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Amphitryon

Acte 3

 ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

AMPHITRYON
 Oui, sans doute, le sort tout exprès me le cache ;
1440 Et des tours que je fais, à la fin, je suis las.
Il n’est point de destin plus cruel, que je sache.
Je ne saurais trouver, portant partout mes pas,
Celui qu’à chercher je m’attache ;
Et je trouve tous ceux que je ne cherche pas.
1445 Mille fâcheux cruels, qui ne pensent pas l’être,
De nos faits [1] , avec moi, sans beaucoup me connaître,
Viennent se réjouir, pour me faire enrager.
Dans l’embarras cruel du souci qui me blesse,
De leurs embrassements, et de leur allégresse,
1450 Sur mon inquiétude, ils viennent tous charger [2] .
En vain à passer je m’apprête,
Pour fuir leurs persécutions.
Leur tuante amitié, de tous côtés m’arrête ;
Et tandis qu’à l’ardeur de leurs expressions,
1455 Je réponds d’un geste de tête ;
Je leur donne, tout bas, cent malédictions.
Ah ! qu’on est peu flatté de louange, d’honneur,
Et de tout ce que donne une grande victoire,
Lorsque dans l’âme on souffre une vive douleur !
1460 Et que l’on donnerait volontiers cette gloire,
Pour avoir le repos du cœur !
Ma jalousie, à tout propos,
Me promène sur ma disgrâce [3]  ;
Et plus mon esprit y repasse,
1465 Moins j’en puis débrouiller le funeste chaos.
Le vol des diamants n’est pas ce qui m’étonne :
On lève les cachets, qu’on ne l’aperçoit pas [4]  ;
Mais le don, qu’on veut qu’hier j’en vins faire en personne,
Est ce qui fait ici mon cruel embarras.
1470 La nature parfois produit des ressemblances,
Dont quelques imposteurs ont pris droit d’abuser :
Mais il est hors de sens [5] , que sous ces apparences
Un homme, pour époux, se puisse supposer ;
Et dans tous ces rapports, sont mille différences,
1475 Dont se peut une femme aisément aviser.
Des charmes [6] de la Thessalie,
On vante de tout temps les merveilleux effets :
Mais les contes fameux, qui partout en sont faits,
Dans mon esprit toujours ont passé pour folie ;
1480 Et ce serait du sort une étrange rigueur,
Qu’au sortir d’une ample victoire,
Je fusse contraint de les croire,
Aux dépens de mon propre honneur.
Je veux la retâter [7] sur ce fâcheux mystère ;
1485 Et voir si ce n’est point une vaine chimère,
Qui sur ses sens troublés ait su prendre crédit.
Ah ! fasse le Ciel équitable,
Que ce penser soit véritable ;
Et que, pour mon bonheur, elle ait perdu l’esprit !

 SCÈNE II

MERCURE, AMPHITRYON.
MERCURE
1490 Comme l’amour ici ne m’offre aucun plaisir,
Je m’en veux faire, au moins, qui soient d’autre nature ;
Et je vais égayer mon sérieux loisir,
À mettre Amphitryon hors de toute mesure.
Cela n’est pas d’un Dieu bien plein de charité :
1495 Mais aussi n’est-ce pas ce dont je m’inquiète ;
Et je me sens, par ma planète,
À la malice un peu porté.

AMPHITRYON
 D’où vient donc qu’à cette heure on ferme cette porte ?

MERCURE
 Holà, tout doucement. Qui frappe ?

AMPHITRYON
 Moi.

MERCURE
 Qui, moi ?

AMPHITRYON
 Ah ! ouvre.

MERCURE
1500 Comment, ouvre ? Et qui donc es-tu, toi ;
 Qui fais tant de vacarme, et parles de la sorte ?

AMPHITRYON
 Quoi ! tu ne me connais pas ?

MERCURE
 Non :
 Et n’en ai pas la moindre envie.

AMPHITRYON
 Tout le monde perd-il aujourd’hui la raison ?
1505 Est-ce un mal répandu ? Sosie, holà, Sosie.

MERCURE
 Hé bien, Sosie : oui, c’est mon nom.
As-tu peur que je ne l’oublie ?

AMPHITRYON
 Me vois-tu bien ?

MERCURE
 Fort bien. Qui peut pousser ton bras,
 À faire une rumeur si grande ?
1510 Et que demandes-tu là-bas ?

AMPHITRYON
 Moi, pendard, ce que je demande ?

MERCURE
 Que ne demandes-tu donc pas ?
Parle, si tu veux qu’on t’entende.

AMPHITRYON
 Attends, traître, avec un bâton
1515 Je vais là-haut me faire entendre ;
Et de bonne façon t’apprendre
À m’oser parler sur ce ton.

MERCURE
 Tout beau. Si pour heurter, tu fais la moindre instance,
Je t’enverrai d’ici des messagers fâcheux.

AMPHITRYON
1520 Ô Ciel ! vit-on jamais une telle insolence ?
La peut-on concevoir d’un serviteur ; d’un gueux ?

MERCURE
 Hé bien ! qu’est-ce ? M’as-tu tout parcouru par ordre ?
M’as-tu de tes gros yeux assez considéré ?
Comme il les écarquille, et paraît effaré !
1525 Si des regards on pouvait mordre,
Il m’aurait déjà déchiré.

AMPHITRYON
 Moi-même je frémis de ce que tu t’apprêtes,
Avec ces impudents propos.
Que tu grossis pour toi d’effroyables tempêtes !
1530 Quels orages de coups vont fondre sur ton dos !

MERCURE
 L’ami, si de ces lieux tu ne veux disparaître,
Tu pourras y gagner quelque contusion.

AMPHITRYON
 Ah ! tu sauras maraud, à ta confusion,
Ce que c’est qu’un valet, qui s’attaque à son maître.

MERCURE
 Toi, mon maître ?

AMPHITRYON
1535 Oui, coquin. M’oses-tu méconnaître ?

MERCURE
 Je n’en reconnais point d’autre, qu’Amphitryon.

AMPHITRYON
 Et cet Amphitryon, qui, hors moi, le peut être ?

MERCURE
 Amphitryon ?

AMPHITRYON
 Sans doute.

MERCURE
 Ah ! quelle vision !
 Dis-nous un peu. Quel est le cabaret honnête,
1540 Où tu t’es coiffé le cerveau [i]  ?

AMPHITRYON
 Comment ? encor ?

MERCURE
 Était-ce un vin à faire fête ?

AMPHITRYON
 Ciel !

MERCURE
 Était-il vieux, ou nouveau ?

AMPHITRYON
 Que de coups !

MERCURE
 Le nouveau donne fort dans la tête,
 Quand on le veut boire sans eau.

AMPHITRYON
1545 Ah ! je t’arracherai cette langue, sans doute [8] .

MERCURE
 Passe, mon cher ami, crois-moi [9]  ;
Que quelqu’un ici ne t’écoute.
Je respecte le vin : va-t’en, retire-toi ;
Et laisse Amphitryon dans les plaisirs qu’il goûte.

AMPHITRYON
 Comment ! Amphitryon est là dedans ?

MERCURE
1550 Fort bien :
 Qui couvert des lauriers d’une victoire pleine,
Est auprès de la belle Alcmène,
À jouir des douceurs d’un aimable entretien.
Après le démêlé d’un amoureux caprice,
1555 Ils goûtent le plaisir de s’être rajustés.
Garde-toi de troubler leurs douces privautés,
Si tu ne veux qu’il ne punisse
L’excès de tes témérités.

 SCÈNE III

AMPHITRYON
 Ah ! quel étrange coup m’a-t-il porté dans l’âme ?
1560 En quel trouble cruel jette-t-il mon esprit ?
Et si les choses sont, comme le traître dit,
Où vois-je ici réduits mon honneur, et ma flamme ?
À quel parti me doit résoudre ma raison ?
Ai-je l’éclat, ou le secret à prendre ?
1565 Et dois-je, en mon courroux, renfermer, ou répandre
Le déshonneur de ma maison ?
Ah ! faut-il consulter [10] dans un affront si rude ?
Je n’ai rien à prétendre, et rien à ménager ;
Et toute mon inquiétude
1570 Ne doit aller qu’à me venger.

 SCÈNE IV

SOSIE, NAUCRATÈS, POLIDAS, AMPHITRYON
SOSIE
 Monsieur, avec mes soins, tout ce que j’ai pu faire,
C’est de vous amener ces Messieurs que voici.

AMPHITRYON
 Ah ! vous voilà [11]  ?

SOSIE
 Monsieur.

AMPHITRYON
 Insolent, téméraire.

SOSIE
 Quoi ?

AMPHITRYON
 Je vous apprendrai de me traiter ainsi.

SOSIE
 Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ?

AMPHITRYON
1575 Ce que j’ai, misérable ?

SOSIE
 Holà, Messieurs, venez donc tôt.

NAUCRATÈS
 Ah ! de grâce, arrêtez.

SOSIE
 De quoi suis-je coupable ?

AMPHITRYON
 Tu me le demandes, maraud ?
Laissez-moi satisfaire un courroux légitime.

SOSIE
1580 Lorsque l’on pend quelqu’un, on lui dit pourquoi c’est.

NAUCRATÈS
 Daignez nous dire, au moins, quel peut être son crime.

SOSIE
 Messieurs, tenez bon, s’il vous plaît ?

AMPHITRYON
 Comment ! il vient d’avoir l’audace,
De me fermer ma porte au nez ?
1585 Et de joindre encor la menace,
À mille propos effrénés !
Ah ! coquin.

SOSIE
 Je suis mort.

NAUCRATÈS
 Calmez cette colère.

SOSIE
 Messieurs.

POLIDAS
 Qu’est-ce ?

SOSIE
 M’a-t-il frappé !

AMPHITRYON
 Non, il faut qu’il ait le salaire
Des mots, où tout à l’heure, il s’est émancipé [12] .

SOSIE
1590 Comment cela se peut-il faire,
Si j’étais par votre ordre autre part occupé ?
Ces messieurs sont ici, pour rendre témoignage,
Qu’à dîner avec vous, je les viens d’inviter.

NAUCRATÈS
 Il est vrai qu’il nous vient de faire ce message ;
1595 Et n’a point voulu nous quitter.

AMPHITRYON
 Qui t’a donné cet ordre ?

SOSIE
 Vous.

AMPHITRYON
 Et quand ?

SOSIE
 Après votre paix faite.
 Au milieu des transports d’une âme satisfaite,
D’avoir d’Alcmène apaisé le courroux.

AMPHITRYON
1600 Ô Ciel ! chaque instant, chaque pas,
Ajoute quelque chose à mon cruel martyre !
Et dans ce fatal embarras,
Je ne sais plus que croire, ni que dire.

NAUCRATÈS
 Tout ce que de chez vous, il vient de nous conter,
1605 Surpasse si fort la nature,
Qu’avant que de rien faire, et de vous emporter,
Vous devez éclaircir toute cette aventure.

AMPHITRYON
 Allons, vous y pourrez seconder mon effort ;
Et le Ciel à propos, ici vous a fait rendre.
1610 Voyons quelle fortune en ce jour peut m’attendre.
Débrouillons ce mystère, et sachons notre sort.
Hélas ! je brûle de l’apprendre ;
Et je le crains plus que la mort !

 SCÈNE V

JUPITER, AMPHITRYON, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE.
JUPITER
 Quel bruit à descendre m’oblige ?
1615 Et qui frappe en maître où je suis ?

AMPHITRYON
 Que vois-je, justes Dieux !

NAUCRATÈS
 Ciel ! quel est ce prodige !
 Quoi ! deux Amphitryons ici nous sont produits !

AMPHITRYON
 Mon âme demeure transie,
1620 Hélas ! Je n’en puis plus ; l’aventure est à bout :
Ma destinée est éclaircie ;
Et ce que je vois, me dit tout.

NAUCRATÈS
 Plus mes regards sur eux s’attachent fortement,
Plus je trouve qu’en tout, l’un à l’autre est semblable.

SOSIE
1625 Messieurs, voici le véritable ;
L’autre est un imposteur, digne de châtiment.

POLIDAS
 Certes, ce rapport admirable
Suspend ici mon jugement.

AMPHITRYON
 C’est trop être éludés [13] par un fourbe exécrable,
1630 Il faut, avec ce fer, rompre l’enchantement.

NAUCRATÈS
 Arrêtez.

AMPHITRYON
 Laissez-moi.

NAUCRATÈS
 Dieux ! que voulez-vous faire ?

AMPHITRYON
 Punir, d’un imposteur, les lâches trahisons.

JUPITER
 Tout beau, l’emportement est fort peu nécessaire ;
Et lorsque de la sorte on se met en colère,
1635 On fait croire qu’on a de mauvaises raisons.

SOSIE
 Oui, c’est un enchanteur, qui porte un caractère [14] ,
Pour ressembler aux maîtres des maisons.

AMPHITRYON
 Je te ferai, pour ton partage,
Sentir, par mille coups, ces propos outrageants.

SOSIE
1640 Mon maître est homme de courage ;
Et ne souffrira point, que l’on batte ses gens.

AMPHITRYON
 Laissez-moi m’assouvir dans mon courroux extrême,
Et laver mon affront au sang d’un scélérat.

NAUCRATÈS
 Nous ne souffrirons point cet étrange combat,
1645 D’Amphitryon, contre lui-même.

AMPHITRYON
 Quoi ! mon honneur, de vous, reçoit ce traitement ?
Et mes amis, d’un fourbe, embrassent la défense ?
Loin d’être les premiers à prendre ma vengeance [15] ,
Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment ?

NAUCRATÈS
1650 Que voulez-vous qu’à cette vue
Fassent nos résolutions ;
Lorsque par deux Amphitryons,
Toute notre chaleur demeure suspendue ?
À vous faire éclater notre zèle aujourd’hui,
1655 Nous craignons de faillir, et de vous méconnaître.
Nous voyons bien en vous Amphitryon paraître,
Du salut des Thébains le glorieux appui :
Mais nous le voyons tous aussi paraître en lui ;
Et ne saurions juger dans lequel il peut être.
1660 Notre parti n’est point douteux,
Et l’imposteur, par nous, doit mordre la poussière :
Mais ce parfait rapport [16] le cache entre vous deux ;
Et c’est un coup trop hasardeux,
Pour l’entreprendre sans lumière.
1665 Avec douceur laissez-nous voir,
De quel côté peut être l’imposture ;
Et dès que nous aurons démêlé l’aventure,
Il ne nous faudra point dire notre devoir.

JUPITER
 Oui, vous avez raison : et cette ressemblance,
1670 À douter de tous deux, vous peut autoriser.
Je ne m’offense point de vous voir en balance :
Je suis plus raisonnable, et sais vous excuser.
L’œil ne peut entre nous faire de différence ;
Et je vois qu’aisément on s’y peut abuser.
1675 Vous ne me voyez point témoigner de colère ;
Point mettre l’épée à la main.
C’est un mauvais moyen d’éclaircir ce mystère ;
Et j’en puis trouver un plus doux, et plus certain.
L’un de nous est Amphitryon ;
1680 Et tous deux, à vos yeux, nous le pouvons paraître.
C’est à moi de finir cette confusion ;
Et je prétends me faire à tous si bien connaître,
Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être,
Lui-même soit d’accord du sang qui m’a fait naître,
1685 Il n’ait plus de rien dire aucune occasion.
C’est aux yeux des Thébains, que je veux avec vous,
De la vérité pure, ouvrir la connaissance ;
Et la chose sans doute est assez d’importance,
Pour affecter la circonstance [17] ,
1690 De l’éclaircir aux yeux de tous.
Alcmène attend de moi ce public témoignage.
Sa vertu, que l’éclat de ce désordre outrage,
Veut qu’on la justifie, et j’en vais prendre soin.
C’est à quoi mon amour envers elle m’engage ;
1695 Et des plus nobles chefs, je fais un assemblage,
Pour l’éclaircissement, dont sa gloire a besoin.
Attendant avec vous ces témoins souhaités,
Ayez, je vous prie, agréable
De venir honorer la table,
1700 Où vous a Sosie invités.

SOSIE
 Je ne me trompais pas. Messieurs, ce mot termine
Toute l’irrésolution :
Le véritable Amphitryon,
Est l’Amphitryon, où l’on dîne.

AMPHITRYON
1705 Ô Ciel ! puis-je plus bas me voir humilié !
Quoi ! faut-il que j’entende ici, pour mon martyre,
Tout ce que l’imposteur, à mes yeux, vient de dire ;
Et que dans la fureur, que ce discours m’inspire,
On me tienne le bras lié !

NAUCRATÈS
1710 Vous vous plaignez à tort. Permettez-nous d’attendre
L’éclaircissement, qui doit rendre
Les ressentiments de saison.
Je ne sais pas s’il impose :
Mais il parle sur la chose,
1715 Comme s’il avait raison.

AMPHITRYON
 Allez, faibles amis, et flattez l’imposture.
Thèbes en a pour moi de tout autres que vous :
Et je vais en trouver, qui partageant l’injure,
Sauront prêter la main à mon juste courroux.

JUPITER
1720 Hé bien, je les attends ; et saurai décider
Le différend en leur présence.

AMPHITRYON
 Fourbe, tu crois par là, peut-être, t’évader :
Mais rien ne te saurait sauver de ma vengeance.

JUPITER
 À ces injurieux propos
1725 Je ne daigne à présent répondre ;
Et tantôt je saurai confondre
Cette fureur, avec deux mots.

AMPHITRYON
 Le Ciel même, le Ciel, ne t’y saurait soustraire :
Et jusques aux enfers, j’irai suivre tes pas.

JUPITER
1730 Il ne sera pas nécessaire ;
Et l’on verra tantôt, que je ne fuirai pas.

AMPHITRYON
 Allons, courons, avant que d’avec eux il sorte,
Assembler des amis, qui suivent mon courroux :
Et chez moi venons à main forte,
1735 Pour le percer de mille coups.

JUPITER
 Point de façons, je vous conjure :
Entrons vite dans la maison.

NAUCRATÈS
 Certes, toute cette aventure
Confond le sens, et la raison.

SOSIE
1740 Faites trêve, Messieurs, à toutes vos surprises ;
Et pleins de joie, allez tabler jusqu’à demain.
Que je vais m’en donner ! et me mettre en beau train,
De raconter nos vaillantises !
Je brûle d’en venir aux prises ;
1745 Et jamais je n’eus tant de faim.

 SCÈNE VI

MERCURE, SOSIE.
MERCURE
 Arrête. Quoi ! tu viens ici mettre ton nez,
Impudent fleureur [18] de cuisine ?

SOSIE
 Ah ! de grâce, tout doux !

MERCURE
 Ah ! vous y retournez !
 Je vous ajusterai l’échine.

SOSIE
1750 Hélas ! brave, et généreux moi,
Modère-toi, je t’en supplie.
Sosie, épargne un peu Sosie ;
Et ne te plais point tant à frapper dessus toi.

MERCURE
 Qui de t’appeler de ce nom,
1755 A pu te donner la licence ?
Ne t’en ai-je pas fait une expresse défense,
Sous peine d’essuyer mille coups de bâton ?

SOSIE
 C’est un nom, que tous deux nous pouvons à la fois
Posséder sous un même maître.
1760 Pour Sosie, en tous lieux, on sait me reconnaître :
Je souffre bien que tu le sois ;
Souffre aussi, que je le puisse être.
Laissons aux deux Amphitryons,
Faire éclater des jalousies ;
1765 Et parmi leurs contentions,
Faisons en bonne paix, vivre les deux Sosies.

MERCURE
 Non, c’est assez d’un seul ; et je suis obstiné,
À ne point souffrir de partage.

SOSIE
 Du pas devant, sur moi, tu prendras l’avantage.
1770 Je serai le cadet, et tu seras l’aîné.

MERCURE
 Non, un frère incommode, et n’est pas de mon goût ;
Et je veux être fils unique.

SOSIE
 Ô cœur barbare et tyrannique !
Souffre qu’au moins je sois ton ombre.

MERCURE
 Point du tout.

SOSIE
1775 Que d’un peu de pitié ton âme s’humanise.
En cette qualité souffre-moi près de toi.
Je te serai partout une ombre si soumise,
Que tu seras content de moi.

MERCURE
 Point de quartier : immuable est la loi.
1780 Si d’entrer là-dedans, tu prends encor l’audace,
Mille coups en seront le fruit.

SOSIE
 Las ! à quelle étrange disgrâce,
Pauvre Sosie, es-tu réduit ?

MERCURE
 Quoi ! ta bouche se licencie,
1785 À te donner encore un nom, que je défends ?

SOSIE
 Non, ce n’est pas moi que j’entends ;
Et je parle d’un vieux Sosie,
Qui fut jadis de mes parents ;
Qu’avec très grande barbarie,
1790 À l’heure du dîner, l’on chassa de céans.

MERCURE
 Prends garde de tomber dans cette frénésie ;
Si tu veux demeurer au nombre des vivants.

SOSIE
 Que je te rosserais, si j’avais du courage,
Double fils de putain, de trop d’orgueil enflé !

MERCURE
 Que dis-tu ?

SOSIE
 Rien.

MERCURE
1795 Tu tiens, je crois, quelque langage.

SOSIE
 Demandez, je n’ai pas soufflé.

MERCURE
 Certain mot de fils de putain,
A pourtant frappé mon oreille :
Il n’est rien de plus certain.

SOSIE
1800 C’est donc un perroquet, que le beau temps réveille.

MERCURE
 Adieu. Lorsque le dos pourra te démanger,
Voilà l’endroit, où je demeure.

SOSIE
 Ô Ciel ! que l’heure de manger,
Pour être mis dehors, est une maudite heure !
1805 Allons, cédons au sort dans notre affliction,
Suivons-en aujourd’hui l’aveugle fantaisie ;
Et par une juste union,
Joignons le malheureux Sosie,
Au malheureux Amphitryon.
1810 Je l’aperçois venir en bonne compagnie.

 SCÈNE VII

AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS, SOSIE.
AMPHITRYON
 Arrêtez là, Messieurs. Suivez-nous d’un peu loin ;
Et n’avancez tous, je vous prie,
Que quand il en sera besoin.

POSICLÈS
 Je comprends que ce coup doit fort toucher votre âme.

AMPHITRYON
1815 Ah ! de tous les côtés, mortelle est ma douleur !
Et je souffre pour ma flamme,
Autant que pour mon honneur.

POSICLÈS
 Si cette ressemblance est telle que l’on dit,
Alcmène, sans être coupable...

AMPHITRYON
1820 Ah ! sur le fait dont il s’agit,
L’erreur simple devient un crime véritable,
Et sans consentement, l’innocence y périt.
De semblables erreurs, quelque jour qu’on leur donne,
Touchent des endroits délicats :
1825 Et la raison bien souvent les pardonne ;
Que l’honneur, et l’amour, ne les pardonnent pas.

ARGATIPHONTIDAS
 Je n’embarrasse point là dedans ma pensée :
Mais je hais vos Messieurs, de leurs honteux délais ;
Et c’est un procédé, dont j’ai l’âme blessée ;
1830 Et que les gens de cœur n’approuveront jamais.
Quand quelqu’un nous emploie, on doit, tête baissée,
Se jeter dans ses intérêts.
Argatiphontidas ne va point aux accords.
Écouter d’un ami raisonner l’adversaire,
1835 Pour des hommes d’honneur, n’est point un coup à faire :
Il ne faut écouter que la vengeance alors.
Le procès ne me saurait plaire ;
Et l’on doit commencer toujours dans ses transports,
Par bailler, sans autre mystère [19] ,
1840 De l’épée au travers du corps.
Oui, vous verrez, quoi qu’il advienne [20] ,
Qu’Argatiphontidas marche droit sur ce point ;
Et de vous il faut que j’obtienne,
Que le pendard ne meure point,
1845 D’une autre main, que de la mienne.

AMPHITRYON
 Allons.

SOSIE
 Je viens, Monsieur, subir à vos genoux,
 Le juste châtiment d’une audace maudite.
Frappez, battez, chargez, accablez-moi de coups ;
Tuez-moi dans votre courroux :
1850 Vous ferez bien, je le mérite ;
Et je n’en dirai pas un seul mot contre vous.

AMPHITRYON
 Lève-toi. Que fait-on ?

SOSIE
 L’on m’a chassé tout net :
 Et croyant, à manger, m’aller comme eux, ébattre,
Je ne songeais pas qu’en effet,
1855 Je m’attendais là, pour me battre.
Oui, l’autre moi, valet de l’autre vous, a fait,
Tout de nouveau, le diable à quatre,
La rigueur d’un pareil destin,
Monsieur, aujourd’hui, nous talonne ;
1860 Et l’on me des-Sosie enfin,
Comme on vous dés-Amphitryonne.

AMPHITRYON
 Suis-moi.

SOSIE
 N’est-il pas mieux, de voir s’il vient personne.

 SCÈNE VIII

CLÉANTHIS, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS.
CLÉANTHIS
 Ô Ciel !

AMPHITRYON
 Qui t’épouvante ainsi ?
 Quelle est la peur, que je t’inspire ?

CLÉANTHIS
1865 Las ! vous êtes là-haut, et je vous vois ici !

NAUCRATÈS
 Ne vous pressez point, le voici,
Pour donner devant tous, les clartés, qu’on désire ;
Et qui, si l’on peut croire à ce qu’il vient de dire,
Sauront vous affranchir de trouble, et de souci.

 SCÈNE IX

MERCURE, CLÉANTHIS, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS.
MERCURE
1870 Oui, vous l’allez voir tous : et sachez, par avance,
Que c’est le grand maître des Dieux ;
Que sous les traits chéris de cette ressemblance,
Alcmène a fait, du Ciel, descendre dans ces lieux.
Et quant à moi, je suis Mercure,
1875 Qui ne sachant que faire, ai rossé tant soit peu
Celui, dont j’ai pris la figure :
Mais de s’en consoler, il a maintenant lieu ;
Et les coups de bâton d’un Dieu,
Font honneur à qui les endure.

SOSIE
1880 Ma foi, Monsieur le Dieu, je suis votre valet.
Je me serais passé de votre courtoisie.

MERCURE
 Je lui donne à présent congé d’être Sosie.
Je suis las de porter un visage si laid ;
Et je m’en vais au Ciel, avec de l’ambrosie,
1885 M’en débarbouiller tout à fait.
Il vole dans le Ciel.

SOSIE
 Le Ciel, de m’approcher, t’ôte à jamais l’envie.
Ta fureur s’est par trop acharnée après moi :
Et je ne vis de ma vie,
Un Dieu plus diable, que toi.

 SCÈNE X

JUPITER, CLÉANTHIS, NAUCRATÈS, POLIDAS, SOSIE, AMPHITRYON, ARGATIPHONTIDAS, POSICLÈS.
JUPITER dans une nue.
1890 Regarde, Amphitryon, quel est ton imposteur ;
Et sous tes propres traits, vois Jupiter paraître.
À ces marques, tu peux aisément le connaître ;
Et c’est assez, je crois, pour remettre ton cœur
Dans l’état auquel il doit être,
1895 Et rétablir chez toi, la paix, et la douceur.
Mon nom, qu’incessamment toute la terre adore,
Étouffe ici les bruits, qui pouvaient éclater.
Un partage avec Jupiter,
N’a rien du tout, qui déshonore :
1900 Et sans doute, il ne peut être que glorieux,
De se voir le rival du souverain des Dieux.
Je n’y vois, pour ta flamme, aucun lieu de murmure ;
Et c’est moi, dans cette aventure,
Qui tout dieu que je suis, dois être le jaloux.
1905 Alcmène est toute à toi, quelque soin qu’on emploie ;
Et ce doit à tes feux être un objet bien doux,
De voir, que pour lui plaire, il n’est point d’autre voie,
Que de paraître son époux :
Que Jupiter, orné de sa gloire immortelle,
1910 Par lui-même, n’a pu triompher de sa foi ;
Et que ce qu’il a reçu d’elle,
N’a, par son cœur ardent, été donné qu’à toi.

SOSIE
 Le Seigneur Jupiter sait dorer la pilule.

JUPITER
 Sors donc des noirs chagrins, que ton cœur a soufferts ;
1915 Et rends le calme entier à l’ardeur, qui te brûle.
Chez toi, doit naître un fils, qui sous le nom d’Hercule,
Remplira de ses faits, tout le vaste univers.
L’éclat d’une fortune, en mille biens féconde,
Fera connaître à tous, que je suis ton support,
1920 Et je mettrai tout le monde
Au point d’envier ton sort.
Tu peux hardiment te flatter
De ces espérances données.
C’est un crime, que d’en douter.
1925 Les paroles de Jupiter,
Sont des arrêts des destinées.
Il se perd dans les nues.

NAUCRATÈS
 Certes, je suis ravi de ces marques brillantes...

SOSIE
 Messieurs, voulez-vous bien suivre mon sentiment ?
Ne vous embarquez nullement,
1930 Dans ces douceurs congratulantes.
C’est un mauvais embarquement :
Et d’une, et d’autre part, pour un tel compliment,
Les phrases sont embarrassantes.
Le grand Dieu Jupiter nous fait beaucoup d’honneur ;
1935 Et sa bonté, sans doute, est pour nous sans seconde !
Il nous promet l’infaillible bonheur,
D’une fortune, en mille biens féconde ;
Et chez nous il doit naître un fils d’un très grand cœur,
Tout cela va le mieux du monde.
1940 Mais enfin coupons aux discours ;
Et que chacun chez soi, doucement se retire.
Sur telles affaires, toujours,
Le meilleur est de ne rien dire.

[1] Nos faits : nos hauts-faits, nos exploits.

[2] Charger : peser (et donc d’accroître).

[3] Me promène sur ma disgrâce : rappelle à mon esprit toutes les circonstances de mon malheur.

[4] Qu’on ne l’aperçoit pas : sans qu’on s’en aperçoive.

[5] Hors de sens : incompréhensible, absurde.

[6] Les charmes : les incantations, les sortilèges.

[7] La retâter : l’interroger à nouveau (familier).

[i] Coiffé le cerveau : "On dit figurément qu’un homme se coiffe, qu’il est aisé à coiffer, pour dire qu’il boit trop, qu’on l’a trop fait boire" (Dictionnaire de l’Académie, 1694).

[8] Sans doute : sans aucun doute.

[9] VAR. Passe, mon pauvre ami, crois-moi (1682).

[10] Consulter : délibérer.

[11] La réplique : Ah ! vous voilà ? s’adresse à Sosie seul (le vous est évidemment ironique), car Amphitryon ne voit pas encore Naucratès ni Polidas, qui sont dans le fond du théâtre, comme l’indique l’édition de 1734 dans l’en-tête de cette scène.

[12] Des mots où tout à l’heure il s’est émancipé : qu’il s’est permis de dire tout à l’heure.

[13] Être éludé : être trompé par quelqu’un qui se dérobe.

[14] Un caractère : un talisman.

[15] Prendre ma vengeance : épouser ma vengeance.

[16] Ce parfait rapport : cette parfaite ressemblance.

[17] Pour affecter la circonstance : pour rechercher l’occasion.

[18] Les deux formes fleurer et flairer coexistent au XVIIe siècle, avec le double sens de répandre une odeur et de respirer, humer une odeur.

[19] VAR. Par donner, sans autre mystère (1682).

[20] Le texte porte ici un point ; nous corrigeons.