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George Dandin

Acte 2

 ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

CLAUDINE, LUBIN.

CLAUDINE.- Oui, j’ai bien deviné qu’il fallait que cela vînt de toi, et que tu l’eusses dit à quelqu’un qui l’ait rapporté à notre maître.

LUBIN.- Par ma foi je n’en ai touché qu’un petit mot en passant à un homme, afin qu’il ne dît point qu’il m’avait vu sortir, et il faut que les gens en ce pays-ci soient de grands babillards.

CLAUDINE.- Vraiment ce Monsieur le Vicomte a bien choisi son monde que de te prendre pour son ambassadeur, et il s’est allé servir là d’un homme bien chanceux.

LUBIN.- Va, une autre fois je serai plus fin, et je prendrai mieux garde à moi.

CLAUDINE.- Oui, oui, il sera temps.

LUBIN.- Ne parlons plus de cela, écoute.

CLAUDINE.- Que veux-tu que j’écoute ?

LUBIN.- Tourne un peu ton visage devers moi.

CLAUDINE.- Hé bien qu’est-ce ?

LUBIN.- Claudine.

CLAUDINE.- Quoi ?

LUBIN.- Hé là, ne sais-tu pas bien ce que je veux dire ?

CLAUDINE.- Non.

LUBIN.- Morgué je t’aime.

CLAUDINE.- Tout de bon ?

LUBIN.- Oui le diable m’emporte, tu me peux croire, puisque j’en jure.

CLAUDINE.- À la bonne heure.

LUBIN.- Je me sens tout tribouiller [1] le cœur quand je te regarde.

CLAUDINE.- Je m’en réjouis.

LUBIN.- Comment est-ce que tu fais pour être si jolie ?

CLAUDINE.- Je fais comme font les autres.

LUBIN.- Vois-tu, il ne faut point tant de beurre pour faire un quarteron [2] . Si tu veux tu seras ma femme, je serai ton mari, et nous serons tous deux mari et femme.

CLAUDINE.- Tu serais peut-être jaloux comme notre maître.

LUBIN.- Point.

CLAUDINE.- Pour moi, je hais les maris soupçonneux, et j’en veux un qui ne s’épouvante de rien, un si plein de confiance, et si sûr de ma chasteté, qu’il me vît sans inquiétude au milieu de trente hommes.

LUBIN.- Hé bien, je serai tout comme cela.

CLAUDINE.- C’est la plus sotte chose du monde que de se défier d’une femme, et de la tourmenter. La vérité de l’affaire est qu’on n’y gagne rien de bon. Cela nous fait songer à mal, et ce sont souvent les maris qui avec leurs vacarmes se font eux-mêmes ce qu’ils sont.

LUBIN.- Hé bien, je te donnerai la liberté de faire tout ce qu’il te plaira.

CLAUDINE.- Voilà comme il faut faire pour n’être point trompé. Lorsqu’un mari se met à notre discrétion, nous ne prenons de liberté que ce qu’il nous en faut, et il en est comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourse et nous disent, prenez. Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison [3] . Mais ceux qui nous chicanent, nous nous efforçons de les tondre, et nous ne les épargnons point.

LUBIN.- Va, je serai de ceux qui ouvrent leur bourse, et tu n’as qu’à te marier avec moi.

CLAUDINE.- Hé bien bien nous verrons.

LUBIN.- Viens donc ici, Claudine.

CLAUDINE.- Que veux-tu ?

LUBIN.- Viens, te dis-je.

CLAUDINE.- Ah ! doucement. Je n’aime pas les patineurs [4] .

LUBIN.- Eh un petit brin d’amitié.

CLAUDINE.- Laisse-moi là, te dis-je, je n’entends pas raillerie.

LUBIN.- Claudine.

CLAUDINE.- Ahy !

LUBIN.- Ah ! que tu es rude à pauvres gens. Fi, que cela est malhonnête de refuser les personnes. N’as-tu point de honte d’être belle, et de ne vouloir pas qu’on te caresse ? Eh là.

CLAUDINE.- Je te donnerai sur le nez.

LUBIN.- Oh la farouche. La sauvage. Fi poua la vilaine, qui est cruelle.

CLAUDINE.- Tu t’émancipes trop.

LUBIN.- Qu’est-ce que cela te coûterait de me laisser un peu faire [5]  ?

CLAUDINE.- Il faut que tu te donnes patience.

LUBIN.- Un petit baiser seulement en rabattant sur notre mariage [6] .

CLAUDINE.- Je suis votre servante.

LUBIN.- Claudine, je t’en prie, sur l’et-tant-moins [7] .

CLAUDINE.- Eh que nenni. J’y ai déjà été attrapée. Adieu. Va-t’en, et dis à Monsieur le Vicomte que j’aurai soin de rendre son billet.

LUBIN.- Adieu beauté rude ânière [8] .

CLAUDINE.- Le mot est amoureux.

LUBIN.- Adieu rocher, caillou, pierre de taille, et tout ce qu’il y a de plus dur au monde.

CLAUDINE.- Je vais remettre aux mains de ma maîtresse... Mais la voici avec son mari, éloignons-nous, et attendons qu’elle soit seule.

 SCÈNE II

GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE, CLITANDRE.

GEORGE DANDIN.- Non non, on ne m’abuse pas avec tant de facilité, et je ne suis que trop certain que le rapport que l’on m’a fait est véritable. J’ai de meilleurs yeux qu’on ne pense, et votre galimatias ne m’a point tantôt ébloui.

CLITANDRE, au fond du théâtre.- Ah la voilà. Mais le mari est avec elle.

GEORGE DANDIN.- Au travers de toutes vos grimaces, j’ai vu la vérité de ce que l’on m’a dit, et le peu de respect que vous avez pour le nœud qui nous joint. Mon Dieu laissez là votre révérence, ce n’est pas de ces sortes de respect dont je vous parle, et vous n’avez que faire de vous moquer.

ANGÉLIQUE.- Moi, me moquer ! En aucune façon.

GEORGE DANDIN.- Je sais votre pensée, et connais... Encore ? ah ne raillons pas davantage ! Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous de vous, et le respect que je vous veux dire ne regarde point ma personne. J’entends parler de celui que vous devez à des nœuds aussi vénérables que le sont ceux du mariage. Il ne faut point lever les épaules, et je ne dis point de sottises.

ANGÉLIQUE.- Qui songe à lever les épaules ?

GEORGE DANDIN.- Mon Dieu nous voyons clair. Je vous dis encore une fois que le mariage est une chaîne à laquelle on doit porter toute sorte de respect, et que c’est fort mal fait à vous d’en user comme vous faites. Oui oui mal fait à vous, et vous n’avez que faire de hocher la tête, et de me faire la grimace.

ANGÉLIQUE.- Moi ! je ne sais ce que vous voulez dire.

GEORGE DANDIN.- Je le sais fort bien moi, et vos mépris me sont connus. Si je ne suis pas né noble, au moins suis-je d’une race où il n’y a point de reproche, et la famille des Dandins...

CLITANDRE, derrière Angélique, sans être aperçu de Dandin.- Un moment d’entretien.

GEORGE DANDIN.- Eh ?

ANGÉLIQUE.- Quoi ? je ne dis mot.

GEORGE DANDIN.- Le voilà qui vient rôder autour de vous.

ANGÉLIQUE.- Hé bien est-ce ma faute ? Que voulez-vous que j’y fasse ?

GEORGE DANDIN.- Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui ne veut plaire qu’à son mari. Quoi qu’on en puisse dire, les galants n’obsèdent jamais que quand on le veut bien, il y a un certain air doucereux qui les attire ainsi que le miel fait les mouches, et les honnêtes femmes ont des manières qui les savent chasser d’abord [9] .

ANGÉLIQUE.- Moi les chasser ? et par quelle raison, je ne me scandalise point qu’on me trouve bien faite, et cela me fait du plaisir.

GEORGE DANDIN.- Oui. Mais quel personnage voulez-vous que joue un mari pendant cette galanterie ?

ANGÉLIQUE.- Le personnage d’un honnête homme qui est bien aise de voir sa femme considérée.

GEORGE DANDIN.- Je suis votre valet [10] . Ce n’est pas là mon compte, et les Dandins ne sont point accoutumés à cette mode-là.

ANGÉLIQUE.- Oh les Dandins s’y accoutumeront s’ils veulent. Car pour moi je vous déclare que mon dessein n’est pas de renoncer au monde, et de m’enterrer toute vive dans un mari. Comment, parce qu’un homme s’avise de nous épouser, il faut d’abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les vivants ? C’est une chose merveilleuse que cette tyrannie de Messieurs les maris, et je les trouve bons de vouloir qu’on soit morte à tous les divertissements, et qu’on ne vive que pour eux. Je me moque de cela, et ne veux point mourir si jeune.

GEORGE DANDIN.- C’est ainsi que vous satisfaites aux engagements de la foi que vous m’avez donnée publiquement.

ANGÉLIQUE.- Moi ? je ne vous l’ai point donnée de bon cœur, et vous me l’avez arrachée. M’avez-vous avant le mariage demandé mon consentement, et si je voulais bien de vous ? Vous n’avez consulté pour cela que mon père, et ma mère, ce sont eux proprement qui vous ont épousé, et c’est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des torts que l’on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi, et que vous avez prise sans consulter mes sentiments, je prétends n’être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés, et je veux jouir, s’il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m’offre la jeunesse ; prendre les douces libertés, que l’âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir de m’ouïr dire des douceurs. Préparez-vous-y pour votre punition, et rendez grâces au Ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis.

GEORGE DANDIN.- Oui ! c’est ainsi que vous le prenez. Je suis votre mari, et je vous dis que je n’entends pas cela.

ANGÉLIQUE.- Moi je suis votre femme, et je vous dis que je l’entends.

GEORGE DANDIN.- Il me prend des tentations d’accommoder tout son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes. Ah ! allons, George Dandin, je ne pourrais me retenir, et il vaut mieux quitter la place.

 SCÈNE III

CLAUDINE, ANGÉLIQUE.

CLAUDINE.- J’avais, Madame, impatience qu’il s’en allât pour vous rendre ce mot de la part que vous savez.

ANGÉLIQUE.- Voyons.

CLAUDINE.- À ce que je puis remarquer, ce qu’on lui dit ne lui déplaît pas trop.

ANGÉLIQUE.- Ah Claudine, que ce billet s’explique d’une façon galante ! que dans tous leurs discours, et dans toutes leurs actions les gens de cour ont un air agréable, et qu’est-ce que c’est auprès d’eux que nos gens de province ?

CLAUDINE.- Je crois qu’après les avoir vus, les Dandins ne vous plaisent guère.

ANGÉLIQUE.- Demeure ici, je m’en vais faire la réponse.

CLAUDINE.- Je n’ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable. Mais voici...

 SCÈNE IV

CLITANDRE, LUBIN, CLAUDINE.

CLAUDINE.- Vraiment, Monsieur, vous avez pris là un habile messager.

CLITANDRE.- Je n’ai pas osé envoyer de mes gens, mais, ma pauvre Claudine, il faut que je te récompense des bons offices que je sais que tu m’as rendus.

CLAUDINE.- Eh ! Monsieur il n’est pas nécessaire. Non, Monsieur, vous n’avez que faire de vous donner cette peine-là, et je vous rends service, parce que vous le méritez, et que je me sens au cœur de l’inclination pour vous.

CLITANDRE.- Je te suis obligé.

LUBIN.- Puisque nous serons mariés, donne-moi cela que je le mette avec le mien.

CLAUDINE.- Je te le garde aussi bien que le baiser.

CLITANDRE.- Dis-moi, as-tu rendu mon billet à ta belle maîtresse ?

CLAUDINE.- Oui, elle est allée y répondre.

CLITANDRE.- Mais, Claudine, n’y a-t-il pas moyen que je la puisse entretenir ?

CLAUDINE.- Oui, venez avec moi, je vous ferai parler à elle.

CLITANDRE.- Mais le trouvera-t-elle bon, et n’y a-t-il rien à risquer ?

CLAUDINE.- Non non, son mari n’est pas au logis, et puis, ce n’est pas lui qu’elle a le plus à ménager, c’est son père et sa mère, et pourvu qu’ils soient prévenus [11] , tout le reste n’est point à craindre.

CLITANDRE.- Je m’abandonne à ta conduite.

LUBIN.- Testiguenne que j’aurai là une habile femme, elle a de l’esprit comme quatre.

 SCÈNE V

GEORGE DANDIN, LUBIN.

GEORGE DANDIN.- Voici mon homme de tantôt. Plût au Ciel qu’il pût se résoudre à vouloir rendre témoignage au père et à la mère de ce qu’ils ne veulent point croire.

LUBIN.- Ah vous voilà, Monsieur le babillard, à qui j’avais tant recommandé de ne point parler, et qui me l’aviez tant promis. Vous êtes donc un causeur, et vous allez redire ce que l’on vous dit en secret.

GEORGE DANDIN.- Moi ?

LUBIN.- Oui. Vous avez été tout rapporter au mari. Et vous êtes cause qu’il a fait du vacarme. Je suis bien aise de savoir que vous avez de la langue, et cela m’apprendra à ne vous plus rien dire.

GEORGE DANDIN.- Écoute, mon ami.

LUBIN.- Si vous n’aviez point babillé, je vous aurais conté ce qui se passe à cette heure, mais pour votre punition vous ne saurez rien du tout.

GEORGE DANDIN.- Comment. qu’est-ce qui se passe ?

LUBIN.- Rien, rien. Voilà ce que c’est d’avoir causé, vous n’en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche [i] .

GEORGE DANDIN.- Arrête un peu.

LUBIN.- Point.

GEORGE DANDIN.- Je ne te veux dire qu’un mot.

LUBIN.- Nennin, nennin, vous avez envie de me tirer les vers du nez.

GEORGE DANDIN.- Non, ce n’est pas cela.

LUBIN.- Eh quelque sot [12] . Je vous vois venir.

GEORGE DANDIN.- C’est autre chose. Écoute.

LUBIN.- Point d’affaire. Vous voudriez que je vous disse que Monsieur le Vicomte vient de donner de l’argent à Claudine, et qu’elle l’a mené chez sa maîtresse. Mais je ne suis pas si bête.

GEORGE DANDIN.- De grâce.

LUBIN.- Non.

GEORGE DANDIN.- Je te donnerai...

LUBIN.- Tarare [13]  !

 SCÈNE VI

GEORGE DANDIN.- Je n’ai pu me servir avec cet innocent de la pensée que j’avais. Mais le nouvel avis qui lui est échappé ferait la même chose, et si le galant est chez moi, ce serait pour avoir raison aux yeux du père et de la mère, et les convaincre pleinement de l’effronterie de leur fille. Le mal de tout ceci c’est que je ne sais comment faire pour profiter d’un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai évader le drôle, et quelque chose que je puisse voir moi-même de mon déshonneur, je n’en serai point cru à mon serment, et l’on me dira que je rêve. Si d’autre part je vais querir beau-père et belle-mère sans être sûr de trouver chez moi le galant, ce sera la même chose, et je retomberai dans l’inconvénient de tantôt. Pourrais-je point m’éclaircir doucement s’il y est encore ? Ah Ciel ! il n’en faut plus douter, et je viens de l’apercevoir par le trou de la porte. Le sort me donne ici de quoi confondre ma partie [14] , et pour achever l’aventure il fait venir à point nommé les juges dont j’avais besoin.

 SCÈNE VII

MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

GEORGE DANDIN.- Enfin vous ne m’avez pas voulu croire tantôt, et votre fille l’a emporté sur moi. Mais j’ai en main de quoi vous faire voir comme elle m’accommode [15] , et Dieu merci mon déshonneur est si clair maintenant, que vous n’en pourrez plus douter.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Comment, mon gendre, vous êtes encore là-dessus [16]  ?

GEORGE DANDIN.- Oui j’y suis, et jamais je n’eus tant de sujet d’y être.

MADAME DE SOTENVILLE.- Vous nous venez encore étourdir la tête ?

GEORGE DANDIN.- Oui, Madame, et l’on fait bien pis à la mienne.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Ne vous lassez-vous point de vous rendre importun ?

GEORGE DANDIN.- Non. Mais je me lasse fort d’être pris pour dupe.

MADAME DE SOTENVILLE.- Ne voulez-vous point vous défaire de vos pensées extravagantes ?

GEORGE DANDIN.- Non, Madame, mais je voudrais bien me défaire d’une femme qui me déshonore.

MADAME DE SOTENVILLE.- Jour de Dieu, notre gendre, apprenez à parler.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Corbleu cherchez des termes moins offensants que ceux-là.

GEORGE DANDIN.- Marchand qui perd ne peut rire.

MADAME DE SOTENVILLE.- Souvenez-vous que vous avez épousé une Demoiselle.

GEORGE DANDIN.- Je m’en souviens assez, et ne m’en souviendrai que trop.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Si vous vous en souvenez, songez donc à parler d’elle avec plus de respect.

GEORGE DANDIN.- Mais que ne songe-t-elle plutôt à me traiter plus honnêtement ? Quoi parce qu’elle est Demoiselle, il faut qu’elle ait la liberté de me faire ce qui lui plaît, sans que j’ose souffler ?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Qu’avez-vous donc, et que pouvez-vous dire ? N’avez-vous pas vu ce matin qu’elle s’est défendue de connaître celui dont vous m’étiez venu parler ?

GEORGE DANDIN.- Oui. Mais vous, que pourrez-vous dire, si je vous fais voir maintenant que le galant est avec elle ?

MADAME DE SOTENVILLE.- Avec elle ?

GEORGE DANDIN.- Oui avec elle, et dans ma maison ?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Dans votre maison ?

GEORGE DANDIN.- Oui. Dans ma propre maison.

MADAME DE SOTENVILLE.- Si cela est, nous serons pour vous contre elle.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Oui. L’honneur de notre famille nous est plus cher que toute chose, et si vous dites vrai, nous la renoncerons pour notre sang, et l’abandonnerons à votre colère.

GEORGE DANDIN.- Vous n’avez qu’à me suivre.

MADAME DE SOTENVILLE.- Gardez de vous tromper.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- N’allez pas faire comme tantôt.

GEORGE DANDIN.- Mon Dieu, vous allez voir. Tenez. Ai-je menti ?

 SCÈNE VIII

ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

ANGÉLIQUE.- Adieu. J’ai peur qu’on ne vous surprenne ici, et j’ai quelques mesures à garder.

CLITANDRE.- Promettez-moi donc, Madame, que je pourrai vous parler cette nuit.

ANGÉLIQUE.- J’y ferai mes efforts.

GEORGE DANDIN.- Approchons doucement par derrière, et tâchons de n’être point vus.

CLAUDINE.- Ah ! Madame, tout est perdu. Voilà votre père et votre mère accompagnés de votre mari.

CLITANDRE.- Ah Ciel !

ANGÉLIQUE.- Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux. Quoi vous osez en user de la sorte, après l’affaire de tantôt, et c’est ainsi que vous dissimulez vos sentiments ? On me vient rapporter que vous avez de l’amour pour moi, et que vous faites des desseins de me solliciter. J’en témoigne mon dépit, et m’explique à vous clairement en présence de tout le monde. Vous niez hautement la chose, et me donnez parole de n’avoir aucune pensée de m’offenser, et cependant le même jour vous prenez la hardiesse de venir chez moi me rendre visite. De me dire que vous m’aimez, et de me faire cent sots contes pour me persuader de répondre à vos extravagances ; comme si j’étais femme à violer la foi que j’ai donnée à un mari, et m’éloigner jamais de la vertu que mes parents m’ont enseignée. Si mon père savait cela, il vous apprendrait bien à tenter de ces entreprises. Mais une honnête femme n’aime point les éclats. Je n’ai garde de lui en rien dire, et je veux vous montrer que toute femme que je suis, j’ai assez de courage pour me venger moi-même des offenses que l’on me fait. L’action que vous avez faite n’est pas d’un gentilhomme, et ce n’est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter. Elle prend un bâton, et bât son mari au lieu de Clitandre, qui se met entre deux.

CLITANDRE.- Ah, ah, ah, ah, ah. Doucement.

CLAUDINE.- Fort, Madame, frappez comme il faut.

ANGÉLIQUE.- S’il vous demeure quelque chose sur le cœur, je suis pour vous répondre.

CLAUDINE.- Apprenez à qui vous vous jouez.

ANGÉLIQUE.- Ah mon père vous êtes là !

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Oui, ma fille, et je vois qu’en sagesse, et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de Sotenville. Viens çà, approche-toi que je t’embrasse.

MADAME DE SOTENVILLE.- Embrasse-moi aussi, ma fille. Las ! je pleure de joie, et reconnais mon sang aux choses que tu viens de faire.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Mon gendre, que vous devez être ravi et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs. Vous aviez un juste sujet de vous alarmer, mais vos soupçons se trouvent dissipés le plus avantageusement du monde.

MADAME DE SOTENVILLE.- Sans doute, notre gendre, et vous devez [17] maintenant être le plus content des hommes.

CLAUDINE.- Assurément. Voilà une femme, celle-là, vous êtes trop heureux de l’avoir, et vous devriez baiser les pas où elle passe.

GEORGE DANDIN.- Euh traîtresse !

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Qu’est-ce, mon gendre ? que ne remerciez-vous un peu votre femme, de l’amitié que vous voyez qu’elle montre pour vous ?

ANGÉLIQUE.- Non non, mon père, il n’est pas nécessaire. Il ne m’a aucune obligation de ce qu’il vient de voir, et tout ce que j’en fais n’est que pour l’amour de moi-même.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- Où allez-vous, ma fille ?

ANGÉLIQUE.- Je me retire, mon père, pour ne me voir point obligée à recevoir ses compliments.

CLAUDINE.- Elle a raison d’être en colère. C’est une femme qui mérite d’être adorée, et vous ne la traitez pas comme vous devriez.

GEORGE DANDIN.- Scélérate.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.- C’est un petit ressentiment de l’affaire de tantôt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez. Adieu, mon gendre, vous voilà en état de ne vous plus inquiéter. Allez-vous-en faire la paix ensemble, et tâchez de l’apaiser par des excuses de votre emportement.

MADAME DE SOTENVILLE.- Vous devez considérer que c’est une fille élevée à la vertu, et qui n’est point accoutumée à se voir soupçonner d’aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de voir vos désordres finis et des transports de joie que vous doit donner sa conduite.

GEORGE DANDIN.- Je ne dis mot. Car je ne gagnerais rien à parler, et jamais [18] il ne s’est rien vu d’égal à ma disgrâce. Oui, j’admire mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison, et me faire avoir tort. Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle ; que les apparences toujours tourneront contre moi, et que je ne parviendrai point à convaincre mon effrontée ? Ô Ciel ! seconde mes desseins, et m’accorde la grâce de faire voir aux gens que l’on me déshonore.

[1] Tribouiller : remuer, bouleverser (familier).

[2] Pour faire un quarteron : pour faire un quart de livre. L’expression signifie que le sujet qu’il va aborder ne mérite pas beaucoup de paroles.

[3] De la raison : de ce qui est raisonnable.

[4] Les patineurs : ceux qui font des caresses indécentes.

[5] VAR. Qu’est-ce que cela te coûterait de me laisser faire (1682).

[6] En rabattant sur notre mariage : à déduire de notre mariage.

[7] Sur l’et-tant-moins : sur ce qui sera à compter en moins, comme acompte.

[8] Un rudânier est quelqu’un de grossier, dépourvu de toute civilité.

[9] D’abord : aussitôt.

[10] Je suis votre valet : formule qui sert à prendre congé, ou à marquer, comme ici, le désaccord avec l’interlocuteur.

[11] Pourvu qu’ils soient prévenus : pourvu qu’ils gardent leurs préjugés en sa faveur.

[i] Je vous laisse sur la bonne bouche : "On dit qu’on laisse les gens sur la bonne bouche quand on interrompt le discours à l’endroit le meilleur et le plus attendu" (Dictionnaire de Furetière, 1690). L’expression équivaut à je vous laisse l’eau à la bouche.

[12] Quelque sot : un sot s’y laisserait prendre, mais je n’en suis pas un.

[13] Tarare : exclamation qui marque le refus et la moquerie.

[14] Ma partie : Dandin se voit déjà plaidant contre sa femme.

[15] Comme elle m’accommode : comme elle me traite, quelle figure elle me donne.

[16] Vous êtes encore là-dessus : vous êtes encore à remâcher vos soupçons.

[17] VAR. notre gendre, vous devez (1682).

[18] VAR. Car je ne gagnerais rien à parler ; jamais (1682).