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Dom Juan

Acte 3

 ACTE III [1] , SCÈNE PREMIÈRE

DOM JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en médecin.

SGANARELLE.- Ma foi, Monsieur, avouez que j’ai eu raison, et que nous voilà l’un et l’autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n’était point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire.

DOM JUAN.- Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule.

SGANARELLE.- Oui ? C’est l’habit [2] d’un vieux médecin qui a été laissé en gage au lieu où je l’ai pris, et il m’en a coûté de l’argent pour l’avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en considération ? que je suis salué des gens que je rencontre, et que l’on me vient consulter ainsi qu’un habile homme ?

DOM JUAN.- Comment donc ?

SGANARELLE.- Cinq ou six paysans et paysannes en me voyant passer me sont venus demander mon avis sur différentes maladies.

DOM JUAN.- Tu leur as répondu que tu n’y entendais rien ?

SGANARELLE.- Moi, point du tout, j’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit, j’ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.

DOM JUAN.- Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?

SGANARELLE.- Ma foi, Monsieur, j’en ai pris par où j’en ai pu attraper, j’ai fait mes ordonnances à l’aventure, et ce serait une chose plaisante si les malades guérissaient, et qu’on m’en vînt remercier.

DOM JUAN.- Et pourquoi non ? Par quelle raison n’aurais-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard, et des forces de la nature.

SGANARELLE.- Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ?

DOM JUAN.- C’est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

SGANARELLE.- Quoi, vous ne croyez pas au séné [3] , ni à la casse [4] , ni au vin émétique [5]  ?

DOM JUAN.- Et pourquoi veux-tu que j’y croie ?

SGANARELLE.- Vous avez l’âme bien mécréante [6] . Cependant vous voyez depuis un temps que le vin émétique fait bruire ses fuseaux [7] . Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits, et il n’y a pas trois semaines que j’en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

DOM JUAN.- Et quel ?

SGANARELLE.- Il y avait un homme qui depuis six jours était à l’agonie, on ne savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien, on s’avisa à la fin de lui donner de l’émétique.

DOM JUAN.- Il réchappa, n’est-ce pas ?

SGANARELLE.- Non, il mourut.

DOM JUAN.- L’effet est admirable.

SGANARELLE.- Comment ? il y avait six jours entiers qu’il ne pouvait mourir, et cela le fit mourir tout d’un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

DOM JUAN.- Tu as raison.

SGANARELLE.- Mais laissons là la médecine, où vous ne croyez point, et parlons des autres choses : car cet habit me donne de l’esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.

DOM JUAN.- Eh bien [8]  !

SGANARELLE.- Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au Ciel ?

DOM JUAN.- Laissons cela.

SGANARELLE.- C’est-à-dire que non. Et à l’Enfer ?

DOM JUAN.- Eh.

SGANARELLE.- Tout de même [9] . Et au diable, s’il vous plaît ?

DOM JUAN.- Oui, oui.

SGANARELLE.- Aussi peu. Ne croyez-vous point l’autre vie ?

DOM JUAN.- Ah, ah, ah.

SGANARELLE.- Voilà un homme que j’aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, encore faut-il croire quelque chose. Qu’est ce que vous croyez [10]  ?

DOM JUAN.- Ce que je crois ?

SGANARELLE.- Oui.

DOM JUAN.- Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit [11] .

SGANARELLE.- La belle croyance, que voilà [12]  ! Votre religion, à ce que je vois, est donc l’arithmétique ? Il faut avouer qu’il se met d’étranges folies dans la tête des hommes, et que pour avoir bien étudié, on en est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, Monsieur, je n’ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne saurait se vanter de m’avoir jamais rien appris ; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons, n’est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel que voilà là-haut, et si tout cela s’est bâti de lui-même ? Vous voilà vous, par exemple, vous êtes là ; est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l’homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l’un dans l’autre, ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là et qui... Oh dame, interrompez-moi donc si vous voulez, je ne saurais disputer si l’on ne m’interrompt, vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice.

DOM JUAN.- J’attends que ton raisonnement soit fini.

SGANARELLE.- Mon raisonnement est qu’il y a quelque chose d’admirable dans l’homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n’est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j’aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu’elle veut [13]  ? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arrière, tourner...
Il se laisse tomber en tournant.

DOM JUAN.- Bon, voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

SGANARELLE.- Morbleu, je suis bien sot de m’amuser à raisonner avec vous. Croyez ce que vous voudrez, il m’importe bien que vous soyez damné.

DOM JUAN.- Mais tout en raisonnant, je crois que nous sommes égarés ? Appelle un peu cet homme que voilà là-bas pour lui demander le chemin.

SGANARELLE.- Holà ho, l’homme, ho, mon compère, ho l’ami, un petit mot, s’il vous plaît.

 SCÈNE II

DOM JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE [14] .

SGANARELLE.- Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

LE PAUVRE.- Vous n’avez qu’à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite [15] quand vous serez au bout de la forêt. Mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que depuis quelque temps il y a des voleurs ici autour.

DOM JUAN.- Je te suis bien obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur [16] .

LE PAUVRE.- Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône.

DOM JUAN.- Ah, ah, ton avis est intéressé, à ce que je vois.

LE PAUVRE.- Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans [17] , et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu’il vous donne toute sorte de biens.

DOM JUAN.- Eh, prie-le qu’il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.

SGANARELLE.- Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

DOM JUAN.- Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

LE PAUVRE.- De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.

DOM JUAN.- Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.

LE PAUVRE.- Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

DOM JUAN.- Tu te moques ; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d’être bien dans ses affaires.

LE PAUVRE.- Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n’ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents [18] .

DOM JUAN.- Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m’en vais te donner un Louis d’or tout à l’heure [19] , pourvu que tu veuilles jurer.

LE PAUVRE.- Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

DOM JUAN.- Tu n’as qu’à voir si tu veux gagner un Louis d’or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.

LE PAUVRE.- Monsieur.

SGANARELLE.- Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal.

DOM JUAN.- Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.

LE PAUVRE.- Non Monsieur, j’aime mieux mourir de faim.

DOM JUAN.- Va, va, je te le donne pour l’amour de l’humanité, mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

 SCÈNE III

DOM JUAN, DOM CARLOS, SGANARELLE.

SGANARELLE.- Mon maître est un vrai enragé d’aller se présenter à un péril qui ne le cherche pas, mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait fuir les trois.

DOM CARLOS, l’épée à la main.- On voit par la fuite de ces voleurs de quel secours est votre bras, souffrez, Monsieur, que je vous rende grâce d’une action si généreuse, et que...

DOM JUAN, revenant l’épée à la main.- Je n’ai rien fait, Monsieur, que vous n’eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures, et l’action de ces coquins était si lâche, que c’eût été y prendre part que de ne s’y pas opposer, mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre leurs mains ?

DOM CARLOS.- Je m’étais par hasard égaré d’un frère [20] , et de tous ceux de notre suite, et comme je cherchais à les rejoindre, j’ai fait rencontre de ces voleurs, qui d’abord ont tué mon cheval, et qui sans votre valeur en auraient fait autant de moi.

DOM JUAN.- Votre dessein est-il d’aller du côté de la ville ?

DOM CARLOS.- Oui, mais sans y vouloir entrer, et nous nous voyons obligés mon frère et moi à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier eux et leur famille à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que si l’on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume, et c’est en quoi je trouve la condition d’un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s’assurer sur toute la prudence et toute l’honnêteté de sa conduite, d’être asservi par les lois de l’honneur au dérèglement de la conduite d’autrui, et de voir sa vie, son repos, et ses biens dépendre de la fantaisie du premier téméraire, qui s’avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr.

DOM JUAN.- On a cet avantage qu’on fait courir le même risque, et passer aussi mal le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de cœur. Mais ne serait-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire ?

DOM CARLOS.- La chose en est aux termes de n’en plus faire de secret, et lorsque l’injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de vous dire [21] que l’offense que nous cherchons à venger, est une sœur séduite et enlevée d’un couvent, et que l’auteur de cette offense est un Dom Juan Tenorio, fils de Dom Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l’avons suivi ce matin sur le rapport d’un valet, qui nous a dit qu’il sortait à cheval accompagné de quatre ou cinq, et qu’il avait pris le long de cette côte, mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n’avons pu découvrir ce qu’il est devenu.

DOM JUAN.- Le connaissez-vous, Monsieur, ce Dom Juan dont vous parlez ?

DOM CARLOS.- Non, quant à moi. Je ne l’ai jamais vu, et je l’ai seulement ouï dépeindre à mon frère, mais la renommée n’en dit pas force bien, et c’est un homme dont la vie...

DOM JUAN.- Arrêtez, Monsieur, s’il vous plaît, il est un peu de mes amis, et ce serait à moi une espèce de lâcheté que d’en ouïr dire du mal.

DOM CARLOS.- Pour l’amour de vous, Monsieur, je n’en dirai rien du tout, et c’est bien la moindre chose que je vous doive, après m’avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d’une personne que vous connaissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal : mais quelque ami que vous lui soyez, j’ose espérer que vous n’approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d’en prendre la vengeance.

DOM JUAN.- Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles ; je suis ami de Dom Juan, je ne puis pas m’en empêcher, mais il n’est pas raisonnable qu’il offense impunément des gentilshommes, et je m’engage à vous faire faire raison par lui.

DOM CARLOS.- Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d’injures ?

DOM JUAN.- Toute celle que votre honneur peut souhaiter, et sans vous donner la peine de chercher Dom Juan davantage, je m’oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

DOM CARLOS.- Cet espoir est bien doux, Monsieur, à des cœurs offensés ; mais après ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur, que vous fussiez de la partie [22] .

DOM JUAN.- Je suis si attaché à Dom Juan, qu’il ne saurait se battre que je ne me batte aussi : mais enfin j’en réponds comme de moi-même, et vous n’avez qu’à dire quand vous voulez qu’il paraisse, et vous donne satisfaction.

DOM CARLOS.- Que ma destinée est cruelle ! Faut-il que je vous doive la vie, et que Dom Juan soit de vos amis ?

 SCÈNE IV

DOM ALONSE, et trois suivants, DOM CARLOS, DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM ALONSE.- Faites boire là mes chevaux, et qu’on les amène après nous, je veux un peu marcher à pied. Ô Ciel, que vois-je ici ? Quoi, mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel ?

DOM CARLOS.- Notre ennemi mortel ?

DOM JUAN, se reculant de trois pas et mettant fièrement la main sur la garde de son épée.- Oui, je suis Dom Juan moi-même, et l’avantage du nombre ne m’obligera pas à vouloir déguiser mon nom.

DOM ALONSE.- Ah, traître, il faut que tu périsses, et...

DOM CARLOS.- Ah, mon frère, arrêtez, je lui suis redevable de la vie, et sans le secours de son bras, j’aurais été tué par des voleurs que j’ai trouvés.

DOM ALONSE.- Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous les services que nous rend une main ennemie, ne sont d’aucun mérite pour engager notre âme ; et s’il faut mesurer l’obligation à l’injure, votre reconnaissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l’honneur est infiniment plus précieux que la vie, c’est ne devoir rien proprement, que d’être redevable de la vie à qui nous a ôté l’honneur.

DOM CARLOS.- Je sais la différence, mon frère, qu’un gentilhomme doit toujours mettre entre l’un et l’autre, et la reconnaissance de l’obligation n’efface point en moi le ressentiment de l’injure : mais souffrez que je lui rende ici ce qu’il m’a prêté, que je m’acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir durant quelques jours du fruit de son bienfait.

DOM ALONSE.- Non, non, c’est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l’occasion de la prendre peut ne plus revenir ; le Ciel nous l’offre ici, c’est à nous d’en profiter. Lorsque l’honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures, et si vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n’avez qu’à vous retirer, et laisser à ma main la gloire d’un tel sacrifice.

DOM CARLOS.- De grâce, mon frère...

DOM ALONSE.- Tous ces discours sont superflus ; il faut qu’il meure.

DOM CARLOS.- Arrêtez-vous, dis-je, mon frère, je ne souffrirai point du tout qu’on attaque ses jours, et je jure le Ciel que je le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie qu’il a sauvée, et pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.

DOM ALONSE.- Quoi vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et loin d’être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur ?

DOM CARLOS.- Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime, et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n’ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvement d’une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, et je lui ai une obligation dont il faut que je m’acquitte avant toute chose. Notre vengeance pour être différée n’en sera pas moins éclatante ; au contraire, elle en tirera de l’avantage, et cette occasion de l’avoir pu prendre, la fera paraître plus juste aux yeux de tout le monde.

DOM ALONSE.- Ô l’étrange faiblesse, et l’aveuglement effroyable d’hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d’une obligation chimérique !

DOM CARLOS.- Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine ; si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur, je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d’un jour que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu’augmenter l’ardeur que j’ai de le satisfaire. Dom Juan, vous voyez que j’ai soin de vous rendre le bien que j’ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je m’acquitte avec même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l’injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeur de l’offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-même des réparations qu’elle demande. Il est des moyens doux pour nous satisfaire ; il en est de violents et de sanglants ; mais enfin, quelque choix que vous fassiez, vous m’avez donné parole de me faire faire raison par Dom Juan ; songez à me la faire [23] , je vous prie, et vous ressouvenez que hors d’ici je ne dois plus qu’à mon honneur.

DOM JUAN.- Je n’ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j’ai promis.

DOM CARLOS.- Allons, mon frère, un moment de douceur ne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir.

 SCÈNE V

DOM JUAN, SGANARELLE.

DOM JUAN.- Holà, hé, Sganarelle.

SGANARELLE.- Plaît-il ?

DOM JUAN.- Comment, coquin, tu fuis quand on m’attaque ?

SGANARELLE.- Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d’ici près, je crois que cet habit est purgatif, et que c’est prendre médecine que de le porter.

DOM JUAN.- Peste soit l’insolent, couvre au moins ta poltronnerie d’un voile plus honnête, sais-tu bien qui est celui à qui j’ai sauvé la vie.

SGANARELLE.- Moi ? Non.

DOM JUAN.- C’est un frère d’Elvire.

SGANARELLE.- Un...

DOM JUAN.- Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j’ai regret d’avoir démêlé avec lui.

SGANARELLE.- Il vous serait aisé de pacifier toutes choses.

DOM JUAN.- Oui, mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l’engagement ne compatit point avec mon humeur. J’aime la liberté en amour, tu le sais, et je ne saurais me résoudre à renfermer mon cœur entre quatre murailles. Je te l’ai dit vingt fois, j’ai une pente naturelle à me laisser aller à tout ce qui m’attire. Mon cœur est à toutes les belles, et c’est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant qu’elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois entre ces arbres ?

SGANARELLE.- Vous ne le savez pas ?

DOM JUAN.- Non, vraiment.

SGANARELLE.- Bon, c’est le tombeau que le Commandeur faisait faire lorsque vous le tuâtes.

DOM JUAN.- Ah, tu as raison, je ne savais pas que c’était de ce côté-ci qu’il était. Tout le monde m’a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi bien que de la statue du Commandeur, et j’ai envie de l’aller voir.

SGANARELLE.- Monsieur, n’allez point là.

DOM JUAN.- Pourquoi ?

SGANARELLE.- Cela n’est pas civil, d’aller voir un homme que vous avez tué.

DOM JUAN.- Au contraire, c’est une visite dont je lui veux faire civilité, et qu’il doit recevoir de bonne grâce, s’il est galant homme ; allons, entrons dedans.

Le tombeau s’ouvre, où l’on voit un superbe mausolée, et la statue du Commandeur.

SGANARELLE.- Ah, que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les beaux piliers ! Ah, que cela est beau, qu’en dites-vous, Monsieur ?

DOM JUAN.- Qu’on ne peut voir aller plus loin l’ambition d’un homme mort, et ce que je trouve admirable [24] , c’est qu’un homme qui s’est passé [25] durant sa vie d’une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.

SGANARELLE.- Voici la statue du Commandeur.

DOM JUAN.- Parbleu, le voilà bon avec son habit d’empereur romain.

SGANARELLE.- Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu’il est en vie, et qu’il s’en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient peur si j’étais tout seul, et je pense qu’il ne prend pas plaisir de nous voir.

DOM JUAN.- Il aurait tort, et ce serait mal recevoir l’honneur que je lui fais. Demande-lui s’il veut venir souper avec moi.

SGANARELLE.- C’est une chose dont il n’a pas besoin, je crois.

DOM JUAN.- Demande-lui, te dis-je.

SGANARELLE.- Vous moquez-vous ? Ce serait être fou que d’aller parler à une statue.

DOM JUAN.- Fais ce que je te dis.

SGANARELLE.- Quelle bizarrerie ! Seigneur Commandeur... je ris de ma sottise, mais c’est mon maître qui me la fait faire. Seigneur Commandeur, mon maître Dom Juan vous demande si vous voulez lui faire l’honneur de venir souper avec lui. (La statue baisse la tête.) Ha !

DOM JUAN.- Qu’est-ce ? qu’as-tu, dis donc, veux-tu parler ?

SGANARELLE fait le même signe que lui a fait la statue et baisse la tête.- La statue...

DOM JUAN.- Eh bien, que veux-tu dire, traître ?

SGANARELLE.- Je vous dis que la statue...

DOM JUAN.- Eh bien, la statue ? Je t’assomme si tu ne parles.

SGANARELLE.- La statue m’a fait signe.

DOM JUAN.- La peste le coquin.

SGANARELLE.- Elle m’a fait signe, vous dis-je, il n’est rien de plus vrai. Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir ; peut-être...

DOM JUAN.- Viens, maraud, viens, je te veux bien faire toucher au doigt ta poltronnerie, prends garde. Le seigneur Commandeur voudrait-il venir souper avec moi ?

La statue baisse encore la tête.

SGANARELLE.- Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles [26] . Eh bien, Monsieur ?

DOM JUAN.- Allons, sortons d’ici.

SGANARELLE.- Voilà de mes esprits forts [27] qui ne veulent rien croire.

[1] D’après le marché du 3 décembre 1664, les scènes 1, 2, 3, 4 et la première partie de la scène 5 de l’acte IV ont pour décor une forêt où l’on voit à l’arrière-plan "une manière de temple", entendez une chapelle funéraire ; la seconde partie de la scène 5 se déroule à l’intérieur de cette chapelle, qui est le mausolée du Commandeur.

[2] VAR. Oui, c’est l’habit. (1683).

[3] Séné : drogue laxative qui venait d’Éthiopie.

[4] Casse : pulpe d’une gousse tropicale qui avait des vertus purgatives.

[5] Le vin émétique : préparation à base d’antimoine, remède purgatif très violent qui avait été longtemps décrié par les médecins parisiens, mais qui fut finalement autorisé en 1666, par une décision de la Faculté de médecine et un arrêt du Parlement de Paris.

[6] VAR. Vous avez l’âme bien méchante. (1683).

[7] Faire bruire ses fuseaux : faire du bruit, acquérir de la réputation (seul exemple de cette expression dans la langue écrite).

[8] À partir de cette réplique de Dom Juan, voici la fin de cette scène 1 dans 1682 cartonnée :
DOM JUAN.- Eh bien ?
SGANARELLE.- Je veux savoir vos pensées à fond, et vous connaître un peu mieux que je ne fais : çà, quand voulez-vous mettre fin à vos débauches, et mener la vie d’un honnête homme ?
DOM JUAN lève la main pour lui donner un soufflet.- Ah ! maître sot, vous allez d’abord aux remontrances.
SGANARELLE, en se reculant.- Morbleu ! je suis bien sot en effet de vouloir m’amuser à raisonner avec vous ; faites tout ce que vous voudrez, il m’importe bien que vous vous perdiez ou non, et que...
DOM JUAN, en colère.- Tais-toi. Songeons à notre affaire. Ne serions-nous point égarés ? Appelle cet homme que voilà là-bas pour lui demander le chemin.
SGANARELLE.- Holà, ho, l’homme ; ho, mon compère ; ho, l’ami, un petit mot, s’il vous plaît.

[9] Tout de même : exactement de la même façon, tout pareillement.

[10] VAR. Et dites-moi un peu, le Moine bourru, qu’en croyez-vous ? eh !
DOM JUAN.- La peste soit du fat !
SGANARELLE.- Et voilà ce que je ne puis souffrir ; car il n’y a rien de plus vrai que le Moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde. Qu’est-ce donc que vous croyez ? (1683).
Le Moine bourru était, selon le dictionnaire de Furetière (1690), "un lutin qui, dans la croyance du peuple, court les rues aux Avents de noël et qui fait des cris effroyables". Le qualificatif de bourru venait, selon Littré, du fait qu’il était représenté couvert de bourre ou de bure ; mais il s’explique peut-être aussi par le caractère fantasque et extravagant qu’on lui attribuait (Despois et Mesnard).

[11] VAR. Je sais que deux et deux font quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre font huit. (1683).
Le mot était attribué au Prince Maurice d’Orange-Nassau, qui était fils de Guillaume le Taciturne et qui mourut en 1625.

[12] VAR. Belle croyance et les beaux articles de foi que voici ! (1683).

[13] Chez nos anciens auteurs, le pronom qui suit quelque chose se rapportait ordinairement au mot chose, et non pas à la locution prise dans son ensemble, et il se mettait par conséquent au féminin (Marty-laveaux, cité par Despois-Mesnard).

[14] Ce pauvre ressemble fort à un ermite. Dans 1682 cartonnée, il porte le nom de Francisque.

[15] VAR. Vous n’avez qu’à suivre cette route, Messieurs, et tournez à main droite. (1683).

[16] VAR. À partir de cette réplique de Dom Juan, voici la fin de cette scène dans 1682 cartonnée :
et je te rends grâce de tout mon c ?ur de ton bon avis.
SGANARELLE, regardant dans la forêt.- Ha, Monsieur, quel bruit, quel cliquetis !
DOM JUAN, en se retournant.- Que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. Il court au lieu du combat.

[17] VAR. Depuis plus de dix ans. (1683).

[18] À partir de cette réplique du Pauvre, voici la fin de la scène dans 1682 :
LE PAUVRE.- [...] je n’ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
DOM JUAN.- Je te veux donner un louis d’or, et je te le donne pour l’amour de l’humanité. Mais que vois-je là ? Un homme attaqué par trois autres ? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.
Nous donnons donc ici la fin de la scène selon l’édition de 1683.

[19] Tout à l’heure : sur le champ.

[20] VAR. Je m’étais par hasard écarté d’un frère. (1683).

[21] Je ne feindrai point de vous dire : je n’hésiterai point à vous dire...

[22] Que vous fussiez de la partie : que vous fussiez au combat (en servant de second à votre ami).

[23] Songez à me la faire : songez à me faire raison, à me donner satisfaction.

[24] Admirable : surprenant.

[25] Qui s’est passé : qui s’est contenté.

[26] Expression de satisfaction. Cf. L’École des maris, v. 886.

[27] Esprits forts : libertins, libres-penseurs.