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L’École des maris

Acte 2

 ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

ISABELLE, SGANARELLE.
SGANARELLE
 Va je sais la maison, et connais la personne ;
360 Aux marques seulement, que ta bouche me donne.

ISABELLE, à part.
 Ô ciel, sois-moi propice, et seconde en ce jour,
Le stratagème adroit, d’une innocente amour.

SGANARELLE
 Dis-tu pas qu’on t’a dit, qu’il s’appelle Valère ?

ISABELLE
 Oui.

SGANARELLE
 Va, sois en repos, rentre, et me laisse faire ;
365 Je vais parler sur l’heure, à ce jeune étourdi.

ISABELLE
 Je fais pour une fille, un projet bien hardi ;
Mais l’injuste rigueur, dont envers moi l’on use,
Dans tout esprit bien fait, me servira d’excuse.

 SCÈNE II

SGANARELLE, ERGASTE, VALÈRE.
SGANARELLE [1]
 Ne perdons point de temps, c’est ici, qui va là ?
370 Bon je rêve, holà, dis-je, holà, quelqu’un holà ;
Je ne m’étonne pas, après cette lumière,
S’il y venait tantôt de si douce manière [2]  ;
Mais je veux me hâter, et de son fol espoir [3] ...
Peste soit du gros bœuf, qui pour me faire choir,
375 Se vient devant mes pas planter comme une perche.

VALÈRE
 Monsieur, j’ai du regret...

SGANARELLE
 Ah ! c’est vous que je cherche.

VALÈRE
 Moi, Monsieur ?

SGANARELLE
 Vous ; Valère, est-il pas votre nom ?

VALÈRE
 Oui.

SGANARELLE
 Je viens vous parler, si vous le trouvez bon.

VALÈRE
 Puis-je être assez heureux, pour vous rendre service ?

SGANARELLE
380 Non, mais je prétends moi, vous rendre un bon office,
Et c’est ce qui chez vous, prend droit de m’amener.

VALÈRE
 Chez moi, Monsieur ?

SGANARELLE
 Chez vous, faut-il, tant s’étonner ?

VALÈRE
 J’en ai bien du sujet, et mon âme ravie
De l’honneur...

SGANARELLE
 Laissons là cet honneur, je vous prie.

VALÈRE
 Voulez-vous pas entrer ?

SGANARELLE
385 Il n’en est pas besoin.

VALÈRE
 Monsieur, de grâce.

SGANARELLE
 Non, je n’irai pas plus loin.

VALÈRE
 Tant que vous serez là, je ne puis vous entendre.

SGANARELLE
 Moi je n’en veux bouger.

VALÈRE
 Eh bien, il se faut rendre [4] ,
 Vite, puisque Monsieur, à cela se résout ;
Donnez un siège ici.

SGANARELLE
390 Je veux parler debout.

VALÈRE
 Vous souffrir de la sorte ?

SGANARELLE
 Ah, contrainte effroyable.

VALÈRE
 Cette incivilité serait trop condamnable.

SGANARELLE
 C’en est une que rien ne saurait égaler ;
De n’ouïr pas les gens qui veulent nous parler.

VALÈRE
 Je vous obéis, donc.

SGANARELLE
395 Vous ne sauriez mieux faire [5]  ;
 Tant de cérémonie est fort peu nécessaire :
Voulez-vous m’écouter ?

VALÈRE
 Sans doute [6] , et de grand cœur.

SGANARELLE
 Savez-vous, dites-moi, que je suis le tuteur,
D’une fille assez jeune, et passablement belle,
400 Qui loge en ce quartier, et qu’on nomme Isabelle ?

VALÈRE
 Oui.

SGANARELLE
 Si vous le savez, je ne vous l’apprends pas.
 Mais savez-vous aussi, lui trouvant des appas [7]  ;
Qu’autrement qu’en tuteur sa personne me touche,
Et qu’elle est destinée à l’honneur de ma couche ?

VALÈRE
 Non.

SGANARELLE
405 Je vous l’apprends donc, et qu’il est à propos,
 Que vos feux, s’il vous plaît, la laissent en repos.

VALÈRE
 Qui moi, Monsieur ?

SGANARELLE
 Oui vous, mettons bas toute feinte.

VALÈRE
 Qui vous a dit, que j’ai pour elle l’âme atteinte ?

SGANARELLE
 Des gens à qui l’on peut donner quelque crédit.

VALÈRE
 Mais encore ?

SGANARELLE
 Elle-même.

VALÈRE
 Elle ?

SGANARELLE
410 Elle, est-ce assez dit ?
 Comme une fille honnête, et qui m’aime d’enfance,
Elle vient de m’en faire entière confidence ;
Et de plus m’a chargé de vous donner avis,
Que depuis que par vous, tous ses pas sont suivis ;
415 Son cœur qu’avec excès votre poursuite outrage,
N’a que trop de vos yeux entendu le langage ;
Que vos secrets désirs, lui sont assez connus,
Et que c’est vous donner des soucis superflus ;
De vouloir davantage expliquer une flamme,
420 Qui choque l’amitié que me garde son âme.

VALÈRE
 C’est elle, dites-vous, qui de sa part vous fait...

SGANARELLE
 Oui, vous venir donner cet avis franc, et net,
Et qu’ayant vu l’ardeur dont votre âme est blessée,
Elle vous eût plus tôt fait savoir sa pensée ;
425 Si son cœur avait eu dans son émotion,
À qui pouvoir donner cette commission ;
Mais qu’enfin les douleurs d’une contrainte extrême,
L’ont réduite à vouloir se servir de moi-même [8]  ;
Pour vous rendre averti, comme je vous ai dit,
430 Qu’à tout autre que moi son cœur est interdit ;
Que vous avez assez joué de la prunelle,
Et que si vous avez tant soit peu de cervelle,
Vous prendrez d’autres soins, adieu jusqu’au revoir,
Voilà ce que j’avais, à vous faire savoir.

VALÈRE
435 Ergaste, que dis-tu, d’une telle aventure ?

SGANARELLE
 Le voilà bien surpris !

ERGASTE, bas, à Valère [9] .
 Selon ma conjecture,
 Je tiens qu’elle n’a rien de déplaisant pour vous,
Qu’un mystère assez fin, est caché là-dessous,
Et qu’enfin cet avis n’est pas d’une personne,
440 Qui veuille voir cesser l’amour qu’elle vous donne.

SGANARELLE, à part.
 Il en tient comme il faut [10] .

VALÈRE
 Tu crois mystérieux...

ERGASTE
 Oui... mais il nous observe, ôtons-nous de ses yeux.

SGANARELLE
 Que sa confusion paraît sur son visage.
Il ne s’attendait pas, sans doute [11] à ce message ;
445 Appelons Isabelle, elle montre le fruit,
Que l’éducation dans une âme produit,
La vertu fait ses soins, et son cœur s’y consomme [12] ,
Jusques à s’offenser des seuls regards d’un homme.

 SCÈNE III

ISABELLE, SGANARELLE.
ISABELLE [13]
 J’ai peur que cet amant plein de sa passion [14] ,
450 N’ait pas de mon avis compris l’intention ;
Et j’en veux dans les fers, où je suis prisonnière,
Hasarder un qui parle avec plus de lumière.

SGANARELLE
 Me voilà de retour.

ISABELLE
 Hé bien ?

SGANARELLE
 Un plein effet
 A suivi tes discours, et ton homme a son fait ;
455 Il me voulait nier que son cœur fût malade ;
Mais lorsque de ta part j’ai marqué l’ambassade,
Il est resté d’abord, et muet, et confus,
Et je ne pense pas qu’il y revienne plus.

ISABELLE
 Ha ! que me dites-vous, j’ai bien peur du contraire,
460 Et qu’il ne nous prépare encor plus d’une affaire.

SGANARELLE
 Et sur quoi fondes-tu cette peur que tu dis ?

ISABELLE
 Vous n’avez pas été plus tôt hors du logis,
Qu’ayant, pour prendre l’air, la tête à ma fenêtre,
J’ai vu dans ce détour [15] un jeune homme paraître,
465 Qui d’abord de la part de cet impertinent,
Est venu me donner un bonjour surprenant.
Et m’a droit dans ma chambre une boîte jetée,
Qui renferme une lettre en poulet cachetée [16]  ;
J’ai voulu sans tarder lui rejeter le tout ;
470 Mais ses pas de la rue avaient gagné le bout,
Et je m’en sens le cœur tout gros de fâcherie.

SGANARELLE
 Voyez un peu la ruse et la friponnerie.

ISABELLE
 Il est de mon devoir de faire promptement
Reporter boîte et lettre, à ce maudit amant,
475 Et j’aurais pour cela besoin d’une personne ;
Car d’oser à vous-même...

SGANARELLE
 Au contraire mignonne,
 C’est me faire mieux voir ton amour et ta foi,
Et mon cœur avec joie accepte cet emploi,
Tu m’obliges par là plus que je ne puis dire.

ISABELLE
 Tenez donc.

SGANARELLE
480 Bon, voyons ce qu’il a pu t’écrire.

ISABELLE
 Ah ! Ciel, gardez-vous bien de l’ouvrir.

SGANARELLE
 Et pourquoi.

ISABELLE
 Lui voulez-vous donner à croire que c’est moi,
Une fille d’honneur doit toujours se défendre
De lire les billets qu’un homme lui fait rendre,
485 La curiosité qu’on fait lors éclater,
Marque un secret plaisir de s’en ouïr conter,
Et je trouve à propos, que toute cachetée,
Cette lettre lui soit promptement reportée,
Afin que d’autant mieux il connaisse aujourd’hui,
490 Le mépris éclatant que mon cœur fait de lui,
Que ses feux désormais perdent toute espérance,
Et n’entreprennent plus pareille extravagance.

SGANARELLE
 Certes elle a raison, lorsqu’elle parle ainsi,
Va ta vertu me charme, et ta prudence aussi,
495 Je vois que mes leçons ont germé dans ton âme,
Et tu te montres digne enfin d’être ma femme.

ISABELLE
 Je ne veux pas pourtant gêner votre désir,
La lettre est dans vos mains, et vous pouvez l’ouvrir.

SGANARELLE
 Non je n’ai garde ! hélas, tes raisons sont trop bonnes,
500 Et je vais m’acquitter du soin que tu me donnes,
À quatre pas de là dire ensuite deux mots,
Et revenir ici te remettre en repos.

 SCÈNE IV

SGANARELLE, ERGASTE.
SGANARELLE [17]
 Dans quel ravissement est-ce que mon cœur nage,
Lorsque je vois en elle une fille si sage ;
505 C’est un trésor d’honneur que j’ai dans ma maison,
Prendre un regard d’amour pour une trahison,
Recevoir un poulet comme une injure extrême,
Et le faire au galant reporter par moi-même,
Je voudrais bien savoir en voyant tout ceci,
510 Si celle de mon frère en userait ainsi ;
Ma foi les filles sont ce que l’on les fait être.
Holà.

ERGASTE
 Qu’est-ce ?

SGANARELLE
 Tenez, dites à votre maître,
 Qu’il ne s’ingère pas d’oser écrire encor,
Des lettres qu’il envoie avec des boîtes d’or,
515 Et qu’Isabelle en est puissamment irritée,
Voyez, on ne l’a pas au moins décachetée,
Il connaîtra l’état que l’on fait de ses feux,
Et quel heureux succès il doit espérer d’eux.

 SCÈNE V

VALÈRE, ERGASTE.
VALÈRE
 Que vient de te donner cette farouche bête ?

ERGASTE
520 Cette lettre, Monsieur, qu’avecque cette boite [i] ,
On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous,
Et dont elle est, dit-il, en un fort grand courroux ;
C’est sans vouloir l’ouvrir qu’elle vous la fait rendre,
Lisez vite, et voyons si je me puis méprendre.
 LETTRE

"Cette lettre vous surprendra, sans doute, et l’on peut trouver bien hardi pour moi, et le dessein de vous l’écrire, et la manière de vous la faire tenir ; mais je me vois dans un état à ne plus garder de mesures ; la juste horreur d’un mariage, dont je suis menacée dans six jours, me fait hasarder toutes choses, et dans la résolution de m’en affranchir par quelque voie que ce soit, j’ai cru que je devais plutôt vous choisir que le désespoir. Ne croyez pas pourtant que vous soyez redevable de tout à ma mauvaise destinée ; ce n’est pas la contrainte où je me trouve qui a fait naître les sentiments que j’ai pour vous ; mais c’est elle qui en précipite le témoignage, et qui me fait passer sur des formalités où la bienséance du sexe oblige. Il ne tiendra qu’à vous que je sois à vous bientôt, et j’attends seulement que vous m’ayez marqué les intentions de votre amour, pour vous faire savoir la résolution que j’ai prise ; mais surtout songez que le temps presse, et que deux cœurs qui s’aiment doivent s’entendre à demi-mot [18] ."
ERGASTE
525 Hé bien, Monsieur, le tour est-il d’original [i] ,
Pour une jeune fille, elle n’en sait pas mal,
De ces ruses d’amour la croirait-on capable ?

VALÈRE
 Ah ! je la trouve là tout à fait adorable,
Ce trait de son esprit et de son amitié,
530 Accroît pour elle encor, mon amour de moitié,
Et joint aux sentiments que sa beauté m’inspire...

ERGASTE
 La dupe vient, songez à ce qu’il vous faut dire.

 SCÈNE VI

SGANARELLE, VALÈRE, ERGASTE.
SGANARELLE
 Oh, Trois et quatre fois béni soit cet édit,
Par qui des vêtements le luxe est interdit [19]  ;
535 Les peines des maris ne seront plus si grandes,
Et les femmes auront un frein à leurs demandes.
Ô que je sais au Roi bon gré de ces décri [20] s !
Et que pour le repos de ces mêmes maris,
Je voudrais bien qu’on fît de la coquetterie
540 Comme de la guipure [21] et de la broderie !
J’ai voulu l’acheter l’édit expressément,
Afin que d’Isabelle il soit lu hautement,
Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée,
Le divertissement de notre après-soupée [22] .
545 Enverrez-vous encor, Monsieur aux blonds cheveux,
Avec des boîtes d’or, des billets amoureux ?
Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette,
Friande de l’intrigue, et tendre à la fleurette,
Vous voyez de quel air on reçoit vos joyaux :
550 Croyez-moi, c’est tirer votre poudre aux moineaux ;
Elle est sage, elle m’aime, et votre amour l’outrage,
Prenez visée ailleurs, et troussez-moi bagage.

VALÈRE
 Oui, oui, votre mérite à qui chacun se rend,
Est à mes vœux, Monsieur, un obstacle trop grand,
555 Et c’est folie à moi, dans mon ardeur fidèle,
De prétendre avec vous à l’amour d’Isabelle.

SGANARELLE
 Il est vrai, c’est folie.

VALÈRE
 Aussi n’aurais-je pas
 Abandonné mon cœur à suivre ses appas,
Si j’avais pu savoir que ce cœur misérable [23] ,
560 Dût trouver un rival comme vous redoutable.

SGANARELLE
 Je le crois.

VALÈRE
 Je n’ai garde à présent d’espérer,
 Je vous cède, Monsieur, et c’est sans murmurer.

SGANARELLE
 Vous faites bien.

VALÈRE
 Le droit de la sorte l’ordonne ;
 Et de tant de vertus brille votre personne,
565 Que j’aurais tort de voir d’un regard de courroux,
Les tendres sentiments qu’Isabelle a pour vous.

SGANARELLE
 Cela s’entend.

VALÈRE
 Oui, oui, je vous quitte la place ;
 Mais je vous prie au moins, et c’est la seule grâce,
Monsieur, que vous demande un misérable amant,
570 Dont vous seul aujourd’hui causez tout le tourment.
Je vous conjure donc d’assurer Isabelle,
Que si depuis trois mois mon cœur brûle pour elle,
Cette amour est sans tache, et n’a jamais pensé,
À rien dont son honneur ait lieu d’être offensé.

SGANARELLE
 Oui.

VALÈRE
575 Que ne dépendant que du choix de mon âme [24] ,
 Tous mes desseins étaient de l’obtenir pour femme,
Si les destins en vous qui captivez son cœur,
N’opposaient un obstacle à cette juste ardeur.

SGANARELLE
 Fort bien.

VALÈRE
 Que quoi qu’on fasse il ne lui faut pas croire,
580 Que jamais ses appas sortent de ma mémoire,
Que quelque arrêt des Cieux, qu’il me faille subir,
Mon sort est de l’aimer jusqu’au dernier soupir,
Et que si quelque chose étouffe mes poursuites,
C’est le juste respect que j’ai pour vos mérites.

SGANARELLE
585 C’est parler sagement, et je vais de ce pas
Lui faire ce discours, qui ne la choque pas ;
Mais si vous me croyez, tâchez de faire en sorte,
Que de votre cerveau cette passion sorte.
Adieu.

ERGASTE
 La dupe est bonne.

SGANARELLE
 Il me fait grand pitié,
590 Ce pauvre malheureux trop rempli d’amitié [25]  ;
Mais c’est un mal pour lui de s’être mis en tête,
De vouloir prendre un fort qui se voit ma conquête [26] .

 SCÈNE VII

SGANARELLE, ISABELLE.
SGANARELLE
 Jamais amant n’a fait tant de trouble éclater,
Au poulet renvoyé sans le décacheter :
595 Il perd toute espérance, enfin, et se retire ;
Mais il m’a tendrement conjuré de te dire,
Que du moins en t’aimant il n’a jamais pensé
À rien dont ton honneur ait lieu d’être offensé,
Et que ne dépendant que du choix de son âme,
600 Tous ses désirs étaient de t’obtenir pour femme,
Si les destins en moi qui captive ton cœur,
N’opposaient un obstacle à cette juste ardeur,
Que quoi qu’on puisse faire il ne te faut pas croire,
Que jamais tes appas sortent de sa mémoire :
605 Que quelque arrêt des Cieux qu’il lui faille subir,
Son sort est de t’aimer jusqu’au dernier soupir.
Et que si quelque chose étouffe sa poursuite,
C’est le juste respect qu’il a pour mon mérite,
Ce sont ses propres mots, et loin de le blâmer,
610 Je le trouve honnête homme, et le plains de t’aimer.

ISABELLE, bas.
 Ses feux ne trompent point ma secrète croyance,
Et toujours ses regards m’en ont dit l’innocence.

SGANARELLE
 Que dis-tu ?

ISABELLE
 Qu’il m’est dur que vous plaigniez si fort
 Un homme que je hais à l’égal de la mort,
615 Et que si vous m’aimiez autant que vous le dites,
Vous sentiriez l’affront que me font les poursuites [27] .

SGANARELLE
 Mais il ne savait pas tes inclinations,
Et par l’honnêteté de ses intentions
Son amour ne mérite...

ISABELLE
 Est-ce les avoir bonnes,
620 Dites-moi de vouloir enlever les personnes,
Est-ce être homme d’honneur de former des desseins
Pour m’épouser de force en m’ôtant de vos mains ?
Comme si j’étais fille à supporter la vie,
Après qu’on m’aurait fait une telle infamie.

SGANARELLE
 Comment ?

ISABELLE
625 Oui, oui, j’ai su que ce traître d’amant,
 Parle de m’obtenir par un enlèvement,
Et j’ignore pour moi les pratiques [28] secrètes,
Qui l’ont instruit sitôt du dessein que vous faites,
De me donner la main dans huit jours au plus tard,
630 Puisque ce n’est que d’hier que vous m’en fîtes part ;
Mais il veut prévenir dit-on cette journée,
Qui doit à votre sort unir ma destinée.

SGANARELLE
 Voilà qui ne vaut rien.

ISABELLE
 Oh que pardonnez-moi,
 C’est un fort honnête homme, et qui ne sent pour moi...

SGANARELLE
635 Il a tort, et ceci passe la raillerie.

ISABELLE
 Allez votre douceur entretient sa folie,
S’il vous eût vu tantôt lui parler vertement,
Il craindrait vos transports, et mon ressentiment ;
Car c’est encor depuis sa lettre méprisée,
640 Qu’il a dit ce dessein qui m’a scandalisée,
Et son amour conserve ainsi que je l’ai su,
La croyance qu’il est dans mon cœur bien reçu,
Que je fuis votre hymen [29] , quoi que le monde en croie,
Et me verrais tirer de vos mains avec joie.

SGANARELLE
 Il est fou.

ISABELLE
645 Devant vous il sait se déguiser,
 Et son intention est de vous amuser [30] ,
Croyez par ces beaux mots que le traître vous joue,
Je suis bien malheureuse, il faut que je l’avoue,
Qu’avecque tous mes soins pour vivre dans l’honneur,
650 Et rebuter les vœux d’un lâche suborneur,
Il faille être exposée aux fâcheuses surprises,
De voir faire sur moi d’infâmes entreprises.

SGANARELLE
 Va ne redoute rien.

ISABELLE
 Pour moi je vous le di,
 Si vous n’éclatez fort contre un trait si hardi,
655 Et ne trouvez bientôt moyen de me défaire,
Des persécutions d’un pareil téméraire,
J’abandonnerai tout et renonce à l’ennui,
De souffrir les affronts que je reçois de lui.

SGANARELLE
 Ne t’afflige point tant, va ma petite femme,
660 Je m’en vais le trouver, et lui chanter sa gamme [31] .

ISABELLE
 Dites-lui bien au moins, qu’il le nierait en vain,
Que c’est de bonne part qu’on m’a dit son dessein,
Et qu’après cet avis, quoi qu’il puisse entreprendre,
J’ose le défier de me pouvoir surprendre ;
665 Enfin que sans plus perdre et soupirs et moments,
Il doit savoir pour vous quels sont mes sentiments,
Et que si d’un malheur il ne veut être cause,
Il ne se fasse pas deux fois dire une chose.

SGANARELLE
 Je dirai ce qu’il faut.

ISABELLE
 Mais tout cela d’un ton
670 Qui marque que mon cœur lui parle tout de bon.

SGANARELLE
 Va je n’oublierai rien, je t’en donne assurance.

ISABELLE
 J’attends votre retour avec impatience,
Hâtez-le, s’il vous plaît, de tout votre pouvoir,
Je languis quand je suis un moment sans vous voir.

SGANARELLE
675 Va pouponne, mon cœur, je reviens tout à l’heure [32] .
Est-il une personne, et plus sage et meilleure ?
Ah ! que je suis heureux, et que j’ai de plaisir,
De trouver une femme au gré de mon désir,
Oui, voilà comme il faut que les femmes soient faites,
680 Et non comme j’en sais, de ces franches coquettes,
Qui s’en laissent conter, et font dans tout Paris
Montrer au bout du doigt leurs honnêtes maris ;
Holà notre galant aux belles entreprises.

 SCÈNE VIII

VALÈRE, SGANARELLE, ERGASTE.
VALÈRE
 Monsieur, qui vous ramène en ce lieu ?

SGANARELLE
 Vos sottises.

VALÈRE
 Comment ?

SGANARELLE
685 Vous savez bien de quoi je veux parler ;
 Je vous croyais plus sage à ne vous rien celer,
Vous venez m’amuser de vos belles paroles,
Et conservez sous main des espérances folles,
Voyez-vous, j’ai voulu doucement vous traiter ;
690 Mais vous m’obligerez à la fin d’éclater,
N’avez-vous point de honte, étant ce que vous êtes,
De faire en votre esprit les projets que vous faites,
De prétendre enlever une fille d’honneur [33] ,
Et troubler un hymen [34] qui fait tout son bonheur ?

VALÈRE
695 Qui vous a dit, Monsieur, cette étrange nouvelle ?

SGANARELLE
 Ne dissimulons point, je la tiens d’Isabelle,
Qui vous mande par moi, pour la dernière fois,
Qu’elle vous a fait voir assez quel est son choix,
Que son cœur tout à moi d’un tel projet s’offense,
700 Qu’elle mourrait plutôt, qu’en souffrir l’insolence ;
Et que vous causerez de terribles éclats,
Si vous ne mettez fin à tout cet embarras.

VALÈRE
 S’il est vrai qu’elle ait dit ce que je viens d’entendre,
J’avouerai que mes feux n’ont plus rien à prétendre,
705 Par ces mots assez clairs, je vois tout terminé,

Et je dois révérer l’arrêt qu’elle a donné.


SGANARELLE
 Si ? Vous en doutez donc, et prenez pour des feintes,
Tout ce que de sa part je vous ai fait de plaintes ?
Voulez-vous qu’elle-même elle explique son cœur ?
710 J’y consens volontiers pour vous tirer d’erreur,
Suivez-moi, vous verrez s’il est rien que j’avance [35] ,
Et si son jeune cœur entre nous deux balance.

 SCÈNE IX

ISABELLE, SGANARELLE, VALÈRE.
ISABELLE
 Quoi vous me l’amenez ! quel est votre dessein !
Prenez-vous contre moi ses intérêts en main,
715 Et voulez-vous charmé de ses rares mérites,
M’obliger à l’aimer, et souffrir ses visites ?

SGANARELLE
 Non mamie, et ton cœur pour cela m’est trop cher ;
Mais il prend mes avis pour des contes en l’air,
Croit que c’est moi qui parle, et te fais par adresse,
720 Pleine pour lui de haine, et pour moi de tendresse,
Et par toi-même enfin j’ai voulu sans retour,
Le tirer d’une erreur qui nourrit son amour.

ISABELLE
 Quoi mon âme à vos yeux ne se montre pas toute,
Et de mes vœux encor vous pouvez être en doute ?

VALÈRE
725 Oui tout ce que Monsieur, de votre part m’a dit,
Madame, a bien pouvoir de surprendre un esprit,
J’ai douté, je l’avoue, et cet arrêt suprême,
Qui décide du sort de mon amour extrême,
Doit m’être assez touchant pour ne pas s’offenser,
730 Que mon cœur par deux fois le fasse prononcer.

ISABELLE
 Non non, un tel arrêt ne doit pas vous surprendre,
Ce sont mes sentiments qu’il vous a fait entendre,
Et je les tiens fondés sur assez d’équité,
Pour en faire éclater toute la vérité ;
735 Oui je veux bien qu’on sache, et j’en dois être crue,
Que le sort offre ici deux objets à ma vue,
Qui m’inspirant pour eux différents sentiments,
De mon cœur agité font tous les mouvements.
L’un par un juste choix où l’honneur m’intéresse,
740 A toute mon estime et toute ma tendresse ;
Et l’autre pour le prix de son affection,
A toute ma colère et mon aversion :
La présence de l’un m’est agréable et chère,
J’en reçois dans mon âme une allégresse entière,
745 Et l’autre par sa vue inspire dans mon cœur
De secrets mouvements, et de haine et d’horreur.
Me voir femme de l’un est toute mon envie,
Et plutôt qu’être à l’autre, on m’ôterait la vie ;
Mais c’est assez montrer mes justes sentiments,
750 Et trop longtemps languir dans ces rudes tourments :
Il faut que ce que j’aime usant de diligence,
Fasse à ce que je hais perdre toute espérance,
Et qu’un heureux hymen [36] affranchisse mon sort,
D’un supplice pour moi plus affreux que la mort.

SGANARELLE
755 Oui mignonne je songe à remplir ton attente.

ISABELLE
 C’est l’unique moyen de me rendre contente.

SGANARELLE
 Tu la [i] seras dans peu.

ISABELLE
 Je sais qu’il est honteux
 Aux filles d’exprimer si librement leurs vœux.

SGANARELLE
 Point, point.

ISABELLE
 Mais en l’état où sont mes destinées,
760 De telles libertés doivent m’être données,
Et je puis sans rougir faire un aveu si doux,
À celui que déjà je regarde en époux.

SGANARELLE
 Oui ma pauvre fanfan, pouponne de mon âme.

ISABELLE
 Qu’il songe donc, de grâce, à me prouver sa flamme.

SGANARELLE
 Oui, tiens baise ma main.

ISABELLE
765 Que sans plus de soupirs,
 Il conclue un hymen [37] qui fait tous mes désirs,
Et reçoive en ce lieu, la foi que je lui donne,
De n’écouter jamais les vœux d’autre personne [38] .

SGANARELLE
 Hai, Hai, mon petit nez, pauvre petit bouchon ;
770 Tu ne languiras pas longtemps, je t’en réponds,
Va chut. Vous le voyez je ne lui fais pas dire,
Ce n’est qu’après moi seul que son âme respire.

VALÈRE
 Eh bien, Madame, eh bien, c’est s’expliquer assez,
Je vois par ce discours de quoi vous me pressez,
775 Et je saurai dans peu vous ôter la présence
De celui qui vous fait si grande violence.

ISABELLE
 Vous ne me sauriez faire un plus charmant plaisir ;
Car enfin cette vue est fâcheuse à souffrir,
Elle m’est odieuse et l’horreur est si forte...

SGANARELLE
 Eh, eh ?

ISABELLE
780 Vous offensé-je, en parlant de la sorte ;
 Fais-je...

SGANARELLE
 Mon Dieu, nenni, je ne dis pas cela ;
 Mais je plains sans mentir l’état où le voilà,
Et c’est trop hautement que ta haine se montre.

ISABELLE
 Je n’en puis trop montrer en pareille rencontre.

VALÈRE
785 Oui, vous serez contente, et dans trois jours vos yeux,
Ne verront plus l’objet qui vous est odieux.

ISABELLE
 À la bonne heure ; adieu.

SGANARELLE
 Je plains votre infortune,
 Mais...

VALÈRE
 Non vous n’entendrez de mon cœur plainte aucune,
 Madame, assurément rend justice à tous deux ;
790 Et je vais travailler à contenter ses vœux.
Adieu.

SGANARELLE
 Pauvre garçon, sa douleur est extrême ;
 Tenez embrassez-moi, c’est un autre elle-même [39] .

 SCÈNE X

ISABELLE, SGANARELLE.
SGANARELLE
 Je le tiens fort à plaindre.

ISABELLE
 Allez il ne l’est point.

SGANARELLE
 Au reste ton amour me touche au dernier point,
795 Mignonnette, et je veux, qu’il ait sa récompense,
C’est trop que de huit jours pour ton impatience,
Dès demain je t’épouse, et n’y veux appeler...

ISABELLE
 Dès demain ?

SGANARELLE
 Par pudeur tu feins d’y reculer [40] ,
 Mais, je sais bien la joie où ce discours te jette,
800 Et tu voudrais déjà que la chose fût faite.

ISABELLE
 Mais...

SGANARELLE
 Pour ce mariage allons tout préparer.

ISABELLE
 Ô Ciel ! inspirez-moi ce qui peut le parer.

[1] L’édition de 1734 indique : SGANARELLE, seul. Il frappe à sa porte, croyant que c’est celle de Valère.

[2] Vers 371-372 : "Je ne m’étonne pas, après l’indication que vient de me donner Isabelle, qu’il ait fait preuve de tant de politesse tantôt."

[3] VAR. (Ergaste sort brusquement.) (1682).

[4] VAR. Il faut se rendre (1682).

[5] VAR. (Ils font de grandes cérémonies pour se couvrir.) (1682).

[6] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[7] Lui trouvant des appas : comme je lui trouve des appas (la construction du participe présent apposé est très libre au XVIIe siècle).

[8] VAR. Mais qu’enfin la douleur d’une contrainte extrême
L’a réduite à vouloir se servir de moi-même. (1682).

[9] L’édition de 1661 et les suivantes donnent : ERGASTE, à part. Nous corrigeons d’après celle de 1734.

[10] Il en tient comme il faut : il est vraiment très amoureux.

[11] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[12] S’y consomme : s’y accomplit en perfection.

[13] VAR. à part (1682).

[14] VAR. J’ai peur que mon amant, plein de sa passion. (1682).

[15] Dans ce détour : à ce détour de la rue.

[16] Une lettre en poulet cachetée : un poulet est "un petit billet amoureux... ainsi nommé parce qu’en le pliant, on y faisait deux pointes qui représentaient les ailes d’un poulet" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[17] D’après l’édition de 1734, les neuf premiers vers de cette scène sont dits par Sganarelle seul en scène ; c’est seulement au vers 512 qu’Ergaste surgit à son appel.

[i] Boîte était prononcé boète.

[18] Nous ajoutons les guillemets.

[i] D’original : plein d’originalité (original, au XVIIe siècle, est beaucoup plus souvent substantif équivalent d’originalité, qu’adjectif).

[19] Un édit "portant règlement pour le retranchement du luxe des habits et des équipages" avait été promulgué le 27 novembre 1660. Il fut suivi de beaucoup d’autres, tout aussi peu observés.

[20] Décri : "Défense par un cri public et par autorité du juge d’exposer certaines monnaies, de porter des dentelles d’or ou d’argent ou de certaines manufactures" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[21] La guipure : "Dentelle faite avec de la soie tortillée qu’on met autour d’un autre cordon de soie ou de fil" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[22] L’édition de 1682 nous indique que les vers 533-544 étaient sautés à la représentation.

[23] VAR. Si j’avais pu prévoir que ce c ?ur misérable (1682).

[24] Vers 575 : "Que, si la chose n’avait dépendu que du choix de mon âme."

[25] VAR. Ce pauvre malheureux tout rempli d’amitié (1682).

[26] VAR. Sganarelle heurte à sa porte (1682).

[27] VAR. Vous sentiriez l’affront que me font ses poursuites (1682).

[28] Les pratiques : les complicités.

[29] L’hymen : le mariage.

[30] Vous amuser : attirer votre attention sur les choses sans importance pour faire diversion et vous cacher l’essentiel.

[31] Lui chanter sa gamme : "le quereller, le reprendre, lui reprocher sa faute" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[32] D’après l’édition de 1734, les vers 676-683 sont dits par Sganarelle, seul en scène.

[33] VAR. Et prétendre enlever une fille d’honneur (1682).

[34] L’hymen : le mariage.

[35] S’il est rien que j’avance : s’il est rien que j’ajoute de mon propre chef, si je vous dis plus qu’elle ne m’a demandé de vous dire.

[36] L’hymen : le mariage.

[i] Tu la seras : au lieu du pronom neutre le pour reprendre un adjectif masculin ou féminin précédemment exprimé, le XVIIe siècle employait le ou la selon qu’il s’agissait d’un homme ou d’une femme.

[37] L’hymen : le mariage.

[38] VAR. Elle fait semblant d’embrasser Sganarelle, et donne sa main à Valère. (1682).

[39] VAR. Venez, embrassez-moi : c’est une autre elle-même. (1682).

[40] Y reculer : y répugner.