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Le Misanthrope

Notice


LE MISANTHROPE

COMÉDIE

Par I.-B. P. de MOLIÈRE

Représentée pour la première fois à Paris,
sur le Théâtre du Palais-Royal,
le 4e du mois de juin 1666,
par la Troupe du Roi.

Selon une note de l’avocat Brossette à la Satire II de Boileau, Molière lit le premier acte du Misanthrope chez M. du Broussin en 1664, mais c’est seulement le 4 juin 1666 que la comédie est donnée pour la première fois au théâtre du Palais-Royal. L’accueil du public est mitigé : après deux représentations prometteuses, dont la recette dépasse largement les mille livres, la fréquentation tombe assez vite, et, à partir de septembre, la pièce doit être « renforcée », pense-t-on, par Le Médecin malgré lui, créé au début d’août. Au total, Le Misanthrope connaît 34 représentations jusqu’à la seconde quinzaine d’octobre 1666, suivies de 30 autres jusqu’à la mort de Molière, puis de trois cents environ jusqu’en 1715 : preuve certaine que ce chef-d’œuvre a été hautement reconnu, sinon dès sa création, du moins dès le XVIIe siècle. À la fin de décembre 1666, la pièce est achevée d’imprimer, précédée d’une Lettre écrite sur la comédie du Misanthrope, signée I.D.D.V., c’est-à-dire Jean Donneau de Visé. Après s’être vivement opposé à Molière durant la querelle de L’École des femmes, Donneau de Visé, réconcilié avec lui, donne à la troupe du Palais-Royal plusieurs pièces, dont La Veuve à la mode (représentée en mai 1667). Nombre d’éditeurs de Molière pensent que cette espèce de préface qu’est la Lettre lui a été imposée par les circonstances, mais on peut également penser que celle-ci, bien moins mal écrite qu’on ne l’a dit souvent [1] , a reçu l’agrément du poète.

La question des sources s’avère complexe, car le thème central de la misanthropie, née de la somme des désillusions accumulées, remonte à l’antiquité, avec Lucien et son dialogue Timon ou le Misanthrope et la déclamation de Libanius, rhéteur du IVe siècle de notre ère ; les œuvres qui reprennent ce thème sont par la suite nombreuses. Et si Molière n’a pas connu le drame que Shakespeare a consacré à Timon d’Athènes (1606), il a en revanche pratiqué les romanciers du XVIIe siècle — notamment Le Grand Cyrus (1649-1653) et La Clélie (1654-1660), mais bien d’autres romans encore —, car l’opposition entre la coquette et l’amant chagrin, ainsi que l’incompatibilité entre l’humeur chagrine et l’univers de la cour s’y retrouve fréquemment [2] . Ajoutons à cela que le portrait de l’atrabilaire naturellement misanthrope, mais aussi l’idée de la nécessaire réaction contre cette misanthropie, à force de patience, de résignation et d’indulgence sont en fait dans l’air du temps, et Molière a bien pu lire la Prose Chagrine (1661) du philosophe sceptique La Mothe le Vayer, père de son ami, l’abbé La Mothe le Vayer. Enfin, n’oublions pas que la réflexion morale, si florissante au milieu du XVIIe siècle, se réfère fréquemment à l’Épître aux Romains de Saint Paul (« Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sages avec sobriété », 12, 3), ainsi qu’au De Ira de Sénèque (10, 7-10), recommandant une humeur traitable à la place de la colère inutile. On le voit, il s’agit en l’occurrence moins d’influences littéraires précisément identifiables que d’une sorte de tradition, doublée d’un vigoureux courant de pensée contemporain.

Il est, de surcroît, une filiation à considérer, celle qui unit le chef-d’œuvre de Molière à Dom Garcie de Navarre, une comédie héroïque dont l’échec l’a sans doute marqué. Non seulement le poète a transporté près d’une centaine de vers de Dom Garcie dans sa nouvelle pièce — nous y reviendrons plus bas —, mais il l’a empreinte d’une gravité et d’une hauteur de ton qui lui fait côtoyer le genre sérieux.

Enfin, outre ces sources livresques, on peut penser que Molière, tourmenté à la fois par les difficultés de son ménage, par son mauvais état de santé et par ses ennuis professionnels durant « l’affaire du Tartuffe », se livre à une méditation pessimiste sur l’homme et le monde, et qu’il élève sa réflexion intime à l’échelle d’un problème de philosophie et de morale universelle. Le passage bien connu de la Préface de 1682, disant que le poète « s’est joué tout le premier dans son théâtre », incite à penser qu’il a peut-être hésité entre se battre, comme Alceste, ou bien renoncer en recherchant, tel Philinte, une voie plus sereine.

Le Misanthrope est une pièce tout à fait singulière dans sa production. Elle se distingue nettement de son esthétique comique habituelle, comme si le poète avait voulu viser le public des doctes et le séduire en se pliant ici aux préceptes néo-aristotéliciens qu’il ignore d’ordinaire. En effet, la facture de cette comédie obéit sans effort apparent aux règles des trois unités et aux bienséances. L’unité de lieu se justifie d’abord sur le plan de la vraisemblance : il est dans l’ordre des choses qu’Alceste, passionnément amoureux, hante constamment le salon de Célimène, que les petits marquis ou Oronte en fassent autant, par amour, par désœuvrement ou par vanité. En outre, cet espace clos du salon de Célimène n’est pas indifférent à Alceste, mais sans doute quelque peu oppressant pour lui, car il représente métaphoriquement ce monde faux et affecté qu’il veut fuir. De la même manière, le respect de l’unité de temps n’est pas formel, mais répond à un effet de l’art. S’il est vraisemblable que le cours des choses se précipite entre la fin de la matinée et la fin de l’après-midi du même jour, ce resserrement du temps alourdit la crise jusqu’au paroxysme, car tout est suspendu, dans cette pièce, à l’attente de la décision de Célimème. L’unité d’action en bénéficie, puisque le seul événement extérieur est la perte du procès, dont l’issue est encore douteuse au début de la pièce [3] . Cette action, toute psychologique, est animée d’une tension continue, nourrie des seuls incidents qui augmentent la colère initiale d’Alceste : l’affaire du sonnet, le jeu des portraits, l’entrée des marquis importuns, et la découverte du billet doux. Tout peut donc se résoudre avec la décision et l’explication de Célimène, sans cesse retardées. L’action est d’autant plus ténue qu’il n’existe pas d’obstacle extérieur, comme le traditionnel despote familial, qui pourrait entraver les desseins du héros ; les personnages, chose exceptionnelle, sont ici du même âge et du même milieu, la haute aristocratie. Enfin, le dénouement paraît naturel, parce que lié organiquement à l’action et determiné par les caractères, mais ce n’est qu’un effet d’illusion [4]  : la poétique et le système des faits que Molière conçoit pour le genre comique implique une part d’arbitraire, bien que le spectateur n’y voie que du feu. Aussi, contrairement à ce que demande la tradition du genre comique, la scène, loin de rassembler tous les acteurs dans une liesse commune, les voit sortir un à un, laissant le misanthrope dans un isolement lourd de sens.

Quant aux personnages, leur distribution est régie par un souci de symétrie et de complémentarité également révélateur de l’intention du poète de peindre les travers d’un certain mode de vie sociale. On peut considérer qu’il a conçu pour chaque sexe un personnage modèle, Éliante et Philinte, auquel correspondent deux sortes de déformations, pourrait-on dire, Célimène et Arsinoé, dans le premier cas, Alceste et Oronte dans le second.

Alceste est bien dans la ligne des héros moliéresques vivant une contradiction intime — bien que misanthrope, il est amoureux d’une coquette —, mais il n’en est pas moins singulier, car il est la seule des personnages de Molière dont le défaut corresponde à première vue à l’excès d’une qualité : l’exigence morale [5] . Alceste refuse le mensonge et l’hypocrisie des usages mondains, conteste au nom de la sincérité l’ensemble des mœurs de son temps, et déclare éprouver, en dépit des conseils de son ami Philinte, plus modéré, « une effroyable haine » pour la nature humaine, passion on ne peut plus dévastatrice pour l’équilibre social. Mais, à y regarder de plus près, on s’aperçoit qu’Alceste n’est pas aussi grand qu’il s’efforce de le paraître, car Molière dépeint plus clairement ses travers, ses dépits et ses limites, que sa vertu : ce héros en effet s’insurge contre ce qui le touche personnellement, comme son procès ou l’attitude de sa maîtresse, mais il ne s’élève jamais jusqu’à une méditation philosophique sur la nature de l’homme. Il veut, en quelque sorte, jouer un personnage trop grand pour lui : « Alceste ne s’en prend qu’aux usages les plus anodins, à ces mensonges dont personne n’est dupe mais qui sont nécessaires à la vie de société, […] il ne se compare que pour se trouver meilleur », écrit François Mauriac. S’il refuse les conventions, le paraître, la montre sociale, il le fait de façon si violente et si spectaculaire qu’il semble attirer par amour-propre le regard des autres sur lui-même : « Je veux qu’on me distingue » (I, 1, v. 63), telle est sa préoccupation secrète. En somme, on pourrait le considérer comme quelqu’un qui n’aurait pas atteint la sagesse de Philinte, et qui, voulant faire l’ange, fait la bête, comme le dit Pascal.

D’autant que lui-même n’échappe pas au manque de sincérité qu’il reproche aux autres, car il y est contraint, quoi qu’il en dise, par la politesse. Ne répond-il pas à Oronte : « Je ne dis pas cela », alors qu’il pense le plus grand mal de son désir de rimer ? Ne conseille-t-il pas à Célimène de faire répondre qu’elle est absente, lorsque l’arrivée des marquis vient interrompre leur conversation (II, 2, v. 535-536), et, dans la scène des portraits, ne s’attaque-il pas aux marquis plutôt qu’à Célimène qu’il aime ?

Certains traits de son caractère s’expliquent d’ailleurs par le sous-titre de la pièce : Le Misanthrope ou l’atrabilaire amoureux. C’est ainsi que le poète l’a d’abord envisagé, et l’on en trouve trace dans le registre de la Compagnie des Libraires de Paris. Son tempérament, dominé par la bile noire ou atrabile, dans la théorie des humeurs qui règne au XVIIe siècle, est porté aux exaltations vives, mais plus encore aux dépressions, à la « mélancolie ». Et il est vrai que ce personnage, habité par une extrême tension, ne sait ni dialoguer, ni faire sa cour, et l’habile Célimène a beau jeu de souligner la singularité de ses manières amoureuses :

En effet, la méthode en est toute nouvelle,
Car vous aimez les gens pour leur faire querelle ;
Ce n’est qu’en mots fâcheux qu’éclate votre ardeur,
Et l’on n’a jamais vu un amour si grondeur. (II, 1, v. 525-528)

Alceste est donc un neurasthénique, qui réagit mal aux déceptions de la vie, qui a de « brusques chagrins », des réactions contradictoires et inconsidérées, des violences verbales suivies de périodes d’atonie et de faiblesse : il descend une pente dangereuse, qui le mène tout droit à la manie de la persécution et à la solitude [6] . Cependant le tempérament atrabilaire, au XVIIe siècle, est aussi le propre des grands caractères, des poètes inspirés, en particulier, et en général des grands hommes [7]  ; et, de fait, Alceste ne manque pas d’un certain panache, quand il se redresse au dénouement et reprend l’avantage sur ceux qui l’entourent. Bien qu’il fasse sourire, il s’attire l’estime et presque l’admiration du spectateur ; et, malgré ses contradictions, un Boileau ou un Jean-Jacques Rousseau auraient bien aimé lui ressembler.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue le fait qu’Alceste est un homme jeune, aussi jeune que Célimène, dont nous savons qu’elle n’a que vingt ans, que les petits marquis, Acaste et Clitandre. Depuis trois siècles sur nos théâtres, ce rôle est le privilège des chefs de troupe ou des metteurs en scène, c’est-à-dire d’acteurs qui ont dépassé la cinquantaine, ce qui fausse la portée du personnage. Dans l’esprit de Molière, il fait ses premiers pas dans le monde et la conversation qu’il a avec Philinte, au premier acte, ne peut s’admettre que si les deux jeunes gens, qui sont d’anciens camarades de collège [8] , débutent dans la vie sociale ; tout comme les propositions officieuses d’Arsinoé (III, 5) ne se comprennent que si elles s’adressent à un jeune homme qui vient d’être présenté à la cour. Cela importe, car le regard que nous portons sur lui change sensiblement et ses outrances perpétuelles trahissent des déceptions d’amour-propre mal surmontées, plutôt qu’une misanthropie philosophique forgée par l’expérience.

Alceste présente d’autre part une seconde ambiguïté, dans la mesure où, il peut être aussi légitimement perçu comme un personnage comique que grave. Le texte de Molière — qui jouait ce rôle de manière comique [9] — permet cette plasticité, et il ne s’agit là que d’une question de mise en scène. Il est clair que, par ses discours extravagants, il se couvre de ridicule et que l’on rit de ses excès, mais que par ses souffrances et son déchirement il suscite, en revanche, la compassion et devient sans conteste un personnage pathétique. De sorte que Rousseau s’emportera, au XVIIIe siècle, contre ceux qui raillent cet honnête homme, attitude nouvelle et quelque peu surprenante qui s’explique en fait par un changement radical dans la conception des rapports de l’homme au monde : au XVIIe siècle, on ne croit pas que le monde puisse être changé, et l’homme vertueux est donc celui qui se plie de bonne grâce à l’état des choses existant. Au XVIIIe, on commence à penser que le monde peut changer, de sorte que l’homme admirable est celui qui se dresse et essaie de faire évoluer les choses.

Célimène est, selon Jean Mesnard, l’exacte antithèse [10] d’Alceste, dans la mesure où elle jouit de la vie mondaine et de cet art de plaire que condamne son amant. Refusant cependant d’appartenir à un seul homme, elle nourrit une conception quantitative de l’amour ; craignant de ne pas être assez entourée, elle éprouve le besoin constant d’être au centre d’un cercle de soupirants. Elle en fera l’aveu, en rejetant la proposition d’Alceste de se retirer avec lui seul :

La solitude effraye une âme de vingt ans :
Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte,
Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte (V, dern., v. 1774-1776).

Complètement extravertie, cette comédienne en perpétuelle représentation tire ainsi son existence des autres, et Molière, fidèle à son habitude, nous laisse logiquement tout ignorer de son intériorité, au point qu’on ne sait pas si elle est lucide ou inconsciente. À l’ennui qu’elle redoute par dessus tout, elle préfère l’illusion du bonheur, l’instant de plaisir, ce qui ne l’empêche pas de médire des habitués de son hôtel [11] . Sa jeunesse explique peut-être qu’elle aime à jouer d’un cœur qu’elle a enflammé, fût-ce cruellement, et elle est devenue incapable de se fixer ou de pénétrer ses propres penchants, comme le remarque finement Éliante :

Son cœur de ce qu’il sent n’est pas bien sûr lui-même
Il aime quelquefois sans qu’il le sache bien,
Et croit aimer aussi parfois qu’il n’en est rien (IV, 1, v. 1082-1084).

Elle a cependant du charme, de l’aisance et de la distinction ; elle ne manque ni d’esprit, qu’elle n’hésite d’ailleurs pas à exercer aux dépens de son amant, ni d’habileté tactique dans la conversation [12] , et ses traits ont une justesse malicieuse et un brillant qui, par instants, font penser à Saint-Simon.

Philinte, pour sa part, ne s’est jamais complètement relevé de la violente diatribe de Jean-Jacques Rousseau, qui voit en lui un homme corrompu par la société. Comme, d’autre part, ce personnage paraît bien terne à première vue, puisque son rôle se réduit à peu de chose près à celui d’un confident, on n’a vu en lui qu’un médiocre raisonneur prônant le juste milieu (I, 1, v. 149-156). Il a cependant le grand mérite de n’être pas aveugle, comme les marquis, et, bien que son réalisme le rende tout aussi pessimiste qu’Alceste sur la nature humaine, il accepte avec lucidité et courage le monde tel qu’il est. Cela le conduit parfois à la médisance envers la vieille Émilie ou Dorilas, voire à la flatterie, avec Oronte ou Célimène (Resp., v. 81-86, 319 et 633). Mais dans l’ensemble, s’il se conduit avec tact et bon sens, c’est qu’il a dépassé la phase de rejet que connaît Alceste, ainsi que l’écrit justement Roger Ikor : « Philinte inclut Alceste, alors qu’Alceste exclut Philinte [13]  ». En outre, et c’est peut-être sa qualité majeure, il semble affranchi de l’amour-propre, sachant agir avec patience, discrétion et générosité, comme lorsqu’il s’efface devant son ami (I, 1, v. 243-246, IV, 1, v. 1203-1212). Son éthique de l’honnêteté n’est donc nullement médiocre, puisqu’il jouit d’une sagesse lucidement conquise. Cela n’en fait pas pour autant le porte-parole de Molière ; pour le poète, c’est le couple Alceste-Philinte qui illustre un certain problème, en des termes antinomiques — tentation du renoncement au monde et réalisme pratique ; c’est le conflit de ces deux personnages qui traduit métaphoriquement, nous l’avons dit, le déchirement intime que vit sans doute Molière durant l’affaire du Tartuffe. En opposant ainsi ces deux discours, aussi légitimement fondés l’un que l’autre — celui d’Alceste qui débusque brutalement la fausseté et celui de Philinte qui élabore une vérité relative à la situation —, Molière ne cherche pas à disqualifier l’une des deux attitudes, mais il offre au spectateur une vérité à construire [14] .

Par certains côtés, Éliante ressemble à Philinte, et ce n’est pas un hasard s’ils forment un couple. En pratiquant « l’éthique du don […] l’effacement du moi devant autrui [15]  », elle se montre encore plus bienveillante que Philinte : on la voit, par exemple, n’évoquer que les bons côtés de ceux dont elle parle [16] , et son renoncement exemplaire à l’amour-propre, la dispose même à accepter d’être en second, si Célimène refusait Alceste (IV, 1, v. 1191-1202). À la fois brillante, perspicace et sensible, elle se révèle aussi éloignée de la légèreté de Célimène que du rigorisme austère hypocritement prôné par Arsinoé ; elle connaît le monde et ne s’en laisse pas imposer par les adorateurs de sa cousine. Parfaitement loyale, elle cherche avant tout le bonheur d’Alceste et, en ne le prenant pas au mot, elle refuse un engagement dicté par le dépit. Ce personnage, qui n’a que des qualités, constitue, à n’en pas douter, un modèle de l’déal de l’honnêteté s’opposant en tous points à l’art de plaire pratiqué par les autres personnages de la pièce [17] .

Le reste des caractères du Misanthrope représente bien le grand monde des débuts du règne personnel de Louis XIV, monde distingué, mais guetté par la frivolité, la sécheresse et déjà bouffi de vanité. Les petits marquis, véritables caricatures par rapport à des personnages comme Philinte ou Éliante, appartiennent à la plus haute aristocratie [18] . La tyrannie dévastatrice de l’amour-propre est admirablement illustrée par Oronte et son attitude à l’égard d’Alceste. Quant à l’hypocrisie, la prude Arsinoé y est passée maîtresse ; en témoigne la façon dont elle s’adresse à Célimène pour lui faire ses remontrances (III, 4), et dont elle promet à Alceste l’appui du parti dévot s’il veut faire son chemin à la cour :

Pour peu que d’y songer vous nous fassiez les mines,
On peut pour vous servir remuer des machines,
Et j’ai des gens en main que j’emploierai pour vous,
Qui vous feront à tout un chemin assez doux (III, 5, v. 1077-1080).

N’y a-t-il pas là un écho lointain et feutré de certains propos de Dom Juan qui parlait de « société étroite avec tous les gens du parti » (V, 2) ?

Une autre singularité de la pièce réside dans le ton que Molière a choisi. On sait qu’il l’a voulue comique, alors que notre conception est encore marquée par l’interprétation romantique d’Alceste. Remarquons tout d’abord son exceptionnelle variété des tons, puisqu’on y trouve aussi bien des échanges issus de la farce que des effets dus au comique de caractère ou de situation. En dépit de cette variété, Molière atteint là aux limites du genre comique, car certains passages sont d’un pathétique poignant [19] , et l’on a même prononcé le mot de tragique à propos de cette œuvre. Sainte-Beuve écrit justement à cet égard :

Alceste, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus sérieux, de plus noble, de plus élevé dans le comique, le point où le ridicule confine au courage, à la vertu. Une ligne plus haut, et le comique cesse, et on a un personnage purement généreux, presque héroïque et tragique [i] .

La nature même de ce rire est également particulière, car jamais il n’éclate franchement et sans arrière-pensée ; depuis l’origine, la critique parle ainsi de comique plaisant, sérieux, ou, comme Donneau de Visé, de « rire dans l’âme ». Cette difficulté à le définir tient au fait que le spectateur a du mal à rire sans mauvaise conscience, car on l’invite à se moquer d’un personnage, Alceste, qui dans le fond a souvent raison et se montre parfois héroïque, comme le remarque Éliante :

Et la sincérité dont son âme se pique
A quelque chose, en soi, de noble et d’héroïque (IV, 1, v. 1165-1166).

C’est probablement là une des raisons du relatif insuccès de la pièce à ses débuts. Le rire ne paraît plus, comme dans L’École des femmes ou Le Tartuffe, légitimé par le bon droit et la morale ; il tendrait à devenir amoral. D’autre part, il naît à la fois dans la salle et sur la scène, ce qui modifie encore les règles habituelles de la comédie ; les personnages rient ainsi les uns des autres et l’on s’étonne du très grand nombre de répliques qui y font allusion [20]  ; dans ce cercle mondain de faux amis, rire correspond à une volonté soit de se griser pour tromper son ennui, ce que font les marquis, soit de souligner le ridicule de quelqu’un pour l’exclure du groupe ; c’est pourquoi Alceste, pour sa part, refuse de rire (Cf. v. 101, 681), car ce serait composer avec des comportements hypocrites qu’il réprouve.

Molière est alors au sommet de son art, et son éblouissante maîtrise dramaturgique éclate, encore une fois dans la façon dont il règle la tension dramatique au sein des séquences de scènes, unité fondamentale dans le nouveau système des faits qu’il conçoit pour le genre comique. Nous en avons un exemple à l’acte II, qui se présente ainsi :

II, 1. Alceste exprime ses griefs à Célimène, sa bien-aimée.
Sc. 2. On annonce la visite d’Acaste, un petit marquis, ce qui irrite Alceste.
Sc. 3. On annonce la visite de Clitandre, un autre petit marquis ; Alceste veut se retirer mais Célimène le somme de rester.
Sc. 4. Entrée d’Éliante, la cousine de Célimène. Alceste presse Célimène de se déclarer. Entrée des amis de Célimène (Philinte, Acaste et Clitandre), qui la poussent à jouer au jeu cruel des portraits. Alceste explose et condamne leur comportement.
Sc. 5. On annonce la venue d’un garde qui souhaite parler à Alceste.
Sc. 6. Le garde invite Alceste à se présenter devant le tribunal des Maréchaux pour trancher le conflit entre Alceste et Oronte à propos d’un sonnet. Alceste provoque, par son attitude, le rire des marquis.

Chacune de ces scènes possède une tension propre ; dès l’ouverture de l’acte (sc. 1), le ton est donné par l’état d’énervement d’Alceste :

Madame, voulez-vous que je vous parle net ?
De vos façons d’agir je suis mal satisfait :
Contre elles dans mon cœur, trop de bile s’assemble,
Et je sens qu’il faudra que nous rompions ensemble.

L’irritation du héros est encore accrue par l’attitude de Célimène, qui joue au chat et à la souris au lieu de répondre clairement pour l’apaiser, au point qu’il en vient rapidement à dire des choses blessantes et qu’elle renonce à ses engagements : « De tout ce que j’ai dit, je me dédis ici ». En plein désarroi, il en arrive à demander une explication sincère : « Parlons à cœur ouvert, et voyons d’arrêter... ». Mais c’est alors l’arrivée d’Acaste (sc. 2) qui retarde cette explication, car Célimène n’hésite pas une seconde à le faire entrer, ce qui accroît l’irritation du héros. Puis, alors qu’Alceste veut se retirer, elle exige qu’il demeure (sc. 3). La tension monte à nouveau, après l’arrivée des autres prétendants (sc. 4), car Alceste entend obliger sa maîtresse à se déclarer en réitérant sa menace de façon pressante :

Non ; mais je veux, Madame,/ Ou pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme…
Aujourd’hui vous vous expliquerez…
Point. Vous vous déclarerez…
Vous prendrez parti…
Non ; mais vous choisirez : c’est trop de patience.

Alors commence le jeu des portraits : à l’invitation de ses prétendants, Célimène brosse avec esprit, mais non sans médisance, selon l’usage mondain, quelques portraits féroces d’amis absents, ce qui met Alceste, jusque là silencieux, en fureur. Et lorsqu’il ne peut plus se retenir et qu’il explose :

Allons, ferme, poussez mes bons amis de cour ;
Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour.
Cependant aucun d’eux à vos yeux ne se montre,
Qu’on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre,
Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur
Appuyer les serments d’être son serviteur.

Célimène va alors châtier cruellement l’empêcheur de médire en rond en faisant sur le même ton un portrait de son malheureux amant, ce qui équivaut métaphoriquement à le mettre sur le même plan que les importuns dont elle vient de faire rire ses prétendants :

Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?
À la commune voix veut-on qu’il se réduise,
Et qu’il ne fasse pas éclater en tous lieux,
L’esprit contrariant qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui n’est jamais pour lui plaire ;
Il prend toujours en main l’opinion contraire,
Et penserait paraître un homme du commun,
Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire a pour lui tant de charmes,
Qu’il prend contre lui-même assez souvent les armes ;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.

C’est là le point d’orgue de la séquence, et la force de cette réplique bénéficie de toute la tension accumulée depuis le début de la séquence. Le spectateur, qui a vécu les tourments d’Alceste, sent à quel point ces mots lui font mal. La réponse du malheureux héros y gagne un pathétique poignant :

Les rieurs sont pour vous, Madame, c’est tout dire,
Et vous pouvez pousser contre moi la satire.

Ainsi, chaque moment de cette séquence de scènes bénéficie de la la tension dramatique de son contexte immédiat, lui conférant une profondeur et un poids qu’il ne posséderait pas en lui-même, et la progression continue de la séquence favorise une parfaite adhésion du spectateur à la situation. Sur le plan de l’écriture, Molière fait montre également d’une maîtrise parfaite de son art. D’une part, dans sa façon de conduire le dialogue en exploitant jusqu’au bout les moindres effets potentiels que recelle une situation. C’est le cas de l’échange, le plus pathétique peut-être de tout son théâtre, durant lequel Célimène, faisant preuve d’une diabolique habileté, retourne la situation en sa faveur, alors qu’elle est coupable (IV, 3). On la voit, dans un premier temps, éviter de répondre à Alceste en posant elle-même des questions, comme pour faire admettre que, n’étant pas coupable, elle est en position de le faire :

ALCESTE
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ?
CÉLIMÈNE
Et par quelle raison faut-il que j’en rougisse ?
ALCESTE
Quoi ? vous joignez ici l’audace à l’artifice ?
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing ?
CÉLIMÈNE
Pourquoi désavouer un billet de ma main ? (IV, 3, v. 1328-1332)

Puis, en tergiversant de la sorte, elle pousse son amant hors de ses gonds, au point qu’il outrepasse les limites de la bienséance et devient injurieux, puisqu’il parle de « détour », d’« excuse », de « ruses grossières » et même de « mensonge », puis qu’il lui demande une sorte d’humiliante explication de texte :

Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air,
Vous voulez soutenir un mensonge si clair,
Et comment vous pourrez tourner pour une femme
Tous les mots d’un billet qui montre tant de flamme ?
Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,
Ce que je m’en vais lire...

C’est cette « faute de l’adversaire » que Célimène attendait pour reprendre le dessus, en vertu du principe de la toute-puissance de la maîtresse :

Il ne me plaît pas, moi. Je vous trouve plaisant d’user d’un tel empire, Et de me dire au nez ce que vous m’osez dire. (v.1346-1358)

Elle se venge alors cruellement d’Alceste, qui ne sait trop comment faire oublier son emportement et reprendre le dialogue, au point qu’il implore en termes émouvants celle qu’il accusait quelques instants auparavant :

ALCESTE
Non, non : sans s’emporter, prenez un peu souci
De me justifier les termes que voici.
CÉLIMÈNE
Non, je n’en veux rien faire ; et dans cette occurrence,
Tout ce que vous croirez m’est de peu d’importance.
ALCESTE
De grâce, montrez-moi, je serai satisfait,
Qu’on peut pour une femme expliquer ce billet.
CÉLIMÈNE
Non, il est pour Oronte, et je veux qu’on le croie. (v. 1359-1365)

La maîtrise de l’écriture moliéresque apparaît encore plus nettement lorsqu’on rapproche les vers du Misanthrope de ceux de Dom Garcie de Navarre, qui en sont à l’origine. On perçoit à cette occasion, et bien que les deux œuvres ne relèvent pas exactement du même genre — Dom Garcie est une comédie héroïque —, à quel point l’écriture de Molière est devenue « efficace [21]  ». Cela apparaît en particulier dans le fait qu’il recourt constamment au procédé de la personnalisation, ce qui accusant fortement la subjectivité du discours de ses personnageset en resserrant la relation qui s’instaure entre eux. Ainsi, ce court passage de Dom Garcie :

DOM GARCIE
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ?

DONE ELVIRE
L’innocence à rougir n’est point accoutumée.

DOM GARCIE
Il est vrai qu’en ces lieux on la voit opprimée.
Ce billet démenti pour n’avoir point de seing…

devient dans Le Misanthrope :

ALCESTE
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ?

CÉLIMÈNE
Et par quelle raison faut-il que j’en rougisse ?

ALCESTE
Quoi ? vous joignez ici l’audace à l’artifice ?
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing ?
(Resp. v. 563-66 et v. 1328-31)

Alors que Done Elvire répondait au moyen d’une maxime, par nature impersonnelle, Célimène s’exprime à la première personne, et de surcroît au moyen d’une question, ce qui, nous l’avons vu plus haut, témoigne de sa ruse. De plus, alors que Dom Garcie recourait à l’ironie froide, Alceste rugit et attaque sur un « Quoi ! », dont la vertu sonore contribue à souligner la vivacité de la réaction ; en outre, sa réplique est bien plus personnalisée, puisqu’il accuse Célimène par le recours à la deuxième personne : « vous joignez… ». Et l’on pourrait ainsi multiplier les exemples. Quand Dom Garcie disait :

Rougissez maintenant : vous en avez raison,
Et le masque est levé de votre trahison. (v. 1274-75).

Alceste renonce à cette tournure passive, et recourt à une forme bien plus directe et autrement coercitive :

Rougissez bien plutôt, vous en avez raison ; Et j’ai de sûrs témoins de votre trahison. (v. 1287-88).

Ce genre de procédé d’écriture joue ainsi un rôle déterminant au théâtre, en accusant la dimension émotive du discours, de façon que le spectateur ressente davantage la présence physique du personnage : Alceste est de chair et de sang à côté d’un Dom Garcie, qui tient plus de la présence diaphane.


La réflexion philosophique que mène Molière sur la vaste question du rapport de l’homme et du monde, de l’homme et de la vérité impossible, appelle quelques remarques sur la signification humaine et la portée de la pièce. Comme nous l’avons dit plus haut, c’est le couple Alceste-Philinte qui traduit le conflit intime du poète, et la double tentation du rejet et du réalisme. On sait bien que Philinte voit juste, sans conteste, quand il prône « parmi le monde une vertu traitable » (I, 1, v. 149), mais pour autant il n’approuve pas plus le monde que ne le fait La Fontaine quand il écrit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Par là, Le Misanthrope contient une critique de la vie mondaine et plus largement de la société, et la Lettre écrite sur la comédie du Misanthrope de Donneau de Visé nous en prévient :

L’auteur […] fait encore parler à son héros d’une partie des mœurs du temps ; et ce qui est admirable est que, bien qu’il paraisse en quelque façon ridicule, il dit des choses fort justes. Il est vrai qu’il semble trop exiger ; mais il faut demander beaucoup pour obtenir quelque chose ; et pour obliger les hommes à se corriger un peu de leurs défauts, il est nécessaire de les leur faire paraître bien grands.

Quels sont les vices qu’Alceste reproche au monde dans lequel il vit ? Certes, la duplicité et l’hypocrisie, les démonstrations d’amitié qui sont de purs mensonges, et les éloges dont on accable ceux dont on vient de dire tout le mal possible. Certes aussi, la veulerie et la lâcheté qui permettent au « franc scélérat » avec lequel Alceste a procès non seulement d’agir avec impunité, mais de jouir de l’estime générale, et en définitive de triompher des gens les plus honnêtes. Et à cet égard, notre comédie témoigne d’une aspiration à un monde plus droit, à une vie plus belle et plus morale, à un « là-bas » qui correspondrait aux exigences intimes des âmes généreuses, que ce soit le « désert » dont rêve Alceste, le Forez qui sert de cadre à l’Astrée, ou ce séjour de Clarens où se terminera La Nouvelle Héloïse.

Mais, par delà la critique de ces travers humains, Molière dénonce un mal inhérent à la nature humaine, l’amour-propre, qui se dissimule sous le masque des usages. Ce thème sous-tend toute l’anthropologie du second XVIIe siècle, puisque les Maximes de La Rochefoucauld paraissent en 1665, et que Pascal [22] a déjà rapproché l’art de plaire et l’insincérité. En débusquant la présence du moi dominateur sous l’apparence de l’amabilité, Molière va donc plus loin que dans ses œuvres antérieures, Le Tartuffe et Dom Juan, qui fustigeaient un vice apparent, puisqu’ici il s’en prend aux usages sociaux admis par tous, mais qui dissimulent mal la méchanceté essentielle de l’homme. L’homme est ainsi condamné à jouer la comédie, même Alceste ne peut y échapper, car le monde est un théâtre, comme le dit ce très ancien thème de la culture occidentale, antérieur même au mythe platonicien de la caverne, et repris par les moralistes et les prédicateurs chrétiens du moyen-âge, par les humanistes de la Renaissance, et enfin par des moralistes comme La Bruyère et La Rochefoucauld. C’est bien la comédie sociale que Le Misanthrope met en scène.

Ce chef-d’œuvre témoigne de l’extraordinaire lucidité de Molière, à un moment où il traverse sans doute des moments difficiles. À la fois Alceste et Philinte, il renonce à proposer un sens univoque aux dépens d’un héros complètement ridicule, afin d’offrir une profonde méditation sur la nature humaine.

[1] On y trouve notamment la célèbre formule relative aux comédies qui « font continuellement rire dans l’âme ».

[2] Par exemple, dans Artamène ou le Grand Cyrus, « Histoire de l’amant jaloux » (t. III, Livre I) de Madeleine de Scudéry, est peint l ?antagonisme entre un amant jaloux et son insouciante maîtresse, qui entretient plusieurs autres relations amoureuses sans choisir clairement entre ses prétendants. Quant à l’amant jaloux, il est raillé par ses rivaux pour sa raideur. Ailleurs, dans La Clélie (t. V), Amilcar s ?en prend aux faiseurs de vers, tout comme Alceste ? Voir C. Bourqui, Les Sources de Molière. Un répertoire critique, Paris, SEDES, 1999.

[3] La dispute avec Oronte pousse celui-ci à se poser plus résolument en rival d’Alceste et à faire courir sur lui des bruits diffamatoires. La présence d’Arsinoé et d’Éliante est justifiée par les liens d’amitié ou de parenté qui les unissent à Célimène et par l’intérêt qu’elles portent toutes deux à Alceste. De même, Philinte est conduit chez Célimène à la fois par son amitié pour le misanthrope et par son amour pour Éliante.

[4] Voir G. Conesa, ?Le Misanthrope ou les limites de l ?aristotélisme ?, Toulouse, Littératures classiques, 1999, p.19-29.

[5] Au point que, selon Saint Simon, le duc de Montausier fut flatté d’avoir été « reconnu » par ses contemporains sous les traits de ce héros.

[6] Molière lui-même, frappé par la maladie vers 1664 et marqué par l’affaire du Tartuffe, souffre d’une sorte de dépression nerveuse qui altère son humeur et le jette dans de violentes colères, Grimarest en témoigne : « Une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le temps qu’il l’avait ordonné, mettait Molière en convulsion ; il était petit dans ces occasions. Si on lui avait dérangé un livre, c’en était assez pour qu’il ne travaillât de quinze jours ».

[7] Georges de Scudéry parle, par exemple, dans Almahide, de « cette mélancolie ingénieuse qui fait les grands hommes ».

[8] « Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris » (v. 99), c’est-à-dire éduqués par les mêmes maîtres.

[9] De La Grange à Mounet-Sully ou à Jacques Copeau, se sont succédées les interprétations les plus diverses d’un héros tantôt violent et comique, tantôt douloureux et pathétique (Lucien Guitry, Copeau, Pierre Dux), voire noble, révolté et incompris, à l’époque romantique, où l ?on a privilégié et hypertrophié, aux dépens des autres aspects du personnage, son exigence et sa soif d’absolu.

[10] « Le Misanthrope et l’art de plaire », Revue d’Histoire Littéraire de la France, 1972, n°5-6, p. 863-889.

[11] Voir les billets de sa main que lisent Acaste et Clitandre (V, dern.).

[12] Ces qualités s’affirment notamment dans la conversation qu’elle a avec Alceste (IV, 3) ou avec Arsinoé (III, 4).

[13] Molière double, Paris, P.U.F., 1977, p. 144.

[14] Voir, sur cette question, Patrick Dandrey, Molière ou l’esthétique du ridicule, Paris, Klincksieck, 416 p, 1992.

[15] Jean Mesnard, op. cit., p. 885.

[16] Elle parle ainsi d’Alceste et de Célimène (IV, 1, v. 1163-1196).

[17] C’est la thèse que développe Jean Mesnard, op. cit.

[18] Clitandre, par exemple, est admis au petit couché du Roi, privilège réservé seulement à quelques grands seigneurs.

[19] Notamment la scène, citée en partie ci-dessous, au cours de laquelle Célimène, pourtant coupable, parvient à retourner, non sans cruauté à l’égard d’Alceste, la situation en sa faveur (IV, 3).

[i] Portraits littéraires, IV, 1844 (cité par M. Autrand, op. cit., p. 118).

[20] Cf., entre autres, v. 87, 98, 108, 203, 773. Voir sur ce point R. Parish, « Le Misanthrope : des raisonneurs aux rieurs », [in] French Studies, janvier 1991.

[21] Voir G. Conesa, « Étude stylistique et dramaturgique des emprunts du Misanthrope à Dom Garcie de Navarre », Revue d’Histoire du Théâtre, 1978 (n°4).

[22] Lafuma n° 978 et Brunschvicg n°100, cité par Jean Mesnard, op. cit., p. 879.