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La Comtesse d’Escarbagnas

Notice


LA COMTESSE D’ESCARBAGNAS

COMÉDIE

Par J.-B. P. de MOLIÈRE.

Représentée pour le Roi
à Saint-Germain-en-Laye, au mois de février 1672 [1]
et donnée au public,
sur le Théâtre de la salle du Palais-Royal,
pour la première fois le 8 juillet 1672
par la Troupe du Roi.

Pour fêter l’arrivée à la cour d’une princesse allemande, Élisabeth-Charlotte de Bavière, destinée à épouser Monsieur, devenu veuf, le roi commande un ballet. Celui-ci, qui consiste en une sélection des meilleurs extraits de spectacles donnés les années précédentes [2] , s’intitule pour cette raison Le Ballet des ballets. Afin de relier ces éléments nécessairement disparates, Molière écrit une petite comédie en un acte et en prose, La Comtesse d’Escarbagnas et une pastorale aujourd’hui perdue.

Comme le livret laisse subsister quelques doutes sur la disposition de l’ensemble, on suppose qu’au terme d’un prologue, les personnages de la comédie se préparaient à assister à la représentation annoncée par le vicomte [3] , à savoir la pastorale dont les cinq actes étaient séparés par des intermèdes ; à la suite de quoi, M. Harpin faisait son entrée (sc. 8), et l’on jouait les deux dernières scènes de la pièce. Enfin, un ultime intermède, également annoncé par le vicomte, devait clore la représentation.

Le spectacle, offert à la cour le 2 décembre 1671 à Saint-Germain, est repris trois fois en décembre, et trois fois également en février 1672. À la ville, comme il serait trop onéreux de donner intégralement le Ballet des ballets, Molière remplace la pastorale par Le Mariage forcé [4] , agrémenté de nouveaux intermèdes. La Comtesse d’Escarbagnas, petite comédie, bien anodine à nos yeux, connaît pourtant un vif succès, puisque que la troupe en donne 18 représentations, et qu’elle sera reprise 580 fois jusqu’à la Révolution. Comme le poète ne juge cependant pas utile de publier ce qu’il considère sans doute comme une pochade, c’est grâce à l’édition de 1682 que nous la connaissons.

Il est difficile, dans l’état actuel de nos connaissances, de déterminer les sources d’une comédie de salon si modeste. Patrick Dandrey a signalé une œuvre en vers, attribuée à Pellisson [5] , qui présente quelques similitudes, notamment avec le billet dont Tibaudier accompagne ses poires dans La Comtesse d’Escarbagnas (sc. IV), mais il s’agit de bien peu de chose. Claude Bourqui signale de son côté que le motif de la représentation interrompue figure dans le théâtre italien bien avant son apparition chez Molière, mais que l’idée de faire interrompre une représentation enchâssée par un personnage de jaloux n’implique aucunement l’utilisation d’un texte précis [6] . Ajoutons que la pièce s’inscrit dans la mode de la satire des « campagnards », qui sévit au théâtre aux alentours de 1670.

L’un des mérites de cette petite œuvre alerte et agréable, bien rarement jouée aujourd’hui, a trait à la peinture sociale* qu’elle contient, puisque, en offrant aux honnêtes gens un portrait de leur double inversé, elle présente une amusante étude des manières de province que Molière a dû pouvoir observer à loisir dans sa jeunesse itinérante. À cet égard, le personnage de la Comtesse complète une galerie de portraits commencée avec les Sotenville (George Dandin) et Monsieur de Pourceaugnac. Le texte en soi ne pose pas de problème, hormis une curieuse variante contenue dans l’édition de 1682, dont les deux tirages contiennent deux leçons différentes. Le vicomte tient le propos suivant :

Ensuite, comme d’une chose fort curieuse, il m’a fait, avec un grand mystère, une fatigante lecture de toutes les méchantes plaisanteries de la Gazette de Hollande dont il épouse les intérêts. Il tient que la France est battue en ruine par la plume de cet écrivain et qu’il ne faut pas que ce bel esprit pour défaire toutes nos troupes ; et de là s’est jeté à corps perdu dans la raisonnement du Ministère dont il remarque tous les défauts et d’où j’ai cru qu’il ne sortirait point.

Ensuite, comme d’une chose fort curieuse, il m’a fait, avec grand mystère, une fatigante lecture de toutes les sottises de la Gazette de Hollande, et de là s’est jeté, à corps perdu, dans le raisonnement du Ministère, d’où j’ai cru qu’il ne sortirait point.

Il est probable que les deux textes soient de Molière, car on ne voit pas pourquoi La Grange et Vivot, ses éditeurs posthumes, auraient modifié ce passage. On peut imaginer que le poète a conçu la version longue [7] à un moment de tension diplomatique avec la Hollande, d’où les allusions au gazetier de Hollande qui se livre à ce qu’on appelle aujourd’hui de la désinformation, et le léger coup de patte au ministère. Il aurait ensuite allégé son texte pour le donner à la ville en juillet 1672, alors que le roi avait vivement mené sa campagne et gagné la guerre contre la Hollande ; l’inquiétude étant passée, les allusions satiriques n’avaient plus lieu d’être.

[1] Il s’agit d’une erreur de date ; la pièce a été représentée en réalité le 2 décembre 1671.

[2] On y relève, par exemple, le premier intermède des Amants magnifiques, des éléments du prologue ainsi que les premier, second et dernier intermèdes de Psyché, la troisième entrée du Ballet des Muses, le quatrième intermède de George Dandin, une entrée de la Pastorale comique, la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, et enfin deux des entrées du Ballet des Nations qui clôt cette pièce.

[3] Il s’agissait sans doute des scènes 1 à 7.

[4] Enfin en octobre et novembre 1672, Molière y remplace Le Mariage forcé par L’Amour médecin, puis en février 1673, par Les Fâcheux.

[5] "Response à M. D. V.", in Recueil des Pièces galantes en Prose et en Vers de Madame la Comtesse de la Suze et de M. Paul Pellisson, Paris, Quinet, 1664.

[6] Les Sources de Molière. Un répertoire critique, Paris, SEDES, 1999, p. 426.

[7] La pièce est représentée, rappelons-le, en décembre 1671 et en février 1672 devant la cour.