ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE | |
| MASCARILLE | |
| "Dès que l'obscurité régnera dans la ville, Je me veux introduire au logis de Lucile: Va vite de ce pas préparer pour tantôt, | |
| 1460 | Et la lanterne sourde, et les armes qu'il faut." Quand il m'a dit ces mots, il m'a semblé d'entendre, "Va vitement chercher un licou pour te pendre." Venez çà, mon patron, car, dans l'étonnement Où m'a jeté d'abord un tel commandement, |
| 1465 | Je n'ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre; Mais je vous veux ici parler, et vous confondre: Défendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit. Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit Lucile ? "Oui, Mascarille." Et que pensez-vous faire ? |
| 1470 | "Une action d'amant qui se veut satisfaire." Une action d'un homme à fort petit cerveau, Que d'aller sans besoin risquer ainsi sa peau; "Mais tu sais quel motif à ce dessein m'appelle: Lucile est irritée." Eh bien, tant pis pour elle. |
| 1475 | "Mais l'amour veut que j'aille apaiser son esprit." Mais l'amour est un sot qui ne sait ce qu'il dit: Nous garantira-t-il cet amour, je vous prie, D'un rival, ou d'un père, ou d'un frère en furie ? "Penses-tu qu'aucun d'eux songe à nous faire mal ?" |
| 1480 | Oui vraiment, je le pense; et surtout, ce rival. "Mascarille, en tout cas, l'espoir où je me fonde, Nous irons bien armés, et si quelqu'un nous gronde, Nous nous chamaillerons*." Oui; voilà justement Ce que votre valet ne prétend nullement: |
| 1485 | Moi, chamailler? bon Dieu! Suis-je un Roland, mon maître, Ou quelque Ferragu *? C'est fort mal me connaître. Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, Qu'il ne faut que deux doigts d'un misérable fer Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière, |
| 1490 | Je suis scandalisé d'une étrange manière. "Mais tu seras armé de pied en cap." Tant pis; J'en serai moins léger à gagner le taillis*: Et de plus, il n'est point d'armure si bien jointe, Où ne puisse glisser une vilaine pointe. |
| 1495 | "Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron." Soit: pourvu que toujours je branle le menton*: À table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre; Mais comptez-moi pour rien, s'il s'agit de se battre: Enfin, si l'autre monde a des charmes pour vous, |
| 1500 | Pour moi, je trouve l'air de celui-ci fort doux: Je n'ai pas grande faim de mort ni de blessure, Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure. |
SCÈNE II | |
| VALÈRE, MASCARILLE. | |
| VALÈRE | |
| Je n'ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux: Le soleil semble s'être oublié dans les cieux, | |
| 1505 | Et jusqu'au lit qui doit recevoir sa lumière, Je vois rester encore une telle carrière, Que je crois que jamais il ne l'achèvera, Et que de sa lenteur mon âme enragera. |
MASCARILLE | |
| Et cet empressement pour s'en aller dans l'ombre, | |
| 1510 | Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre... Vous voyez que Lucile entière en ses rebuts... |
VALÈRE | |
| Ne me fais point ici de contes superflus. Quand j'y devrais trouver cent embûches mortelles*, Je sens de son courroux des gênes trop cruelles; | |
| 1515 | Et je veux l'adoucir, ou terminer mon sort. C'est un point résolu. |
MASCARILLE | |
| J'approuve ce transport: | |
| Mais le mal est, Monsieur, qu'il faudra s'introduire En cachette. | |
VALÈRE | |
| Fort bien. | |
MASCARILLE | |
| Et j'ai peur de vous nuire. | |
VALÈRE | |
| Et comment ? | |
MASCARILLE | |
| Une toux me tourmente à mourir, | |
| 1520 | Dont le bruit importun vous fera découvrir: De moment en moment... Vous voyez le supplice. |
VALÈRE | |
| Ce mal te passera*, prends du jus de réglisse. | |
MASCARILLE | |
| Je ne crois pas, Monsieur, qu'il se veuille passer. Je serais ravi moi de ne vous point laisser; | |
| 1525 | Mais j'aurais un regret mortel, si j'étais cause Qu'il fût à mon cher maître arrivé quelque chose. |
SCÈNE III | |
| VALÈRE, LA RAPIÈRE, MASCARILLE. | |
| LA RAPIÈRE | |
| Monsieur, de bonne part je viens d'être informé, Qu'Éraste est contre vous fortement animé; Et qu'Albert parle aussi de faire pour sa fille | |
| 1530 | Rouer jambes et bras à votre Mascarille. |
MASCARILLE | |
| Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras. Qu'ai-je fait? pour me voir rouer jambes et bras ? Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville ? | |
| 1535 | Sur la tentation ai-je quelque crédit ? Et puis-je mais*, chétif, si le cœur leur en dit* ? |
VALÈRE | |
| Oh! qu'ils ne seront pas si méchants qu'ils le disent! Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent, Éraste n'aura pas si bon marché de nous. | |
LA RAPIÈRE | |
| 1540 | S'il vous faisait besoin, mon bras est tout à vous. Vous savez de tout temps que je suis un bon frère. |
VALÈRE | |
| Je vous suis obligé, Monsieur de la Rapière. | |
LA RAPIÈRE | |
| J'ai deux amis aussi que je vous puis donner*, Qui contre tous venants sont gens à dégainer, | |
| 1545 | Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance. |
MASCARILLE | |
| Acceptez-les, Monsieur. | |
VALÈRE | |
| C'est trop de complaisance. | |
LA RAPIÈRE | |
| Le petit Gille encore eût pu nous assister, Sans le triste accident* qui vient de nous l'ôter. Monsieur, le grand dommage! Et l'homme de service! | |
| 1550 | Vous avez su le tour que lui fit la justice? Il mourut en César, et lui cassant les os Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots. |
VALÈRE | |
| Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte Doit être regretté; mais quant à votre escorte*, Je vous rends grâce. | |
LA RAPIÈRE | |
| 1555 | Soit; mais soyez averti |
| Qu'il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti. | |
VALÈRE | |
| Et moi, pour vous montrer combien je l'appréhende: Je lui veux, s'il me cherche, offrir ce qu'il demande: Et par toute la ville aller présentement, | |
| 1560 | Sans être accompagné que de lui seulement*. |
MASCARILLE | |
| Quoi ? Monsieur, vous voulez tenter Dieu ? quelle audace! Las! vous voyez tous deux comme l'on nous menace, Combien de tous côtés... | |
VALÈRE | |
| Que regardes-tu là ? | |
MASCARILLE | |
| C'est qu'il* sent le bâton du côté que voilà. | |
| 1565 | Enfin, si maintenant ma prudence en est crue, Ne nous obstinons point à rester dans la rue: Allons nous renfermer. |
VALÈRE | |
| Nous renfermer! faquin; | |
| Tu m'oses proposer un acte de coquin? Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre. | |
MASCARILLE | |
| 1570 | Eh! Monsieur, mon cher maître, il est si doux de vivre! On ne meurt qu'une fois; et c'est pour si longtemps! |
VALÈRE | |
| Je m'en vais t'assommer de coups, si je t'entends. Ascagne vient ici; laissons-le; il faut* attendre Quel parti de lui-même il résoudra de prendre. | |
| 1575 | Cependant avec moi viens prendre à la maison, Pour nous frotter*. |
MASCARILLE | |
| Je n'ai nulle démangeaison. | |
| Que maudit soit l'amour, et les filles maudites, Qui veulent en tâter, puis font les chattemites*. | |
SCÈNE IV | |
| ASCAGNE, FROSINE. | |
| ASCAGNE | |
| Est-il bien vrai, Frosine? et ne rêvé-je point ? | |
| 1580 | De grâce, contez-moi bien tout de point en point. |
FROSINE | |
| Vous en saurez assez le détail; laissez faire: Ces sortes d'incidents ne sont pour l'ordinaire Que redits trop de fois de moment en moment. Suffit que vous sachiez, qu'après ce testament | |
| 1585 | Qui voulait un garçon pour tenir sa promesse, De la femme d'Albert la dernière grossesse N'accoucha que de vous, et que lui dessous main Ayant depuis longtemps concerté son dessein, Fit son fils de celui d'Ignès la bouquetière, |
| 1590 | Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère. La mort ayant ravi ce petit innocent Quelque dix mois après, Albert étant absent, La crainte d'un époux, et l'amour maternelle, Firent l'événement d'une ruse nouvelle. |
| 1595 | Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang; Vous devîntes celui qui tenait votre rang, Et la mort de ce fils mis dans votre famille Se couvrit pour Albert de celle de sa fille*. Voilà de votre sort un mystère éclairci |
| 1600 | Que votre feinte mère a caché jusqu'ici. Elle en dit des raisons, et peut en avoir d'autres, Par qui ses intérêts n'étaient pas tous les vôtres. Enfin cette visite* où j'espérais si peu, Plus qu'on ne pouvait croire, a servi votre feu. |
| 1605 | Cette Ignès vous relâche*; et par votre autre affaire L'éclat de son secret devenu nécessaire*, Nous en avons nous deux votre père informé: Un billet de sa femme a le tout confirmé, Et poussant plus avant encore notre pointe, |
| 1610 | Quelque peu de fortune* à notre adresse jointe, Aux intérêts d'Albert, de Polydore après, Nous avons ajusté si bien les intérêts, Si doucement à lui déplié ces mystères, Pour n'effaroucher pas d'abord trop les affaires, |
| 1615 | Enfin, pour dire tout, mené si prudemment* Son esprit pas à pas à l'accommodement*, Qu'autant que votre père il montre de tendresse À confirmer les nœuds qui font votre allégresse. |
ASCAGNE | |
| Ha! Frosine, la joie où vous m'acheminez!... | |
| 1620 | Et que ne dois-je point à vos soins fortunés! |
FROSINE | |
| Au reste, le bonhomme est en humeur de rire, Et pour son fils encor nous défend de rien dire. | |
SCÈNE V | |
| ASCAGNE, FROSINE, POLYDORE. | |
| POLYDORE | |
| Approchez-vous, ma fille*, un tel nom m'est permis; Et j'ai su le secret que cachaient ces habits. | |
| 1625 | Vous avez fait un trait, qui dans sa hardiesse Fait briller tant d'esprit et tant de gentillesse, Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux, Quand il saura l'objet de ses soins amoureux. Vous valez tout un monde; et c'est moi qui l'assure |
| 1630 | Mais le voici; prenons plaisir de l'aventure. Allez faire venir tous vos gens promptement. |
ASCAGNE | |
| Vous obéir sera mon premier compliment. | |
SCÈNE VI | |
| MASCARILLE, POLYDORE, VALÈRE. | |
| MASCARILLE | |
| Les disgrâces souvent sont du Ciel révélées: J'ai songé cette nuit de perles défilées, | |
| 1635 | Et d'œufs cassés, Monsieur, un tel songe m'abat. |
VALÈRE | |
| Chien de poltron! | |
POLYDORE | |
| Valère, il s'apprête un combat, | |
| Où toute ta valeur te sera nécessaire. Tu vas avoir en tête un puissant adversaire. | |
MASCARILLE* | |
| Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger | |
| 1640 | Pour retenir des gens qui se vont égorger? Pour moi je le veux bien; mais, au moins, s'il arrive Qu'un funeste accident de votre fils vous prive, Ne m'en accusez point. |
POLYDORE | |
| Non, non; en cet endroit, | |
| Je le pousse moi-même à faire ce qu'il doit. | |
MASCARILLE | |
| Père dénaturé! | |
VALÈRE | |
| 1645 | Ce sentiment, mon père, |
| Est d'un homme de cœur; et je vous en révère. J'ai dû vous offenser, et je suis criminel D'avoir fait tout ceci sans l'aveu paternel; Mais, à quelque dépit que ma faute vous porte, | |
| 1650 | La nature toujours se montre la plus forte, Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir Que le transport d'Éraste ait de quoi m'émouvoir. |
POLYDORE | |
| On me faisait tantôt redouter sa menace; Mais les choses depuis ont bien changé de face; | |
| 1655 | Et, sans le pouvoir fuir, d'un ennemi plus fort Tu vas être attaqué. |
MASCARILLE | |
| Point de moyen d'accord ? | |
VALÈRE | |
| Moi! le fuir! Dieu m'en garde. Et qui donc pourrait-ce être ? | |
POLYDORE | |
| Ascagne. | |
VALÈRE | |
| Ascagne ? | |
POLYDORE | |
| Oui, tu le vas voir paraître. | |
VALÈRE | |
| Lui, qui de me servir m'avait donné sa foi! | |
POLYDORE | |
| 1660 | Oui, c'est lui qui prétend avoir affaire à toi; Et qui veut, dans le champ où l'honneur vous appelle, Qu'un combat seul à seul vide votre querelle. |
MASCARILLE | |
| C'est un brave homme; il sait que les cœurs généreux Ne mettent point les gens en compromis* pour eux. | |
POLYDORE | |
| 1665 | Enfin d'une imposture ils te rendent coupable, Dont le ressentiment m'a paru raisonnable; Si bien qu'Albert et moi sommes tombés d'accord, Que tu satisferais Ascagne sur ce tort. Mais aux yeux d'un chacun, et sans nulles remises, |
| 1670 | Dans les formalités en pareil cas requises. |
VALÈRE | |
| Et Lucile, mon père, a d'un cœur endurci!... | |
POLYDORE | |
| Lucile épouse Éraste, et te condamne aussi: Et pour convaincre mieux tes discours d'injustice, Veut, qu'à tes propres yeux cet hymen s'accomplisse. | |
VALÈRE | |
| 1675 | Ha! c'est une impudence à me mettre en fureur: Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur ! |
SCÈNE VII | |
| MASCARILLE, LUCILE, ÉRASTE, POLYDORE, ALBERT, VALÈRE. | |
| ALBERT | |
| Hé bien? les combattants ? On amène le nôtre. Avez-vous disposé le courage du vôtre ? | |
VALÈRE | |
| Oui, oui; me voilà prêt, puisqu'on m'y veut forcer; | |
| 1680 | Et, si j'ai pu trouver sujet de balancer, Un reste de respect en pouvait être cause, Et non pas la valeur du bras que l'on m'oppose. Mais c'est trop me pousser, ce respect est à bout; À toute extrémité mon esprit se résout, |
| 1685 | Et l'on fait voir un trait de perfidie étrange, Dont il faut hautement que mon amour se venge. Non pas que cet amour prétende encore à vous; Tout son feu se résout en ardeur de courroux, Et quand j'aurai rendu votre honte publique, |
| 1690 | Votre coupable hymen n'aura rien qui me pique. Allez, ce procédé, Lucile, est odieux: À peine en puis-je croire au rapport de mes yeux; C'est de toute pudeur se montrer ennemie: Et vous devriez* mourir d'une telle infamie. |
LUCILE | |
| 1695 | Un semblable discours me pourrait affliger, Si je n'avais en main qui m'en saura venger. Voici venir Ascagne, il aura l'avantage De vous faire changer bien vite de langage, Et sans beaucoup d'effort. |
SCÈNE VIII | |
| MASCARILLE, LUCILE, ÉRASTE, ALBERT, VALÈRE, GROS-RENÉ, MARINETTE, ASCAGNE, FROSINE, POLYDORE. | |
| VALÈRE | |
| Il ne le fera pas, | |
| 1700 | Quand il joindrait au sien encor vingt autres bras. Je le plains de défendre une sœur criminelle: Mais, puisque son erreur me veut faire querelle, Nous le satisferons, et vous, mon brave*, aussi. |
ÉRASTE | |
| Je prenais intérêt tantôt à tout ceci; | |
| 1705 | Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l'affaire, Je ne veux plus en prendre, et je laisse faire*. |
VALÈRE | |
| C'est bien fait; la prudence est toujours de saison: Mais... | |
ÉRASTE | |
| Il saura pour tous vous mettre à la raison. | |
VALÈRE | |
| Lui ? | |
POLYDORE | |
| Ne t'y trompe pas: tu ne sais pas encore | |
| Quel étrange garçon est Ascagne. | |
ALBERT | |
| 1710 | Il l'ignore. |
| Mais il* pourra dans peu le lui faire savoir. | |
VALÈRE | |
| Sus donc, que maintenant il me le fasse voir. | |
MARINETTE | |
| Aux yeux de tous ? | |
GROS-RENÉ | |
| Cela ne serait pas honnête. | |
VALÈRE | |
| Se moque-t-on de moi ? Je casserai la tête | |
| 1715 | À quelqu'un des rieurs. Enfin, voyons l'effet. |
ASCAGNE | |
| Non, non, je ne suis pas si méchant qu'on me fait: Et, dans cette aventure où chacun m'intéresse, Vous allez voir plutôt éclater ma faiblesse, Connaître que le Ciel qui dispose de nous | |
| 1720 | Ne me fit pas un cœur pour tenir contre vous, Et qu'il vous réservait pour victoire facile, De finir le destin du frère de Lucile. Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras, Ascagne va par vous recevoir le trépas: |
| 1725 | Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire, En vous donnant pour femme en présence de tous Celle qui justement ne peut être qu'à vous*. |
VALÈRE | |
| Non, quand toute la terre, après sa perfidie, Et les traits effrontés... | |
ASCAGNE | |
| 1730 | Ah! souffrez que je die*, |
| Valère, que le cœur qui vous est engagé D'aucun crime envers vous ne peut être chargé: Sa flamme est toujours pure, et sa constance extrême; Et j'en prends à témoin votre père lui-même. | |
POLYDORE | |
| 1735 | Oui, mon fils, c'est assez rire de ta fureur, Et je vois qu'il est temps de te tirer d'erreur. Celle à qui par serment ton âme est attachée, Sous l'habit que tu vois à tes yeux est cachée; Un intérêt de bien dès ses plus jeunes ans, |
| 1740 | Fit ce déguisement qui trompe tant de gens; Et depuis peu l'amour en a su faire un autre, Qui t'abusa joignant leur famille à la nôtre. Ne va point regarder à tout le monde aux yeux*; Je te fais maintenant un discours sérieux: |
| 1745 | Oui, c'est elle, en un mot, dont l'adresse subtile, La nuit reçut ta foi sous le nom de Lucile, Et qui par ce ressort qu'on ne comprenait pas, A semé parmi vous un si grand embarras. Mais puisqu'Ascagne ici fait place à Dorothée, |
| 1750 | Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée, Et qu'un nœud plus sacré* donne force au premier. |
ALBERT | |
| Et c'est là justement ce combat singulier, Qui devait envers nous réparer votre offense, Et pour qui les édits n'ont point fait de défense. | |
POLYDORE | |
| 1755 | Un tel événement rend tes esprits confus; Mais en vain tu voudrais balancer là-dessus. |
VALÈRE | |
| Non, non; je ne veux pas songer à m'en défendre; Et, si cette aventure a lieu de me surprendre, La surprise me flatte, et je me sens saisir | |
| 1760 | De merveille* à la fois, d'amour, et de plaisir, Se peut-il que ces yeux... ? |
ALBERT | |
| Cet habit, cher Valère, | |
| Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire. Allons lui faire en prendre un autre; et cependant Vous saurez le détail de tout cet incident. | |
VALÈRE | |
| 1765 | Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée... |
LUCILE | |
| L'oubli de cette injure est une chose aisée. | |
ALBERT | |
| Allons, ce compliment se fera bien chez nous, Et nous aurons loisir de nous en faire tous*. | |
ÉRASTE | |
| Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage, | |
| 1770 | Qu'il reste encor ici des sujets de carnage: Voilà bien à tous deux notre amour couronné, Mais de son Mascarille, et de mon Gros-René, Par qui doit Marinette être ici possédée ? Il faut que par le sang l'affaire soit vidée. |
MASCARILLE | |
| 1775 | Nenni, nenni, mon sang dans mon corps sied trop bien: Qu'il l'épouse en repos, cela ne me fait rien. De l'humeur que je sais la chère Marinette, L'hymen ne ferme pas la porte à la fleurette. |
MARINETTE | |
| Et tu crois que de toi je ferais mon galant ? | |
| 1780 | Un mari, passe encor; tel qu'il est, on le prend; On n'y va pas chercher tant de cérémonie: Mais il faut qu'un galant soit fait à faire envie. |
GROS-RENÉ | |
| Écoute, quand l'hymen aura joint nos deux peaux, Je prétends qu'on soit sourde à tous les damoiseaux. | |
MASCARILLE | |
| 1785 | Tu crois te marier pour toi tout seul, compère ? |
GROS-RENÉ | |
| Bien entendu, je veux une femme sévère: Ou je ferai beau bruit. | |
MASCARILLE | |
| Eh! mon Dieu, tu feras | |
| Comme les autres font: et tu t'adouciras. Ces gens avant l'hymen, si fâcheux et critiques | |
| 1790 | Dégénèrent souvent en maris pacifiques. |
MARINETTE | |
| Va, va, petit mari: ne crains rien de ma foi: Les douceurs ne feront que blanchir* contre moi: Et je te dirai tout. | |
MASCARILLE | |
| Oh! la fine pratique*! | |
| Un mari confident!... | |
MARINETTE | |
| Taisez-vous, as de pique*. | |
ALBERT | |
| 1795 | Pour la troisième fois, allons-nous-en chez nous Poursuivre en liberté des entretiens si doux. |