ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE | |
| ISABELLE | |
| Oui le trépas cent fois, me semble moins à craindre, Que cet hymen* fatal où l'on veut me contraindre; | |
| 805 | Et tout ce que je fais pour en fuir les rigueurs, Doit trouver quelque grâce auprès de mes censeurs; Le temps presse, il fait nuit, allons sans crainte aucune, À la foi d'un amant, commettre ma fortune. |
SCÈNE II | |
| SGANARELLE, ISABELLE. | |
| SGANARELLE | |
| Je reviens, et l'on va pour demain de ma part... | |
ISABELLE | |
| Ô Ciel! | |
SGANARELLE | |
| 810 | C'est toi, mignonne, où vas-tu donc si tard? Tu disais qu'en ta chambre étant un peu lassée, Tu t'allais renfermer lorsque je t'ai laissée; Et tu m'avais prié même que mon retour, T'y souffrît en repos jusques à demain jour. |
ISABELLE | |
| Il est vrai, mais... | |
SGANARELLE | |
| Et quoi? | |
ISABELLE | |
| 815 | Vous me voyez confuse, |
| Et je ne sais comment vous en dire l'excuse. | |
SGANARELLE | |
| Quoi donc, que pourrait-ce être? | |
ISABELLE | |
| Un secret surprenant; | |
| C'est ma sœur qui m'oblige à sortir maintenant; Et qui pour un dessein dont je l'ai fort blâmée, | |
| 820 | M'a demandé ma chambre où je l'ai renfermée. |
SGANARELLE | |
| Comment? | |
ISABELLE | |
| L'eût-on pu croire, elle aime cet amant, | |
| Que nous avons banni. | |
SGANARELLE | |
| Valère! | |
ISABELLE | |
| Éperdument; | |
| C'est un transport si grand, qu'il n'en est point de même*, Et vous pouvez juger de sa puissance extrême, | |
| 825 | Puisque seule à cette heure, elle est venue ici, Me découvrir à moi son amoureux souci; Me dire absolument qu'elle perdra la vie, Si son âme n'obtient l'effet de son envie, Que depuis plus d'un an d'assez vives ardeurs, |
| 830 | Dans un secret commerce entretenaient leurs cœurs; Et que même ils s'étaient, leur flamme étant nouvelle, Donné de s'épouser une foi mutuelle. |
SGANARELLE | |
| La vilaine. | |
ISABELLE | |
| Qu'ayant appris le désespoir, | |
| Où j'ai précipité celui qu'elle aime à voir; | |
| 835 | Elle vient me prier de souffrir que sa flamme, Puisse rompre un départ qui lui percerait l'âme; Entretenir ce soir cet amant sous mon nom, Par la petite rue où ma chambre répond Lui peindre d'une voix qui contrefait la mienne, |
| 840 | Quelques doux sentiments dont l'appas le retienne; Et ménager enfin pour elle adroitement, Ce que pour moi l'on sait qu'il a d'attachement. |
SGANARELLE | |
| Et tu trouves cela... | |
ISABELLE | |
| Moi j'en suis courroucée; | |
| Quoi ma sœur, ai-je dit, êtes-vous insensée, | |
| 845 | Ne rougissez-vous point d'avoir pris tant d'amour, Pour ces sortes de gens qui changent chaque jour, D'oublier votre sexe, et tromper l'espérance, D'un homme dont le Ciel vous donnait l'alliance? |
SGANARELLE | |
| Il le mérite bien, et j'en suis fort ravi. | |
ISABELLE | |
| 850 | Enfin de cent raisons mon dépit s'est servi, Pour lui bien reprocher des bassesses si grandes, Et pouvoir cette nuit rejeter ses demandes, Mais elle m'a fait voir de si pressants désirs, A tant versé de pleurs, tant poussé de soupirs, |
| 855 | Tant dit qu'au désespoir je porterais son âme, Si je lui refusais ce qu'exige sa flamme; Qu'à céder malgré moi mon cœur s'est vu réduit; Et pour justifier cette intrigue de nuit, Où me faisait du sang relâcher la tendresse, |
| 860 | J'allais faire avec moi venir coucher Lucrèce; Dont vous me vantez tant les vertus chaque jour, Mais vous m'avez surprise avec ce prompt retour. |
SGANARELLE | |
| Non, non, je ne veux point, chez moi tout ce mystère, J'y pourrais consentir à l'égard de mon frère, | |
| 865 | Mais on peut être vu de quelqu'un de dehors, Et celle que je dois honorer de mon corps; Non seulement doit être et pudique et bien née, Il ne faut pas que même elle soit soupçonnée*; Allons chasser l'infâme, et de sa passion... |
ISABELLE | |
| 870 | Ah, vous lui donneriez trop de confusion, Et c'est avec raison qu'elle pourrait se plaindre, Du peu de retenue, où j'ai su me contraindre, Puisque de son dessein je dois me départir, Attendez que du moins je la fasse sortir. |
SGANARELLE | |
| Eh bien fais. | |
ISABELLE | |
| 875 | Mais surtout, cachez-vous, je vous prie, |
| Et sans lui dire rien daignez voir sa sortie. | |
SGANARELLE | |
| Oui, pour l'amour de toi, je retiens mes transports, Mais dès le même instant qu'elle sera dehors, Je veux sans différer, aller trouver mon frère, | |
| 880 | J'aurai joie à courir lui dire cette affaire. |
ISABELLE | |
| Je vous conjure donc de ne me point nommer; Bonsoir, car tout d'un temps, je vais me renfermer. | |
SGANARELLE | |
| Jusqu'à demain mamie. En quelle impatience, Suis-je de voir mon frère, et lui conter sa chance; | |
| 885 | Il en tient le bonhomme, avec tout son phébus*, Et je n'en voudrais pas tenir vingt bons écus*. |
ISABELLE, dans la maison. | |
| Oui, de vos déplaisirs l'atteinte m'est sensible, Mais ce que vous voulez, ma sœur, m'est impossible; Mon honneur qui m'est cher, y court trop de hasard; | |
| 890 | Adieu, retirez-vous avant qu'il soit plus tard. |
SGANARELLE | |
| La voilà qui je crois, peste de belle sorte, De peur qu'elle revînt, fermons à clef la porte*. | |
ISABELLE | |
| Ô ciel dans mes desseins, ne m'abandonnez pas. | |
SGANARELLE | |
| Où pourra-t-elle aller? Suivons un peu ses pas. | |
ISABELLE | |
| 895 | Dans mon trouble du moins, la nuit me favorise. |
SGANARELLE | |
| Au logis du galant, quelle est son entreprise? | |
SCÈNE III | |
| VALÈRE, SGANARELLE, ISABELLE. | |
| VALÈRE* | |
| Oui, oui, je veux tenter quelque effort cette nuit, Pour parler... Qui va là? | |
ISABELLE | |
| Ne faites point de bruit, | |
| Valère, on vous prévient, et je suis Isabelle. | |
SGANARELLE | |
| 900 | Vous en avez menti, chienne ce n'est pas elle, De l'honneur que tu fuis, elle suit trop les lois, Et tu prends faussement, et son nom, et sa voix. |
ISABELLE | |
| Mais à moins de vous voir par un saint hyménée... | |
VALÈRE | |
| Oui, c'est l'unique but, où tend ma destinée; | |
| 905 | Et je vous donne ici ma foi que dès demain, Je vais, où vous voudrez recevoir votre main. |
SGANARELLE, à part. | |
| Pauvre sot qui s'abuse! | |
VALÈRE | |
| Entrez en assurance: | |
| De votre Argus dupé, je brave la puissance, Et devant qu'il vous pût ôter à mon ardeur, | |
| 910 | Mon bras de mille coups lui percerait le cœur. |
SGANARELLE | |
| Ah je te promets bien, que je n'ai pas envie, De te l'ôter l'infâme à ses feux asservie, Que du don de ta foi je ne suis point jaloux, Et que si j'en suis cru, tu seras son époux, | |
| 915 | Oui, faisons-le surprendre avec cette effrontée, La mémoire du père, à bon droit respectée; Jointe au grand intérêt que je prends à la sœur, Veut que du moins l'on tâche à lui rendre l'honneur; Holà. |
SCÈNE IV | |
| SGANARELLE, LE COMMISSAIRE, LE NOTAIRE et SUITE. | |
| LE COMMISSAIRE | |
| Qu'est-ce? | |
SGANARELLE | |
| Salut: Monsieur le Commissaire, | |
| 920 | Votre présence en robe est ici nécessaire; Suivez-moi, s'il vous plaît, avec votre clarté*. |
LE COMMISSAIRE | |
| Nous sortions... | |
SGANARELLE | |
| Il s'agit d'un fait assez hâté*. | |
LE COMMISSAIRE | |
| Quoi? | |
SGANARELLE | |
| D'aller là dedans, et d'y surprendre ensemble, | |
| Deux personnes qu'il faut qu'un bon hymen* assemble, | |
| 925 | C'est une fille à nous que sous un don de foi, Un Valère a séduite, et fait entrer chez soi; Elle sort de famille, et noble, et vertueuse, Mais... |
LE COMMISSAIRE | |
| Si c'est pour cela la rencontre est heureuse, | |
| Puisque ici nous avons un notaire. | |
SGANARELLE | |
| Monsieur? | |
LE NOTAIRE | |
| Oui, notaire royal*. | |
LE COMMISSAIRE | |
| 930 | De plus homme d'honneur. |
SGANARELLE | |
| Cela s'en va sans dire, entrez dans cette porte, Et sans bruit ayez l'œil que personne n'en sorte; Vous serez pleinement contenté* de vos soins, Mais ne vous laissez pas graisser la patte au moins. | |
LE COMMISSAIRE | |
| 935 | Comment vous croyez donc qu'un homme de justice... |
SGANARELLE | |
| Ce que j'en dis n'est pas pour taxer* votre office. Je vais faire venir mon frère promptement, Faites que le flambeau m'éclaire seulement: Je vais le réjouir cet homme sans colère, Holà. | |
SCÈNE V | |
| ARISTE, SGANARELLE. | |
| ARISTE | |
| 940 | Qui frappe? Ah, ah, que voulez-vous, mon frère? |
SGANARELLE | |
| Venez beau directeur*, suranné damoiseau, On veut vous faire voir quelque chose de beau. | |
ARISTE | |
| Comment? | |
SGANARELLE | |
| Je vous apporte une bonne nouvelle. | |
ARISTE | |
| Quoi? | |
SGANARELLE | |
| Votre Léonor où, je vous prie est-elle? | |
ARISTE | |
| 945 | Pourquoi cette demande? Elle est comme je croi, Au bal chez son amie. |
SGANARELLE | |
| Eh, oui, oui, suivez-moi, | |
| Vous verrez à quel bal, la donzelle est allée. | |
ARISTE | |
| Que voulez-vous conter? | |
SGANARELLE | |
| Vous l'avez bien stylée; | |
| "Il n'est pas bon de vivre en sévère censeur, | |
| 950 | On gagne les esprits par beaucoup de douceur; Et les soins défiants, les verrous, et les grilles, Ne font pas la vertu des femmes, ni des filles, Nous les portons au mal par tant d'austérité, Et leur sexe demande un peu de liberté*." |
| 955 | Vraiment elle en a pris tout son soûl la rusée, Et la vertu chez elle est fort humanisée. |
ARISTE | |
| Où veut donc aboutir un pareil entretien? | |
SGANARELLE | |
| Allez mon frère aîné cela vous sied fort bien, Et je ne voudrais pas pour vingt bonnes pistoles, | |
| 960 | Que vous n'eussiez ce fruit de vos maximes folles. On voit ce qu'en deux sœurs nos leçons ont produit, L'une fuit ce galant, et l'autre le poursuit*. |
ARISTE | |
| Si vous ne me rendez cette énigme plus claire... | |
SGANARELLE | |
| L'énigme est que son bal est chez Monsieur Valère. | |
| 965 | Que de nuit je l'ai vue y conduire ses pas, Et qu'à l'heure présente elle est entre ses bras. |
ARISTE | |
| Qui? | |
SGANARELLE | |
| Léonor. | |
ARISTE | |
| Cessons de railler, je vous prie. | |
SGANARELLE | |
| Je raille, il est fort bon avec sa raillerie; Pauvre esprit, je vous dis, et vous redis encor, | |
| 970 | Que Valère chez lui tient votre Léonor, Et qu'ils s'étaient promis une foi mutuelle, Avant qu'il eût songé de poursuivre Isabelle. |
ARISTE | |
| Ce discours d'apparence est si fort dépourvu... | |
SGANARELLE | |
| Il ne le croira pas encore en l'ayant vu: | |
| 975 | J'enrage, par ma foi, l'âge ne sert de guère Quand on n'a pas cela. |
ARISTE | |
| Quoi vous voulez, mon frère*... | |
SGANARELLE | |
| Mon Dieu je ne veux rien, suivez-moi seulement, Votre esprit tout à l'heure aura contentement, Vous verrez si j'impose*, et si leur foi donnée, | |
| 980 | N'avait pas joint leurs cœurs depuis plus d'une année. |
ARISTE | |
| L'apparence* qu'ainsi sans m'en faire avertir, À cet engagement elle eût pu consentir, Moi qui dans toute chose ai depuis son enfance, Montré toujours pour elle entière complaisance, | |
| 985 | Et qui cent fois ai fait des protestations, De ne jamais gêner ses inclinations. |
SGANARELLE | |
| Enfin vos propres yeux jugeront de l'affaire, J'ai fait venir déjà commissaire et notaire, Nous avons intérêt que l'hymen prétendu* | |
| 990 | Répare sur-le-champ l'honneur qu'elle a perdu; Car je ne pense pas que vous soyez si lâche, De vouloir l'épouser avecque cette tache; Si vous n'avez encor quelques raisonnements Pour vous mettre au-dessus de tous les bernement*s. |
ARISTE | |
| 995 | Moi je n'aurai jamais cette faiblesse extrême, De vouloir posséder un cœur malgré lui-même; Mais je ne saurais croire enfin... |
SGANARELLE | |
| Que de discours! | |
| Allons ce procès-là continuerait toujours. | |
SCÈNE VI | |
| LE COMMISSAIRE, LE NOTAIRE, SGANARELLE, ARISTE. | |
| LE COMMISSAIRE | |
| Il ne faut mettre ici nulle force en usage, | |
| 1000 | Messieurs, et si vos vœux ne vont qu'au mariage, Vos transports* en ce lieu se peuvent apaiser, Tous deux également tendent à s'épouser, Et Valère déjà sur ce qui vous regarde, A signé que pour femme il tient celle qu'il garde. |
ARISTE | |
| La fille... | |
LE COMMISSAIRE | |
| 1005 | Est renfermée et ne veut point sortir, |
| Que vos désirs aux leurs ne veuillent consentir. | |
SCÈNE VII | |
| LE COMMISSAIRE, VALÈRE, LE NOTAIRE, SGANARELLE, ARISTE. | |
| VALÈRE, à la fenêtre. | |
| Non, Messieurs, et personne ici n'aura l'entrée, Que cette volonté ne m'ait été montrée, Vous savez qui je suis, et j'ai fait mon devoir, | |
| 1010 | En vous signant l'aveu qu'on peut vous faire voir, Si c'est votre dessein d'approuver l'alliance, Votre main peut aussi m'en signer l'assurance, Sinon faites état de m'arracher le jour*, Plutôt que de m'ôter l'objet de mon amour. |
SGANARELLE | |
| 1015 | Non nous ne songeons pas à vous séparer d'elle, Il ne s'est point encor détrompé d'Isabelle, Profitons de l'erreur. |
ARISTE | |
| Mais, est-ce Léonor... | |
SGANARELLE | |
| Taisez-vous. | |
ARISTE | |
| Mais... | |
SGANARELLE | |
| Paix donc? | |
ARISTE | |
| Je veux savoir... | |
SGANARELLE | |
| Encor? | |
| Vous tairez-vous? vous dis-je. | |
VALÈRE | |
| Enfin quoi qu'il advienne, | |
| 1020 | Isabelle a ma foi, j'ai de même la sienne, Et ne suis point un choix à tout examiner, Que vous soyez reçus à faire condamner. |
ARISTE | |
| Ce qu'il dit là n'est pas... | |
SGANARELLE | |
| Taisez-vous, et pour cause, | |
| Vous saurez le secret*; oui, sans dire autre chose, | |
| 1025 | Nous consentons tous deux que vous soyez l'époux De celle qu'à présent on trouvera chez vous. |
LE COMMISSAIRE | |
| C'est dans ces termes-là que la chose est conçue, Et le nom est en blanc, pour ne l'avoir point vue, Signez, la fille après vous mettra tous d'accord. | |
VALÈRE | |
| J'y consens de la sorte. | |
SGANARELLE | |
| 1030 | Et moi, je le veux fort, |
| Nous rirons bien tantôt*, là signez donc mon frère, L'honneur vous appartient. | |
ARISTE | |
| Mais quoi tout ce mystère... | |
SGANARELLE | |
| Diantre que de façons, signez pauvre butor. | |
ARISTE | |
| Il parle d'Isabelle, et vous de Léonor. | |
SGANARELLE | |
| 1035 | N'êtes-vous pas d'accord, mon frère, si c'est elle, De les laisser tous deux à leur foi mutuelle? |
ARISTE | |
| Sans doute*. | |
SGANARELLE | |
| Signez donc, j'en fais de même aussi. | |
ARISTE | |
| Soit, je n'y comprends rien. | |
SGANARELLE | |
| Vous serez éclairci. | |
LE COMMISSAIRE | |
| Nous allons revenir. | |
SGANARELLE | |
| Or çà, je vais vous dire | |
| La fin de cette intrigue. | |
SCÈNE VIII | |
| LÉONOR, LISETTE, SGANARELLE, ARISTE. | |
| LÉONOR | |
| 1040 | Ô l'étrange martyre, |
| Que tous ces jeunes fous me paraissent fâcheux, Je me suis dérobée au bal pour l'amour d'eux*. | |
LISETTE | |
| Chacun d'eux près de vous veut se rendre agréable. | |
LÉONOR | |
| Et moi je n'ai rien vu de plus insupportable, | |
| 1045 | Et je préférerais le plus simple entretien, À tous les contes bleus* de ces diseurs de rien*; Ils croyent* que tout cède à leur perruque blonde, Et pensent avoir dit le meilleur mot du monde, Lorsqu'ils viennent d'un ton de mauvais goguenard, |
| 1050 | Vous railler sottement sur l'amour d'un vieillard; Et moi d'un tel vieillard je prise plus le zèle, Que tous les beaux transports d'une jeune cervelle: Mais n'aperçois-je pas... |
SGANARELLE | |
| Oui l'affaire est ainsi: | |
| Ah! je la vois paraître, et la servante aussi*. | |
ARISTE | |
| 1055 | Léonor, sans courroux, j'ai sujet de me plaindre, Vous savez si jamais j'ai voulu vous contraindre, Et si plus de cent fois je n'ai pas protesté De laisser à vos vœux leur pleine liberté; Cependant votre cœur méprisant mon suffrage, |
| 1060 | De foi comme d'amour à mon insu s'engage; Je ne me repens pas de mon doux traitement, Mais votre procédé me touche assurément, Et c'est une action que n'a pas méritée Cette tendre amitié que je vous ai portée. |
LÉONOR | |
| 1065 | Je ne sais pas sur quoi vous tenez ce discours; Mais croyez que je suis de même que toujours*, Que rien ne peut pour vous altérer mon estime, Que toute autre amitié me paraîtrait un crime, Et que si vous voulez satisfaire mes vœux, |
| 1070 | Un saint nœud dès demain nous unira nous deux*. |
ARISTE | |
| Dessus quel fondement venez-vous donc mon frère...? | |
SGANARELLE | |
| Quoi vous ne sortez pas du logis de Valère, Vous n'avez point conté vos amours aujourd'hui, Et vous ne brûlez pas depuis un an pour lui? | |
LÉONOR | |
| 1075 | Qui vous a fait de moi de si belles peintures, Et prend soin de forger de telles impostures? |
SCÈNE IX | |
| ISABELLE, VALÈRE, LE COMMISSAIRE, LE NOTAIRE, ERGASTE, LISETTE, LÉONOR, SGANARELLE, ARISTE. | |
| ISABELLE | |
| Ma sœur, je vous demande un généreux pardon, Si de mes libertés j'ai taché votre nom; Le pressant embarras d'une surprise extrême, | |
| 1080 | M'a tantôt inspiré ce honteux stratagème: Votre exemple condamne un tel emportement, Mais le sort nous traita nous deux diversement; Pour vous* je ne veux point, Monsieur, vous faire excuse, Je vous sers beaucoup plus que je ne vous abuse; |
| 1085 | Le Ciel pour être joints ne nous fit pas tous deux, Je me suis reconnue indigne de vos vœux*, Et j'ai bien mieux aimé me voir aux mains d'un autre, Que ne pas mériter un cœur comme le vôtre. |
VALÈRE | |
| Pour moi je mets ma gloire et mon bien souverain | |
| 1090 | À la pouvoir, Monsieur, tenir de votre main. |
ARISTE | |
| Mon frère doucement, il faut boire la chose, D'une telle action vos procédés sont cause, Et je vois votre sort malheureux à ce point, Que vous sachant dupé l'on ne vous plaindra point. | |
LISETTE | |
| 1095 | Par ma foi je lui sais bon gré de cette affaire, Et ce prix de ses soins est un trait exemplaire. |
LÉONOR | |
| Je ne sais si ce trait se doit faire estimer, Mais je sais bien qu'au moins je ne le puis blâmer. | |
ERGASTE | |
| Au sort d'être cocu son ascendant* l'expose, | |
| 1100 | Et ne l'être qu'en herbe est pour lui douce chose. |
SGANARELLE | |
| Non, je ne puis sortir de mon étonnement*, Cette déloyauté confond mon jugement*, Et je ne pense pas que Satan en personne, Puisse être si méchant qu'une telle friponne, | |
| 1105 | J'aurais pour elle au feu mis la main que voilà, Malheureux qui se fie à femme après cela, La meilleure est toujours en malice féconde, C'est un sexe engendré pour damner tout le monde; J'y renonce à jamais à ce sexe trompeur*, |
| 1110 | Et je le donne tout au diable de bon cœur. |
ERGASTE | |
| Bon. | |
ARISTE | |
| Allons tous chez moi. Venez Seigneur Valère, | |
| Nous tâcherons demain d'apaiser sa colère. | |
LISETTE* | |
| Vous, si vous connaissez des maris loups-garous, Envoyez-les au moins à l'école chez nous. | |