ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE | |
| MASCARILLE | |
| Le Ciel parfois seconde un dessein téméraire, Et l'on sort comme on peut d'une méchante affaire. Pour moi, qu'une imprudence a trop fait discourir, | |
| 780 | Le remède plus prompt où j'ai su recourir, C'est de pousser ma pointe, et dire en diligence À notre vieux patron toute la manigance. Son fils qui m'embarrasse est un évaporé: L'autre, diable, disant ce que j'ai déclaré, |
| 785 | Gare une irruption sur notre friperie*: Au moins, avant qu'on puisse échauffer sa furie, Quelque chose de bon nous pourra succéder*, Et les vieillards entre eux se pourront accorder. C'est ce qu'on va tenter; et de la part du nôtre, |
| 790 | Sans perdre un seul moment, je m'en vais trouver l'autre. |
SCÈNE II | |
| MASCARILLE, ALBERT. | |
| ALBERT | |
| Qui frappe ? | |
MASCARILLE | |
| Amis. | |
ALBERT | |
| Ho! Ho! qui te peut amener? | |
| Mascarille. | |
MASCARILLE | |
| Je viens, Monsieur, pour vous donner | |
| Le bonjour. | |
ALBERT | |
| Ha! vraiment, tu prends beaucoup de peine. | |
| De tout mon cœur, bonjour*... | |
MASCARILLE | |
| La réplique est soudaine. | |
| Quel homme brusque*! | |
ALBERT | |
| Encor ? | |
MASCARILLE | |
| 795 | Vous n'avez pas ouï, |
| Monsieur. | |
ALBERT | |
| Ne m'as-tu pas donné le bonjour ? | |
MASCARILLE | |
| Oui. | |
ALBERT | |
| Eh bien, bonjour, te dis-je*. | |
MASCARILLE | |
| Oui; mais je viens encore | |
| Vous saluer au nom du seigneur Polydore. | |
ALBERT | |
| Ha! c'est un autre fait. Ton maître t'a chargé De me saluer ? | |
MASCARILLE | |
| Oui. | |
ALBERT | |
| 800 | Je lui suis obligé; |
| Va*, que je lui souhaite une joie infinie*. | |
MASCARILLE | |
| Cet homme est ennemi de la cérémonie*. Je n'ai pas achevé, Monsieur, son compliment: Il voudrait vous prier d'une chose instamment. | |
ALBERT | |
| 805 | Hé bien! quand il voudra je suis à son service. |
MASCARILLE | |
| Attendez, et souffrez qu'en deux mots je finisse. Il souhaite un moment pour vous entretenir D'une affaire importante, et doit ici venir. | |
ALBERT | |
| Hé? quelle est-elle encor l'affaire qui l'oblige À me vouloir parler ? | |
MASCARILLE | |
| 810 | Un grand secret, vous dis-je, |
| Qu'il vient de découvrir en ce même moment, Et qui, sans doute*, importe à tous deux grandement. Voilà mon ambassade. | |
SCÈNE III | |
| ALBERT | |
| Oh! juste Ciel, je tremble! | |
| Car enfin nous avons peu de commerce ensemble. | |
| 815 | Quelque tempête va renverser mes desseins, Et ce secret sans doute* est celui que je crains. L'espoir de l'intérêt m'a fait quelque infidèle*, Et voilà sur ma vie une tache éternelle; Ma fourbe est découverte. Oh! que la vérité |
| 820 | Se peut cacher longtemps avec difficulté! Et qu'il eût mieux valu, pour moi, pour mon estime*, Suivre les mouvements d'une peur légitime, Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois, De rendre à Polydore un bien que je lui dois, |
| 825 | De prévenir l'éclat où ce coup-ci m'expose, Et faire qu'en douceur passât toute la chose. Mais, hélas! c'en est fait, il n'est plus de saison, Et ce bien par la fraude entré dans ma maison N'en sera point tiré, que dans cette sortie |
| 830 | Il n'entraîne du mien la meilleure partie. |
SCÈNE IV | |
| ALBERT, POLYDORE. | |
| POLYDORE | |
| S'être ainsi marié sans qu'on en ait su rien! Puisse cette action se terminer à bien: Je ne sais qu'en attendre, et je crains fort du père Et la grande richesse, et la juste colère. Mais je l'aperçois seul. | |
ALBERT | |
| 835 | Dieu! Polydore vient*! |
POLYDORE | |
| Je tremble à l'aborder. | |
ALBERT | |
| La crainte me retient. | |
POLYDORE | |
| Par où lui débuter ? | |
ALBERT | |
| Quel sera mon langage ? | |
POLYDORE | |
| Son âme est toute émue. | |
ALBERT | |
| Il change de visage. | |
POLYDORE | |
| Je vois, Seigneur Albert, au trouble de vos yeux | |
| 840 | Que vous savez déjà qui* m'amène en ces lieux. |
ALBERT | |
| Hélas! oui. | |
POLYDORE | |
| La nouvelle a droit de vous surprendre, | |
| Et je n'eusse pas cru ce que je viens d'apprendre. | |
ALBERT | |
| J'en dois rougir de honte, et de confusion. | |
POLYDORE | |
| Je trouve condamnable une telle action, | |
| 845 | Et je ne prétends point excuser le coupable. |
ALBERT | |
| Dieu fait miséricorde au pécheur misérable. | |
POLYDORE | |
| C'est ce qui doit par vous être considéré. | |
ALBERT | |
| Il faut être chrétien. | |
POLYDORE | |
| Il est très assuré*. | |
ALBERT | |
| Grâce, au nom de Dieu, grâce, ô seigneur Polydore. | |
POLYDORE | |
| 850 | Eh! c'est moi qui de vous présentement l'implore. |
ALBERT | |
| Afin de l'obtenir je me jette à genoux. | |
POLYDORE | |
| Je dois en cet état être plutôt que vous*. | |
ALBERT | |
| Prenez quelque pitié de ma triste aventure. | |
POLYDORE | |
| Je suis le suppliant dans une telle injure. | |
ALBERT | |
| 855 | Vous me fendez le cœur avec cette bonté. |
POLYDORE | |
| Vous me rendez confus de tant d'humilité. | |
ALBERT | |
| Pardon, encore un coup. | |
POLYDORE | |
| Hélas! pardon vous-même. | |
ALBERT | |
| J'ai de cette action une douleur extrême. | |
POLYDORE | |
| Et moi, j'en suis touché de même au dernier point. | |
ALBERT | |
| 860 | J'ose vous convier qu'elle n'éclate point*. |
POLYDORE | |
| Hélas! Seigneur Albert, je ne veux autre chose. | |
ALBERT | |
| Conservons mon honneur. | |
POLYDORE | |
| Hé! oui, je m'y dispose. | |
ALBERT | |
| Quant au bien qu'il faudra, vous-même en résoudrez. | |
POLYDORE | |
| Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez: | |
| 865 | De tous ces intérêts je vous ferai le maître, Et je suis trop content si vous le pouvez être. |
ALBERT | |
| Ha! quel homme de Dieu! quel excès de douceur! | |
POLYDORE | |
| Quelle douceur, vous-même, après un tel malheur! | |
ALBERT | |
| Que puissiez-vous avoir toutes choses prospères! | |
POLYDORE | |
| Le bon Dieu vous maintienne! | |
ALBERT | |
| 870 | Embrassons-nous en frères. |
POLYDORE | |
| J'y consens de grand cœur, et me réjouis fort Que tout soit terminé par un heureux accord. | |
ALBERT | |
| J'en rends grâces au Ciel. | |
POLYDORE | |
| Il ne vous faut rien feindre, | |
| Votre ressentiment me donnait lieu de craindre; | |
| 875 | Et Lucile tombée en faute avec mon fils, Comme on vous voit puissant, et de biens, et d'amis... |
ALBERT | |
| Heu? que parlez-vous là de faute, et de Lucile ? | |
POLYDORE | |
| Soit; ne commençons point un discours inutile: Je veux bien que mon fils y trempe grandement, | |
| 880 | Même, si cela fait à votre allégement, J'avouerai qu'à lui seul en est toute la faute; Que votre fille avait une vertu trop haute, Pour avoir jamais fait ce pas contre l'honneur, Sans l'incitation d'un méchant suborneur; |
| 885 | Que le traître a séduit sa pudeur innocente, Et de votre conduite ainsi détruit l'attente*; Puisque la chose est faite, et que selon mes vœux, Un esprit de douceur nous met d'accord tous deux, Ne ramentevons* rien, et réparons l'offense |
| 890 | Par la solennité d'une heureuse alliance. |
ALBERT | |
| Oh! Dieu, quelle méprise! et qu'est-ce qu'il m'apprend ? Je rentre ici d'un trouble en un autre aussi grand: Dans ces divers transports je ne sais que répondre, Et, si je dis un mot, j'ai peur de me confondre. | |
POLYDORE | |
| À quoi pensez-vous là, Seigneur Albert ? | |
ALBERT | |
| 895 | À rien: |
| Remettons, je vous prie, à tantôt l'entretien: Un mal subit me prend qui veut que je vous laisse. | |
SCÈNE V | |
| POLYDORE | |
| Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse. À quoi que sa raison l'eût déjà disposé, | |
| 900 | Son déplaisir n'est pas encor tout apaisé. L'image de l'affront lui revient, et sa fuite Tâche à me déguiser le trouble qui l'agite. Je prends part à sa honte, et son deuil m'attendrit. Il faut qu'un peu de temps remette son esprit: |
| 905 | La douleur trop contrainte aisément se redouble. Voici mon jeune fou d'où nous vient tout ce trouble. |
SCÈNE VI | |
| POLYDORE, VALÈRE. | |
| POLYDORE | |
| Enfin, le beau mignon, vos bons déportements* Troubleront les vieux jours d'un père à tous moments. Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles, | |
| 910 | Et nous n'aurons jamais autre chose aux oreilles. |
VALÈRE | |
| Que fais-je tous les jours qui soit si criminel ? En quoi mériter tant le courroux paternel ? | |
POLYDORE | |
| Je suis un étrange homme, et d'une humeur terrible, D'accuser un enfant si sage et si paisible. | |
| 915 | Las! il vit comme un saint, et dedans la maison Du matin jusqu'au soir il est en oraison. Dire qu'il pervertit l'ordre de la nature, Et fait du jour la nuit, oh! la grande imposture! Qu'il n'a considéré père, ni parenté |
| 920 | En vingt occasions, horrible fausseté! Que, de fraiche mémoire, un furtif hyménée* À la fille d'Albert a joint sa destinée, Sans craindre de la suite un désordre puissant, On le prend pour un autre, et le pauvre innocent |
| 925 | Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire! Ha! chien, que j'ai reçu du ciel pour mon martyre, Te croiras-tu toujours*? et ne pourrai-je pas, Te voir être une fois sage avant mon trépas? |
VALÈRE, seul*. | |
| D'où peut venir ce coup ? mon âme embarrassée | |
| 930 | Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée: Il ne sera pas homme à m'en faire un aveu; Il faur user d'adresse, et me contraindre un peu Dans ce juste courroux. |
SCÈNE VII | |
| MASCARILLE, VALÈRE. | |
| VALÈRE | |
| Mascarille, mon père | |
| Que je viens de trouver sait toute notre affaire. | |
MASCARILLE | |
| Il la sait ? | |
VALÈRE | |
| Oui. | |
MASCARILLE | |
| 935 | D'où, diantre, a-t-il pu la savoir ? |
VALÈRE | |
| Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir; Mais enfin d'un succès* cette affaire est suivie Dont j'ai tous les sujets d'avoir l'âme ravie. Il ne m'en a pas dit un mot qui fût fâcheux; | |
| 940 | Il excuse ma faute, il approuve mes feux, Et je voudrais savoir qui peut être capable D'avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable. Je ne puis t'exprimer l'aise que j'en reçois. |
MASCARILLE | |
| Et que me diriez-vous, Monsieur, si c'était moi | |
| 945 | Qui vous eût procuré* cette heureuse fortune ? |
VALÈRE | |
| Bon, bon, tu voudrais bien ici m'en donner d'une*. | |
MASCARILLE | |
| C'est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait*, Et qui vous ai produit ce favorable effet. | |
VALÈRE | |
| Mais, là, sans te railler ? | |
MASCARILLE | |
| Que le diable m'emporte, | |
| 950 | Si je fais raillerie, et s'il n'est de la sorte. |
VALÈRE* | |
| Et qu'il m'entraîne, moi, si tout présentement Tu m'en vas recevoir le juste payement. | |
MASCARILLE | |
| Ha! Monsieur, qu'est-ce ci ? Je défends la surprise*. | |
VALÈRE | |
| C'est la fidélité que tu m'avais promise ? | |
| 955 | Sans ma feinte jamais tu n'eusses avoué Le trait que j'ai bien cru que tu m'avais joué. Traître, de qui la langue à causer trop habile D'un père contre moi vient d'échauffer la bile, Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir Que tu meures. |
MASCARILLE | |
| 960 | Tout beau; mon âme, pour mourir, |
| N'est pas en bon état. Daignez, je vous conjure, Attendre le succès* qu'aura cette aventure. J'ai de fortes raisons qui m'ont fait révéler Un hymen* que vous-même aviez peine à celer; | |
| 965 | C'était un coup d'État*, et vous verrez l'issue Condamner la fureur que vous avez conçue. De quoi vous fâchez-vous ? pourvu que vos souhaits Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits, Et voyent mettre à fin la contrainte où vous êtes ? |
VALÈRE | |
| 970 | Et si tous ces discours ne sont que des sornettes ? |
MASCARILLE | |
| Toujours serez-vous lors à temps pour me tuer. Mais enfin mes projets pourront s'effectuer. Dieu fera* pour les siens, et content dans la suite Vous me remercierez de ma rare conduite. | |
VALÈRE | |
| Nous verrons. Mais, Lucile... | |
MASCARILLE | |
| 975 | Halte; son père sort. |
SCÈNE VIII | |
| VALÈRE, ALBERT, MASCARILLE. | |
| ALBERT | |
| Plus je reviens du trouble où j'ai donné d'abord, Plus je me sens piqué de ce discours étrange, Sur qui ma peur prenait un si dangereux change; Car Lucile soutient que c'est une chanson, | |
| 980 | Et m'a parlé d'un air à m'ôter tout soupçon. Ha! Monsieur, est-ce vous, de qui l'audace insigne Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne ? |
MASCARILLE | |
| Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux, Et contre votre gendre ayez moins de courroux. | |
ALBERT | |
| 985 | Comment gendre, coquin ? Tu portes bien la mine De pousser les ressorts d'une telle machine, Et d'en avoir été le premier inventeur. |
MASCARILLE | |
| Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur. | |
ALBERT | |
| Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille? | |
| 990 | Et faire un tel scandale* à toute une famille ? |
MASCARILLE | |
| Le voilà prêt de faire en tout vos volontés. | |
ALBERT | |
| Que voudrais-je, sinon qu'il dît des vérités ? Si quelque intention le pressait pour Lucile, La recherche en pouvait être honnête et civile, | |
| 995 | Il fallait l'attaquer du côté du devoir, Il fallait de son père implorer le pouvoir, Et non pas recourir à cette lâche feinte, Qui porte à la pudeur une sensible atteinte. |
MASCARILLE | |
| Quoi ? Lucile n'est pas sous des liens secrets À mon maître ? | |
ALBERT | |
| 1000 | Non, traître, et n'y sera jamais. |
MASCARILLE | |
| Tout doux; et s'il est vrai que ce soit chose faite, Voulez-vous l'approuver cette chaîne secrète ? | |
ALBERT | |
| Et, s'il est constant, toi, que cela ne soit pas, Veux-tu te voir casser les jambes et les bras ? | |
VALÈRE | |
| 1005 | Monsieur, il est aisé de vous faire paraître Qu'il dit vrai. |
ALBERT | |
| Bon, voilà l'autre encor, digne maître | |
| D'un semblable valet. Oh! les menteurs hardis! | |
MASCARILLE | |
| D'homme d'honneur*, il est ainsi que je le dis. | |
VALÈRE | |
| Quel serait notre but de vous en faire accroire ? | |
ALBERT | |
| 1010 | Ils s'entendent tous deux comme larrons en foire. |
MASCARILLE | |
| Mais venons à la preuve, et sans nous quereller: Faites sortir Lucile et la laissez parler. | |
ALBERT | |
| Et si le démenti par elle vous en reste ? | |
MASCARILLE | |
| Elle n'en fera rien, Monsieur, je vous proteste. | |
| 1015 | Promettez à leurs vœux votre consentement, Et je veux m'exposer au plus dur châtiment, Si de sa propre bouche elle ne vous confesse, Et la foi qui l'engage, et l'ardeur qui la presse. |
ALBERT | |
| Il faut voir cette affaire. | |
MASCARILLE, à Valère. | |
| Allez, tout ira bien. | |
ALBERT | |
| Holà, Lucile, un mot. | |
VALÈRE | |
| Je crains... | |
MASCARILLE | |
| 1020 | Ne craignez rien. |
SCÈNE IX | |
| VALÈRE, ALBERT, MASCARILLE, LUCILE. | |
| MASCARILLE | |
| Seigneur Albert, au moins, silence*. Enfin, Madame, Toute chose conspire au bonheur de votre âme Et Monsieur votre père averti de vos feux Vous laisse votre époux, et confirme vos vœux; | |
| 1025 | Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles, Deux mots de votre aveu confirment nos paroles. |
LUCILE | |
| Que me vient donc conter ce coquin assuré* ? | |
MASCARILLE | |
| Bon, me voilà déjà d'un beau titre honoré. | |
LUCILE | |
| Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie* | |
| 1030 | Fait ce conte galant qu'aujourd'hui l'on publie. |
VALÈRE | |
| Pardon, charmant objet, un valet a parlé, Et j'ai vu malgré moi notre hymen* révélé. | |
LUCILE | |
| Notre hymen ? | |
VALÈRE | |
| On sait tout, adorable Lucile, | |
| Et vouloir déguiser est un soin inutile. | |
LUCILE | |
| 1035 | Quoi ? l'ardeur de mes feux vous a fait mon époux ? |
VALÈRE | |
| C'est un bien qui me doit faire mille jaloux; Mais j'impute bien moins ce bonheur de ma flamme À l'ardeur de vos feux, qu'aux bontés de votre âme. Je sais que vous avez sujet de vous fâcher; | |
| 1040 | Que c'était un secret que vous vouliez cacher, Et j'ai de mes transports forcé la violence, À ne point violer votre expresse défense: Mais... |
MASCARILLE | |
| Hé bien, oui, c'est moi; le grand mal que voilà! | |
LUCILE | |
| Est-il une imposture égale à celle-là ? | |
| 1045 | Vous l'osez soutenir en ma présence même, Et pensez m'obtenir par ce beau stratagème ? Oh! le plaisant amant! dont la galante ardeur Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur, Et que mon père ému de l'éclat d'un sot conte, |
| 1050 | Paye avec mon hymen qui me couvre de honte*. Quand tout contribuerait à votre passion, Mon père, les destins, mon inclination, On me verrait combattre en ma juste colère Mon inclination, les destins, et mon père; |
| 1055 | Perdre même le jour avant que de m'unir À qui par ce moyen aurait cru m'obtenir. Allez; et si mon sexe, avecque bienséance, Se pouvait emporter à quelque violence, Je vous apprendrais bien à me traiter ainsi. |
VALÈRE | |
| 1060 | C'en est fait, son courroux ne peut être adouci. |
MASCARILLE | |
| Laissez-moi lui parler. Eh! Madame, de grâce, À quoi bon maintenant toute cette grimace ? Quelle est votre pensée ? et quel bourru transport Contre vos propres vœux vous fait raidir si fort ? | |
| 1065 | Si Monsieur votre père était homme farouche, Passe: mais il permet que la raison le touche, Et lui-même m'a dit qu'une confession Vous va tout obtenir de son affection. Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte |
| 1070 | À faire un libre aveu de l'amour qui vous dompte: Mais s'il vous a fait perdre un peu de liberté, Par un bon mariage on voit tout rajusté; Et, quoi que l'on reproche au feu qui vous consomme, Le mal n'est pas si grand que de tuer un homme. |
| 1075 | On sait que la chair est fragile quelquefois, Et qu'une fille enfin n'est ni caillou ni bois. Vous n'avez pas été sans doute* la première, Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière. |
LUCILE | |
| Quoi ? vous pouvez ouïr ces discours effrontés: | |
| 1080 | Et vous ne dites mot à ces indignités ? |
ALBERT | |
| Que veux-tu que je die ? Une telle aventure Me met tout hors de moi. | |
MASCARILLE | |
| Madame, je vous jure, | |
| Que déjà vous devriez* avoir tout confessé. | |
LUCILE | |
| Et quoi donc confesser ? | |
MASCARILLE | |
| Quoi ? ce qui s'est passé | |
| 1085 | Entre mon maître et vous; la belle raillerie! |
LUCILE | |
| Et que s'est-il passé, monstre d'effronterie, Entre ton maître et moi ? | |
MASCARILLE | |
| Vous devez, que je croi, | |
| En savoir un peu plus de nouvelles que moi, Et pour vous cette nuit fut trop douce, pour croire | |
| 1090 | Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire. |
LUCILE | |
| C'est trop souffrir, mon père, un impudent valet*. | |
SCÈNE X | |
| VALÈRE, MASCARILLE, ALBERT. | |
| MASCARILLE | |
| Je crois qu'elle me vient de donner un soufflet. | |
ALBERT | |
| Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue, De faire une action dont son père la loue. | |
MASCARILLE | |
| 1095 | Et, nonobstant cela, qu'un diable en cet instant M'emporte, si j'ai dit rien que de très constant*. |
ALBERT | |
| Et nonobstant cela qu'on me coupe une oreille, Si tu portes, fort loin une audace pareille. | |
MASCARILLE | |
| Voulez-vous deux témoins qui me justifieront ? | |
ALBERT | |
| 1100 | Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront ? |
MASCARILLE | |
| Leur rapport doit au mien donner toute créance. | |
ALBERT | |
| Leurs bras peuvent du mien réparer l'impuissance. | |
MASCARILLE | |
| Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi. | |
ALBERT | |
| Je te dis que j'aurai raison de tout ceci. | |
MASCARILLE | |
| 1105 | Connaissez-vous Ormin ce gros notaire habile ? |
ALBERT | |
| Connais-tu bien Grimpant le bourreau de la ville ? | |
MASCARILLE | |
| Et Simon le tailleur jadis si recherché ? | |
ALBERT | |
| Et la potence mise au milieu du marché ? | |
MASCARILLE | |
| Vous verrez confirmer par eux cet hyménée. | |
ALBERT | |
| 1110 | Tu verras achever par eux ta destinée. |
MASCARILLE | |
| Ce sont eux qu'ils ont pris pour témoins de leur foi. | |
ALBERT | |
| Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi. | |
MASCARILLE | |
| Et ces yeux* les ont vus s'entre-donner parole. | |
ALBERT | |
| Et ces yeux te verront faire la capriole. | |
MASCARILLE | |
| 1115 | Et, pour signe, Lucile avait un voile noir. |
ALBERT | |
| Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir*. | |
MASCARILLE | |
| Oh! l'obstiné vieillard! | |
ALBERT | |
| Oh! le fourbe damnable! | |
| Va, rends grâce à mes ans qui me font incapable De punir sur-le-champ l'affront que tu me fais; | |
| 1120 | Tu n'en perds que l'attente, et je te le promets. |
SCÈNE XI | |
| VALÈRE, MASCARILLE. | |
| VALÈRE | |
| Hé bien! ce beau succès que tu devais produire... | |
MASCARILLE | |
| J'entends à demi-mot ce que vous voulez dire; Tout s'arme contre moi; pour moi de tous côtés Je vois coups de bâton, et gibets apprêtés: | |
| 1125 | Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême, Je me vais d'un rocher précipiter moi-même, Si dans le désespoir dont mon cœur est outré, Je puis en rencontrer d'assez haut à mon gré. Adieu, Monsieur. |
VALÈRE | |
| Non, non; ta fuite est superflue: | |
| 1130 | Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue. |
MASCARILLE | |
| Je ne saurais mourir quand je suis regardé, Et mon trépas ainsi se verrait retardé. | |
VALÈRE | |
| Suis-moi, traître, suis-moi; mon amour en furie Te fera voir si c'est matière à raillerie. | |
MASCARILLE | |
| 1135 | Malheureux Mascarille! a quels maux aujourd'hui Te vois-tu condamné pour le péché d'autrui! |