Molière
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Amphitryon

Notice


AMPHITRYON

COMÉDIE

Par J.-B. P. de MOLIÈRE

Représentée pour la première fois à Paris,
sur le Théâtre du Palais-Royal,
le 13e JANVIER 1668,
par la Troupe du Roi.

Amphitryon, créé à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal le 13 janvier 1668, et représenté devant la cour dès le 16 janvier aux Tuileries, connaît un succès très net : les quinze premières représentations rapportent près de 13.000 livres, soit une moyenne de 865 livres par représentation. En février, sa représentation est complétée à l’affiche par des œuvres plus courtes [i] , ce qui est un signe de fléchissement. Dès le mois de mars, la pièce, dédiée au Grand Condé qui a soutenu le poète dans les moments difficiles [1] , est imprimée.

On peut s’interroger sur les raisons qui poussent Molière à reprendre ici un des plus anciens thèmes du théâtre occidental, mais qui ressemble peu à ceux qu’il choisit d’ordinaire. Tout d’abord, il semble s’intéresser à Plaute, dont une traduction de l’abbé de Marolles est parue en 1658, et qui constituera également la source de L’Avare. Ensuite, une version plus récente due à Rotrou, Les Deux Sosies (1637), reste à l’affiche jusqu’en 1650 au moins, et le thème paraît à la mode, puisque les comédiens du Marais en tirent, à cette même date, une pièce intitulée La Naissance d’Hercule. Enfin, il convient de rappeler qu’Amphitryon est une pièce à machines, genre à la mode vers 1660, et que Molière n’est pas fâché de concurrencer ainsi le théâtre du Marais qui s’est fait une spécialité de ce type de spectacles : La Toison d’or de Corneille y a été applaudie à partir du début de 1661 jusque durant l’hiver 1663-1664 ; Les Amours de Jupiter et de Sémélé de Boyer y ont obtenu un vif succès pendant la saison 1665-1666, et le même Boyer se prépare à donner à la même troupe La Fête de Vénus, créée au début de 1669.

Une autre hypothèse a été émise en 1835 par Roederer [2] , et reprise ensuite par Michelet et bien d’autres [3] , selon laquelle la comédie aurait été écrite pour faire écho à la faveur de Mme de Montespan, qui remonte soit à juin 1667, soit aux premiers mois de 1668. Une telle hypothèse est à la fois bien tardive — elle est formulée près de deux siècles après l’événement —, et parfaitement invraisemblable [4] , quand on sait que Molière était un courtisan jouissant d’un statut très enviable auprès de Louis XIV.

La pièce doit beaucoup à la tradition et principalement à Plaute, pour le titre et le nom des personnages, pour le déroulement de l’histoire, mais aussi pour certains passages qui sont directement traduits du texte latin. Les différences essentielles sont dues au fait que le texte utilisé par Molière, celui de l’édition bilingue de 1658, publiée par Michel de Marolles n’est pas le texte moderne dont nous disposons. L’original latin, comporte des lacunes aux actes III et IV, ainsi que des scènes de liaison ajoutées depuis la Renaissance par Hermolaeus Barbarus, un humaniste italien du XVe siècle [5] .

La version de Molière est donc très proche de celle de Plaute. Il faut simplement préciser que son Prologue a pu être influencé par Mercure et le soleil de Lucien, comme le signale Pierre Bayle dans son Dictionnaire historique et critique, ainsi que par quelques vers de Plaute et surtout de Rotrou, chez qui Mercure demande à la Lune de marcher à pas plus lents pour complaire à Jupiter [6] . De même, l’épisode final de l’annonce par la servante de la naissance de deux jumeaux et du récit des exploits de l’un d’entre eux est emprunté de l’acte V de l’Amphitruo. En revanche, l’Amphitryon de Molière est enrichi de plusieurs scènes et épisodes étrangers à la comédie latine, parmi lesquels ceux qui mettent en présence Cléanthis et Mercure, ou Cléanthis et Sosie (Resp., I, 4, et II, 5 et 7).

En fait Molière se livre ici avec liberté au jeu de la réécriture, rivalisant avec ses modèles, ce que le public cultivé devait apprécier au plus haut point : l’intérêt de ce jeu savant, qui suppose une certaine connivence, réside alors, pour qui connaît les œuvres de Plaute et de Rotrou, dans la façon de reprendre tel épisode, telle situation de parole, voire telle réplique, en en modifiant l’écriture, le ton, en les modulant de manière originale, en les adaptant à son public de connaisseurs et au goût de son temps épris de galanterie.

Ainsi, les passages empruntés par Molière n’ont plus grand chose de commun avec l’original, car le savoir-faire de l’homme de théâtre fait ici toute la différence avec ses prédecesseurs, en particulier quand il s’agit d’exploiter au mieux une situation de parole et d’en valoriser les moindres effets. Prenons par exemple la scèneAmphitryon se réjouit de retrouver Alcmène, son épouse, alors que celle-ci, abusée par Jupiter, croit avoir déjà revu son mari. Nous ne retiendrons que deux points : chez Plaute, Alcmène répond posément et de bonne grâce à son époux qui lui pose pourtant des questions assez saugrenues à ses yeux, de sorte que le comique ne réside que dans la situation. Molière, pour sa part, ne se satisfait pas de ce maigre bénéfice dramatique ; il joue avec doigté sur la tension qu’il fait s’accroître régulièrement entre les époux, de sorte que leurs propos deviennent plus émotifs, et tout à la fois plus stylisés, ce dont témoignent entre autres la reprise des termes de l’un par l’autre, ainsi que l’identité des attaques de répliques :

ALCMÈNE.— Est-ce qu’une vapeur, par sa malignité…
AMPHITRYON.— Cette vapeur, dont vous me régalez…

ALCMÈNE.— C’est ce qu’on peut donner pour change,
Au songe dont vous me parlez.
AMPHITRYON.— À moins d’un songe, on ne peut pas sans doute…

AMPHITRYON.— Laissons un peu cette vapeur, Alcmène.
ALCMÈNE.— Laissons un peu ce songe, Amphitryon

AMPHITRYON.— Quoi ? vous osez me soutenir en face…
ALCMÈNE.— Quoi ? vous voulez nier avec audace… (v. 908-938)

L’égale conviction des époux forme un jeu de théâtre spectaculaire et suscite une dynamique qui donne au spectateur le sentiment qu’on s’achemine vers l’irréparable. Second point, qui a trait à la façon de mettre en valeur un élément important de l’échange : alors que chez Plaute, Alcmène dit assez tôt, et sans qu’Amphitryon le lui demande : « Non, tu as dîné avec moi, et tu as couché avec moi [7]  », Molière crée un effet en retardant longtemps cet aveu, ce qui est également créateur de tension. C’est d’abord Amphitryon qui demande à sa femme de lui raconter « toute l’histoire » par le menu. Et alors qu’Alcmène, revivant la scène, s’étend innocemment sur ces moments heureux,

Tous ces transports, toute cette tendresse,
Comme vous croyez bien, ne me déplaisaient pas ;
Et s’il faut que je le confesse,
Mon cœur, Amphitryon, y trouvait mille appas.

le malheureux Amphitryon prononce une série d’apartés crispés (« Ah ! d’un si doux accueil je me serais passé… Peut-on plus vivement se voir assassiné ? »), ce qui suscite, on le voit, un comique de nature psychologique. Et quand arrive le moment fatidique,

On servit. Tête à tête, ensemble nous soupâmes ;
Et le souper fini, nous nous fûmes coucher.

Le poète ménage un effet aussi farcesque que pathétique dans la question misérable du piteux époux : « Ensemble ? ». C’est, encore une fois, dans ce domaine que Molière est incomparable, dans cette manière de tirer tout le suc d’une situation de parole en ménageant une subtile gradation liée à l’émotivité des personnages, en jouant sur les effets de tension puis de relatif apaisement, et en préparant au mieux la portée de quelques répliques marquantes que Molière dépasse de cent coudées ses prédecesseurs et s’impose comme un très grand auteur dramatique.

La qualité de cette pièce est également liée en grande partie au ton très particulier que Molière a su trouver, et qui tient essentiellement au mariage d’éléments de nature différente. Les contemporains apprécient d’ailleurs cette originalité, si l’on en croit le gazetier Robinet :

L’aimable enjouement du comique
Et les beautés de l’héroïque,
Les intrigues, les passions,
Et bref, les décorations,
Avec des machines volantes
Font un spectacle si charmant [8]

Tout d’abord, l’enjouement, dont parle Robinet : dans la conception même du sujet, Molière, abandonnant le merveilleux mythologique qui, chez Plaute, confère au dialogue une certaine gravité, fait d’Amphitryon à la fois une comédie galante au ton enjoué, fort à la mode dans les milieux mondains [9] . Les personnages, y compris les Dieux, ont ici des manières bien humaines, et on les traite dans certains passages avec une liberté de ton, à laquelle fera écho celle de Psyché de La Fontaine, un an plus tard. Molière « modernise » ainsi les caractères : Jupiter, devenu galant, perd toute majesté et sait ruser quand il le faut [10] . Mercure, quant à lui, est un courtisan prêt à tout pour le service d’un maître qu’il ne tient pas en haute estime. Alcmène enfin, loin d’être une matrone antique, apparaît comme une jeune femme délicate et sensible, généreuse et droite. Elle fait partie de ces personnages, harmonieusement équilibrés, telle Elmire dans Le Tartuffe, qui constituent le pôle positif de la dramaturgie moliéresque et font pendant aux personnages ridicules (voir Morale). De surcroît, c’est là peut-être le plus beau rôle d’amoureuse de tout le théâtre de Molière ; Giraudoux, dont l’héroïne trouve qu’il « est mal élevé de tromper son mari, fût-ce avec lui-même [11]  », saura s’en souvenir.

Ensuite, la pièce charme par son atmosphère galante très particulière, à laquelle concourent les agréments du vers libre, que le poète a déjà utilisé avec brio dans son Remerciement au Roi, en 1663. Molière s’affirme ici comme un maître en la matière, à l’égal du La Fontaine des Fables. On a souvent loué la souplesse des rythmes, la variété des mètres, et il est facile de s’en rendre compte quand on rapproche tel passage de Dom Garcie de Navarre de son réemploi dans Amphitryon [12]  ; alors que le prince jaloux s’adressait en ces termes à sa bien aimée :

Que si votre courroux ne peut être apaisé,
Si mon crime est trop grand pour se voir excusé,
Si vous ne regardez ni l’amour qui le cause,
Ni le vif repentir que mon cœur vous expose,
Il faut qu’un coup heureux, en me faisant mourir,
M’arrache à des tourments que je ne puis souffrir.
Non, ne présumez pas qu’ayant su vous déplaire,
Je puisse vivre une heure avec votre colère.

Le héros galant qu’est Jupiter s’empresse, pour charmer Alcmène, d’assouplir le rythme syntaxique et métrique d’un propos, qu’il trouve sans doute trop martial, et d’adoucir les sonorités en jouant notamment sur les syllabes féminines :

Si votre cœur, charmante Alcmène,
Me refuse la grâce où j’ose recourir,
Il faut qu’une atteinte soudaine
M’arrache, en me faisant mourir,
Aux dures rigueurs d’une peine
Que je ne saurais plus souffrir.
Oui, cet état me désespère :
Alcmène, ne présumez pas
Qu’aimant comme je fais vos célestes appas,
Je puisse vivre un jour avec votre colère.

Le ton si particulier d’Amphitryon tient aussi à l’humour et au comique que Molière marie avec virtuosité au ton de la comédie galante, grâce aux personnages des valets. Notamment, le poète invente celui de Cléanthis, ce qui lui permet de faire rire au moyen d’effets de parallélisme entre le dialogue des maîtres et celui des serviteurs : quoi de plus drôle que de voir Mercure, sous les traits de Sosie, traiter de façon cavalière la prude Cléanthis, alors que Jupiter vient de se raccommoder de la manière la plus tendre avec Alcmène ? (Resp., I, 3, et I, 4)

Quant au personnage de Sosie, il jouit d’une force comique inégalée, grâce à un parfait dosage de gestes burlesques, de propos familiers, impertinents et spirituels, et de franche naïveté dans l’analyse des sentiments. Il est drôle, par exemple, quand il adopte la posture du moraliste, alors qu’il craint d’apprendre son infortune conjugale :

La chose quelquefois est fâcheuse à connaître,
Et je tremble à la demander.
Ne vaudrait-il point mieux, pour ne rien hasarder,
Ignorer ce qu’il en peut être ?
Allons, tout coup vaille, il faut voir,
Et je ne m’en saurais défendre.
La faiblesse humaine est d’avoir
Des curiosités d’apprendre
Ce qu’on ne voudrait pas savoir. (II, 3)

ou encore quand, observant Mercure, il livre avec naïveté l’image qu’il se fait de lui-même :

Des pieds jusqu’à la tête, il est comme moi fait,
Beau, l’air noble, bien pris, les manières charmantes ;
Enfin deux gouttes de lait
Ne sont pas plus ressemblantes ;
Et n’était que ses mains sont un peu trop pesantes,
J’en serais fort satisfait.

Effet d’autant plus amusant que Mercure aura pour sa part une toute autre perception de cette prétendue ressemblance :

Je lui donne à présent congé d’être Sosie.
Je suis las de porter un visage si laid,
Et je m’en vais au Ciel, avec de l’ambrosie,
M’en débarbouiller tout à fait. (Resp. II, 1 et III, 9.)

Surtout, Sosie jouit d’un humour qui renouvelle les effets empruntés. Par exemple, alors que Rotrou avait fait dire à son personnage :

Cet honneur, ce me semble, est un triste avantage .
On appelle cela lui sucrer le breuvage [13] .

Molière écrit :

Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule (III, 10, v. 1917)

effet beaucoup plus drôle, car, outre sa concision, il permet une amusante opposition des tons héroïque (Le seigneur Jupiter) et familier, sinon bas (dorer la pilule). Molière joue volontiers, à ces occasions, sur la variété des mètres que lui permet le vers libre, et l’on goûtera ainsi les quelques licences et facéties de versification qui en résultent, comme ici où un vers de sept syllabes brise le rythme plus solennel des alexandrins pour mieux accuser la chute comique :

Tes coups n’ont point en moi fait de métamorphose ;
Et tout le changement que je trouve à la chose,
C’est d’être Sosie battu [14] .

ou comme dans ce distique, où la différence des mètres souligne la prétendue « singularité » de Sosie :

Les uns à s’exposer trouvent mille délices ;
Moi, j’en trouve à me conserver.

L’ensemble de ces procédés et de ces effets crée ainsi une atmosphère propre, et l’on voit ici Molière innover en tentant une expérience nouvelle, celle de la réécriture, permettant d’adapter à son public de connaisseurs et au goût de son temps épris de galanterie, un sujet comique traditionnel. Avec cette virtuosité et ce doigté se dévoile ici un autre des talents du poète.

[i] Le Médecin malgré lui, L’Amour médecin et Le Mariage forcé.

[1] Notamment dans l’affaire du Tartuffe ; au moment où est publiée cette Épître (5 mars 1668), Condé est rentré en grâce ; il est, durant la guerre de Dévolution, à la tête de l’armée d’Allemagne et il commande la campagne de Franche-Comté en février de la même année.

[2] Dans les Mémoires pour servir à l’histoire de la société polie en France, publiés en 1835, l’année même de sa mort.

[3] Voir, entre autres, René Jasinski dans son Molière de la collection « Connaissance des Lettres », p. 176 et suivantes, et Georges Couton, au tome II de son édition des  ?uvres complètes de Molière (Bibliothèque de la Pléiade, p . 351-357).

[4] On voit mal pourquoi aucun contemporain n’a évoqué cette prétendue allusion aux amours royales. Mme de Maintenon elle-même assiste à la représentation de la pièce après son mariage secret avec Louis XIV (il y eut cinq représentations à la cour de1688 à 1695, et cinq de 1700 à 1715), preuve qu’elle n’y discerne pas d’allusion déplacée. En outre, Jupiter chez Molière, qui sait admirablement « dorer la pilule », comme le note Sosie, mais il n’est peut-être pas traité avec tout le respect souhaitable, si l’on veut voir la personne du Roi derrière le personnage.

[5] Sont ajoutées à l ?original latin plusieurs scènes qui font la liaison entre les railleries de Mercure à l’égard d’Amphitryon devant sa maison, et les hésitations de Blépharon entre les deux Amphitryons.

[6] « Retarde en sa faveur la naissance du jour » (Rotrou, Les Deux Sosies, I, 1).

[7] Plaute, Térence, ?uvres complètes, trad. de Pierre Grimal, bibl. de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1971, p. 40.

[8] Lettre en vers à Madame, 21 janvier 1668.

[9] Sur cette question, voir Alain Génétiot, La Poétique du loisir mondain, de Voiture à La Fontaine, Paris, Champion, 1996.

[10] Par exemple à la fin de la scène 6 de l’acte II, pour éloigner Sosie et le remplacer en douceur par Mercure.

[11] Giraudoux, Amphitryon 38, I, 6.

[12] Resp. II, 6, v. 683-689 et II, 6, v. 1364-1373. Il convient bien entendu de rappeler que le genre et le ton des deux pièces est différent, ce qui incite à la prudence dans les rapprochements.

[13] Les Sosies, V, 6. Voir également v. 1864-65 : « Et l’on me des-Sosie enfin, / Comme on vous dés-Amphitryonne. »

[14] I, 2, vers 380-382 ; on notera que Molière en prend ici à son aise avec les règles de la prosodie, et compte Sosie pour trois syllabes.