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Le Malade imaginaire

Acte 3

 ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

BÉRALDE, ARGAN, TOINETTE.

BÉRALDE.- Hé bien, mon frère, qu’en dites-vous ? Cela ne vaut-il pas bien une prise de casse ?

TOINETTE.- Hon, de bonne casse est bonne.

BÉRALDE.- Oh çà, voulez-vous que nous parlions un peu ensemble ?

ARGAN.- Un peu de patience, mon frère, je vais revenir.

TOINETTE.- Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bâton.

ARGAN.- Tu as raison.

 SCÈNE II

BÉRALDE, TOINETTE.

TOINETTE.- N’abandonnez pas, s’il vous plaît, les intérêts de votre nièce.

BÉRALDE.- J’emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu’elle souhaite.

TOINETTE.- Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant, qu’il s’est mis dans la fantaisie, et j’avais songé en moi-même, que ç’aurait été une bonne affaire, de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son Monsieur Purgon, et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n’avons personne en main pour cela, j’ai résolu de jouer un tour de ma tête.

BÉRALDE.- Comment ?

TOINETTE.- C’est une imagination burlesque. Cela sera peut-être plus heureux que sage. Laissez-moi faire ; agissez de votre côté. Voici notre homme.

 SCÈNE III

ARGAN, BÉRALDE.

BÉRALDE.- Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande avant toute chose, de ne vous point échauffer l’esprit dans notre conversation.

ARGAN.- Voilà qui est fait.

BÉRALDE.- De répondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire.

ARGAN.- Oui.

BÉRALDE.- Et de raisonner ensemble sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion.

ARGAN.- Mon Dieu oui. Voilà bien du préambule.

BÉRALDE.- D’où vient, mon frère, qu’ayant le bien que vous avez, et n’ayant d’enfants qu’une fille ; car je ne compte pas la petite : d’où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ?

ARGAN.- D’où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille, pour faire ce que bon me semble ?

BÉRALDE.- Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute point, que par un esprit de charité elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.

ARGAN.- Oh çà, nous y voici. Voilà d’abord la pauvre femme en jeu. C’est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.

BÉRALDE.- Non, mon frère, laissons-la là ; c’est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d’intérêt ; qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants, une affection et une bonté, qui n’est pas concevable, cela est certain. N’en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d’un médecin ?

ARGAN.- Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu’il me faut.

BÉRALDE.- Ce n’est point là, mon frère, le fait de votre fille, et il se présente un parti plus sortable pour elle.

ARGAN.- Oui, mais celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi.

BÉRALDE.- Mais le mari qu’elle doit prendre, doit-il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous ?

ARGAN.- Il doit être, mon frère, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j’ai besoin.

BÉRALDE.- Par cette raison-là, si votre petite était grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire ?

ARGAN.- Pourquoi non ?

BÉRALDE.- Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires, et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens, et de la nature ?

ARGAN.- Comment l’entendez-vous, mon frère ?

BÉRALDE.- J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme, qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé ; c’est qu’avec tous les soins que vous avez pris, vous n’avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n’êtes point crevé de toutes les médecines qu’on vous a fait prendre.

ARGAN.- Mais savez-vous, mon frère, que c’est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberais, s’il était seulement trois jours, sans prendre soin de moi ?

BÉRALDE.- Si vous n’y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu’il vous enverra en l’autre monde.

ARGAN.- Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?

BÉRALDE.- Non, mon frère, et je ne vois pas que pour son salut, il soit nécessaire d’y croire.

ARGAN.- Quoi vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ?

BÉRALDE.- Bien loin de la tenir véritable, je la trouve entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie ; je ne vois rien de plus ridicule, qu’un homme qui se veut mêler d’en guérir un autre.

ARGAN.- Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu’un homme en puisse guérir un autre ?

BÉRALDE.- Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères jusques ici, où les hommes ne voient goutte ; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.

ARGAN.- Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?

BÉRALDE.- Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités ; savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir, et les diviser ; mais pour ce qui est de les guérir, c’est ce qu’ils ne savent point du tout.

ARGAN.- Mais toujours faut-il demeurer d’accord, que sur cette matière les médecins en savent plus que les autres.

BÉRALDE.- Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand-chose, et toute l’excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.

ARGAN.- Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que dans la maladie tout le monde a recours aux médecins.

BÉRALDE.- C’est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.

ARGAN.- Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu’ils s’en servent pour eux-mêmes.

BÉRALDE.- C’est qu’il y en a parmi eux, qui sont eux-mêmes dans l’erreur populaire, dont ils profitent, et d’autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n’y sait point de finesse ; c’est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu’aux pieds. Un homme qui croit à ses règles, plus qu’à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d’obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile ; et qui avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu’il pourra vous faire, c’est de la meilleure foi du monde, qu’il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu’il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu’en un besoin il ferait à lui-même.

ARGAN.- C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin, venons au fait. Que faire donc, quand on est malade ?

BÉRALDE.- Rien, mon frère.

ARGAN.- Rien ?

BÉRALDE.- Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.

ARGAN.- Mais il faut demeurer d’accord, mon frère, qu’on peut aider cette nature par de certaines choses.

BÉRALDE.- Mon Dieu, mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et de tout temps il s’est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce qu’elles nous flattent, et qu’il serait à souhaiter qu’elles fussent véritables. Lorsqu’un médecin vous parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir, et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions : lorsqu’il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles, et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d’avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années ; il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité, et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.

ARGAN.- C’est-à-dire, que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.

BÉRALDE.- Dans les discours, et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes, que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.

ARGAN.- Hoy. Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu’il y eût ici quelqu’un de ces messieurs pour rembarrer vos raisonnements, et rabaisser votre caquet.

BÉRALDE.- Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine, et chacun à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous, et j’aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes ; et pour vous divertir vous mener voir sur ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière.

ARGAN.- C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins.

BÉRALDE.- Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN.- C’est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.

BÉRALDE.- Que voulez-vous qu’il y mette, que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi bonne maison que les médecins.

ARGAN.- Par la mort non de diable, si j’étais que des médecins je me vengerais de son impertinence, et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : "crève, crève, cela t’apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté".

BÉRALDE.- Vous voilà bien en colère contre lui.

ARGAN.- Oui, c’est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.

BÉRALDE.- Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.

ARGAN.- Tant pis pour lui s’il n’a point recours aux remèdes.

BÉRALDE.- Il a ses raisons pour n’en point vouloir, et il soutient que cela n’est permis qu’aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que pour lui il n’a justement de la force, que pour porter son mal.

ARGAN.- Les sottes raisons que voilà. Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage, car cela m’échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.

BÉRALDE.- Je le veux bien, mon frère, et pour changer de discours, je vous dirai que sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent. Que pour le choix d’un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte, et qu’on doit sur cette matière s’accommoder un peu à l’inclination d’une fille, puisque c’est pour toute la vie, et que de là dépend tout le bonheur d’un mariage.

 SCÈNE IV

MONSIEUR FLEURANT, une seringue à la main, ARGAN, BÉRALDE.

ARGAN.- Ah ! mon frère, avec votre permission.

BÉRALDE.- Comment, que voulez-vous faire ?

ARGAN.- Prendre ce petit lavement-là, ce sera bientôt fait.

BÉRALDE.- Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement, ou sans médecine ? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos.

ARGAN.- Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin.

MONSIEUR FLEURANT, à Béralde.- De quoi vous mêlez-vous de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d’empêcher Monsieur de prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d’avoir cette hardiesse-là !

BÉRALDE.- Allez, Monsieur, on voit bien que vous n’avez pas accoutumé de parler à des visages.

MONSIEUR FLEURANT.- On ne doit point ainsi se jouer des remèdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance, et je vais dire à Monsieur Purgon comme on m’a empêché d’exécuter ses ordres, et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez...

ARGAN.- Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur.

BÉRALDE.- Le grand malheur de ne pas prendre un lavement, que Monsieur Purgon a ordonné. Encore un coup, mon frère, est-il possible qu’il n’y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être toute votre vie enseveli dans leurs remèdes ?

ARGAN.- Mon Dieu, mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine, quand on est en pleine santé.

BÉRALDE.- Mais quel mal avez-vous ?

ARGAN.- Vous me feriez enrager. Je voudrais que vous l’eussiez, mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! voici Monsieur Purgon.

 SCÈNE V

MONSIEUR PURGON, ARGAN, BÉRALDE, TOINETTE.

MONSIEUR PURGON.- Je viens d’apprendre là-bas à la porte de jolies nouvelles. Qu’on se moque ici de mes ordonnances, et qu’on a fait refus de prendre le remède que j’avais prescrit.

ARGAN.- Monsieur, ce n’est pas...

MONSIEUR PURGON.- Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d’un malade contre son médecin.

TOINETTE.- Cela est épouvantable.

MONSIEUR PURGON.- Un clystère que j’avais pris plaisir à composer moi-même.

ARGAN.- Ce n’est pas moi...

MONSIEUR PURGON.- Inventé, et formé dans toutes les règles de l’art.

TOINETTE.- Il a tort.

MONSIEUR PURGON.- Et qui devait faire dans des entrailles un effet merveilleux.

ARGAN.- Mon frère ?

MONSIEUR PURGON.- Le renvoyer avec mépris !

ARGAN.- C’est lui...

MONSIEUR PURGON.- C’est une action exorbitante.

TOINETTE.- Cela est vrai.

MONSIEUR PURGON.- Un attentat énorme contre la médecine.

ARGAN.- Il est cause...

MONSIEUR PURGON.- Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir.

TOINETTE.- Vous avez raison.

MONSIEUR PURGON.- Je vous déclare que je romps commerce avec vous.

ARGAN.- C’est mon frère...

MONSIEUR PURGON.- Que je ne veux plus d’alliance avec vous.

TOINETTE.- Vous ferez bien.

MONSIEUR PURGON.- Et que pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisais à mon neveu en faveur du mariage.

ARGAN.- C’est mon frère qui a fait tout le mal.

MONSIEUR PURGON.- Mépriser mon clystère ?

ARGAN.- Faites-le venir, je m’en vais le prendre.

MONSIEUR PURGON.- Je vous aurais tiré d’affaire avant qu’il fût peu.

TOINETTE.- Il ne le mérite pas.

MONSIEUR PURGON.- J’allais nettoyer votre corps, et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.

ARGAN.- Ah, mon frère !

MONSIEUR PURGON.- Et je ne voulais plus qu’une douzaine de médecines, pour vider le fond du sac.

TOINETTE.- Il est indigne de vos soins.

MONSIEUR PURGON.- Mais puisque vous n’avez pas voulu guérir par mes mains...

ARGAN.- Ce n’est pas ma faute.

MONSIEUR PURGON.- Puisque vous vous êtes soustrait de l’obéissance que l’on doit à son médecin...

TOINETTE.- Cela crie vengeance.

MONSIEUR PURGON.- Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnais...

ARGAN.- Hé point du tout.

MONSIEUR PURGON.- J’ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile, et à la féculence de vos humeurs.

TOINETTE.- C’est fort bien fait.

ARGAN.- Mon Dieu !

MONSIEUR PURGON.- Et je veux qu’avant qu’il soit quatre jours, vous deveniez dans un état incurable.

ARGAN.- Ah ! miséricorde.

MONSIEUR PURGON.- Que vous tombiez dans la bradypepsie.

ARGAN.- Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON.- De la bradypepsie, dans la dyspepsie.

ARGAN.- Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON.- De la dyspepsie, dans l’apepsie.

ARGAN.- Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON.- De l’apepsie, dans la lienterie.

ARGAN.- Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON.- De la lienterie, dans la dyssenterie.

ARGAN.- Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON.- De la dyssenterie, dans l’hydropisie.

ARGAN.- Monsieur Purgon.

MONSIEUR PURGON.- Et de l’hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.

 SCÈNE VI

ARGAN, BÉRALDE.

ARGAN.- Ah ! mon Dieu ! je suis mort. Mon frère vous m’avez perdu.

BÉRALDE.- Quoi ? qu’y a-t-il ?

ARGAN.- Je n’en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge.

BÉRALDE.- Ma foi, mon frère, vous êtes fou, et je ne voudrais pas pour beaucoup de choses, qu’on vous vît faire ce que vous faites. Tâtez-vous un peu, je vous prie ; revenez à vous-même ; et ne donnez point tant à votre imagination.

ARGAN.- Vous voyez, mon frère, les étranges maladies, dont il m’a menacé.

BÉRALDE.- Le simple homme que vous êtes !

ARGAN.- Il dit que je deviendrai incurable avant qu’il soit quatre jours.

BÉRALDE.- Et ce qu’il dit, que fait-il à la chose ? Est-ce un oracle qui a parlé ? Il semble à vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que d’autorité suprême il vous l’allonge, et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir, que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure si vous voulez à vous défaire des médecins, ou si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d’en avoir un autre, avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque.

ARGAN.- Ah ! mon frère, il sait tout mon tempérament, et la manière dont il faut me gouverner.

BÉRALDE.- Il faut vous avouer que vous êtes un homme d’une grande prévention, et que vous voyez les choses avec d’étranges yeux.

 SCÈNE VII

TOINETTE, ARGAN, BÉRALDE.

TOINETTE.- Monsieur, voilà un médecin qui demande à vous voir.

ARGAN.- Et quel médecin ?

TOINETTE.- Un médecin de la médecine.

ARGAN.- Je te demande qui il est ?

TOINETTE.- Je ne le connais pas ; mais il me ressemble comme deux gouttes d’eau, et si je n’étais sûre que ma mère était honnête femme, je dirais que ce serait quelque petit frère, qu’elle m’aurait donné depuis le trépas de mon père.

ARGAN.- Fais-le venir.

BÉRALDE.- Vous êtes servi à souhait. Un médecin vous quitte, un autre se présente.

ARGAN.- J’ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur.

BÉRALDE.- Encore ! Vous en revenez toujours là ?

ARGAN.- Voyez-vous, j’ai sur le cœur toutes ces maladies-là que je ne connais point, ces...

 SCÈNE VIII

TOINETTE en médecin, ARGAN, BÉRALDE.

TOINETTE, en médecin.- Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite, et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées, et les purgations, dont vous aurez besoin.

ARGAN.- Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi, voilà Toinette elle-même.

TOINETTE.- Monsieur, je vous prie de m’excuser, j’ai oublié de donner une commission à mon valet, je reviens tout à l’heure.

ARGAN.- Eh ! ne diriez-vous pas que c’est effectivement Toinette ?

BÉRALDE.- Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande. Mais ce n’est pas la première fois qu’on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.

ARGAN.- Pour moi, j’en suis surpris, et...

 SCÈNE IX

TOINETTE, ARGAN, BÉRALDE.

TOINETTE quitte son habit de médecin si promptement qu’il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin.- Que voulez-vous, Monsieur ?

ARGAN.- Comment ?

TOINETTE.- Ne m’avez-vous pas appelé ?

ARGAN.- Moi ? non.

TOINETTE.- Il faut donc que les oreilles m’aient corné.

ARGAN.- Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te ressemble.

TOINETTE, en sortant, dit.- Oui, vraiment, j’ai affaire là-bas, et je l’ai assez vu.

ARGAN.- Si je ne les voyais tous deux, je croirais que ce n’est qu’un.

BÉRALDE.- J’ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps où tout le monde s’est trompé.

ARGAN.- Pour moi, j’aurais été trompé à celle-là, et j’aurais juré que c’est la même personne.

 SCÈNE X

TOINETTE, en médecin, ARGAN, BÉRALDE.

TOINETTE, en médecin.- Monsieur, je vous demande pardon de tout mon cœur.

ARGAN.- Cela est admirable !

TOINETTE.- Vous ne trouverez pas mauvaise, s’il vous plaît, la curiosité que j’ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes, et votre réputation qui s’étend partout, peut excuser la liberté que j’ai prise.

ARGAN.- Monsieur, je suis votre serviteur.

TOINETTE.- Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j’aie ?

ARGAN.- Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six, ou vingt-sept ans.

TOINETTE.- Ah, ah, ah, ah, ah ! J’en ai quatre-vingt-dix.

ARGAN.- Quatre-vingt-dix ?

TOINETTE.- Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.

ARGAN.- Par ma foi voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.

TOINETTE.- Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m’occuper, capables d’exercer les grands, et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies, avec des inflammations de poitrine, c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe ; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes, et l’envie que j’aurais de vous rendre service.

ARGAN.- Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

TOINETTE.- Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l’impertinent ; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?

ARGAN.- Monsieur Purgon.

TOINETTE.- Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi, dit-il, que vous êtes malade ?

ARGAN.- Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.

TOINETTE.- Ce sont tous des ignorants, c’est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN.- Du poumon ?

TOINETTE.- Oui. Que sentez-vous ?

ARGAN.- Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE.- Justement, le poumon.

ARGAN.- Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.

TOINETTE.- Le poumon.

ARGAN.- J’ai quelquefois des maux de cœur.

TOINETTE.- Le poumon.

ARGAN.- Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE.- Le poumon.

ARGAN.- Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’était des coliques.

TOINETTE.- Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?

ARGAN.- Oui, Monsieur.

TOINETTE.- Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?

ARGAN.- Oui, Monsieur.

TOINETTE.- Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?

ARGAN.- Oui, Monsieur.

TOINETTE.- Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?

ARGAN.- Il m’ordonne du potage.

TOINETTE.- Ignorant.

ARGAN.- De la volaille.

TOINETTE.- Ignorant.

ARGAN.- Du veau.

TOINETTE.- Ignorant.

ARGAN.- Des bouillons.

TOINETTE.- Ignorant.

ARGAN.- Des œufs frais.

TOINETTE.- Ignorant.

ARGAN.- Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.

TOINETTE.- Ignorant.

ARGAN.- Et surtout de boire mon vin fort trempé.

TOINETTE.- Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros bœuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.

ARGAN.- Vous m’obligez beaucoup.

TOINETTE.- Que diantre faites-vous de ce bras-là ?

ARGAN.- Comment ?

TOINETTE.- Voilà un bras que je me ferais couper tout à l’heure, si j’étais que de vous.

ARGAN.- Et pourquoi ?

TOINETTE.- Ne voyez-vous pas qu’il tire à soi toute la nourriture, et qu’il empêche ce côté-là de profiter ?

ARGAN.- Oui, mais j’ai besoin de mon bras.

TOINETTE.- Vous avez là aussi un œil droit que je me ferais crever, si j’étais en votre place.

ARGAN.- Crever un œil ?

TOINETTE.- Ne voyez-vous pas qu’il incommode l’autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l’œil gauche.

ARGAN.- Cela n’est pas pressé.

TOINETTE.- Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt, mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire, pour un homme qui mourut hier.

ARGAN.- Pour un homme qui mourut hier ?

TOINETTE.- Oui, pour aviser, et voir ce qu’il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu’au revoir.

ARGAN.- Vous savez que les malades ne reconduisent point.

BÉRALDE.- Voilà un médecin vraiment, qui paraît fort habile.

ARGAN.- Oui, mais il va un peu bien vite.

BÉRALDE.- Tous les grands médecins sont comme cela.

ARGAN.- Me couper un bras, et me crever un œil, afin que l’autre se porte mieux ? J’aime bien mieux qu’il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot !

 SCÈNE XI

TOINETTE, ARGAN, BÉRALDE.

TOINETTE.- Allons, allons, je suis votre servante, je n’ai pas envie de rire.

ARGAN.- Qu’est-ce que c’est ?

TOINETTE.- Votre médecin, ma foi, qui me voulait tâter le pouls.

ARGAN.- Voyez un peu, à l’âge de quatre-vingt-dix ans.

BÉRALDE.- Oh ça, mon frère, puisque voilà votre Monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s’offre pour ma nièce ?

ARGAN.- Non, mon frère, je veux la mettre dans un couvent, puisqu’elle s’est opposée à mes volontés. Je vois bien qu’il y a quelque amourette là-dessous, et j’ai découvert certaine entrevue secrète, qu’on ne sait pas que j’aie découverte.

BÉRALDE.- Hé bien, mon frère, quand il y aurait quelque petite inclination, cela serait-il si criminel, et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu’à des choses honnêtes, comme le mariage ?

ARGAN.- Quoi qu’il en soit, mon frère, elle sera religieuse, c’est une chose résolue.

BÉRALDE.- Vous voulez faire plaisir à quelqu’un.

ARGAN.- Je vous entends. Vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au cœur.

BÉRALDE.- Hé bien oui, mon frère, puisqu’il faut parler à cœur ouvert, c’est votre femme que je veux dire ; et non plus que l’entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l’entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez tête baissée dans tous les pièges qu’elle vous tend.

TOINETTE.- Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame, c’est une femme sur laquelle il n’y a rien à dire ; une femme sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l’aime... On ne peut pas dire cela.

ARGAN.- Demandez-lui un peu les caresses qu’elle me fait.

TOINETTE.- Cela est vrai.

ARGAN.- L’inquiétude que lui donne ma maladie.

TOINETTE.- Assurément.

ARGAN.- Et les soins et les peines qu’elle prend autour de moi.

TOINETTE.- Il est certain. Voulez-vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout à l’heure comme Madame aime Monsieur ? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d’erreur.

ARGAN.- Comment ?

TOINETTE.- Madame s’en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera, quand je lui dirai la nouvelle.

ARGAN.- Je le veux bien.

TOINETTE.- Oui, mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourrait bien mourir.

ARGAN.- Laisse-moi faire.

TOINETTE, à Béralde.- Cachez-vous, vous, dans ce coin-là.

ARGAN.- N’y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ?

TOINETTE.- Non, non. Quel danger y aurait-il ? Étendez-vous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici Madame. Tenez-vous bien.

 SCÈNE XII

BÉLINE, TOINETTE, ARGAN, BÉRALDE.

TOINETTE s’écrie.- Ah ! mon Dieu ! Ah malheur ! Quel étrange accident !

BÉLINE.- Qu’est-ce, Toinette ?

TOINETTE.- Ah, Madame !

BÉLINE.- Qu’y a-t-il ?

TOINETTE.- Votre mari est mort.

BÉLINE.- Mon mari est mort ?

TOINETTE.- Hélas oui. Le pauvre défunt est trépassé.

BÉLINE.- Assurément ?

TOINETTE.- Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.

BÉLINE.- Le Ciel en soit loué. Me voilà délivrée d’un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t’affliger de cette mort !

TOINETTE.- Je pensais, Madame, qu’il fallût pleurer.

BÉLINE.- Va, va, cela n’en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement, ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes, et valets.

TOINETTE.- Voilà une belle oraison funèbre.

BÉLINE.- Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu’en me servant ta récompense est sûre. Puisque par un bonheur personne n’est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l’argent, dont je me veux saisir, et il n’est pas juste que j’aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.

ARGAN, se levant brusquement.- Doucement.

BÉLINE, surprise, et épouvantée.- Ahy !

ARGAN.- Oui, Madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?

TOINETTE.- Ah, ah, le défunt n’est pas mort.

ARGAN, à Béline qui sort.- Je suis bien aise de voir votre amitié, et d’avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur, qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien des choses.

BÉRALDE, sortant de l’endroit où il était caché.- Hé bien, mon frère, vous le voyez.

TOINETTE.- Par ma foi, je n’aurais jamais cru cela. Mais j’entends votre fille, remettez-vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C’est une chose qu’il n’est pas mauvais d’éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connaîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.

 SCÈNE XIII

ANGÉLIQUE, ARGAN, TOINETTE, BÉRALDE.

TOINETTE s’écrie :- Ô Ciel ! Ah, fâcheuse aventure ! Malheureuse journée !

ANGÉLIQUE.- Qu’as-tu, Toinette, et de quoi pleures-tu ?

TOINETTE.- Hélas ! j’ai de tristes nouvelles à vous donner.

ANGÉLIQUE.- Hé quoi ?

TOINETTE.- Votre père est mort.

ANGÉLIQUE.- Mon père est mort, Toinette ?

TOINETTE.- Oui, vous le voyez là. Il vient de mourir tout à l’heure d’une faiblesse qui lui a pris.

ANGÉLIQUE.- Ô Ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle ! Hélas ! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restait au monde ; et qu’encore pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi ? Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande perte ?

 SCÈNE XIV ET DERNIÈRE

CLÉANTE, ANGÉLIQUE, ARGAN, BÉRALDE, TOINETTE.

CLÉANTE.- Qu’avez-vous donc, belle Angélique ? et quel malheur pleurez-vous ?

ANGÉLIQUE.- Hélas ! je pleure tout ce que dans la vie je pouvais perdre de plus cher, et de plus précieux. Je pleure la mort de mon père.

CLÉANTE.- Ô Ciel ! quel accident ! quel coup inopiné ! hélas ! après la demande que j’avais conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venais me présenter à lui, et tâcher par mes respects et par mes prières, de disposer son cœur à vous accorder à mes vœux.

ANGÉLIQUE.- Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j’y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j’ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m’accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse, pour vous témoigner mon ressentiment.

ARGAN se lève.- Ah ! ma fille.

ANGÉLIQUE, épouvantée.- Ahy !

ARGAN.- Viens. N’aie point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille, et je suis ravi d’avoir vu ton bon naturel.

ANGÉLIQUE.- Ah ! quelle surprise agréable, mon père, puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes vœux, souffrez qu’ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d’une chose. Si vous n’êtes pas favorable au penchant de mon cœur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure, au moins, de ne me point forcer d’en épouser un autre. C’est toute la grâce que je vous demande.

CLÉANTE se jette à genoux.- Eh, Monsieur, laissez-vous toucher à ses prières et aux miennes ; et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d’une si belle inclination.

BÉRALDE.- Mon frère, pouvez-vous tenir là contre ?

TOINETTE.- Monsieur, serez-vous insensible à tant d’amour ?

ARGAN.- Qu’il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.

CLÉANTE.- Très volontiers, Monsieur, s’il ne tient qu’à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n’est pas une affaire que cela, et je ferais bien d’autres choses pour obtenir la belle Angélique.

BÉRALDE.- Mais, mon frère, il me vient une pensée. Faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d’avoir en vous tout ce qu’il vous faut.

TOINETTE.- Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n’y a point de maladie si osée, que de se jouer à la personne d’un médecin.

ARGAN.- Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi. Est-ce que je suis en âge d’étudier ?

BÉRALDE.- Bon, étudier. Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux, qui ne sont pas plus habiles que vous.

ARGAN.- Mais il faut savoir bien parler latin, connaître les maladies, et les remèdes qu’il y faut faire.

BÉRALDE.- En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.

ARGAN.- Quoi ? l’on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ?

BÉRALDE.- Oui. L’on n’a qu’à parler ; avec une robe, et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.

TOINETTE.- Tenez, Monsieur, quand il n’y aurait que votre barbe, c’est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d’un médecin.

CLÉANTE.- En tout cas, je suis prêt à tout.

BÉRALDE.- Voulez-vous que l’affaire se fasse tout à l’heure ?

ARGAN.- Comment tout à l’heure ?

BÉRALDE.- Oui, et dans votre maison.

ARGAN.- Dans ma maison ?

BÉRALDE.- Oui. Je connais une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l’heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien.

ARGAN.- Mais, moi que dire, que répondre ?

BÉRALDE.- On vous instruira en deux mots, et l’on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent, je vais les envoyer quérir.

ARGAN.- Allons, voyons cela.

CLÉANTE.- Que voulez-vous dire, et qu’entendez-vous avec cette Faculté de vos amies... ?

TOINETTE.- Quel est donc votre dessein ?

BÉRALDE.- De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d’un médecin, avec des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.

ANGÉLIQUE.- Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.

BÉRALDE.- Mais, ma nièce, ce n’est pas tant le jouer, que s’accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n’est qu’entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.

CLÉANTE, à Angélique.- Y consentez-vous ?

ANGÉLIQUE.- Oui, puisque mon oncle nous conduit.

TROISIÈME INTERMÈDE

C’est une cérémonie burlesque d’un homme qu’on fait médecin, en récit, chant, et danse.

ENTRÉE DE BALLET

Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle, et placer les bancs en cadence. Ensuite de quoi toute l’assemblée, composée de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs et celui qui se fait recevoir médecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants, entre, et prend ses places, selon les rangs.

PRAESES

Sçavantissimi doctores,
Medicinæ professores,
Qui hic assemblati estis ;
Et vos, altri Messiores,
Sententiarum Facultatis
Fideles executores,
Chirurgiani et apothicari,
Atque tota compania aussi,
Salus, honor, et argentum,
Atque bonum appetitum.

Non possum, docti Confreri,
En moi satis admirari,
Qualis bona inventio,
Est medici professio :
Quam bella chosa est, et bene trovata,
Medicina illa benedicta,
Quæ suo nomine solo
Surprenanti miraculo,
Depuis si longo tempore
Facit à gogo vivere
Tant de gens omni genere.

Per totam terram videmus
Grandam vogam ubi sumus ;
Et quod grandes et petiti
Sunt de nobis infatuti :
Totus mundus, currens ad nostros remedios,
Nos regardat sicut Deos,
Et nostris ordonnanciis
Principes et reges soumissos videtis
.

Donque il est nostræ sapientiæ,
Boni sensus atque prudentiæ,
De fortement travaillare,
A nos bene conservare
In tali credito, voga, et honore,
Et prandere gardam à non recevere
In nostro docto corpore
Quam personas capabiles,
Et totas dignas ramplire
Has plaças honorabiles.

C’est pour cela que nunc convocati estis,
Et credo quod trovabitis
Dignam matieram medici,
In sçavanti homine que voici ;
Lequel, in chosis omnibus
Dono ad interrogandum,
Et à fond examinandum
Vostris capacitatibus.

PRIMUS DOCTOR

Si mihi licenciam dat Dominus Præses,
Et tanti docti Doctores,
Et assistantes illustres,
Très sçavanti Bacheliero
Quem estimo et honoro,
Domandabo causam et rationem, quare
Opium facit dormire ?

BACHELIERUS

Mihi a docto Doctore
Domandatur causam et rationem, quare
Opium facit dormire ?
À quoi respondeo,
Quia est in eo
Virtus dormitiva.
Cujus est natura
Sensus assoupire
.

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere Dignus, dignus est entrare In nostro docto corpore.

SECUNDUS DOCTOR

Cum permissione Domini Præsidis,
Doctissimæ Facultatis,
Et totius his nostris actis
Companiæ assistantis,
Domandabo tibi, docte Bacheliere,
Quæ sunt remedia,
Quæ in maladia
Ditte hydropisia
Convenit facere.

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare
.

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere.
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore
.

TERTIUS DOCTOR

Si bonum semblatur Domino Præsidi,
Doctissimæ Facultati
Et companiæ presenti,
Domandabo tibi, docte Bacheliere,
Quæ remedia eticis,
Pulmonicis, atque asmaticis
Trovas à propos facere.

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare.

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere :
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

QUARTUS DOCTOR

Super illas maladias,
Doctus Bachelierus dixit maravillas :
Mais si non ennuyo Dominum Præsidem,
Doctissimam Facultatem,
Et totam honorabilem
Companiam ecoutantem ;
Faciam illi unam quæstionem,
De hiero maladus unus
Tombavit in meas manus :
Habet grandam fievram cum redoublamentis
Grandam dolorem capitis,
Et grandum malum au costé,
Cum granda difficultate
Et pena de respirare :
Veillas mihi dire,
Docte Bacheliere,
Quid illi facere ?

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare
.

QUINTUS DOCTOR

Mais si maladia
Opiniatria,
Non vult se garire,
Quid illi facere
 ?

BACHELIERUS

Clysterium donare,
Postea seignare,
Ensuitta purgare, reseignare, repurgare, et rechilitterisare

CHORUS

Bene, bene, bene, bene respondere :
Dignus, dignus est entrare
In nostro docto corpore.

PRAESES

Juras gardare statuta
Per Facultatem præscripta,
Cum sensu et jugeamento
 ?

BACHELIERUS

Juro.

PRAESES

Essere, in omnibus
Consultationibus
Ancieni aviso,
Aut bono,
Aut mauvaiso ?

BACHELIERUS

Juro.

PRAESES

De non jamais te servire
De remediis aucunis
Quam de ceux seulement doctæ Facultatis ;
Maladus dust-il crevare
Et mori de suo malo ?

BACHELIERUS

Juro.

PRAESES

Ego cum isto boneto
Venerabili et docto,
Dono tibi et concedo
Virtutem et puissanciam,
Medicandi,
Purgandi,
Seignandi,
Perçandi,
Taillandi,
Coupandi,
Et occidendi
Impune per totam terram.

ENTRÉE DE BALLET.

Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence.

BACHELIERUS

Grandes doctores doctrinæ,
De la rhubarbe et du séné :
Ce serait sans douta à moi chosa folla,
Inepta et ridicula,
Si j’allaibam m’engageare
Vobis louangeas donare,
Et entreprenaibam adjoutare
Des lumieras au soleillo,
Et des étoilas au cielo,
Des ondas à l’Oceano ;
Et des rosas au printanno ;
Agreate qu’avec uno moto
Pro toto remercimento
Rendam gratiam corpori tam docto,
Vobis, vobis debeo
Bien plus qu’à naturæ et qu’à patri meo,
Natura et pater meus
Hominem me habent factum :
Mais vos me, ce qui est bien plus,
Avetis factum medicum,
Honor, favor, et gratia,
Qui, in hoc corde que voilà,
Imprimant ressentimenta
Qui dureront in secula.

CHORUS

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
Novus doctor, qui tam bene parlat,
Mille, mille annis et manget et bibat,
Et seignet et tuat !

ENTRÉE DE BALLET.

Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d’apothicaires.

CHIRURGUS

Puisse-t-il voir doctas
Suas ordonnancias,
Omnium chirurgorum,
Et apothiquarum
Remplire boutiquas !

CHORUS

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
Novus doctor, qui tam bene parlat
Mille, mille annis et manget et bibat,
Et seignet et tuat !

CHIRURGUS

Puissent toti anni,
Lui essere boni
Et favorabiles,
Et n’habere jamais
Quam pestas, verolas,
Fievras, pluresias,
Fluxus de sang, et dyssenterias.

CHORUS

Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat
Novus doctor, qui tam bene parlat,
Mille, mille annis, et manget et bibat,
Et seignet et tuat !

DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.

Des Médecins, des Chirurgiens et des Apothicaires, qui sortent tous, selon leur rang, en cérémonie, comme ils sont entrés.