Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact

Le Misanthrope

Acte 2

 ACTE II, SCÈNE PREMIERE

ALCESTE, CÉLIMÈNE.
ALCESTE
 Madame, voulez-vous que je vous parle net ?
De vos façons d’agir, je suis mal satisfait :
Contre elles, dans mon cœur, trop de bile s’assemble,
450 Et je sens qu’il faudra que nous rompions ensemble.
Oui, je vous tromperais, de parler autrement,
Tôt, ou tard, nous romprons, indubitablement ;
Et je vous promettrais, mille fois, le contraire,
Que je ne serais pas en pouvoir de le faire.

CÉLIMÈNE
455 C’est pour me quereller, donc, à ce que je voi,
Que vous avez voulu me ramener chez moi ?

ALCESTE
 Je ne querelle point ; mais votre humeur, Madame,
Ouvre, au premier venu, trop d’accès dans votre âme ;
Vous avez trop d’amants, qu’on voit vous obséder [1] ,
460 Et mon cœur, de cela, ne peut s’accommoder.

CÉLIMÈNE
 Des amants que je fais, me rendez-vous coupable ?
Puis-je empêcher les gens, de me trouver aimable ?
Et lorsque, pour me voir, ils font de doux efforts,
Dois-je prendre un bâton, pour les mettre dehors ?

ALCESTE
465 Non, ce n’est pas, Madame, un bâton qu’il faut prendre,
Mais un cœur, à leurs vœux, moins facile, et moins tendre.
Je sais que vos appas vous suivent en tous lieux,
Mais votre accueil retient ceux qu’attirent vos yeux ;
Et sa douceur offerte à qui vous rend les armes,
470 Achève, sur les cœurs, l’ouvrage de vos charmes.
Le trop riant espoir que vous leur présentez,
Attache, autour de vous, leurs assiduités ;
Et votre complaisance, un peu moins étendue,
De tant de soupirants chasserait la cohue.
475 Mais, au moins, dites-moi, Madame, par quel sort,
Votre Clitandre a l’heur de vous plaire si fort ?
Sur quel fonds de mérite, et de vertu sublime,
Appuyez-vous, en lui, l’honneur de votre estime ?
Est-ce par l’ongle long, qu’il porte au petit doigt [2] ,
480 Qu’il s’est acquis, chez vous, l’estime où l’on le voit ?
Vous êtes-vous rendue, avec tout le beau monde,
Au mérite éclatant de sa perruque blonde ?
Sont-ce ses grands canon [3] s, qui vous le font aimer ?
L’amas de ses rubans a-t-il su vous charmer ?
485 Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave [4] ,
Qu’il a gagné votre âme, en faisant votre esclave ?
Ou sa façon de rire, et son ton de fausset,
Ont-ils, de vous toucher, su trouver le secret ?

CÉLIMÈNE
 Qu’injustement, de lui, vous prenez de l’ombrage !
490 Ne savez-vous pas bien, pourquoi je le ménage ?
Et que, dans mon procès, ainsi qu’il m’a promis,
Il peut intéresser tout ce qu’il a d’amis ?

ALCESTE
 Perdez votre procès, Madame, avec constance,
Et ne ménagez point un rival qui m’offense [5] .

CÉLIMÈNE
495 Mais, de tout l’univers, vous devenez jaloux.

ALCESTE
 C’est que tout l’univers est bien reçu de vous.

CÉLIMÈNE
 C’est ce qui doit rasseoir votre âme effarouchée,
Puisque ma complaisance est sur tous épanchée :
Et vous auriez plus lieu de vous en offenser,
500 Si vous me la voyiez, sur un seul, ramasser.

ALCESTE
 Mais, moi, que vous blâmez de trop de jalousie,
Qu’ai-je de plus qu’eux tous, Madame, je vous prie ?

CÉLIMÈNE
 Le bonheur de savoir que vous êtes aimé.

ALCESTE
 Et quel lieu de le croire, a mon cœur enflammé ?

CÉLIMÈNE
505 Je pense qu’ayant pris le soin de vous le dire,
Un aveu de la sorte, a de quoi vous suffire.

ALCESTE
 Mais qui m’assurera que, dans le même instant,
Vous n’en disiez, peut-être, aux autres tout autant ?

CÉLIMÈNE
 Certes, pour un amant, la fleurette est mignonne,
510 Et vous me traitez, là, de gentille personne.
Hé bien, pour vous ôter d’un semblable souci,
De tout ce que j’ai dit, je me dédis ici :
Et rien ne saurait plus vous tromper, que vous-même ;
Soyez content.

ALCESTE
 Morbleu, faut-il que je vous aime ?
515 Ah ! que si, de vos mains, je rattrape mon cœur,
Je bénirai le Ciel, de ce rare bonheur !
Je ne le cèle pas, je fais tout mon possible
À rompre, de ce cœur, l’attachement terrible ;
Mais mes plus grands efforts n’ont rien fait, jusqu’ici,
520 Et c’est, pour mes péchés, que je vous aime ainsi.

CÉLIMÈNE
 Il est vrai, votre ardeur est, pour moi, sans seconde.

ALCESTE
 Oui, je puis, là-dessus, défier tout le monde,
Mon amour ne se peut concevoir, et jamais,
Personne n’a, Madame, aimé comme je fais.

CÉLIMÈNE
525 En effet, la méthode en est toute nouvelle,
Car vous aimez les gens, pour leur faire querelle ;
Ce n’est qu’en mots fâcheux, qu’éclate votre ardeur,
Et l’on n’a vu jamais, un amour si grondeur [6] .

ALCESTE
 Mais il ne tient qu’à vous, que son chagrin ne passe ;
530 À tous nos démêlés, coupons chemin, de grâce,
Parlons à cœur ouvert, et voyons d’arrêter...

 SCÈNE II

CÉLIMÈNE, ALCESTE, BASQUE.
CÉLIMÈNE
 Qu’est-ce ?

BASQUE
 Acaste est là-bas.

CÉLIMÈNE
 Hé bien, faites monter.

ALCESTE
 Quoi ! l’on ne peut jamais, vous parler, tête, à tête ?
À recevoir le monde, on vous voit toujours prête ?
535 Et vous ne pouvez pas, un seul moment de tous,
Vous résoudre à souffrir de n’être pas chez vous ?

CÉLIMÈNE
 Voulez-vous, qu’avec lui, je me fasse une affaire ?

ALCESTE
 Vous avez des regards qui ne sauraient me plaire [7] .

CÉLIMÈNE
 C’est un homme à jamais, ne me le pardonner,
540 S’il savait que sa vue eût pu m’importuner.

ALCESTE
 Et que vous fait cela, pour vous gêner de sorte...

CÉLIMÈNE
 Mon Dieu ! de ses pareils, la bienveillance importe,
Et ce sont de ces gens qui, je ne sais comment,
Ont gagné, dans la cour, de parler hautement.
545 Dans tous les entretiens, on les voit s’introduire :
Ils ne sauraient servir, mais ils peuvent vous nuire ;
Et jamais, quelque appui qu’on puisse avoir d’ailleurs,
On ne doit se brouiller avec ces grands brailleurs.

ALCESTE
 Enfin, quoi qu’il en soit, et sur quoi qu’on se fonde,
550 Vous trouvez des raisons pour souffrir tout le monde ;
Et les précautions de votre jugement...

 SCÈNE III

BASQUE, ALCESTE, CÉLIMÈNE.
BASQUE
 Voici Clitandre, encor, Madame.

ALCESTE. Il témoigne s’en vouloir aller.
 Justement.

CÉLIMÈNE
 courez-vous ?

ALCESTE
 Je sors.

CÉLIMÈNE
 Demeurez.

ALCESTE
 Pourquoi faire ?

CÉLIMÈNE
 Demeurez.

ALCESTE
 Je ne puis.

CÉLIMÈNE
 Je le veux.

ALCESTE
 Point d’affaire ;
555 Ces conversations ne font que m’ennuyer,
Et c’est trop, que vouloir me les faire essuyer.

CÉLIMÈNE
 Je le veux, je le veux.

ALCESTE
 Non, il m’est impossible.

CÉLIMÈNE
 Hé bien, allez, sortez, il vous est tout loisible.

 SCÈNE IV

ÉLIANTE, PHILINTE, ACASTE, CLITANDRE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, BASQUE.
ÉLIANTE
 Voici les deux marquis, qui montent avec nous ;
Vous l’est-on venu dire ?

CÉLIMÈNE
560 Oui. Des sièges pour tous.

(À Alceste.)
 Vous n’êtes pas sorti ?

ALCESTE
 Non ; mais je veux, Madame,
 Ou, pour eux, ou pour moi, faire expliquer votre âme.

CÉLIMÈNE
 Taisez-vous.

ALCESTE
 Aujourd’hui vous vous expliquerez.

CÉLIMÈNE
 Vous perdez le sens.

ALCESTE
 Point, vous vous déclarerez.

CÉLIMÈNE
 Ah !

ALCESTE
 Vous prendrez parti.

CÉLIMÈNE
565 Vous vous moquez, je pense.

ALCESTE
 Non, mais vous choisirez, c’est trop de patience.

CLITANDRE
 Parbleu, je viens du Louvre, où Cléonte, au levé,
Madame, a bien paru, ridicule achevé.
N’a-t-il point quelque ami qui pût, sur ses manières,
570 D’un charitable avis, lui prêter les lumières ?

CÉLIMÈNE
 Dans le monde, à vrai dire, il se barbouille [8] fort ;
Partout, il porte un air qui saute aux yeux, d’abord ;
Et lorsqu’on le revoit, après un peu d’absence,
On le retrouve, encor, plus plein d’extravagance.

ACASTE
575 Parbleu, s’il faut parler des gens extravagants,
Je viens d’en essuyer un des plus fatigants ;
Damon, le raisonneur, qui m’a, ne vous déplaise,
Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise.

CÉLIMÈNE
 C’est un parleur étrange, et qui trouve, toujours,
580 L’art de ne vous rien dire, avec de grands discours.
Dans les propos qu’il tient, on ne voit jamais goutte,
Et ce n’est que du bruit, que tout ce qu’on écoute.

ÉLIANTE à Philinte.
 Ce début n’est pas mal ; et, contre le prochain,
La conversation prend un assez bon train.

CLITANDRE
585 Timante, encor, Madame, est un bon caractère !

CÉLIMÈNE
 C’est, de la tête aux pieds, un homme tout mystère,
Qui vous jette, en passant, un coup d’œil égaré,
Et, sans aucune affaire, est toujours affairé.
Tout ce qu’il vous débite, en grimaces, abonde ;
590 À force de façons, il assomme le monde ;
Sans cesse il a, tout bas, pour rompre l’entretien,
Un secret à vous dire, et ce secret n’est rien ;
De la moindre vétille, il fait une merveille,
Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille.

ACASTE
 Et Géralde, Madame ?

CÉLIMÈNE
595 Ô l’ennuyeux conteur !
 Jamais, on ne le voit sortir du grand seigneur [9]  ;
Dans le brillant commerce, il se mêle, sans cesse,
Et ne cite jamais, que duc, prince, ou princesse.
La qualité l’entête [10] , et tous ses entretiens
600 Ne sont que de chevaux, d’équipage, et de chiens ;
Il tutaye [11] , en parlant, ceux du plus haut étage,
Et le nom de Monsieur, est, chez lui, hors d’usage.

CLITANDRE
 On dit qu’avec Bélise, il est du dernier bien.

CÉLIMÈNE
 Le pauvre esprit de femme ! et le sec entretien !
605 Lorsqu’elle vient me voir, je souffre le martyre,
Il faut suer, sans cesse, à chercher que lui dire ;
Et la stérilité de son expression,
Fait mourir, à tous coups, la conversation.
En vain, pour attaquer son stupide silence,
610 De tous les lieux communs, vous prenez l’assistance ;
Le beau temps, et la pluie, et le froid, et le chaud,
Sont des fonds, qu’avec elle, on épuise bientôt.
Cependant, sa visite, assez insupportable,
Traîne en une longueur, encore, épouvantable ;
615 Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois,
Qu’elle grouille autant qu’une pièce de bois [12] .

ACASTE
 Que vous semble d’Adraste ?

CÉLIMÈNE
 Ah ! quel orgueil extrême !
 C’est un homme gonflé de l’amour de soi-même ;
Son mérite, jamais, n’est content de la cour,
620 Contre elle, il fait métier de pester chaque jour ;
Et l’on ne donne emploi, charge, ni bénéfice,
Qu’à tout ce qu’il se croit, on ne fasse injustice.

CLITANDRE
 Mais le jeune Cléon, chez qui vont, aujourd’hui,
Nos plus honnêtes gens, que dites-vous de lui ?

CÉLIMÈNE
625 Que de son cuisinier, il s’est fait un mérite,
Et que c’est à sa table, à qui l’on rend visite.

ÉLIANTE
 Il prend soin d’y servir des mets fort délicats.

CÉLIMÈNE
 Oui, mais je voudrais bien qu’il ne s’y servît pas,
C’est un fort méchant plat, que sa sotte personne,
630 Et qui gâte, à mon goût, tous les repas qu’il donne.

PHILINTE
 On fait assez de cas de son oncle Damis ;
Qu’en dites-vous, Madame ?

CÉLIMÈNE
 Il est de mes amis.

PHILINTE
 Je le trouve honnête homme, et d’un air assez sage.

CÉLIMÈNE
 Oui, mais il veut avoir trop d’esprit, dont j’enrage ;
635 Il est guindé sans cesse ; et, dans tous ses propos,
On voit qu’il se travaille à dire de bons mots [13] .
Depuis que dans la tête, il s’est mis d’être habile,
Rien ne touche son goût, tant il est difficile ;
Il veut voir des défauts à tout ce qu’on écrit,
640 Et pense que louer, n’est pas d’un bel esprit.
Que c’est être savant, que trouver à redire ;
Qu’il n’appartient qu’aux sots, d’admirer, et de rire ;
Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps,
Il se met au-dessus de tous les autres gens.
645 Aux conversations, même il trouve à reprendre,
Ce sont propos trop bas, pour y daigner descendre ;
Et, les deux bras croisés, du haut de son esprit,
Il regarde en pitié, tout ce que chacun dit.

ACASTE
 Dieu me damne, voilà son portrait véritable.

CLITANDRE
650 Pour bien peindre les gens, vous êtes admirable !

ALCESTE
 Allons, ferme, poussez, mes bons amis de cour,
Vous n’en épargnez point, et chacun a son tour.
Cependant, aucun d’eux, à vos yeux, ne se montre,
Qu’on ne vous voie en hâte, aller à sa rencontre,
655 Lui présenter la main, et d’un baiser flatteur,
Appuyer les serments d’être son serviteur.

CLITANDRE
 Pourquoi s’en prendre à nous ? Si ce qu’on dit, vous blesse,
Il faut que le reproche, à Madame, s’adresse.

ALCESTE
 Non, morbleu, c’est à vous ; et vos ris complaisants
660 Tirent de son esprit, tous ces traits médisants ;
Son humeur satirique est sans cesse nourrie
Par le coupable encens de votre flatterie ;
Et son cœur, à railler, trouverait moins d’appas,
S’il avait observé qu’on ne l’applaudît pas.
665 C’est ainsi qu’aux flatteurs, on doit, partout, se prendre
Des vices où l’on voit les humains se répandre.

PHILINTE
 Mais pourquoi, pour ces gens, un intérêt si grand,
Vous, qui condamneriez, ce qu’en eux on reprend ?

CÉLIMÈNE
 Et ne faut-il pas bien que Monsieur contredise ?
670 À la commune voix, veut-on qu’il se réduise ?
Et qu’il ne fasse pas éclater, en tous lieux,
L’esprit contrariant, qu’il a reçu des cieux ?
Le sentiment d’autrui, n’est jamais, pour lui plaire,
Il prend, toujours, en main, l’opinion contraire ;
675 Et penserait paraître un homme du commun,
Si l’on voyait qu’il fût de l’avis de quelqu’un.
L’honneur de contredire, a, pour lui, tant de charmes,
Qu’il prend, contre lui-même, assez souvent, les armes ;
Et ses vrais sentiments sont combattus par lui,
680 Aussitôt qu’il les voit dans la bouche d’autrui.

ALCESTE
 Les rieurs sont pour vous, Madame, c’est tout dire ;
Et vous pouvez pousser, contre moi, la satire.

PHILINTE
 Mais il est véritable, aussi, que votre esprit
Se gendarme, toujours, contre tout ce qu’on dit ;
685 Et que, par un chagrin, que lui-même il avoue,
Il ne saurait souffrir qu’on blâme, ni qu’on loue.

ALCESTE
 C’est que jamais, morbleu, les hommes n’ont raison,
Que le chagrin, contre eux, est toujours de saison,
Et que je vois qu’ils sont, sur toutes les affaires,
690 Loueurs impertinents, ou censeurs téméraires.

CÉLIMÈNE
 Mais...

ALCESTE
 Non, Madame, non, quand j’en devrais mourir,
 Vous avez des plaisirs que je ne puis souffrir ;
Et l’on a tort, ici, de nourrir dans votre âme,
Ce grand attachement aux défauts qu’on y blâme [14] .

CLITANDRE
695 Pour moi, je ne sais pas ; mais j’avouerai, tout haut,
Que j’ai cru, jusqu’ici, Madame sans défaut.

ACASTE
 De grâces, et d’attraits, je vois qu’elle est pourvue ;
Mais les défauts qu’elle a, ne frappent point ma vue.

ALCESTE
 Ils frappent tous la mienne, et loin de m’en cacher,
700 Elle sait que j’ai soin de les lui reprocher.
Plus on aime quelqu’un, moins il faut qu’on le flatte ;
À ne rien pardonner, le pur amour éclate ;
Et je bannirais, moi, tous ces lâches amants,
Que je verrais soumis à tous mes sentiments,
705 Et dont, à tous propos, les molles complaisances
Donneraient de l’encens à mes extravagances.

CÉLIMÈNE
 Enfin, s’il faut qu’à vous, s’en rapportent les cœurs,
On doit, pour bien aimer, renoncer aux douceurs ;
Et du parfait amour, mettre l’honneur suprême,
710 À bien injurier les personnes qu’on aime.

ÉLIANTE
 L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter, toujours, leur choix :
Jamais, leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et dans l’objet aimé, tout leur devient aimable ;
715 Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle, est aux jasmins, en blancheur, comparable ;
La noire, à faire peur, une brune adorable ;
La maigre, a de la taille, et de la liberté ;
720 La grasse, est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre, sur soi [15] , de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante, paraît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;
725 L’orgueilleuse, a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe, a de l’esprit ; la sotte, est toute bonne ;
La trop grande parleuse, est d’agréable humeur ;
Et la muette, garde une honnête pudeur.
C’est ainsi, qu’un amant, dont l’ardeur est extrême,
730 Aime, jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime [16] .

ALCESTE
 Et moi, je soutiens, moi...

CÉLIMÈNE
 Brisons là, ce discours,
 Et dans la galerie, allons faire deux tours.
Quoi ! vous vous en allez, Messieurs ?

CLITANDRE et ACASTE
 Non pas, Madame.

ALCESTE
 La peur de leur départ, occupe fort votre âme ;
735 Sortez, quand vous voudrez, Messieurs ; mais j’avertis,
Que je ne sors qu’après que vous serez sortis.

ACASTE
 À moins de voir Madame en être importunée,
Rien ne m’appelle, ailleurs, de toute la journée.

CLITANDRE
 Moi, pourvu que je puisse être au petit couché [17] ,
740 Je n’ai point d’autre affaire, où je sois attaché.

CÉLIMÈNE
 C’est pour rire, je crois.

ALCESTE
 Non, en aucune sorte,
 Nous verrons, si c’est moi, que vous voudrez qui sorte.

 SCÈNE V

BASQUE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE.
BASQUE
 Monsieur, un homme est là, qui voudrait vous parler,
Pour affaire, dit-il, qu’on ne peut reculer.

ALCESTE
745 Dis-lui, que je n’ai point d’affaires si pressées.

BASQUE
 Il porte une jaquette, à grand’basques plissées,
Avec du d’or dessus [18] .

CÉLIMÈNE
 Allez voir ce que c’est,
 Ou bien, faites-le entrer [19] .

ALCESTE
 Qu’est-ce, donc, qu’il vous plaît ?
 Venez, Monsieur.

SCÈNE VI
GARDE, ALCESTE, CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ACASTE, PHILINTE, CLITANDRE.
GARDE
 Monsieur, j’ai deux mots à vous dire.

ALCESTE
750 Vous pouvez parler haut, Monsieur, pour m’en instruire.

GARDE
 Messieurs les Maréchaux, dont j’ai commandement,
Vous mandent de venir les trouver promptement,
Monsieur [20] .

ALCESTE
 Qui ? moi, Monsieur ?

GARDE
 Vous-même.

ALCESTE
 Et pourquoi faire ?

PHILINTE
 C’est d’Oronte, et de vous, la ridicule affaire.

CÉLIMÈNE
 Comment ?

PHILINTE
755 Oronte, et lui, se sont tantôt bravés,
 Sur certains petits vers, qu’il n’a pas approuvés ;
Et l’on veut assoupir la chose, en sa naissance.

ALCESTE
 Moi, je n’aurai, jamais, de lâche complaisance.

PHILINTE
 Mais il faut suivre l’ordre, allons, disposez-vous...

ALCESTE
760 Quel accommodement veut-on faire entre nous ?
La voix de ces messieurs, me condamnera-t-elle
À trouver bons les vers qui font notre querelle ?
Je ne me dédis point de ce que j’en ai dit,
Je les trouve méchants.

PHILINTE
 Mais d’un plus doux esprit...

ALCESTE
765 Je n’en démordrai point, les vers sont exécrables.

PHILINTE
 Vous devez faire voir des sentiments traitables ;
Allons, venez.

ALCESTE
 J’irai, mais rien n’aura pouvoir
 De me faire dédire.

PHILINTE
 Allons vous faire voir.

ALCESTE
 Hors qu’un commandement exprès du Roi me vienne,
770 De trouver bons les vers, dont on se met en peine,
Je soutiendrai, toujours, morbleu, qu’ils sont mauvais,
Et qu’un homme est pendable, après les avoir faits.

(À Clitandre et Acaste, qui rient.)
 Par la sangbleu, messieurs, je ne croyais pas être
Si plaisant que je suis.

CÉLIMÈNE
 Allez vite paraître
 Où vous devez.

ALCESTE
775 J’y vais, Madame, et, sur mes pas,
 Je reviens en ce lieu, pour vider nos débats.

[1] Obséder  : importuner par ses assiduités.

[2] C’était la mode parmi les élégants de 1660 de se laisser pousser l’ongle du petit doigt, comme l’indique Scarron, dans la 4e de ses Nouvelles tragi-comiques, "Plus d’effets que de paroles".

[3] Canon : "ornement de toile rond fort large, et souvent orné de dentelles qu’on attache au dessous du genou, qui pend jusqu’à la moitié de la jambe pour la couvrir" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[4] Selon le dictionnaire de Furetière (1690), une rhingrave est "une culotte ou haut-de-chausses fort ample, attachée aux bas avec plusieurs rubans, dont un rhingrave ou un prince allemand a amené la mode en France il y a quelque temps."

[5] Qui m’offense  : qui me blesse la vue, qui me choque.

[6] VAR. Et l’on n’a vu jamais, un amant si grondeur (1682).

[7] Vous avez des égards qui ne sauraient me plaire (1682).

[8] Se barbouiller  : se rendre ridicule.

[9] Jamais on ne le voit sortir du grand seigneur : jamais on ne l’entend mentionner dans ses propos des personnes qui ne soient pas de la plus haute noblesse.

[10] La qualité l’entête  : il est passionné de qualité. Un homme de qualité est "un homme qui tient un des premiers rangs dans l’Etat, soit par sa noblesse ou par ses emplois ou par ses dignités" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[11] Il tutaye : il tutoie.

[12] VAR. Qu’elle s’émeut autant qu’une pièce de bois. (1682). (Le mot grouiller est considéré comme bas par l’Académie en 1694).

[13] VAR. On voit qu’il se fatigue à dire de bons mots (1682).

[14] Aux défauts qu’on y blâme : aux défauts que l’on blâme chez elle dès qu’elle a le dos tourné ; témoin Philinte qui tout à l’heure déplorait son "esprit médisant" (I, 1, vers 219).

[15] Être propre, c’est être élégante ; la malpropre sur soi n’est pas une femme sale, mais une femme qui ne se soucie pas de la toilette.

[16] Cette tirade par laquelle la spirituelle Éliante espère détendre l’atmosphère est imitée du De Rerum Natura de Lucrèce (IV, vers 1149 sqq.). Au témoignage de Chapelain (lettre à Bernier du 25 avril 1662), Molière avait traduit "la meilleure partie de Lucrèce", mais cette traduction a malheureusement disparu (voir Gassendi).

[17] Clitandre appartient au petit nombre des privilégiés qui assistaient au vrai coucher du roi : dans Le Misanthrope, Molière nous introduit dans le milieu le plus aristocratique de la jeune Cour.

[18] Pierrot, dans Dom Juan (II, 1), disait déjà, en parlant de Dom Juan : "Il a du dor à son habit."

[19] Le e de le est élidé devant une voyelle comme plus haut au vers 433.

[20] Un édit de 1651 avait institué, pour prévenir les duels et juger des questions d’honneur entre gentilshommes et officiers, un tribunal formé par les maréchaux de France et présidé par leur doyen, qui disposait d’une compagnie de gardes pour exécuter ses ordres. En portant devant le tribunal des maréchaux le différend qui l’oppose à Alceste à propos de son sonnet, Oronte est quelque peu ridicule. Mais que le doyen des maréchaux accepte de se saisir de ce différend montre qu’il s’agit là de deux gentilshommes très bien nés.