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Mélicerte

Notice


MÉLICERTE

pastorale héroïque

Par J.-B. P. de MOLIÈRE

Représentée pour la première fois à Saint-Germain-en-Laye,
pour le Roi, au Ballet des Muses,
le 2e décembre 1666,
par la Troupe du Roi.

Dans cette espèce de ballet-fleuve qu’est le Ballet des Muses [1] , imaginé par Benserade, la troisième des treize entrées [2] est dédiée à Thalie, muse de la comédie, et occupée par Mélicerte, dont Molière n’a pu écrire que les deux premiers actes [3]  ; mais, comme le précisent les éditeurs de 1682, « Sa Majesté en ayant été satisfaite pour la fête où elle fut représentée, le sieur de Molière ne l’a point finie. » La pièce n’est ensuite ni reprise au théâtre du Palais-Royal, ni même publiée.

Pour l’intrigue de cette comédie pastorale héroïque, Molière s’est souvenu de l’histoire de Sésostris et Timarète, dans Le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry [4]  ; en témoignent plusieurs similitudes de détail, comme par exemple le personnage du précepteur philosophe, ainsi que l’avait remarqué, dès le XVIIe siècle, Guérin, le fils d’Armande Béjart.

Les bergères Daphné et Éroxène dédaignent les vœux des bergers Acante et Tyrène, car elles aiment toutes deux le beau Myrtil , fils présumé du rustre Lycarsis ; mais Myrtil [5] se soucie peu de leurs avances, car son cœur ne bat que pour la jeune et belle Mélicerte. Au moment où Myrtil vient d’attendrir son prétendu père et de lui faire accepter son mariage avec Mélicerte, on apprend que le Roi arrive dans la vallée de Tempé pour y chercher Mélicerte... La suite manque, mais on imagine sans peine que Mélicerte ne tardera pas à se révéler de naissance princière, et que Myrtil, qui est d’une distinction rare, s’avérera fils d’un grand seigneur, si bien qu’il pourra légitimement prétendre à la main de sa bien-aimée [6] .

On le voit, tout cela relève de la pure tradition pastorale, et il en va de même pour les personnages : amants passionnés, bergères coquettes, amoureux ingénu, jeune beauté timide et inquiète, émerveillée et craintive devant l’amour, aucun d’eux ne déparerait l’Astrée, d’où ils proviennent par Le Grand Cyrus interposé, si l’on peut dire.

Cette couleur conventionnelle ne saurait pourtant dissimuler l’habileté que Molière a prodiguée dans ces deux actes, et qui lui permet de transformer la plate exposition de situations parfaitement rebattues en une série d’amusants jeux de théâtre. À tout moment, le poète s’efforce d’agrémenter un dialogue que les conventions du genre risquent de rendre un peu plat. Par exemple, alors que les deux nymphes, Eroxène et Daphné, font part à Lycarsis de l’amour qu’elles vouent à son fils, Myrtil, Molière ménage un long quiproquo : comme elles s’expriment d’abord de manière ambiguë (L’amour [...] a pris chez vous le trait dont il blesse nos cœurs), Lycarsis pense que la déclaration s’adresse à lui, ce qui permet un long échange comique. Molière introduit ici sans raison organique un quiproquo, effet aussi vieux que le genre comique lui-même, dans lequel il est passé maître, et cela à seule fin d’agrémenter le spectacle.

Dans la même intention, il réutilise ici des séries de répliques courtes équivalant à des lazzi, et que l’on retrouve dans ses différentes comédies, même les plus grandes. Ces pans de dialogue tout prêts, affinés au contact du public par une longue pratique de la scène, et ménageant des effets gestuels ou intonatifs, « portent » à coup sûr [7] . Ils revêtent sous sa plume tantôt un aspect nettement stylisé, tantôt plus naturel, mais elles se présentent dans tous les cas comme parfaitement réglés, ce qui leur confère une dimension ludique. C’est le cas de l’effet de symétrie formelle, véritable ballet de paroles, qui éclate ici entre quatre personnages :

ACANTE
Ah ! charmante Daphné !
TYRÈNE
Trop aimable Éroxène.
DAPHNÉ
Acante, laisse-moi.
ÉROXÈNE
Ne me suis point, Tyrène.
ACANTE
Pourquoi me chasses-tu ?
TYRÈNE
Pourquoi fuis-tu mes pas ?
DAPHNÉ
Tu me plais loin de moi.
ÉROXÈNE
Je m’aime où tu n’es pas.

La rigoureuse stylisation de la stichomythie, et surtout de la distribution des répliques (ABCD/ABCD), sont en tout point identiques à celles de l’échange qui opposera, dans Le Bourgeois gentilhomme [8] , Cléonte et Covielle à Lucile et Nicole. De la même manière, à la scène 2 qui voit les nymphes, Éroxène et Daphné, se faire confidence de leurs désirs amoureux, puis découvrir qu’elles sont en fait rivales, Molière ménage une parfaite identité de longueur de leurs propos : à un vers de la première répond un vers de la seconde, à un distique correspond ensuite un distique, et quand Daphné prononce six, puis dix vers [9] de suite, son amie fait de même. Une fois encore, Molière reprend un procédé propre à traduire l’identique attitude de deux personnages, déjà utilisé, entre autres, dans Le Misanthrope [10] . Enfin, Molière recourt au vieux procédé qui consiste à ne faire répondre un personnage qu’au moyen de monosyllabes, effet qu’il réutilisera avec plus de brio encore au début des Fourberies de Scapin, mais qui remonte à la nuit des temps, et dont on trouve une illustration dans la Farce de Maître Pathelin, quand Maître Pathelin réclame ses honoraires au berger Agnelet et que celui-ci ne répond que par des bêlements monosyllabiques. Molière y recourt ici une première fois, à un moment où deux personnages paraissent pour la première fois aux yeux du spectateur :

MÉLICERTE
Ah ! Corinne, tu viens de l’apprendre de Stelle,
Et c’est de Lycarsis qu’elle tient la nouvelle.
CORINNE
Oui.
MÉLICERTE
Que les qualités dont Myrtil est orné
Ont su toucher d’amour Éroxène et Daphné ?
CORINNE
Oui
MÉLICERTE
[...]
Ah ! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche !
Et que c’est faiblement que mon souci te touche [11]  !

Molière dispose donc bien d’un fonds personnel qu’il s’est constitué au fil des années, faisant sien tel effet intéressant, l’améliorant, y imprimant sa marque et l’utilisant de temps à autre, même dans ses plus grandes œuvres. Cette pratique, sous-tendue par une conception modulaire du dialogue, empruntée selon nous à la Commedia dell’Arte, est celle d’un homme de théâtre, plutôt que celle d’un auteur. En intégrant ces effets à son dialogue, Molière lui confère une efficacité scénique qui fait souvent défaut à de grands écrivains qui s’essaient au théâtre sans être vraiment dramaturges. Ce n’est pas diminuer son talent que de remarquer, chez un si grand créateur, le recours à ce qu’on pourrait appeler des « ficelles du métier » de comédien ; il est même émouvant de découvrir en cela la démarche de l’homme de théâtre qui, dans sa pratique quotidienne et parfois humble du métier, sait recourir à de banals effets relevant d’un fonds commun, les porter à un point de perfection inégalée, et, dans les meilleusr des cas, les anoblir en les mettant au service d’une haute visée psychologique et dramatique.

LE TEXTE

Mélicerte a été imprimée pour la première fois dans l’édition de 1682.
Éditions collationnées : 1682, 1734.