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Monsieur de Pourceaugnac

Acte 1

Comédie

ACTEURS
MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.
ORONTE.
JULIE, fille d’Oronte.
NÉRINE, femme d’intrigue.
LUCETTE, feinte Gasconne.
ÉRASTE, amant de Julie.
SBRIGANI, Napolitain, homme d’intrigue.
PREMIER MÉDECIN.
SECOND MÉDECIN.
L’APOTHICAIRE.
UN PAYSAN.
UNE PAYSANNE.
PREMIER MUSICIEN.
SECOND MUSICIEN.
PREMIER AVOCAT.
SECOND AVOCAT.
PREMIER SUISSE.
SECOND SUISSE.
UN EXEMPT.
DEUX ARCHERS.
PLUSIEURS MUSICIENS, JOUEURS D’INSTRUMENTS, ET DANSEURS.

La scène est à Paris.

L’ouverture se fait par Éraste, qui conduit un grand concert de voix et d’instruments, pour une sérénade, dont les paroles chantées par trois voix en manière de dialogue, sont faites sur le sujet de la comédie, et expriment les sentiments de deux amants, qui étant bien ensemble, sont traversés par le caprice des parents.

PREMIÈRE VOIX

Répands, charmante nuit, répands sur tous les yeux,
De tes pavots la douce violence,
Et ne laisse veiller en ces aimables lieux
Que les cœurs que l’amour soumet à sa puissance.
Tes ombres et ton silence
Plus beaux que le plus beau jour,
Offrent de doux moments à soupirer d’amour.

DEUXIÈME VOIX

Que soupirer d’amour
Est une douce chose,
À d’aimables penchants notre cœur nous dispose,
Mais on a des tyrans à qui l’on doit le jour :
Que soupirer d’amour
Est une douce chose,
Quand rien à nos vœux ne s’oppose !

TROISIÈME VOIX

Tout ce qu’à nos vœux on oppose,
Contre un parfait amour ne gagne jamais rien ;
Et pour vaincre toute chose,
Il ne faut que s’aimer bien.

LES TROIS VOIX ensemble

Aimons-nous donc d’une ardeur éternelle,
Les rigueurs des parents, la contrainte cruelle,
L’absence, les travaux, la fortune rebelle,
Ne font que redoubler une amitié fidèle :
Aimons-nous donc d’une ardeur éternelle,
Quand deux cœur s’aiment bien
Tout le reste n’est rien.

La sérénade est suivie d’une danse de deux pages, pendant laquelle quatre curieux de spectacles ayant pris querelle ensemble, mettent l’épée à la main. Après un assez agréable combat, ils sont séparés par deux Suisses, qui les ayant mis d’accord dansent avec eux, au son de tous les instruments.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC

Comédie

 ACTE I, SCÈNE PREMIËRE

JULIE, ÉRASTE, NÉRINE.

JULIE.- Mon Dieu, Éraste, gardons d’être surpris ; je tremble qu’on ne nous voie ensemble ; et tout serait perdu, après la défense que l’on m’a faite.

ÉRASTE.- Je regarde de tous côtés, et je n’aperçois rien.

JULIE.- Aie aussi l’œil au guet, Nérine, et prends bien garde qu’il ne vienne personne.

NÉRINE.- Reposez-vous sur moi, et dites hardiment ce que vous avez à vous dire.

JULIE.- Avez-vous imaginé pour notre affaire quelque chose de favorable ? et croyez-vous, Éraste, pouvoir venir à bout de détourner ce fâcheux mariage que mon père s’est mis en tête ?

ÉRASTE.- Au moins y travaillons-nous fortement ; et déjà nous avons préparé un bon nombre de batteries pour renverser ce dessein ridicule.

NÉRINE.- Par ma foi, voilà votre père.

JULIE.- Ah séparons-nous vite.

NÉRINE.- Non, non, non, ne bougez, je m’étais trompée.

JULIE.- Mon Dieu, Nérine, que tu es sotte, de nous donner de ces frayeurs !

ÉRASTE.- Oui, belle Julie, nous avons dressé pour cela quantité de machines [1] , et nous ne feignons point de [2] mettre tout en usage, sur la permission que vous m’avez donnée. Ne nous demandez point tous les ressorts que nous ferons jouer, vous en aurez le divertissement ; et comme aux comédies, il est bon de vous laisser le plaisir de la surprise, et de ne vous avertir point de tout ce qu’on vous fera voir ; c’est assez de vous dire que nous avons en main divers stratagèmes tous prêts à produire dans l’occasion, et que l’ingénieuse Nérine et l’adroit Sbrigani entreprennent l’affaire.

NÉRINE.- Assurément. Votre père se moque-t-il de vouloir vous anger [3] de son avocat de Limoges, Monsieur de Pourceaugnac, qu’il n’a vu de sa vie, et qui vient par le coche vous enlever à notre barbe ? Faut-il que trois ou quatre mille écus de plus, sur la parole de votre oncle [4] , lui fassent rejeter un amant qui vous agrée ? Et une personne comme vous, est-elle faite pour un Limosin ? S’il a envie de se marier, que ne prend-il une Limosine, et ne laisse-t-il en repos les chrétiens ? Le seul nom de Monsieur de Pourceaugnac m’a mis dans une colère effroyable. J’enrage de Monsieur de Pourceaugnac. Quand il n’y aurait que ce nom-là, Monsieur de Pourceaugnac, j’y brûlerai mes livres [i] , ou je romprai ce mariage, et vous ne serez point Madame de Pourceaugnac. Pourceaugnac ! Cela se peut-il souffrir ? Non, Pourceaugnac est une chose que je ne saurais supporter, et nous lui jouerons tant de pièces [5] , nous lui ferons tant de niches sur niches, que nous renverrons à Limoges Monsieur de Pourceaugnac.

ÉRASTE.- Voici notre subtil Napolitain, qui nous dira des nouvelles.

 SCÈNE II

SBRIGANI, JULIE, ÉRASTE, NÉRINE.

SBRIGANI.- Monsieur, votre homme arrive, je l’ai vu à trois lieues d’ici, où a couché le coche ; et dans la cuisine où il est descendu pour déjeuner, je l’ai étudié une bonne grosse demie heure, et je le sais déjà par cœur. Pour sa figure, je ne veux point vous en parler, vous verrez de quel air la nature l’a dessiné [6] , et si l’ajustement qui l’accompagne y répond comme il faut ; mais pour son esprit, je vous avertis par avance qu’il est des plus épais qui se fassent ; que nous trouvons en lui une matière tout à fait disposée pour ce que nous voulons, et qu’il est homme enfin à donner dans tous les panneaux qu’on lui présentera.

ÉRASTE.- Nous dis-tu vrai ?

SBRIGANI.- Oui, si je me connais en gens.

NÉRINE.- Madame, voilà un illustre, votre affaire ne pouvait être mise en de meilleures mains, et c’est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s’agit : un homme qui vingt fois en sa vie pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères ; qui au péril de ses bras et de ses épaules [i] , sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles ; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d’actions honorables qu’il a généreusement entreprises.

SBRIGANI.- Je suis confus des louanges dont vous m’honorez, et je pourrais vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie ; et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsqu’avec tant d’honnêteté vous pipâtes [7] au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l’on mena chez vous ; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille ; lorsqu’avec tant de grandeur d’âme vous sûtes nier le dépôt qu’on vous avait confié ; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l’avaient pas mérité.

NÉRINE.- Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu’on en parle, et vos éloges me font rougir.

SBRIGANI.- Je veux bien épargner votre modestie ; laissons cela ; et pour commencer notre affaire, allons vite joindre notre provincial, tandis que de votre côté vous nous tiendrez prêts au besoin les autres acteurs de la comédie.

ÉRASTE.- Au moins, Madame, souvenez-vous de votre rôle ; et pour mieux couvrir notre jeu, feignez, comme on vous a dit, d’être la plus contente du monde des résolutions de votre père.

JULIE.- S’il ne tient qu’à cela, les choses iront à merveille.

ÉRASTE.- Mais, belle Julie, si toutes nos machines venaient à ne pas réussir ?

JULIE.- Je déclarerai à mon père mes véritables sentiments.

ÉRASTE.- Et si, contre vos sentiments il s’obstinait à son dessein ?

JULIE.- Je le menacerais de me jeter dans un convent [8] .

ÉRASTE.- Mais si malgré tout cela il voulait vous forcer à ce mariage ?

JULIE.- Que voulez-vous que je vous dise ?

ÉRASTE.- Ce que je veux que vous me disiez ?

JULIE.- Oui.

ÉRASTE.- Ce qu’on dit quand on aime bien.

JULIE.- Mais quoi ?

ÉRASTE.- Que rien ne pourra vous contraindre, et que malgré tous les efforts d’un père, vous me promettez d’être à moi.

JULIE.- Mon Dieu, Éraste, contentez-vous de ce que je fais maintenant, et n’allez point tenter [9] sur l’avenir les résolutions de mon cœur ; ne fatiguez point mon devoir par les propositions d’une fâcheuse extrémité dont peut-être n’aurons-nous pas besoin [10]  ; et s’il y faut venir, souffrez au moins que j’y sois entraînée par la suite des choses.

ÉRASTE.- Eh bien...

SBRIGANI.- Ma foi, voici notre homme, songeons à nous.

NÉRINE.- Ah comme il est bâti !

 SCÈNE III

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC se tourne du côté d’où il vient, comme parlant à des gens qui le suivent, SBRIGANI.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Hé bien, quoi ? qu’est-ce ? qu’y a-t-il ? Au diantre [11] soit la sotte ville, et les sottes gens qui y sont : ne pouvoir faire un pas sans trouver des nigauds qui vous regardent, et se mettent à rire ! Eh, Messieurs les badauds, faites vos affaires, et laissez passer les personnes sans leur rire au nez. Je me donne au diable, si je ne baille un coup de poing au premier que je verrai rire.

SBRIGANI.- Qu’est-ce que c’est, Messieurs ? que veut dire cela ? à qui en avez-vous ? faut-il se moquer ainsi des honnêtes étrangers qui arrivent ici ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Voilà un homme raisonnable, celui-là.

SBRIGANI.- Quel procédé est le vôtre ? et qu’avez-vous à rire ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Fort bien.

SBRIGANI.- Monsieur a-t-il quelque chose de ridicule en soi ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Oui.

SBRIGANI.- Est-il autrement que les autres ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Suis-je tortu [12] , ou bossu ?

SBRIGANI.- Apprenez à connaître les gens.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’est bien dit.

SBRIGANI.- Monsieur est d’une mine à respecter.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Cela est vrai.

SBRIGANI.- Personne de condition.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Oui, gentilhomme limosin.

SBRIGANI.- Homme d’esprit.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Qui a étudié en droit.

SBRIGANI.- Il vous fait trop d’honneur, de venir dans votre ville.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Sans doute.

SBRIGANI.- Monsieur n’est point une personne à faire rire.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Assurément.

SBRIGANI.- Et quiconque rira de lui, aura affaire à moi.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Monsieur, je vous suis infiniment obligé.

SBRIGANI.- Je suis fâché, Monsieur, de voir recevoir de la sorte une personne comme vous, et je vous demande pardon pour la ville.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je suis votre serviteur.

SBRIGANI.- Je vous ai vu ce matin, Monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné ; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain, m’a fait naître d’abord de l’amitié pour vous : et comme je sais que vous n’êtes jamais venu en ce pays, et que vous y êtes tout neuf, je suis bien aise de vous avoir trouvé, pour vous offrir mon service à cette arrivée, et vous aider à vous conduire parmi ce peuple, qui n’a pas parfois pour les honnêtes gens toute la considération qu’il faudrait.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’est trop de grâce que vous me faites.

SBRIGANI.- Je vous l’ai déjà dit ; du moment que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l’inclination.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je vous suis obligé.

SBRIGANI.- Votre physionomie m’a plu.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ce m’est beaucoup d’honneur.

SBRIGANI.- J’y ai vu quelque chose d’honnête.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je suis votre serviteur.

SBRIGANI.- Quelque chose d’aimable.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah, ah.

SBRIGANI.- De gracieux.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah, ah.

SBRIGANI.- De doux.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah, ah.

SBRIGANI.- De majestueux.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah, ah.

SBRIGANI.- De franc.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah, ah.

SBRIGANI.- Et de cordial.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah, ah.

SBRIGANI.- Je vous assure que je suis tout à vous.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je vous ai beaucoup d’obligation.

SBRIGANI.- C’est du fond du cœur que je parle.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je le crois.

SBRIGANI.- Si j’avais l’honneur d’être connu de vous, vous sauriez que je suis un homme tout à fait sincère.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je n’en doute point.

SBRIGANI.- Ennemi de la fourberie.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- J’en suis persuadé.

SBRIGANI.- Et qui n’est pas capable de déguiser ses sentiments.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’est ma pensée.

SBRIGANI.- Vous regardez mon habit qui n’est pas fait comme les autres ; mais je suis originaire de Naples, à votre service, et j’ai voulu conserver un peu et la manière de s’habiller, et la sincérité de mon pays.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’est fort bien fait : pour moi, j’ai voulu me mettre à la mode de la cour pour la campagne [13] .

SBRIGANI.- Ma foi, cela vous va mieux qu’à tous nos courtisans.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’est ce que m’a dit mon tailleur ; l’habit est propre [14] et riche, et il fera du bruit ici.

SBRIGANI.- Sans doute. N’irez-vous pas au Louvre ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Il faudra bien aller faire ma cour.

SBRIGANI.- Le Roi sera ravi de vous voir.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je le crois.

SBRIGANI.- Avez-vous arrêté un logis ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Non, j’allais en chercher un.

SBRIGANI.- Je serai bien aise d’être avec vous pour cela, et je connais tout ce pays-ci.

 SCÈNE IV

ÉRASTE, SBRIGANI, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.

ÉRASTE.- Ah qu’est-ce ci [15]  ! que vois-je ! Quelle heureuse rencontre ! Monsieur de Pourceaugnac ! que je suis ravi de vous voir ! Comment ? il semble que vous ayez peine à me reconnaître ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Monsieur, je suis votre serviteur.

ÉRASTE.- Est-il possible que cinq ou six années m’aient ôté de votre mémoire ? et que vous ne reconnaissiez pas le meilleur ami de toute la famille des Pourceaugnac ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Pardonnez-moi. (À Sbrigani.) Ma foi, je ne sais qui il est.

ÉRASTE.- Il n’y a pas un Pourceaugnac à Limoges que je ne connaisse depuis le plus grand jusques au plus petit ; je ne fréquentais qu’eux dans le temps que j’y étais, et j’avais l’honneur de vous voir presque tous les jours.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’est moi qui l’ai reçu [16] , Monsieur.

ÉRASTE.- Vous ne vous remettez point mon visage ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Si fait. (À Sbrigani.) Je ne le connais point.

ÉRASTE.- Vous ne vous ressouvenez pas que j’ai eu le bonheur de boire avec vous je ne sais combien de fois [17]  ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Excusez-moi. (À Sbrigani.) Je ne sais ce que c’est.

ÉRASTE.- Comment appelez-vous ce traiteur de Limoges qui fait si bonne chère ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Petit-Jean ?

ÉRASTE.- Le voilà. Nous allions le plus souvent ensemble chez lui nous réjouir. Comment est-ce que vous nommez à Limoges ce lieu où l’on se promène ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Le cimetière des Arènes ?

ÉRASTE.- Justement ; c’est où je passais de si douces heures à jouir de votre agréable conversation. Vous ne vous remettez pas tout cela ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Excusez-moi, je me le remets. (À Sbrigani.) Diable emporte, si je m’en souviens.

SBRIGANI.- Il y a cent choses comme cela qui passent de la tête.

ÉRASTE.- Embrassez-moi donc, je vous prie, et resserrons les nœuds de notre ancienne amitié.

SBRIGANI.- Voilà un homme qui vous aime fort.

ÉRASTE.- Dites-moi un peu des nouvelles de toute la parenté : comment se porte Monsieur votre... là... qui est si honnête homme ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Mon frère le consul ?

ÉRASTE.- Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Il se porte le mieux du monde.

ÉRASTE.- Certes j’en suis ravi. Et celui qui est de si bonne humeur ? là... Monsieur votre... ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Mon cousin l’assesseur [18]  ?

ÉRASTE.- Justement.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Toujours gai et gaillard.

ÉRASTE.- Ma foi, j’en ai beaucoup de joie. Et Monsieur votre oncle ? le....

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je n’ai point d’oncle.

ÉRASTE.- Vous en aviez pourtant en ce temps-là...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Non, rien qu’une tante.

ÉRASTE.- C’est ce que je voulais dire, Madame votre tante ; comment se porte-t-elle ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Elle est morte depuis six mois.

ÉRASTE.- Hélas la pauvre femme ! elle était si bonne personne.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Nous avons aussi mon neveu le chanoine, qui a pensé mourir de la petite vérole.

ÉRASTE.- Quel dommage ç’aurait été !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Le connaissez-vous aussi ?

ÉRASTE.- Vraiment si je le connais ! Un grand garçon bien fait.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Pas des plus grands.

ÉRASTE.- Non, mais de taille bien prise.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Eh oui.

ÉRASTE.- Qui est votre neveu...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Oui.

ÉRASTE.- Fils de votre frère et de votre sœur [19] ...

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Justement.

ÉRASTE.- Chanoine de l’église de... comment l’appelez-vous ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- De Saint-Etienne.

ÉRASTE.- Le voilà, je ne connais autre.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Il dit toute la parenté [20] .

SBRIGANI.- Il vous connaît plus que vous ne croyez.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- À ce que je vois, vous avez demeuré longtemps dans notre ville ?

ÉRASTE.- Deux ans entiers.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Vous étiez donc là quand mon cousin l’élu, fit tenir son enfant à Monsieur notre gouverneur [21]  ?

ÉRASTE.- Vraiment oui, j’y fus convié des premiers.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Cela fut galant.

ÉRASTE.- Très galant [22] .

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’était un repas bien troussé.

ÉRASTE.- Sans doute.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Vous vîtes donc aussi la querelle que j’eus avec ce gentilhomme périgordin ?

ÉRASTE.- Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Parbleu il trouva à qui parler.

ÉRASTE.- Ah, ah !

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Il me donna un soufflet, mais je lui dis bien son fait.

ÉRASTE.- Assurément. Au reste, je ne prétends pas [23] que vous preniez d’autre logis que le mien.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je n’ai garde de...

ÉRASTE.- Vous moquez-vous ? Je ne souffrirai point du tout que mon meilleur ami soit autre part que dans ma maison.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ce serait vous...

ÉRASTE.- Non : le diable m’emporte [24] , vous logerez chez moi.

SBRIGANI.- Puisqu’il le veut obstinément, je vous conseille d’accepter l’offre.

ÉRASTE.- Où sont vos hardes ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je les ai laissées avec mon valet où je suis descendu.

ÉRASTE.- Envoyons-les quérir par quelqu’un.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Non : je lui ai défendu de bouger, à moins que j’y fusse moi-même, de peur de quelque fourberie.

SBRIGANI.- C’est prudemment avisé.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ce pays-ci est un peu sujet à caution.

ÉRASTE.- On voit les gens d’esprit en tout.

SBRIGANI.- Je vais accompagner Monsieur, et le ramènerai où vous voudrez.

ÉRASTE.- Oui, je serai bien aise de donner quelques ordres, et vous n’avez qu’à revenir à cette maison-là.

SBRIGANI.- Nous sommes à vous tout à l’heure.

ÉRASTE.- Je vous attends avec impatience.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Voilà une connaissance où je ne m’attendais point.

SBRIGANI.- Il a la mine d’être honnête homme.

ÉRASTE, seul.- Ma foi, Monsieur de Pourceaugnac, nous vous en donnerons de toutes les façons ; les choses sont préparées, et je n’ai qu’à frapper [25] .

 SCÈNE V

L’APOTHICAIRE, ÉRASTE.

ÉRASTE.- Je crois, Monsieur, que vous êtes le médecin à qui l’on est venu parler de ma part.

L’APOTHICAIRE.- Non, Monsieur, ce n’est pas moi qui suis le médecin ; à moi n’appartient pas cet honneur, et je ne suis qu’apothicaire, apothicaire indigne, pour vous servir.

ÉRASTE.- Et Monsieur le médecin est-il à la maison ?

L’APOTHICAIRE.- Oui, il est là embarrassé à expédier quelques malades, et je vais lui dire que vous êtes ici.

ÉRASTE.- Non, ne bougez : j’attendrai qu’il ait fait ; c’est pour lui mettre entre les mains certain parent que nous avons, dont on lui a parlé, et qui se trouve attaqué de quelque folie, que nous serions bien aises qu’il pût guérir avant que de le marier.

L’APOTHICAIRE.- Je sais ce que c’est, je sais ce que c’est, et j’étais avec lui quand on lui a parlé de cette affaire. Ma foi, ma foi, vous ne pouviez pas vous adresser à un médecin plus habile ; c’est un homme qui sait la médecine à fond, comme je sais ma croix de par Dieu [26]  ; et qui, quand on devrait crever, ne démordrait pas d’un iota des règles des anciens. Oui, il suit toujours le grand chemin, le grand chemin, et ne va point chercher midi à quatorze heures ; et pour tout l’or du monde, il ne voudrait pas avoir guéri une personne avec d’autres remèdes que ceux que la Faculté permet.

ÉRASTE.- Il fait fort bien ; un malade ne doit point vouloir guérir, que la Faculté n’y consente.

L’APOTHICAIRE.- Ce n’est pas parce que nous sommes grands amis, que j’en parle ; mais il y a plaisir, il y a plaisir d’être son malade ; et j’aimerais mieux mourir de ses remèdes, que de guérir de ceux d’un autre : car, quoi qui puisse arriver, on est assuré que les choses sont toujours dans l’ordre ; et quand on meurt sous sa conduite, vos héritiers n’ont rien à vous reprocher.

ÉRASTE.- C’est une grande consolation pour un défunt.

L’APOTHICAIRE.- Assurément ; on est bien aise au moins d’être mort méthodiquement [i] . Au reste, il n’est pas de ces médecins qui marchandent [27] les maladies ; c’est un homme expéditif, expéditif, qui aime à dépêcher ses malades ; et quand on a à mourir, cela se fait avec lui le plus vite du monde.

ÉRASTE.- En effet, il n’est rien tel que de sortir promptement d’affaire.

L’APOTHICAIRE.- Cela est vrai, à quoi bon tant barguigner [28] et tant tourner autour du pot ? Il faut savoir vitement le court ou le long [29] d’une maladie.

ÉRASTE.- Vous avez raison.

L’APOTHICAIRE.- Voilà déjà trois de mes enfants dont il m’a fait l’honneur de conduire la maladie, qui sont morts en moins de quatre jours, et qui entre les mains d’un autre, auraient langui plus de trois mois.

ÉRASTE.- Il est bon d’avoir des amis comme cela.

L’APOTHICAIRE.- Sans doute. Il ne me reste que deux enfants [30] dont il prend soin comme des siens ; il les traite et gouverne à sa fantaisie, sans que je me mêle de rien ; et le plus souvent, quand je reviens de la ville, je suis tout étonné que je les trouve saignés ou purgés par son ordre.

ÉRASTE.- Voilà des soins fort obligeants [31] .

L’APOTHICAIRE.- Le voici, le voici, le voici qui vient.

 SCÈNE VI

PREMIER MÉDECIN, UN PAYSAN, UNE PAYSANNE, ÉRASTE, L’APOTHICAIRE.

LE PAYSAN.- Monsieur, il n’en peut plus, et il dit qu’il sent dans la tête les plus grandes douleurs du monde.

PREMIER MÉDECIN.- Le malade est un sot, d’autant plus que dans la maladie dont il est attaqué, ce n’est pas la tête, selon Galien [32] , mais la rate, qui lui doit faire mal.

LE PAYSAN.- Quoi que c’en soit, Monsieur, il a toujours avec cela son cours de ventre depuis six mois.

PREMIER MÉDECIN.- Bon, c’est signe que le dedans se dégage. Je l’irai visiter dans deux ou trois jours ; mais s’il mourait avant ce temps-là, ne manquez pas de m’en donner avis, car il n’est pas de la civilité, qu’un médecin visite un mort.

LA PAYSANNE.- Mon père, Monsieur, est toujours malade de plus en plus.

PREMIER MÉDECIN.- Ce n’est pas ma faute ; je lui donne des remèdes, que ne guérit-il ? Combien a-t-il été saigné de fois ?

LA PAYSANNE.- Quinze, Monsieur, depuis vingt jours.

PREMIER MÉDECIN.- Quinze fois saigné ?

LA PAYSANNE.- Oui.

PREMIER MÉDECIN.- Et il ne guérit point ?

LA PAYSANNE.- Non, Monsieur.

PREMIER MÉDECIN.- C’est signe que la maladie n’est pas dans le sang. Nous le ferons purger autant de fois, pour voir si elle n’est pas dans les humeurs ; et si rien ne nous réussit, nous l’enverrons aux bains.

L’APOTHICAIRE.- Voilà le fin cela, voilà le fin de la médecine.

ÉRASTE.- C’est moi, Monsieur, qui vous ai envoyé parler ces jours passés pour un parent un peu troublé d’esprit, que je veux vous donner chez vous, afin de le guérir avec plus de commodité, et qu’il soit vu de moins de monde.

PREMIER MÉDECIN.- Oui, Monsieur, j’ai déjà disposé tout, et promets d’en avoir tous les soins imaginables.

ÉRASTE.- Le voici [33] .

PREMIER MÉDECIN.- La conjoncture est tout à fait heureuse, et j’ai ici un Ancien de mes amis avec lequel je serai bien aise de consulter sa maladie.

 SCÈNE VII

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, ÉRASTE, PREMIER MÉDECIN, L’APOTHICAIRE.

ÉRASTE.- Une petite affaire m’est survenue, qui m’oblige à vous quitter ; mais voilà une personne entre les mains de qui je vous laisse, qui aura soin pour moi de vous traiter du mieux qu’il lui sera possible.

PREMIER MÉDECIN.- Le devoir de ma profession m’y oblige, et c’est assez que vous me chargiez de ce soin.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- C’est son maître d’hôtel, sans doute [34] , et il faut que ce soit un homme de qualité.

PREMIER MÉDECIN.- Oui, je vous assure que je traiterai Monsieur méthodiquement, et dans toutes les régularités de notre art.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Mon Dieu, il ne me faut point tant de cérémonies, et je ne viens pas ici pour incommoder.

PREMIER MÉDECIN.- Un tel emploi ne me donne que de la joie.

ÉRASTE.- Voilà toujours six pistoles [35] d’avance, en attendant ce que j’ai promis.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Non, s’il vous plaît, je n’entends pas que vous fassiez de dépense, et que vous envoyiez rien acheter pour moi.

ÉRASTE.- Mon Dieu, laissez faire, ce n’est pas pour ce que vous pensez.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je vous demande de ne me traiter qu’en ami.

ÉRASTE.- C’est ce que je veux faire. (Bas au médecin.) Je vous recommande surtout de ne le point laisser sortir de vos mains, car parfois il veut s’échapper.

PREMIER MÉDECIN.- Ne vous mettez pas en peine.

ÉRASTE, à Monsieur de Pourceaugnac.- Je vous prie de m’excuser, de l’incivilité que je commets.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Vous vous moquez, et c’est trop de grâce que vous me faites.

 SCÈNE VIII

PREMIER MÉDECIN, SECOND MÉDECIN, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, L’APOTHICAIRE.

PREMIER MÉDECIN.- Ce m’est beaucoup d’honneur, Monsieur, d’être choisi pour vous rendre service.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je suis votre serviteur.

PREMIER MÉDECIN.- Voici un habile homme, mon confrère, avec lequel je vais consulter la manière dont nous vous traiterons.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Il ne faut point tant de façons, vous dis-je, et je suis homme à me contenter de l’ordinaire.

PREMIER MÉDECIN.- Allons, des sièges.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Voilà, pour un jeune homme, des domestiques bien lugubres !

PREMIER MÉDECIN.- Allons, Monsieur, prenez votre place, Monsieur.

Lorsqu’ils sont assis, les deux Médecins lui prennent chacun une main, pour lui tâter le pouls.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, présentant ses mains.- Votre très humble valet. (Voyant qu’ils lui tâtent le pouls.) Que veut dire cela ?

PREMIER MÉDECIN.- Mangez-vous bien, Monsieur ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Oui, et bois encore mieux.

PREMIER MÉDECIN.- Tant pis ; cette grande appétition du froid [36] et de l’humide, est une indication de la chaleur et sécheresse qui est au dedans. Dormez-vous fort ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Oui, quand j’ai bien soupé.

PREMIER MÉDECIN.- Faites-vous des songes ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Quelquefois.

PREMIER MÉDECIN.- De quelle nature sont-ils ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- De la nature des songes. Quelle diable de conversation est-ce là ?

PREMIER MÉDECIN.- Vos déjections, comment sont-elles ?

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ma foi, je ne comprends rien à toutes ces questions, et je veux plutôt boire un coup.

PREMIER MÉDECIN.- Un peu de patience, nous allons raisonner sur votre affaire devant vous, et nous le ferons en français, pour être plus intelligibles.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Quel grand raisonnement faut-il pour manger un morceau ?

PREMIER MÉDECIN.- Comme ainsi soit [37] qu’on ne puisse guérir une maladie, qu’on ne la connaisse parfaitement, et qu’on ne la puisse parfaitement connaître, sans en bien établir l’idée particulière et la véritable espèce, par ses signes diagnostiques [i] et prognostiques ; vous me permettrez, Monsieur notre Ancien, d’entrer en considération de la maladie dont il s’agit, avant que de toucher à la thérapeutique et aux remèdes qu’il nous conviendra faire pour la parfaite curation d’icelle. Je dis donc, Monsieur, avec votre permission, que notre malade ici présent, est malheureusement attaqué, affecté, possédé, travaillé de cette sorte de folie que nous nommons fort bien, mélancolie hypocondriaque, espèce de folie très fâcheuse, et qui ne demande pas moins qu’un Esculape comme vous, consommé dans notre art ; vous, dis-je, qui avez blanchi, comme on dit, sous le harnois, et auquel il en a tant passé par les mains de toutes les façons. Je l’appelle mélancolie hypocondriaque, pour la distinguer des deux autres ; car le célèbre Galien établit doctement à son ordinaire trois espèces de cette maladie, que nous nommons mélancolie, ainsi appelée non seulement par les Latins, mais encore par les Grecs ; ce qui est bien à remarquer pour notre affaire : la première, qui vient du propre vice du cerveau ; la seconde, qui vient de tout le sang, fait et rendu atrabilaire ; la troisième, appelée hypocondriaque, qui est la nôtre, laquelle procède du vice de quelque partie du bas-ventre, et de la région inférieure, mais particulièrement de la rate, dont la chaleur et l’inflammation porte au cerveau de notre malade beaucoup de fuligines [38] épaisses et crasses, dont la vapeur noire et maligne cause dépravation aux fonctions de la faculté princesse [39] , et fait la maladie dont par notre raisonnement il est manifestement atteint et convaincu [40] . Qu’ainsi ne soit [41] , pour diagnostique incontestable de ce que je dis, vous n’avez qu’à considérer ce grand sérieux que vous voyez ; cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques [42] et individuels de cette maladie, si bien marquée chez le divin vieillard Hippocrate ; cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette habitude [43] du corps, menue, grêle, noire et velue, lesquels signes le dénotent très affecté de cette maladie, procédante du vice des hypocondres ; laquelle maladie par laps de temps naturalisée, envieillie, habituée, et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer, ou en manie, ou en phthisie, ou en apoplexie, ou même en fine frénésie et fureur [44] . Tout ceci supposé, puisqu’une maladie bien connue est à demi guérie, car ignoti nulla est curatio morbi [45] , il ne vous sera pas difficile de convenir des remèdes que nous devons faire à Monsieur. Premièrement, pour remédier à cette pléthore obturante, et à cette cacochymie luxuriante [46] par tout le corps, je suis d’avis qu’il soit phlébotomisé libéralement ; c’est-à-dire que les saignées soient fréquentes et plantureuses : en premier lieu de la basilique, puis de la céphalique [47] , et même si le mal est opiniâtre, de lui ouvrir la veine du front, et que l’ouverture soit large, afin que le gros sang puisse sortir ; et en même temps, de le purger, désopiler, et évacuer par purgatifs propres et convenables ; c’est-à-dire par cholagogues, mélanogogues [48] , et cætera ; et comme la véritable source de tout le mal est ou une humeur crasse et féculente [49] , ou une vapeur noire et grossière qui obscurcit, infecte et salit les esprits animaux, il est à propos ensuite qu’il prenne un bain d’eau pure et nette, avec force petit-lait clair, pour purifier par l’eau la féculence de l’humeur crasse, et éclaircir par le lait clair la noirceur de cette vapeur ; mais avant toute chose, je trouve qu’il est bon de le réjouir par agréables conversations, chants et instruments de musique, à quoi il n’y a pas d’inconvénient de joindre des danseurs, afin que leurs mouvements, disposition [50] et agilité puissent exciter et réveiller la paresse de ses esprits engourdis, qui occasionne l’épaisseur de son sang, d’où procède la maladie. Voilà les remèdes que j’imagine, auxquels pourront être ajoutés beaucoup d’autres meilleurs par Monsieur notre maître et ancien, suivant l’expérience, jugement, lumière et suffisance qu’il s’est acquise dans notre art. Dixi[51] .

SECOND MÉDECIN.- À Dieu ne plaise, Monsieur, qu’il me tombe en pensée d’ajouter rien à ce que vous venez de dire : vous avez si bien discouru sur tous les signes, les symptômes et les causes de la maladie de Monsieur ; le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau, qu’il est impossible qu’il ne soit pas fou, et mélancolique hypocondriaque ; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu’il le devînt, pour la beauté des choses que vous avez dites, et la justesse du raisonnement que vous avez fait. Oui, Monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement [52] , graphice depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie ; il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé, que ce que vous avez prononcé au sujet de ce mal, soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie [53]  ; et il ne me reste rien ici, que de féliciter Monsieur, d’être tombé entre vos mains, et de lui dire qu’il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’efficace et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement proposés : je les approuve tous, manibus et pedibus descendo in tuam sententiam [i] . Tout ce que j’y voudrais ajouter [54] , c’est de faire les saignées et les purgations en nombre impair : numero deus impari gaudet [i]  : de prendre le lait clair avant le bain ; de lui composer un fronteau [55] où il entre du sel ; le sel est symbole de la sagesse : de faire blanchir les murailles de sa chambre, pour dissiper les ténèbres de ses esprits, album est disgregativum visus [i] , et de lui donner tout à l’heure un petit lavement, pour servir de prélude et d’introduction à ces judicieux remèdes, dont s’il a à guérir, il doit recevoir du soulagement. Fasse le Ciel que ces remèdes, Monsieur, qui sont les vôtres, réussissent au malade selon notre intention.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Messieurs, il y a une heure que je vous écoute. Est-ce que nous jouons ici une comédie ?

PREMIER MÉDECIN.- Non, Monsieur, nous ne jouons point.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Qu’est-ce que tout ceci ? et que voulez-vous dire avec votre galimatias et vos sottises ?

PREMIER MÉDECIN.- Bon, dire des injures. Voilà un diagnostique [56] qui nous manquait pour la confirmation de son mal, et ceci pourrait bien tourner en manie.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Avec qui m’a-t-on mis ici ?

Il crache deux ou trois fois.

PREMIER MÉDECIN.- Autre diagnostique : la sputation fréquente.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Laissons cela, et sortons d’ici.

PREMIER MÉDECIN.- Autre encore : l’inquiétude de changer de place [57] .

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Qu’est-ce donc que toute cette affaire ? et que me voulez-vous ?

PREMIER MÉDECIN.- Vous guérir, selon l’ordre qui nous a été donné.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Me guérir ?

PREMIER MÉDECIN.- Oui.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Parbleu je ne suis pas malade.

PREMIER MÉDECIN.- Mauvais signe, lorsqu’un malade ne sent pas son mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Je vous dis que je me porte bien.

PREMIER MÉDECIN.- Nous savons mieux que vous comment vous vous portez, et nous sommes médecins, qui voyons clair dans votre constitution.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Si vous êtes médecins, je n’ai que faire de vous ; et je me moque de la médecine.

PREMIER MÉDECIN.- Hon, hon ; voici un homme plus fou que nous ne pensons.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Mon père et ma mère n’ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l’assistance des médecins.

PREMIER MÉDECIN.- Je ne m’étonne pas s’ils ont engendré un fils qui est insensé. Allons, procédons à la curation, et par la douceur exhilarante [58] de l’harmonie, adoucissons, lénifions, et accoisons [59] l’aigreur de ses esprits, que je vois prêts à s’enflammer.

 SCÈNE IX

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Que diable est-ce là ? Les gens de ce pays-ci sont-ils insensés ? Je n’ai jamais rien vu de tel, et je n’y comprends rien du tout.

 SCÈNE X

DEUX MUSICIENS italiens en médecins grotesques, suivis de HUIT MATASSINS [60] , chantent ces paroles, soutenues de la symphonie d’un mélange d’instruments, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC [61] .

LES DEUX MUSICIENS

Bon di, bon di, bon di,
Non vi lasciate uccidere
Dal dolor malinconico,
Noi vi faremo ridere
Col nostro canto harmonico,
Sol’per guarirvi
Siamo venuti qui
Bon di, bon di, bon di.

PREMIER MUSICIEN

Altro non è la pazzia
Che malinconia.
Il malato
Non è disperato,
Se vol pigliar un poco d’allegria
Altro non è la pazzia
Che malinconia.

SECOND MUSICIEN

Sù, cantate, ballate, ridete ;
E se far meglio volete,
Quando sentite il delirio vicino,
Pigliate del vino,
E qualche volta un poco di tabac
Alegramente, Monsu Pourceaugnac [62] .

 SCÈNE XI

L’APOTHICAIRE, MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, DEUX MUSICIENS, HUIT MATASSINS [63] .

L’APOTHICAIRE.- Monsieur, voici un petit remède, un petit remède, qu’il vous faut prendre, s’il vous plaît, s’il vous plaît.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Comment ? Je n’ai que faire de cela.

L’APOTHICAIRE.- Il a été ordonné, Monsieur, il a été ordonné.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah, que de bruit.

L’APOTHICAIRE.- Prenez-le, Monsieur, prenez-le : il ne vous fera point de mal, il ne vous fera point de mal.

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC.- Ah.

L’APOTHICAIRE.- C’est un petit clystère, un petit clystère, bénin, bénin ; il est bénin, bénin : là, prenez, prenez, prenez, Monsieur ; c’est pour déterger [64] , pour déterger, déterger...

Les deux Musiciens, accompagnés des Matassins et des instruments, dansent à l’entour de M. de Pourceaugnac, et s’arrêtant devant lui, chantent [65]  :

Piglia-lo sù
Signor Monsu,
Piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo sù,
Che non ti farà male,
Piglia-lo sù questo servitiale,
Piglia-lo sù
Signor Monsu,
Piglia-lo, piglia-lo, piglia-lo sù [66] .

MONSIEUR DE POURCEAUGNAC, fuyant.- Allez-vous-en au diable.

L’Apothicaire, les deux Musiciens, et les Matassins le suivent, tous une seringue en main. [67] .

[1] Machines : stratagèmes.

[2] Nous ne feignons point de : nous ne craignons point de, nous n’hésitons pas à...

[3] Anger : fournir, pourvoir, embarrasser.

[4] Sur la parole de votre oncle : aux dires de votre oncle.

[i] J’y brûlerai mes livres : "On dit : je viendrai à bout de cette affaire ou j’y brûlerai mes livres pour dire : je la veux poursuivre avec la dernière opiniâtreté" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[5] Une pièce : une farce, un tour, un affront.

[6] Le texte original porte exactement : La nature l’a desseinée. (Au XVIIe siècle, on confond dessin et dessein, dessiner et desseiner ou desseigner.)

[i] Ses bras risquent de ramer aux galères, et ses épaules d’être marquées au fer rouge.

[7] Piper : "tromper, et particulièrement au jeu" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[8] Au XVIIe siècle, on écrit toujours convent, mais on prononce couvent, comme aujourd’hui.

[9] N’allez point tenter : ne cherchez pas à éprouver ma résolution par des suppositions sur l’avenir.

[10] Ne fatiguez point mon devoir... : Cessez de faire sans relâche allusion à mon devoir de fille en imaginant des choses extrêmes, dont peut-être nous n’aurons pas besoin.

[11] Au diantre : au diable.

[12] Tortu : tordu.

[13] Me mettre à la mode de la cour pour la campagne : me faire faire à la mode de la cour un habit de campagne, c’est-à-dire de voyage.

[14] Propre : élégant. On sait, par l’acte notarié qui dresse l’inventaire après décès de Molière, que le costume dans lequel il jouait Pourceaugnac était de couleurs criardes qui juraient ensemble : "Haut-de-chausses de damas rouge, garni de dentelle, un justaucorps de velours bleu, garni d’or faux, un ceinturon à frange, des jarretières vertes, un chapeau gris garni d’une plume verte [...], et un manteau de taffetas aurore."

[15] Ci : forme abrégée de ici.

[16] C’est moi qui l’ai reçu : qui ai reçu l’honneur.

[17] VAR. le bonheur de boire je ne sais combien de fois avec vous ? (1682).

[18] Il y avait à Limoges un assesseur adjoint au Premier Président du Présidial et un assesseur adjoint au juge qui présidait la juridiction consulaire.

[19] VAR. Fils de votre frère ou de votre s ?ur. (1682). Au XVIIe siècle, frère signifie aussi beau-frère, comme s ?ur, qui signifie également belle-s ?ur.

[20] VAR. Il dit toute ma parenté (1682).

[21] Tenir un enfant, c’est être son parrain ; c’est donc un honneur enviable que le Gouverneur de la province (qui n’a plus qu’un rôle honorifique, mais qui est un grand, voire un très grand seigneur) a fait à un simple élu (officier royal subalterne qui répartit les tailles et les aides, et qui juge les différends relatifs à ces impots).

[22] VAR. Très galant, oui. (1682).

[23] Je ne prétends pas : je n’entends pas, je ne veux pas.

[24] VAR. Non : vous avez beau faire... (1682).

[25] VAR. et je n’ai qu’à frapper. Holà. (1682).

[26] Ma croix de par Dieu : "une croix qui est au-devant de l’alphabet du livre où l’on apprend aux enfants à connaître leurs lettres. On le dit aussi de l’alphabet même et du livre qui le contient" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[i] Méthodiquement : en suivant les règles de la médecine méthodique, c’est-à-dire officielle, par opposition à celle des empiriques ou des chimistes, des charlatans en somme.

[27] Qui marchandent : qui ménagent (en hésitant à agir).

[28] Barguigner : balancer, hésiter.

[29] Savoir le court ou le long : "connaître toutes les particularités" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[30] VAR. Il ne me reste plus que deux enfants (1682).

[31] VAR. Voilà les plus obligeants soins du monde (1682).

[32] Galien (IIe siècle de notre ère) est, avec Hippocrate (Ve siècle avant notre ère), la plus grande autorité de la médecine universitaire (ou méthodique) du XVIIe siècle.

[33] VAR. Le voici fort à propos (1682)

[34] VAR. C’est son maître d’hôtel, sans doute, et il faut que... (1682).

[35] VAR. dix pistoles (1682).

[36] Cette grande appétition du froid : ce désir avide du froid.

[37] Comme ainsi soit : comme c’est un principe incontestable...

[i] Signes diagnostiques : symptômes qui permettent de poser un diagnostic ; signes prognostiques : signes qui permettent un jugement sur l’issue de la maladie.

[38] Fuligines : matières fuligineuses, comparables à la suie d’une lampe.

[39] La faculté princesse : l’intelligence.

[40] Tout ce passage [depuis consommé dans notre art jusqu’à atteint et convaicu] était sauté par la troupe de Molière en représentation.

[41] Qu’ainsi ne soit : pour preuve irréfutable de ce que j’avance.

[42] Signes pathognomoniques : signes distinctifs.

[43] Habitude : "la complexion, la disposition du corps" (Dictionnaire de l’Académie, 1694).

[44] La manie est un délire sans fièvre, la frénésie, un délire avec fièvre, et la fureur, la folie furieuse.

[45] Il n’est aucun traitement à un mal inconnu, aphorisme de Maximianus (fin du Ve-début du VIe siècle).

[46] L’excès de sang est la pléthore ; l’excès de bile, de flegme ou d’atrabile est la cacochymie.

[47] La veine basilique et la veine céphalique : deux veines importantes du bras.

[48] Cholagogues, mélanogogues : purgatifs qui évacuent respectivement la bile et la bile noire, ou atrabile.

[49] Une humeur crasse et féculente : une humeur épaisse et comme chargée de lie.

[50] Disposition : adresse, légèreté.

[51] Dixi : j’ai dit, j’ai terminé.

[52] Graphiquement : comme au moyen d’un dessin.

[53] Soit pour la diagnose, ou la prognose, ou la thérapie : pour le diagnostic, le pronostic ou le traitement.

[i] Manibus et pedibus descendo in tuam sententiam : "je me range par mes mains et mes pieds à ton avis." Le second médecin reprend pédantesquement la formule de tradition au Sénat Romain (pedibus eo in tuam sentenciam), où l’on se divisait en deux groupes, de côté et d’autre, pour exprimer son vote ; mais il ajoute malencontreusement manibus (par les mains), ce qui n’a aucun sens.

[54] Le texte porte : Tout ce que j’y voudrais, c’est de... Nous corrigeons d’après 1682.

[i] Numero deus impari gaudet : "le dieu se plaît au nombre impair" (Virgile, Bucoliques, VIII, 75).

[55] Un fronteau : un bandeau appliqué sur le front.

[i] Album est disgregativum visus : "le blanc cause la disgrégation de la vision." La disgrégation est un terme de l’optique ancienne : certaines couleurs passaient pour écarter les rayons visuels, et rendre ainsi la vision plus nette.

[56] Un diagnostique : un symptôme.

[57] L’inquiétude de changer de place : le besoin continuel de changer de place.

[58] Exhilarante : qui provoque l’hilarité.

[59] Accoiser : rendre quoi, apaiser.

[60] Matassins : danseurs armés, portant un corselet, une épée, un bouclier.

[61] Dans le texte de 1670, l’indication de ce personnage manque en tête de cette scène. Nous corrigeons.

[62] "Bonjour, bonjour, bonjour : ne vous laissez pas mourir du mal mélancolique. Nous vous ferons rire avec notre chant harmonieux. Ce n’est que pour vous guérir que nous sommes venus. Bonjour, bonjour, bonjour./ La folie n’est que mélancolie. Le malade n’est pas désespéré s’il veut prendre un peu de divertissement. La folie n’est que mélancolie./ Allons, chantez, dansez, riez ; et si vous voulez mieux faire, quand vous sentez approcher le délire, prenez du vin, et parfois un peu, un peu de tabac. Allons, gai, Monsieur de Pourceaugnac !"

[63] Le texte de 1670 ne mentionne que les deux premiers personnages en tête de cette scène. Nous corrigeons.

[64] Déterger : nettoyer.

[65] VAR. s’arrêtant devant lui, chacun une seringue à la main, ils chantent. (1682).

[66] Prends-le vite, Seigneur Monsieur, prends-le, prends-le, prends-le vite, il ne te fera point de mal, ce remède ; prends-le vite, Seigneur Monsieur, prends-le, prends-le vite !

[67] VAR. L’Apothicaire, les deux Musiciens, et les Matassins le suivent. Monsieur de Pourceaugnac revient sur le théâtre poursuivi par tous ces gens, qui tous ont la seringue en main. Il y retrouve l’Apothicaire, qui lui veut donner le lavement ; ce qui l’oblige à s’asseoir, et les deux Musiciens recommencent Piglia-lo sù, etc. ; et les Matassins recommencent pareillement leur danse, comme ci-devant(1682).