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L’Impromptu de Versailles

Notice

L’IMPROMPTU
DE VERSAILLES

Comédie
par J.B.P. MOLIÈRE
représentée la première fois à Versailles
pour le Roi, le 14e octobre 1663
et donnée depuis au public dans la salle du Palais-Royal
le 4e novembre de la même année 1663
par la Troupe de Monsieur, Frère Unique du Roi.

NOTICE

La troupe de Molière séjourne du 11 au 23 octobre 1663 à Versailles, et bien que l’édition de 1682 indique précisément le 14 octobre comme jour de la première représentation [1] , on peut légitimement penser que c’est seulement vers le 19 ou le 20 octobre que L’Impromptu est joué devant le Roi, à la suite d’une « grande pièce » comme Sertorius de Corneille ou Dom Garcie de Navarre. À partir du 4 novembre, cette œuvre est offerte au public du Palais-Royal, et Molière ne la publiera pas, probablement parce qu’elle contient des attaques personnelles caractérisées, et que le Roi, qui n’a pas marchandé sa faveur au poète, souhaite que la querelle ne s’éternise pas.

Comique et polémique sont ici le plus souvent indissociables. Exploitant un talent d’imitateur dont il régale ses amis en privé, Molière s’en prend d’abord à Montfleury le père, et aux acteurs de l’Hôtel de Bourgogne en les contrefaisant plaisamment ; comme il a fait sienne une éthique du naturel, sur le plan moral mais aussi esthétique à l’échelle du jeu scénique, il reproche malicieusement aux Grands Comédiens leur emphase et la grandiloquence systématique de leur diction ; il continue ainsi le procès de la tragédie ébauché dans la Critique de l’École des femmes, en se moquant, non plus des auteurs, mais des acteurs. Il règle également son compte à Boursault au début de la scène 5, et surtout il rappelle sévèrement à l’ordre les auteurs qui préparent des pièces contre lui, car, depuis juin, le climat de la polémique s’est singulièrement détérioré : Donneau de Visé a écrit contre Molière et Madeleine Béjart l’ordurière « chanson de la coquille », et il fait courir le bruit que Molière est de la « grande confrérie des cocus [2]  » ; et même, Montfleury le père fait grief à Molière, dans un placet adressé au Roi, « d’avoir épousé la fille et d’avoir autrefois couché avec la mère [3]  ». Le poète se borne à répondre à ses ennemis qu’ils peuvent se moquer comme ils le voudront de ses ouvrages ou de son jeu d’acteur, et qu’il est prêt à tout souffrir d’eux, hormis des insinuations sur certaines matières, c’est-à-dire son respect pour la religion et la morale, ou tout ce qui touche à sa vie privée :

Mais, en leur abandonnant tout cela, ils me doivent faire la grâce de me laisser le reste et de ne point toucher à des matières de la nature de celles sur lesquelles on m’a dit qu’ils m’attaquaient dans leurs comédies. C’est de quoi je prierai civilement cet honnête Monsieur qui se mêle d’écrire pour eux, et voilà toute la réponse qu’ils auront de moi. (Sc. 5)

La dignité et la fermeté du ton, en même temps que la prudence dans l’allusion, sont exemplaires. Cependant, on le voit, Molière n’hésite pas à se livrer — et ce n’est pas la première fois [4]  — à des attaques ad hominem, et Brécourt a beau dire que Molière ne fait pas d’applications et que

son dessein est de peindre les mœurs sans vouloir toucher aux personnes, et que tous les personnages qu’il représente sont des personnages en l’air, et des fantômes proprement qu’il habille à sa fantaisie, pour réjouir les spectateurs (sc. 4)

le spectateur n’y croit guère, d’autant que notre dramaturge recommencera par la suite.

Après plus de trois siècles, alors que les calomnies et les injures de 1663 ne nous touchent plus beaucoup, L’Impromptu de Versailles n’a pas perdu de son intérêt, car ce petit acte offre la possibilité unique de pénétrer dans l’intimité de la troupe du Palais-Royal. Quand on compare L’Impromptu aux deux Comédies des comédiens de Gougenot ou de Scudéry ou à L’Illusion comique de Corneille, représentées entre 1631 et 1635, on ne peut qu’admirer le réalisme savoureux et la vie saisissante que Molière a su mettre dans cet extraordinaire « portrait du peintre par lui-même ». De surcroît, Molière renonce à ses effets comiques habituels au profit de quelques traits d’humour très amusants comme ici :

MADEMOISELLE MOLIÈRE.— Voulez-vous que je vous dise ? vous deviez faire une comédie où vous auriez joué tout seul.
MOLIÈRE.— Taisez-vous, ma femme, vous êtes une bête.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.— Grand merci, Monsieur mon mari. Voilà ce que c’est : le mariage change bien les gens, et vous ne m’auriez pas dit cela il y a dix-huit mois.
MOLIÈRE.— Taisez-vous, je vous prie.
MADEMOISELLE MOLIÈRE.— C’est une chose étrange, qu’une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu’un mari et un galant regardent la même personne avec des yeux si différents. (Sc. 1)

De plus, la pièce contient un témoignage unique et irremplaçable à nos yeux sur les acteurs de la troupe, dont Molière juge et commente le jeu. Il le fait tantôt avec humour et malice, comme ici, lorsque Mlle Du Parc se déclare incapable de jouer son personnage :

MADEMOISELLE DU PARC.— Mon Dieu, pour moi, je m’acquitterai fort mal de mon personnage, et je ne sais pas pourquoi vous m’avez donné ce rôle de façonnière.
MOLIÈRE.— Mon Dieu, Mademoiselle, voilà comme vous disiez lorsque l’on vous donna celui de La Critique de l’École des femmes ; cependant vous vous en êtes acquittée à merveille, et tout le monde est demeuré d’accord qu’on ne peut pas mieux faire que vous avez fait. Croyez-moi, celui-ci sera de même ; et vous le jouerez mieux que vous ne pensez.
MADEMOISELLE DU PARC.— Comment cela se pourrait-il faire, car il n’y a point de personne au monde qui soit moins façonnière que moi.
MOLIÈRE.— Cela est vrai, et c’est en quoi vous faites mieux voir que vous êtes excellente comédienne de bien représenter un personnage, qui est si contraire à votre humeur [...] (sc. 1)

Mais il procède tantôt de manière plus sincère, comme, lorsque donnant à chacun des indications relatives à la manière de jouer son personnage, il adresse ce discret mais bel hommage à son ami La Grange :

Pour vous, je n’ai rien à vous dire.

Enfin, L’Impromptu nous renseigne sur l’importance que Molière accorde au détail de la mise en scène, au souci d’inspirer et de régler le jeu de chaque acteur [5]  ; on pense à ce qu’écrira La Grange dans la préface de l’édition de 1682 :

Il n’était pas seulement inimitable dans la manière dont il soutenait tous les caractères de ses comédies ; mais il leur donnait encore un agrément tout particulier par la justesse qui accompagnait le jeu des acteurs : un coup d’œil, un pas, un geste, tout y était observé avec une exactitude qui avait été inconnue jusque là sur les théâtres de Paris.

L’Impromptu de Versailles n’est donc pas seulement une petite œuvre de circonstance, née d’une intention polémique. C’est aussi une comédie pleine de verve et de gaieté, mais surtout un document pris sur le vif qui permet, chose unique et émouvante, d’entendre Molière parler en son nom propre, pour fustiger ses détracteurs indélicats et rendre coup pour coup. On comprend que les Comédiens Français aient choisi de représenter cette pièce pour clôturer les journées d’hommage au poète, organisées à Paris en juin 1973.

[1] Il doit s’agir d’une erreur de date de La Grange, car la Cour n’arrive à Versailles que le 15, et que Molière et ses camarades ont donné devant le Roi Dom Garcie de Navarre, Sertorius de Corneille, L’École des maris, Les Fâcheux, puis enfin L’Impromptu.

[2] Il le laisse déjà entendre dans ses Nouvelles nouvelles de février 1663 (voir G. Mongrédien, La Querelle de l’École des femmes, t. I, p. XIV-XV).

[3] Racine, lettre à l’abbé Le Vasseur, fin novembre 1663, dans  ?uvres complètes de Racine, Pléiade, t. II, p. 459.

[4] Cf. le nom d ?emprunt d ?Arnolphe, M. de L ?Isle, dans L ?École des femmes, qui était également celui de Thomas Corneille.

[5] Cf. la fin de la scène 1, le début de la scène 3 et plusieurs endroits de la scène 4.