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Le Misanthrope

Acte 4

 ACTE IV, SCÈNE PREMIERE

ÉLIANTE, PHILINTE.
PHILINTE
 Non, l’on n’a point vu d’âme à manier, si dure,
Ni d’accommodement plus pénible à conclure ;
1135 En vain, de tous côtés, on l’a voulu tourner,
Hors de son sentiment, on n’a pu l’entraîner ;
Et, jamais, différend si bizarre, je pense,
N’avait de ces messieurs, occupé la prudence [1] .
Non, Messieurs, disait-il, je ne me dédis point,
1140 Et tomberai d’accord de tout, hors de ce point :
De quoi s’offense-t-il ? et que veut-il me dire ?
Y va-t-il de sa gloire, à ne pas bien écrire ?
Que lui fait mon avis, qu’il a pris de travers ?
On peut être honnête homme, et faire mal des vers ;
1145 Ce n’est point à l’honneur, que touchent ces matières,
Je le tiens galant homme en toutes les manières,
Homme de qualité, de mérite, et de cœur,
Tout ce qu’il vous plaira, mais fort méchant auteur.
Je louerai, si l’on veut, son train, et sa dépense,
1150 Son adresse, à cheval, aux armes, à la danse ;
Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur ;
Et lorsque d’en mieux faire, on n’a pas le bonheur,
On ne doit, de rimer, avoir aucune envie,
Qu’on n’y soit condamné, sur peine de la vie.
1155 Enfin, toute la grâce, et l’accommodement,
Où s’est, avec effort, plié son sentiment,
C’est de dire, croyant adoucir bien son style,
Monsieur, je suis fâché d’être si difficile ;
Et, pour l’amour de vous, je voudrais de bon cœur,
1160 Avoir trouvé, tantôt, votre sonnet meilleur ;
Et dans une embrassade, on leur a, pour conclure,
Fait vite, envelopper toute la procédure.

ÉLIANTE
 Dans ses façons d’agir, il est fort singulier,
Mais j’en fais, je l’avoue, un cas particulier ;
1165 Et la sincérité dont son âme se pique,
A quelque chose, en soi, de noble, et d’héroïque ;
C’est une vertu rare, au siècle d’aujourd’hui,
Et je la voudrais voir, partout, comme chez lui.

PHILINTE
 Pour moi, plus je le vois, plus, surtout, je m’étonne
1170 De cette passion où son cœur s’abandonne :
De l’humeur dont le Ciel a voulu le former,
Je ne sais pas comment il s’avise d’aimer ;
Et je sais moins, encor, comment votre cousine
Peut être la personne où son penchant l’incline.

ÉLIANTE
1175 Cela fait assez voir que l’amour, dans les cœurs,
N’est pas, toujours, produit par un rapport d’humeurs ;
Et toutes ces raisons de douces sympathies,
Dans cet exemple-ci, se trouvent démenties.

PHILINTE
 Mais, croyez-vous qu’on l’aime, aux choses qu’on peut voir ?

ÉLIANTE
1180 C’est un point qu’il n’est pas fort aisé de savoir.
Comment pouvoir juger s’il est vrai qu’elle l’aime ?
Son cœur, de ce qu’il sent, n’est pas bien sûr lui-même ;
Il aime, quelquefois, sans qu’il le sache bien,
Et croit aimer, aussi, parfois, qu’il n’en est rien [2] .

PHILINTE
1185 Je crois que notre ami, près de cette cousine,
Trouvera des chagrins plus qu’il ne s’imagine ;
Et s’il avait mon cœur, à dire vérité,
Il tournerait ses vœux tout d’un autre côté ;
Et par un choix plus juste, on le verrait, Madame,
1190 Profiter des bontés que lui montre votre âme.

ÉLIANTE
 Pour moi, je n’en fais point de façons, et je croi
Qu’on doit, sur de tels points, être de bonne foi :
Je ne m’oppose point à toute sa tendresse,
Au contraire, mon cœur, pour elle, s’intéresse ;
1195 Et si c’était qu’à moi, la chose pût tenir,
Moi-même, à ce qu’il aime, on me verrait l’unir.
Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire,
Son amour éprouvait quelque destin contraire,
S’il fallait que d’un autre, on couronnât les feux,
1200 Je pourrais me résoudre à recevoir ses vœux ;
Et le refus souffert, en pareille occurrence,
Ne m’y ferait trouver aucune répugnance [3] .

PHILINTE
 Et moi, de mon côté, je ne m’oppose pas,
Madame, à ces bontés qu’ont, pour lui, vos appas ;
1205 Et lui-même, s’il veut, il peut bien vous instruire
De ce que, là-dessus, j’ai pris soin de lui dire.
Mais si, par un hymen [4] , qui les joindrait eux deux,
Vous étiez hors d’état de recevoir ses vœux,
Tous les miens tenteraient la faveur éclatante,
1210 Qu’avec tant de bonté, votre âme lui présente ;
Heureux si, quand son cœur s’y pourra dérober,
Elle pouvait, sur moi, Madame, retomber.

ÉLIANTE
 Vous vous divertissez, Philinte.

PHILINTE
 Non, Madame,
 Et je vous parle, ici, du meilleur de mon âme ;
1215 J’attends l’occasion de m’offrir hautement,
Et de tous mes souhaits, j’en presse le moment.

 SCÈNE II

ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE.
ALCESTE
 Ah ! faites-moi raison, Madame, d’une offense
Qui vient de triompher de toute ma constance.

ÉLIANTE
 Qu’est-ce, donc ? Qu’avez-vous qui vous puisse émouvoir [5]  ?

ALCESTE
1220 J’ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir ;
Et le déchaînement de toute la nature,
Ne m’accablerait pas, comme cette aventure.
C’en est fait... mon amour... je ne saurais parler.

ÉLIANTE
 Que votre esprit, un peu, tâche à se rappeler !

ALCESTE
1225 Ô juste Ciel ! faut-il qu’on joigne à tant de grâces,
Les vices odieux des âmes les plus basses ?

ÉLIANTE
 Mais, encor, qui vous peut...

ALCESTE
 Ah ! tout est ruiné,
 Je suis, je suis trahi, je suis assassiné [6]  :
Célimène... Eût-on pu croire cette nouvelle ?
1230 Célimène me trompe, et n’est qu’une infidèle.

ÉLIANTE
 Avez-vous, pour le croire, un juste fondement ?

PHILINTE
 Peut-être, est-ce un soupçon conçu légèrement,
Et votre esprit jaloux, prend, parfois, des chimères...

ALCESTE
 Ah ! morbleu, mêlez-vous, Monsieur, de vos affaires.
1235 C’est de sa trahison n’être que trop certain,
Que l’avoir, dans ma poche, écrite de sa main.
Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte,
A produit, à mes yeux, ma disgrâce, et sa honte ;
Oronte, dont j’ai cru qu’elle fuyait les soins,
1240 Et que, de mes rivaux, je redoutais le moins.

PHILINTE
 Une lettre peut bien tromper par l’apparence,
Et n’est pas, quelquefois, si coupable qu’on pense.

ALCESTE
 Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s’il vous plaît,
Et ne prenez souci que de votre intérêt.

ÉLIANTE
1245 Vous devez modérer vos transports, et l’outrage...

ALCESTE
 Madame, c’est à vous, qu’appartient cet ouvrage [7] ,
C’est à vous, que mon cœur a recours, aujourd’hui,
Pour pouvoir s’affranchir de son cuisant ennui.
Vengez-moi d’une ingrate [8] , et perfide parente,
1250 Qui trahit, lâchement, une ardeur si constante ;
Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur.

ÉLIANTE
 Moi, vous venger ! Comment ?

ALCESTE
 En recevant mon cœur,
 Acceptez-le, Madame, au lieu de l’infidèle,
C’est par là, que je puis prendre vengeance d’elle :
1255 Et je la veux punir par les sincères vœux,
Par le profond amour, les soins respectueux,
Les devoirs empressés, et l’assidu service
Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice.

ÉLIANTE
 Je compatis, sans doute [9] , à ce que vous souffrez,
1260 Et ne méprise point le cœur que vous m’offrez :
Mais, peut-être, le mal n’est pas si grand qu’on pense,
Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance.
Lorsque l’injure part d’un objet plein d’appas,
On fait force desseins, qu’on n’exécute pas :
1265 On a beau voir, pour rompre, une raison puissante,
Une coupable aimée, est, bientôt, innocente ;
Tout le mal qu’on lui veut, se dissipe aisément,
Et l’on sait ce que c’est, qu’un courroux d’un amant.

ALCESTE
 Non, non, Madame, non, l’offense est trop mortelle,
1270 Il n’est point de retour, et je romps avec elle ;
Rien ne saurait changer le dessein que j’en fais,
Et je me punirais, de l’estimer jamais.
La voici. Mon courroux redouble à cette approche,
Je vais, de sa noirceur, lui faire un vif reproche,
1275 Pleinement, la confondre, et vous porter, après,
Un cœur : tout dégagé de ses trompeurs attraits.

 SCÈNE III

CÉLIMÈNE, ALCESTE.
ALCESTE
 Ô Ciel ! de mes transports, puis-je être, ici, le maître ?

CÉLIMÈNE
 Ouais, quel est, donc, le trouble, où je vous vois paraître ?
Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés,
1280 Et ces sombres regards que, sur moi, vous lancez ?

ALCESTE
 Que toutes les horreurs, dont une âme est capable,
À vos déloyautés, n’ont rien de comparable :
Que le sort, les démons, et le Ciel, en courroux,
N’ont, jamais, rien produit de si méchant que vous [10] .

CÉLIMÈNE
1285 Voilà, certainement, des douceurs que j’admire.

ALCESTE
 Ah ! ne plaisantez point, il n’est pas temps de rire,
Rougissez, bien plutôt, vous en avez raison [11]  :
Et j’ai de sûrs témoins [12] de votre trahison.
Voilà ce que marquaient les troubles de mon âme,
1290 Ce n’était pas en vain, que s’alarmait ma flamme :
Par ces fréquents soupçons, qu’on trouvait odieux,
Je cherchais le malheur qu’ont rencontré mes yeux :
Et malgré tous vos soins, et votre adresse à feindre,
Mon astre me disait, ce que j’avais à craindre :
1295 Mais ne présumez pas que, sans être vengé,
Je souffre le dépit de me voir outragé.
Je sais que, sur les vœux, on n’a point de puissance,
Que l’amour veut, partout, naître sans dépendance ;
Que jamais, par la force, on n’entra dans un cœur,
1300 Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur.
Aussi ne trouverais-je aucun sujet de plainte,
Si, pour moi, votre bouche avait parlé sans feinte ;
Et, rejetant mes vœux dès le premier abord [13] ,
Mon cœur n’aurait eu droit de s’en prendre qu’au sort.
1305 Mais, d’un aveu trompeur, voir ma flamme applaudie,
C’est une trahison, c’est une perfidie,
Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments :
Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
Oui, oui, redoutez tout, après un tel outrage,
1310 Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage :
Percé du coup mortel dont vous m’assassinez,
Mes sens, par la raison, ne sont plus gouvernés ;
Je cède aux mouvements d’une juste colère,
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

CÉLIMÈNE
1315 D’où vient, donc, je vous prie, un tel emportement [14]  ?
Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement ?

ALCESTE
 Oui, oui, je l’ai perdu, lorsque dans votre vue
J’ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
Et que j’ai cru trouver quelque sincérité
1320 Dans les traîtres appas dont je fus enchanté.

CÉLIMÈNE
 De quelle trahison pouvez-vous, donc, vous plaindre ?

ALCESTE
 Ah ! que ce cœur est double, et sait bien l’art de feindre !
Mais, pour le mettre à bout, j’ai des moyens tout prêts :
Jetez ici les yeux, et connaissez vos traits [15]  ;
1325 Ce billet découvert, suffit pour vous confondre,
Et, contre ce témoin, on n’a rien à répondre.

CÉLIMÈNE
 Voilà, donc, le sujet qui vous trouble l’esprit ?

ALCESTE
 Vous ne rougissez pas, en voyant cet écrit ?

CÉLIMÈNE
 Et par quelle raison faut-il que j’en rougisse ?

ALCESTE
1330 Quoi ! vous joignez, ici, l’audace, à l’artifice ?
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing [16]  ?

CÉLIMÈNE
 Pourquoi désavouer un billet de ma main ?

ALCESTE
 Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse
Du crime dont, vers moi, son style vous accuse ?

CÉLIMÈNE
1335 Vous êtes, sans mentir, un grand extravagant.

ALCESTE
 Quoi ! vous bravez, ainsi, ce témoin convaincant ?
Et ce qu’il m’a fait voir de douceur pour Oronte,
N’a, donc, rien qui m’outrage, et qui vous fasse honte ?

CÉLIMÈNE
 Oronte ! Qui vous dit que la lettre est pour lui ?

ALCESTE
1340 Les gens qui, dans mes mains, l’ont remise, aujourd’hui.
Mais je veux consentir qu’elle soit pour un autre,
Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre ?
En serez-vous, vers moi, moins coupable en effet ?

CÉLIMÈNE
 Mais, si c’est une femme à qui va ce billet,
1345 En quoi vous blesse-t-il ? et qu’a-t-il de coupable ?

ALCESTE
 Ah ! le détour est bon, et l’excuse admirable,
Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à ce trait :
Et me voilà, par là, convaincu tout à fait.
Osez-vous recourir à ces ruses grossières :
1350 Et croyez-vous les gens si privés de lumières ?
Voyons, voyons, un peu, par quel biais, de quel air,
Vous voulez soutenir un mensonge si clair :
Et comment vous pourrez tourner, pour une femme,
Tous les mots d’un billet qui montre tant de flamme ?
1355 Ajustez, pour couvrir un manquement de foi,
Ce que je m’en vais lire...

CÉLIMÈNE
 Il ne me plaît pas, moi.
 Je vous trouve plaisant, d’user d’un tel empire,
Et de me dire, au nez, ce que vous m’osez dire.

ALCESTE
 Non, non, sans s’emporter, prenez, un peu, souci
1360 De me justifier les termes que voici.

CÉLIMÈNE
 Non, je n’en veux rien faire ; et, dans cette occurrence,
Tout ce que vous croirez, m’est de peu d’importance.

ALCESTE
 De grâce, montrez-moi, je serai satisfait,
Qu’on peut, pour une femme, expliquer ce billet.

CÉLIMÈNE
1365 Non, il est pour Oronte, et je veux qu’on le croie [17] ,
Je reçois tous ses soins, avec beaucoup de joie,
J’admire ce qu’il dit, j’estime ce qu’il est ;
Et je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît.
Faites, prenez parti, que rien ne vous arrête,
1370 Et ne me rompez pas, davantage, la tête.

ALCESTE
 Ciel ! rien de plus cruel peut-il être inventé :
Et, jamais, cœur fut-il de la sorte traité [18]  ?
Quoi ! d’un juste courroux je suis ému contre elle,
C’est moi qui me viens plaindre, et c’est moi qu’on querelle !
1375 On pousse ma douleur, et mes soupçons à bout,
On me laisse tout croire, on fait gloire de tout ;
Et, cependant, mon cœur est, encore, assez lâche,
Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l’attache,
Et pour ne pas s’armer d’un généreux mépris
1380 Contre l’ingrat objet dont il est trop épris !
Ah ! que vous savez bien, ici, contre moi-même,
Perfide, vous servir de ma faiblesse extrême,
Et ménager, pour vous, l’excès prodigieux
De ce fatal amour, né de vos traîtres yeux [19]  !
1385 Défendez-vous, au moins, d’un crime qui m’accable,
Et cessez d’affecter d’être, envers moi, coupable ;
Rendez-moi, s’il se peut, ce billet innocent,
À vous prêter les mains, ma tendresse consent ;
Efforcez-vous, ici, de paraître fidèle,
1390 Et je m’efforcerai, moi, de vous croire telle.

CÉLIMÈNE
 Allez, vous êtes fou, dans vos transports jaloux,
Et ne méritez pas l’amour qu’on a pour vous.
Je voudrais bien savoir, qui [20] pourrait me contraindre
À descendre, pour vous, aux bassesses de feindre :
1395 Et pourquoi, si mon cœur penchait d’autre côté,
Je ne le dirais pas avec sincérité ?
Quoi ! de mes sentiments l’obligeante assurance,
Contre tous vos soupçons, ne prend pas ma défense ?
Auprès d’un tel garant, sont-ils de quelque poids ?
1400 N’est-ce pas m’outrager, que d’écouter leur voix ?
Et puisque notre cœur fait un effort extrême [21] ,
Lorsqu’il peut se résoudre à confesser qu’il aime,
Puisque l’honneur du sexe, ennemi de nos feux,
S’oppose, fortement, à de pareils aveux ;
1405 L’amant, qui voit, pour lui, franchir un tel obstacle,
Doit-il, impunément, douter de cet oracle :
Et n’est-il pas coupable, en ne s’assurant pas,
À ce qu’on ne dit point, qu’après de grands combats [22]  ?
Allez, de tels soupçons méritent ma colère,
1410 Et vous ne valez pas que l’on vous considère :
Je suis sotte, et veux mal à ma simplicité,
De conserver, encor, pour vous, quelque bonté ;
Je devrais, autre part, attacher mon estime,
Et vous faire un sujet de plainte légitime.

ALCESTE
1415 Ah ! traîtresse, mon faible est étrange pour vous !
Vous me trompez, sans doute [23] , avec des mots si doux :
Mais, il n’importe, il faut suivre ma destinée,
À votre foi, mon âme est toute abandonnée,
Je veux voir, jusqu’au bout, quel sera votre cœur :
1420 Et si, de me trahir, il aura la noirceur.

CÉLIMÈNE
 Non, vous ne m’aimez point, comme il faut que l’on aime [24] .

ALCESTE
 Ah ! rien n’est comparable à mon amour extrême ;
Et, dans l’ardeur qu’il a de se montrer à tous,
Il va jusqu’à former des souhaits contre vous.
1425 Oui, je voudrais qu’aucun ne vous trouvât aimable,
Que vous fussiez réduite en un sort misérable,
Que le Ciel, en naissant, ne vous eût donné rien,
Que vous n’eussiez ni rang, ni naissance, ni bien,
Afin que, de mon cœur, l’éclatant sacrifice,
1430 Vous pût, d’un pareil sort, réparer l’injustice :
Et que j’eusse la joie, et la gloire, en ce jour,
De vous voir tenir tout, des mains de mon amour.

CÉLIMÈNE
 C’est me vouloir du bien, d’une étrange manière !
Me préserve le Ciel, que vous ayez matière...
1435 Voici Monsieur Du Bois, plaisamment, figuré.

 SCÈNE IV

DU BOIS, CÉLIMÈNE, ALCESTE.
ALCESTE
 Que veut cet équipage [25] , et cet air effaré ?
Qu’as-tu ?

DU BOIS
 Monsieur...

ALCESTE
 Hé bien.

DU BOIS
 Voici bien des mystères.

ALCESTE
 Qu’est-ce ?

DU BOIS
 Nous sommes mal, Monsieur, dans nos affaires.

ALCESTE
 Quoi ?

DU BOIS
 Parlerai-je haut ?

ALCESTE
 Oui, parle, et promptement.

DU BOIS
 N’est-il point là, quelqu’un...

ALCESTE
1440 Ah ! que d’amusement [26]  !
 Veux-tu parler ?

DU BOIS
 Monsieur, il faut faire retraite.

ALCESTE
 Comment ?

DU BOIS
 Il faut, d’ici, déloger sans trompette.

ALCESTE
 Et pourquoi ?

DU BOIS
 Je vous dis qu’il faut quitter ce lieu.

ALCESTE
 La cause ?

DU BOIS
 Il faut partir, Monsieur, sans dire adieu.

ALCESTE
1445 Mais, par quelle raison, me tiens-tu ce langage ?

DU BOIS
 Par la raison, Monsieur, qu’il faut plier bagage.

ALCESTE
 Ah ! je te casserai la tête, assurément,
Si tu ne veux, maraud, t’expliquer autrement.

DU BOIS
 Monsieur, un homme noir, et d’habit, et de mine [27] ,
1450 Est venu nous laisser, jusque dans la cuisine,
Un papier griffonné d’une telle façon,
Qu’il faudrait, pour le lire, être pis que démon [28] .
C’est de votre procès, je n’en fais aucun doute ;
Mais le diable d’enfer, je crois, n’y verrait goutte.

ALCESTE
1455 Hé bien ? quoi ? ce papier, qu’a-t-il à démêler,
Traître, avec le départ dont tu viens me parler ?

DU BOIS
 C’est pour vous dire, ici, Monsieur, qu’une heure ensuite,
Un homme, qui souvent vous vient rendre visite,
Est venu vous chercher avec empressement ;
1460 Et ne vous trouvant pas, m’a chargé, doucement,
Sachant que je vous sers avec beaucoup de zèle,
De vous dire... Attendez, comme est-ce qu’il s’appelle ?

ALCESTE
 Laisse là, son nom, traître, et dis ce qu’il t’a dit.

DU BOIS
 C’est un de vos amis, enfin, cela suffit.
1465 Il m’a dit que, d’ici, votre péril vous chasse,
Et que, d’être arrêté, le sort vous y menace.

ALCESTE
 Mais quoi ? n’a-t-il voulu te rien spécifier ?

DU BOIS
 Non, il m’a demandé de l’encre, et du papier ;
Et vous a fait un mot, où vous pourrez, je pense,
1470 Du fond de ce mystère, avoir la connaissance.

ALCESTE
 Donne-le donc.

CÉLIMÈNE
 Que peut envelopper ceci ?

ALCESTE
 Je ne sais, mais j’aspire à m’en voir éclairci.
Auras-tu bientôt fait, impertinent au diable [29]  ?

DU BOIS, après l’avoir longtemps cherché.
 Ma foi, je l’ai, Monsieur, laissé sur votre table.

ALCESTE
 Je ne sais qui me tient...

CÉLIMÈNE
1475 Ne vous emportez pas,
 Et courez démêler un pareil embarras.

ALCESTE
 Il semble que le sort, quelque soin que je prenne,
Ait juré d’empêcher que je vous entretienne :
Mais, pour en triompher, souffrez à mon amour,
1480 De vous revoir, Madame, avant la fin du jour.

[1] N’avait de ces messieurs occupé la prudence  : n’avait exercé la sagesse de messieurs les maréchaux.

[2] Et croit aimer aussi parfois qu’il n’en est rien  : et croit aimer aussi parfois, alors qu’il n’en est rien.

[3] La phrase est embarrassée, car une jeune fille distinguée ne doit jamais parler de ses sentiments au XVIIe siècle. Si Célimène faisait choix d’un autre mari qu’Alceste, Eliante pourrait l’accepter pour époux sans aucune répugnance, malgré le refus que Célimène aurait fait de lui.

[4] L’hymen : le mariage.

[5] Les six vers 1219-1224 sont un réemploi des vers 1230-1235 de Dom Garcie de Navarre.

[6] Ces deux vers 1227-1228 reprennent les vers 1238-1239 de Dom Garcie de Navarre.

[7] C’est à vous qu’appartient cet ouvrage : c’est à vous qu’il appartient d’obtenir ce résultat (de me calmer).

[8] Ingrate  : insensible, qui ne répond pas à l’amour qu’on a pour elle.

[9] Sans doute : sans aucun doute, assurément.

[10] Ces quatre vers 1281-1284 sont un réemploi des vers 1260-1263 de Dom Garcie de Navarre.

[11] À quelques variantes près, les vers 1287-1314 reprennent les vers 1274-1301 de Dom Garcie de Navarre.

[12] De sûrs témoins  : de sûres preuves.

[13] Rejetant mes v ?ux dès le premier abord : si votre bouche avait rejeté les v ?ux dès le premier abord...

[14] Les vers 1315-1332 sont un réemploi des vers 550-567 de Dom Garcie de Navarre.

[15] Connaissez vos traits  : reconnaissez votre écriture.

[16] Seing  : signature.

[17] Le mouvement de dialogue de la réplique précédente d’Alceste et de la réponse de Célimène sont un réemploi des vers 570-575 de Dom Garcie de Navarre.

[18] Les vers 1371-1372 sont à rapprocher des vers 1390-1391 de Dom Garcie de Navarre.

[19] Les vers 1381-1384 sont un réemploi des vers 1396-1399 de Dom Garcie de Navarre.

[20] Qui : ce qui.

[21] Les vers 1401-1408 sont un réemploi des vers 804-811 de Dom Garcie de Navarre.

[22] En ne s’assurant pas...  : en n’ajoutant pas foi à ce qu’une femme ne dit qu’après avoir lutté contre la pudeur et les usages de la bonne éducation.

[23] Sans doute : sans aucun doute, assurément.

[24] Cf. Dom Garcie de Navarre, I, 3, vers 246-248, où Done Elvire déclare à Dom Garcie : "[...] vous pourrez me plaire [...]/ Quand vous saurez m’aimer comme il faut que l’on aime."

[25] L’équipage est la "provision de tout ce qui est nécessaire pour voyager" (Dictionnaire de Furetière, 1690) ; Du Bois s’est habillé en postillon pour courir la poste avec son maître.

[26] Que d’amusement  : que de temps perdu !

[27] C’est un huissier venu spécifier à Alceste la perte de son procès, tout comme le M. Loyal du Tartuffe.

[28] VAR. Qu’il faudrait pour le lire être pis qu’un démon (1682).

[29] Impertinent au diable  : impertinent digne d’aller au diable.