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Dom Juan

Acte 2

 ACTE II [1] , SCÈNE PREMIERE

CHARLOTTE, PIERROT.

CHARLOTTE.- Notre-dinse, Piarrot, tu t’es trouvé là bien à point.

PIERROT.- Parquienne, il ne s’en est pas fallu l’épaisseur d’une éplinque qu’ils ne se sayant nayés tous deux.

CHARLOTTE.- C’est donc le coup de vent da matin qui les avait renvarsés dans la mar.

PIERROT.- Aga guien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu [i]  : car, comme dit l’autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc, j’estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste : car comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j’ai aparçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d’un coup je voyais que je ne voyais plus rien. "Eh ! Lucas, ç’ai-je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. - Voire, ce m’a-t-il fait, t’as esté au trépassement d’un chat, t’as la vue trouble. Palsanquienne, ç’ai-je fait, je n’ai point la vue trouble, ce sont des hommes. Point du tout, ce m’a-t-il fait, t’as la barlue. Veux-tu gager, ç’ai-je fait, que je n’ai point la barlue, ç’ai-je fait, et que sont deux hommes, ç’ai-je fait, qui nageant droit ici ? ç’ai-je fait. Morquenne, ce m’a-t-il fait, je gage que non, oh çà, ç’ai-je fait, veux-tu gager dix sols que si ? Je le veux bian, ce m’a-t-il fait, et pour te montrer, vlà argent su jeu", ce m’a-t-il fait. Moi, je n’ai point esté ni fou, ni estourdi, j’ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées [i] , et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi hardiment que si j’avais avalé un varre de vin ; car je ses hazardeux moi, et je vas à la débandade [2] . Je savais bian ce que je faisais pourtant, queuque gniais ! Enfin donc, je n’avons pas putost eu gagé que j’avons vu les deux hommes tout à plain qui nous faisiant signe de les aller quérir, et moi de tirer auparavant les enjeux. "Allons, Lucas, ç’ai-je dit, tu vois bian qu’ils nous appelont : allons viste à leu secours. Non, ce m’a-t-il dit, ils m’ont fait pardre." Oh donc tanquia, qu’à la parfin pour le faire court, je l’ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j’avons tant fait cahin, caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande qui s’equiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là à qui l’en a fait les doux yeux, vlà justement, Charlotte, comme tout ça s’est fait.

CHARLOTTE.- Ne m’as-tu pas dit, Piarrot, qu’il y en a un qu’est bien pu mieux fait que les autres.

PIERROT.- Oui, c’est le maître ; il faut que ce soit queuque gros gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu’en bas, et ceux qui le servont sont des Monsieux eux-mesmes, et stapandant, tout gros Monsieur qu’il est, il serait par ma fique [3] nayé si je n’aviomme esté là.

CHARLOTTE.- Ardez un peu.

PIERROT.- Oh, parquenne, sans nous, il en avait pour sa maine de fèves [i] .

CHARLOTTE.- Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?

PIERROT.- Nannain, ils l’avont rhabillé tout devant nous. Mon quieu, je n’en avais jamais vu s’habiller, que d’histoires et d’angigorniaux [4] boutont ces messieus-là les courtisans, je me pardrais là dedans pour moi, et j’estais tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu teste, et ils boutont ça après tout comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches où j’entrerions tout brandis [i] toi et moi. En glieu d’haut-de-chausse, ils portont un garde-robe [5] aussi large que d’ici à Pasque, en glieu de pourpoint, de petites brassières, qui ne leu venont pas usqu’au brichet [6] , et en glieu de rabats un grand mouchoir de cou à reziau [7] aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l’estomaque. Ils avont itou d’autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement [i] aux jambes, et parmi tout ça tant de rubans tant de rubans, que c’est une vraie piquié. Ignia pas jusqu’aux souliers qui n’en soiont farcis tout depis un bout jusqu’à l’autre, et ils sont faits d’eune façon que je me romprais le cou aveuc [8] .

CHARLOTTE.- Par ma fi, Piarrot, il faut que j’aille voir un peu ça.

PIERROT.- Oh acoute un peu auparavant, Charlotte, j’ai queuque autre chose à te dire, moi.

CHARLOTTE.- Et bian, dis, qu’est-ce que c’est ?

PIERROT.- Vois-tu, Charlotte, il faut, comme dit l’autre, que je débonde mon cœur. Je t’aime, tu le sais bian, et je sommes pour estre mariés ensemble, mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi.

CHARLOTTE.- Quement ? qu’est-ce que c’est donc qu’iglia ?

PIERROT.- Iglia que tu me chagraignes l’esprit, franchement.

CHARLOTTE.- Et quement donc ?

PIERROT.- Testiguienne, tu ne m’aimes point.

CHARLOTTE.- Ah, ah, n’est que ça ?

PIERROT.- Oui, ce n’est que ça, et c’est bian assez.

CHARLOTTE.- Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose.

PIERROT.- Je te dis toujou la mesme chose, parce que c’est toujou la mesme chose, et si ce n’était pas toujou la mesme chose, je ne te dirais pas toujou la mesme chose.

CHARLOTTE.- Mais qu’est-ce qu’il te faut ? Que veux-tu ?

PIERROT.- Jerniquenne, je veux que tu m’aimes.

CHARLOTTE.- Est-ce que je ne t’aime pas ?

PIERROT.- Non, tu ne m’aimes pas, et si je fais tout ce que je pis pour ça. Je t’achète sans reproche des rubans à tous les marciers qui passont, je me romps le cou à t’aller denicher des marles, je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta feste, et tout ça comme si je me frappais la teste contre un mur. Vois-tu, ça ni biau ni honneste de n’aimer pas les gens qui nous aimont.

CHARLOTTE.- Mais, mon guieu, je t’aime aussi.

PIERROT.- Oui, tu m’aimes d’une belle deguaine [9]  !

CHARLOTTE.- Quement veux-tu donc qu’on fasse ?

PIERROT.- Je veux que l’en fasse comme l’en fait quand l’en aime comme il faut.

CHARLOTTE.- Ne t’aimé-je pas aussi comme il faut ?

PIERROT.- Non, quand ça est, ça se voit, et l’en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon du cœur. Regarde la grosse Thomasse [10] comme elle est assotée du jeune Robain : alle est toujou autour de li à l’agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait queuque niche, ou li baille quelque taloche en passant, et l’autre jour qu’il estait assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni vlà où l’en voit les gens qui aimont, mais toi, tu ne me dis jamais mot, t’es toujou là comme eune vraie souche de bois, et je passerais vingt fois devant toi que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne, ça n’est pas bian, après tout, et t’es trop froide pour les gens.

CHARLOTTE.- Que veux-tu que j’y fasse ? c’est mon himeur, et je ne me pis refondre.

PIERROT.- Ignia himeur qui quienne, quand en a de l’amiquié pour les personnes, l’an en baille toujou queuque petite signifiance.

CHARLOTTE.- Enfin, je t’aime tout autant que je pis, et si tu n’es pas content de ça, tu n’as qu’à en aimer queuque autre.

PIERROT.- Eh bien, vlà pas mon compte ? Testigué, si tu m’aimais, me dirais-tu ça ?

CHARLOTTE.- Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l’esprit ?

PIERROT.- Morqué, queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu’un peu d’amiquié [11] .

CHARLOTTE.- Eh bian, laisse faire aussi, et ne me presse point tant ; peut-être que ça viendra tout d’un coup sans y songer.

PIERROT.- Touche donc là, Charlotte.

CHARLOTTE.- Eh bien, quien.

PIERROT.- Promets-moi donc que tu tâcheras de m’aimer davantage.

CHARLOTTE.- J’y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de lui-même. Pierrot, est-ce là ce Monsieur ?

PIERROT.- Oui, le vlà.

CHARLOTTE.- Ah, mon quieu, qu’il est genti, et que ç’aurait été dommage qu’il eût esté nayé !

PIERROT.- Je revians tout à l’heure, je m’en vas boire chopaine pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j’ai eue.

 SCÈNE II

DOM JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE.

DOM JUAN.- Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnait le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce cœur m’échappe, et j’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.

SGANARELLE.- Monsieur, j’avoue que vous m’étonnez ; à peine sommes-nous échappés d’un péril de mort, qu’au lieu de rendre grâce au Ciel de la pitié qu’il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère par vos fantaisies accoutumées, et vos amours cr... Paix, coquin que vous êtes, vous ne savez ce que vous dites, et Monsieur sait ce qu’il fait, allons.

DOM JUAN, apercevant Charlotte.- Ah, ah, d’où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l’autre ?

SGANARELLE.- Assurément. Autre pièce nouvelle.

DOM JUAN.- D’où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi, dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ?

CHARLOTTE.- Vous voyez, Monsieur.

DOM JUAN.- Êtes-vous de ce village ?

CHARLOTTE.- Oui, Monsieur.

DOM JUAN.- Et vous y demeurez ?

CHARLOTTE.- Oui, Monsieur.

DOM JUAN.- Vous vous appelez ?

CHARLOTTE.- Charlotte, pour vous servir.

DOM JUAN.- Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants ?

CHARLOTTE.- Monsieur, vous me rendez toute honteuse.

DOM JUAN.- Ah, n’ayez point de honte d’entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu’en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agréable ? Tournez-vous un peu, s’il vous plaît, ah que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, de grâce, ah que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement, ah qu’ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, je vous prie, ah qu’elles sont amoureuses ! et ces lèvres appétissantes. Pour moi, je suis ravi, et je n’ai jamais vu une si charmante personne.

CHARLOTTE.- Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c’est pour vous railler de moi.

DOM JUAN.- Moi, me railler de vous ? Dieu m’en garde, je vous aime trop pour cela, et c’est du fond du cœur que je vous parle.

CHARLOTTE.- Je vous suis bien obligée, si ça est.

DOM JUAN.- Point du tout, vous ne m’êtes point obligée de tout ce que je dis, et ce n’est qu’à votre beauté que vous en êtes redevable.

CHARLOTTE.- Monsieur, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n’ai pas d’esprit pour vous répondre.

DOM JUAN.- Sganarelle, regarde un peu ses mains.

CHARLOTTE.- Fi, Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi.

DOM JUAN.- Ha que dites-vous là, elles sont les plus belles du monde, souffrez que je les baise, je vous prie.

CHARLOTTE.- Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, et si j’avais su ça tantôt, je n’aurais pas manqué de les laver avec du son.

DOM JUAN.- Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n’êtes pas mariée sans doute ?

CHARLOTTE.- Non, Monsieur, mais je dois bientôt l’être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette.

DOM JUAN.- Quoi ? une personne comme vous serait la femme d’un simple paysan ? Non, non, c’est profaner tant de beautés, et vous n’êtes pas née pour demeurer dans un village, vous méritez sans doute [12] une meilleure fortune, et le Ciel qui le connaît bien, m’a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes : car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu’à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l’état où vous méritez d’être, cet amour est bien prompt sans doute ; mais quoi, c’est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l’on vous aime autant en un quart d’heure, qu’on ferait une autre en six mois.

CHARLOTTE.- Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez, ce que vous dites me fait aise, et j’aurais toutes les envies du monde de vous croire, mais on m’a toujou dit, qu’il ne faut jamais croire les Monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleus, qui ne songez qu’à abuser les filles.

DOM JUAN.- Je ne suis pas de ces gens-là.

SGANARELLE.- Il n’a garde.

CHARLOTTE.- Voyez-vous, Monsieur, il n’y a pas plaisir à se laisser abuser, je suis une pauvre paysanne, mais j’ai l’honneur en recommandation, et j’aimerais mieux me voir morte que de me voir déshonorée.

DOM JUAN.- Moi, j’aurais l’âme assez méchante pour abuser une personne comme vous, je serais assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non, j’ai trop de conscience pour cela, je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur, et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n’ai point d’autre dessein que de vous épouser, en voulez-vous un plus grand témoignage, m’y voilà prêt quand vous voudrez, et je prends à témoin l’homme que voilà de la parole que je vous donne.

SGANARELLE.- Non, non, ne craignez point, il se mariera avec vous tant que vous voudrez.

DOM JUAN.- Ah, Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore, vous me faites grand tort de juger de moi par les autres, et s’il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu’à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi, et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de crainte, vous n’avez point l’air, croyez-moi, d’une personne qu’on abuse, et pour moi, je l’avoue, je me percerais le cœur de mille coups, si j’avais eu la moindre pensée de vous trahir.

CHARLOTTE.- Mon Dieu, je ne sais si vous dites vrai ou non, mais vous faites que l’on vous croit.

DOM JUAN.- Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice [13] assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite, ne l’acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ?

CHARLOTTE.- Oui, pourvu que ma tante le veuille.

DOM JUAN.- Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.

CHARLOTTE.- Mais au moins, Monsieur, ne m’allez pas tromper, je vous prie, il y aurait de la conscience à vous [14] , et vous voyez comme j’y vais à la bonne foi.

DOM JUAN.- Comment, il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ? Voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le Ciel...

CHARLOTTE.- Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois.

DOM JUAN.- Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.

CHARLOTTE.- Oh, Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie, après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez.

DOM JUAN.- Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez, abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que par mille baisers je lui exprime le ravissement où je suis...

 SCÈNE III

DOM JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE.

PIERROT, se mettant entre-deux et poussant Dom Juan.- Tout doucement, Monsieur, tenez-vous, s’il vous plaît, vous vous échauffez trop, et vous pourriez gagner la purésie [15] .

DOM JUAN, repoussant rudement Pierrot.- Qui m’amène cet impertinent ?

PIERROT.- Je vous dis qu’ou [16] vous tegniez, et qu’ou ne caressiais point nos accordées.

DOM JUAN continue de le repousser.- Ah, que de bruit !

PIERROT.- Jerniquenne, ce n’est pas comme ça qu’il faut pousser les gens.

CHARLOTTE, prenant Pierrot par le bras.- Et laisse-le faire aussi, Piarrot.

PIERROT.- Quement, que je le laisse faire. Je ne veux pas, moi.

DOM JUAN.- Ah.

PIERROT.- Testiguenne, parce qu’ous êtes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes à note barbe, allez-v’s-en caresser les vôtres.

DOM JUAN.- Heu ?

PIERROT.- Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigué ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh, jernigué, (Autre soufflet.) Ventrequé, (Autre soufflet.) Palsanqué, Morquenne, ça n’est pas bian de battre les gens, et ce n’est pas là la récompense de v’s avoir sauvé d’estre nayé.

CHARLOTTE.- Piarrot, ne te fâche point.

PIERROT.- Je me veux fâcher, et t’es une vilaine, toi, d’endurer qu’on te cajole [17] .

CHARLOTTE.- Oh, Piarrot, ce n’est pas ce que tu penses, ce Monsieur veut m’épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère.

PIERROT.- Quement ? Jerni, tu m’es promise [18] .

CHARLOTTE.- Ça n’y fait rien, Piarrot, si tu m’aimes, ne dois-tu pas être bien aise que je devienne Madame ?

PIERROT.- Jerniqué, non, j’aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.

CHARLOTTE.- Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine ; si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.

PIERROT.- Ventrequenne, je gni en porterai jamais, quand tu m’en poyrais deux fois autant. Est-ce donc comme ça que t’escoutes ce qu’il te dit ? Morquenne, si j’avais su ça tantost, je me serais bian gardé de le tirer de gliau, et je gli aurais baillé un bon coup d’aviron sur la teste.

DOM JUAN, s’approchant de Pierrot pour le frapper.- Qu’est-ce que vous dites ?

PIERROT, s’éloignant derrière Charlotte.- Jerniquenne, je ne crains parsonne.

DOM JUAN passe du côté où est Pierrot.- Attendez-moi un peu.

PIERROT repasse de l’autre côté de Charlotte.- Je me moque de tout, moi.

DOM JUAN court après Pierrot.- Voyons cela.

PIERROT se sauve encore derrière Charlotte.- J’en avons bien vu d’autres.

DOM JUAN.- Houais.

SGANARELLE.- Eh, Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C’est conscience [19] de le battre. Écoute, mon pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien.

PIERROT passe devant Sganarelle, et dit fièrement à Dom Juan.- Je veux lui dire, moi.

DOM JUAN lève la main pour donner un soufflet à Pierrot, qui baisse la tête, et Sganarelle reçoit le soufflet.- Ah, je vous apprendrai.

SGANARELLE, regardant Pierrot qui s’est baissé pour éviter le soufflet.- Peste soit du maroufle.

DOM JUAN.- Te voilà payé de ta charité.

PIERROT.- Jarni, je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci.

DOM JUAN.- Enfin je m’en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerais pas mon bonheur à [20] toutes les choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme, et que...

 SCÈNE IV

DOM JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, MATHURINE.

SGANARELLE, apercevant Mathurine.- Ah, ah.

MATHURINE, à Dom Juan.- Monsieur, que faites-vous donc là avec Charlotte, est-ce que vous lui parlez d’amour aussi ?

DOM JUAN, à Mathurine.- Non, au contraire, c’est elle qui me témoignait une envie d’être ma femme, et je lui répondais que j’étais engagé à vous.

CHARLOTTE.- Qu’est-ce que c’est donc que vous veut Mathurine ?

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je l’épousasse, mais je lui dis que c’est vous que je veux.

MATHURINE.- Quoi, Charlotte...

DOM JUAN, bas, à Mathurine.- Tout ce que vous lui direz sera inutile, elle s’est mis cela dans la tête.

CHARLOTTE.- Quement donc Mathurine...

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- C’est en vain que vous lui parlerez, vous ne lui ôterez point cette fantaisie.

MATHURINE.- Est-ce que...

DOM JUAN, bas, à Mathurine.- Il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison.

CHARLOTTE.- Je voudrais...

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- Elle est obstinée comme tous les diables.

MATHURINE.- Vrament...

DOM JUAN, bas, à Mathurine.- Ne lui dites rien, c’est une folle.

CHARLOTTE.- Je pense...

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- Laissez-la là, c’est une extravagante.

MATHURINE.- Non, non, il faut que je lui parle.

CHARLOTTE.- Je veux voir un peu ses raisons.

MATHURINE.- Quoi...

DOM JUAN, bas, à Mathurine.- Je gage qu’elle va vous dire que je lui ai promis de l’épouser.

CHARLOTTE.- Je...

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- Gageons qu’elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la prendre pour femme.

MATHURINE.- Holà, Charlotte, ça n’est pas bien de courir sur le marché des autres [21] .

CHARLOTTE.- Ça n’est pas honnête, Mathurine, d’être jalouse que Monsieur me parle.

MATHURINE.- C’est moi que Monsieur a vue la première.

CHARLOTTE.- S’il vous a vue la première, il m’a vue la seconde, et m’a promis de m’épouser.

DOM JUAN, bas, à Mathurine.- Eh bien, que vous ai-je dit ?

MATHURINE.- Je vous baise les mains, c’est moi, et non pas vous qu’il a promis d’épouser.

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- N’ai-je pas deviné ?

CHARLOTTE.- À d’autres, je vous prie, c’est moi, vous dis-je.

MATHURINE.- Vous vous moquez des gens, c’est moi, encore un coup.

CHARLOTTE.- Le vlà qui est pour le dire, si je n’ai pas raison.

MATHURINE.- Le vlà qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai.

CHARLOTTE.- Est-ce, Monsieur, que vous lui avez promis de l’épouser ?

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- Vous vous raillez de moi.

MATHURINE.- Est-il vrai, Monsieur, que vous lui avez donné parole d’être son mari ?

DOM JUAN, bas, à Mathurine.- Pouvez-vous avoir cette pensée ?

CHARLOTTE.- Vous voyez qu’al le soutient.

DOM JUAN, bas, à Charlotte.- Laissez-la faire.

MATHURINE.- Vous êtes témoin comme al l’assure.

DOM JUAN, bas, à Mathurine.- Laissez-la dire.

CHARLOTTE.- Non, non, il faut savoir la vérité.

MATHURINE.- Il est question de juger ça.

CHARLOTTE.- Oui, Mathurine, je veux que Monsieur vous montre votre bec jaune [i] .

MATHURINE.- Oui, Charlotte, je veux que Monsieur vous rende un peu camuse [22] .

CHARLOTTE.- Monsieur, videz la querelle, s’il vous plaît.

MATHURINE.- Mettez-nous d’accord, Monsieur.

CHARLOTTE, à Mathurine.- Vous allez voir.

MATHURINE, à Charlotte- Vous allez voir vous-même.

CHARLOTTE, à Dom Juan.- Dites.

MATHURINE, à Dom Juan.- Parlez.

DOM JUAN, embarrassé, leur dit à toutes deux.- Que voulez-vous que je dise ? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu’il soit nécessaire que je m’explique davantage ? Pourquoi m’obliger là-dessus à des redites ? Celle à qui j’ai promis effectivement n’a-t-elle pas en elle-même de quoi se moquer des discours de l’autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j’accomplisse ma promesse ? Tous les discours n’avancent point les choses, il faut faire, et non pas dire, et les effets décident [23] mieux que les paroles. Aussi n’est-ce rien que par là que je vous veux mettre d’accord, et l’on verra quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu’elle voudra. (Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. J’ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un quart d’heure.

CHARLOTTE, à Mathurine.- Je suis celle qu’il aime, au moins.

MATHURINE.- C’est moi qu’il épousera.

SGANARELLE.- Ah, pauvres filles que vous êtes, j’ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi l’une et l’autre, ne vous amusez point à tous les contes qu’on vous fait, et demeurez dans votre village.

DOM JUAN, revenant.- Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.

SGANARELLE.- Mon maître est un fourbe, il n’a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d’autres, c’est l’épouseur du genre humain, et... (Il aperçoit Dom Juan.) Cela est faux, et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu’il en a menti. Mon maître n’est point l’épouseur du genre humain, il n’est point fourbe, il n’a pas dessein de vous tromper, et n’en a point abusé d’autres. Ah, tenez, le voilà, demandez-le plutôt à lui-même.

DOM JUAN.- Oui.

SGANARELLE.- Monsieur, comme le monde est plein de médisants, je vais au-devant des choses, et je leur disais que si quelqu’un leur venait dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu’il en aurait menti.

DOM JUAN.- Sganarelle.

SGANARELLE.- Oui, Monsieur est homme d’honneur, je le garantis tel.

DOM JUAN.- Hon.

SGANARELLE.- Ce sont des impertinents.

 SCÈNE V

DOM JUAN, LA RAMÉE, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE.

LA RAMÉE.- Monsieur, je viens vous avertir qu’il ne fait pas bon ici pour vous.

DOM JUAN.- Comment ?

LA RAMÉE.- Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un moment, je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi, mais j’ai appris cette nouvelle d’un paysan qu’ils ont interrogé, et auquel ils vous ont dépeint. L’affaire presse, et le plus tôt que vous pourrez sortir d’ici, sera le meilleur.

DOM JUAN, à Charlotte et Mathurine.- Une affaire pressante m’oblige de partir d’ici, mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu’il soit demain au soir [24] . Comme la partie n’est pas égale, il faut user de stratagème, et éluder adroitement le malheur qui me cherche, je veux que Sganarelle se revête de mes habits, et moi...

SGANARELLE.- Monsieur, vous vous moquez, m’exposer à être tué sous vos habits, et...

DOM JUAN.- Allons vite, c’est trop d’honneur que je vous fais, et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître.

SGANARELLE.- Je vous remercie d’un tel honneur. Ô Ciel, puisqu’il s’agit de mort, fais-moi la grâce de n’être point pris pour un autre.

[1] D’après le marché du 3 décembre 1664, le décor du IIe acte est un hameau de verdure avec une grotte au travers de laquelle on voit la mer.

[i] Nostre-dinse (Notre Dame), Parquienne (Parbleu), Palsanquienne (Palsambleu), Morquenne (Morbleu), Aga quien (Regarde, Tiens), Ardez (Regardez), Mon Quien (Mon Dieu) : autant de mots empruntés au patois des environs de Paris, que l’on retrouve dans Le Pédant joué de Cyrano (rôle du paysan Gareau), ou dans Les Agréables Conférences de deux paysans de Saint-Grien et de Montmorency sur les affaires du temps (1649-1651), éditées par F. Deloffre, Paris, 1951, avec une étude sur le jargon paysan.

[i] Quatre pièces tapées : "des sols marqués d’une fleur de lys au milieu, ce qui augmentait leur valeur" (Dictionnaire de Furetière, 1690) ; le double valait deux deniers, c’est-à-dire 1/6 de sol.

[2] À la débandade : "à la manière des soldats qui se débandent, qui vivent en libertinage et sans discipline" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[3] Par ma fique : par ma foi.

[i] Il en avait pour sa maine de fèves : il en avait son comptant. Maine est une prononciation paysanne pour mine, mesure de volume pour les grains, et "on dit populairement Il en a pour sa mine de fèves, quand on parle de celui qui a souffert quelque perte ou dommage" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[4] Angigorniaux : ornements, accessoires tarabiscotés.

[i] Tout brandis : d’après Littré, "tout comme nous sommes, sans avoir à nous recroqueviller". Cette tirade fait écho à celle de Sganarelle dans L’École des maris, I, 1, v. 17-40.

[5] Un garde-robe : une sorte de tablier (leur haut-de-chausses est si large qu’il ressemble à un tablier).

[6] Brichet : bréchet, sternum, estomac.

[7] Un grand mouchoir de cou à reziau : une grande collerette de dentelle (réseau).

[i] De grands entonnoirs de passement : de grands entonnoirs de dentelle. Il s’agit des canons dont Sganarelle se moque dans L’École des maris, v. 35-38.

[8] Ces souliers avaient de très hauts talons.

[9] D’une belle déguaine : "de mauvaise grâce, d’une vilaine manière" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[10] Thomasse : la fille de Thomas.

[11] VAR. Qu’un peu plus d’amiquié. (1683).

[12] Sans doute : sans aucun doute.

[13] VAR. Lorsque vous me croyez, vous me rendez justice. (1683).

[14] Il y aurait de la conscience à vous : ce serait pour vous un cas de conscience, un motif de remords.

[15] Purésie : pleurésie.

[16] Ou : vous.

[17] VAR. Qu’on te caresse. (1683).

[18] VAR. Tu renies promesse ! (1683).

[19] C’est conscience : ce serait pour vous un motif de remords.

[20] À : contre.

[21] Courir sur le marché des autres : "on le dit figurément pour dire : vouloir emporter sur un autre une chose à quoi il a prétendu le premier" (Dictionnaire de l’Académie, 1694).

[i] Montrer son bec jaune (ou son béjaune) à quelqu’un : lui montrer par un signe certain qu’il a tort. Un bec jaune ou un béjaune est un oison ; le mot désigne donc métaphoriquement un débutant.

[22] Rendre quelqu’un camus, c’est lui faire honte de ses ignorances ou de ses erreurs.

[23] VAR. Et les effets décideront. (1683).

[24] D’après l’édition de 1734, Charlotte et Mathurine quittent la scène, et Dom Juan reste seul avec Sganarelle.