu'elle l'eût quasi remarqué; elle témoigna toujours, comme une autre Diane, n'aimer que la chasse et les forêts, et lorsque le prince de Messène voulut lui faire valoir le service qu'il lui avait rendu*, en la défaisant d'un fort grand sanglier qui l'avait attaquée; elle lui dit que sans rien diminuer de sa reconnaissance, elle trouvait son secours d'autant moins considérable, qu'elle en avait tué toute seule d'aussi furieux, et fût peut-être bien encore venue à bout de celui-ci. | |
LA PRINCESSE et sa suite, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, EURYALE, ARBATE, MORON. | |
| ARISTOMÈNE | |
| 265 | Reprochez-vous, Madame, à nos justes alarmes Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes*? J'aurais pensé pour moi qu'abattre sous nos coups Ce sanglier qui portait sa fureur jusqu'à vous, Etait une aventure (ignorant votre chasse) |
| 270 | Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce: Mais à cette froideur je connais clairement Que je dois concevoir un autre sentiment, Et quereller du sort la fatale puissance Qui me fait avoir part à ce qui vous offense. |
THÉOCLE | |
| 275 | Pour moi je tiens, Madame, à sensible bonheur L'action où pour vous a volé tout mon cœur, Et ne puis consentir malgré votre murmure À quereller le sort d'une telle aventure: D'un objet odieux je sais que tout déplaît; |
| 280 | Mais dût votre courroux être plus grand qu'il n'est, C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême, De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime. |
LA PRINCESSE | |
| Et pensez-vous, Seigneur, puisqu'il me faut parler, Qu'il eût en ce péril de quoi tant m'ébranler*? | |
| 285 | Que l'arc, et que le dard, pour moi si pleins de charmes, Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes ? Et que je fasse, enfin, mes plus fréquents emplois De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois, Pour n'oser en chassant concevoir l'espérance |
| 290 | De suffire moi seule à ma propre défense? Certes avec le temps j'aurais bien profité De ces soins assidus dont je fais vanité S'il fallait que mon bras, dans une telle quête, Ne pût pas triompher d'une chétive bête; |
| 295 | Du moins si pour prétendre à de sensibles coups Le commun de mon sexe est trop mal avec vous, D'un étage plus haut accordez-moi la gloire*, Et me faites tous deux cette grâce de croire, Seigneurs, que quel que fût le sanglier d'aujourd'hui, |
| 300 | J'en ai mis bas, sans vous, de plus méchants que lui. |
THÉOCLE | |
| Mais, Madame... | |
LA PRINCESSE | |
| Hé bien, soit. Je vois que votre envie | |
| Est de persuader que je vous dois la vie; J'y consens. Oui sans vous c'était fait de mes jours, Je rends de tout mon cœur grâce à ce grand secours, | |
| 305 | Et je vais de ce pas au Prince pour lui dire Les bontés que pour moi votre amour vous inspire. |
SCÈNE IV | |
| EURYALE, MORON, ARBATE. | |
| MORON | |
| Heu! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit? De ce vilain sanglier l'heureux trépas l'aigrit: Ô comme volontiers j'aurais d'un beau salaire | |
| 310 | Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire! |
ARBATE | |
| Je vous vois tout pensif, Seigneur, de ses dédains; Mais ils n'ont rien qui doive empêcher vos desseins, Son heure doit venir, et c'est à vous possible* Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible. | |
MORON | |
| 315 | Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux, Et je... |
EURYALE | |
| Non, ce n'est plus, Moron, ce que je veux; | |
| Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire, J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire; Je vois trop que son cœur s'obstine à dédaigner | |
| 320 | Tous ces profonds respects qui pensent la gagner, Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle: Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement, Et j'en attends de lui l'heureux événement. |
ARBATE | |
| 325 | Peut-on savoir, Seigneur, par où votre espérance? |
EURYALE | |
| Tu le vas voir. Allons, et garde le silence. | |