Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact

Mélicerte

Acte 1

PERSONNAGES

ACANTE, amant de Daphné.
TYRÈNE, amant d’Éroxène.
DAPHNÉ, bergère.
LYCARSIS, pâtre, cru père de Myrtil.
MYRTIL, amant de Mélicerte.
MÉLICERTE, Nymphe ou bergère, amante de Myrtil.
CORINNE, confidente de Mélicerte.
NICANDRE, berger.
MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte.
La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé.

 ACTE I, SCÈNE PREMIËRE

ACANTE, TYRÈNE.
ACANTE
 Ah ! charmante Daphné !

TYRÈNE
 Trop aimable Éroxène.

DAPHNÉ
 Acante, laisse-moi.

ÉROXÈNE
 Ne me suis point, Tyrène.

ACANTE
 Pourquoi me chasses-tu ?

TYRÈNE
 Pourquoi fuis-tu mes pas ?

DAPHNÉ
 Tu me plais loin de moi.

ÉROXÈNE
 Je m’aime où tu n’es pas.

ACANTE
Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle ?

TYRÈNE
 Ne cesseras-tu point de m’être si cruelle ?

DAPHNÉ
 Ne cesseras-tu point tes inutiles vœux ?

ÉROXÈNE
 Ne cesseras-tu point de m’être si fâcheux ?

ACANTE
 Si tu n’en prends pitié, je succombe à ma peine.

TYRÈNE
10 Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine.

DAPHNÉ
 Si tu ne veux partir, je vais quitter ce lieu.

ÉROXÈNE
 Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu.

ACANTE
 Hé bien ! en m’éloignant, je te vais satisfaire.

TYRÈNE
 Mon départ va t’ôter ce qui peut te déplaire.

ACANTE
15 Généreuse Éroxène, en faveur de mes feux
Daigne au moins par pitié lui dire un mot ou deux.

TYRÈNE
 Obligeante Daphné, parle à cette inhumaine,
Et sache d’où pour moi procède tant de haine.

 SCÈNE II

DAPHNÉ, ÉROXÈNE.
ÉROXÈNE
 Acante a du mérite, et t’aime tendrement.
20 D’où vient que tu lui fais un si dur traitement ?

DAPHNÉ
 Tyrène vaut beaucoup, et languit pour tes charmes.
D’où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes ?

ÉROXÈNE
 Puisque j’ai fait ici la demande avant toi,
La raison te condamne à répondre avant moi.

DAPHNÉ
25 Pour tous les soins d’Acante, on me voit inflexible,
Parce qu’à d’autres vœux je me trouve sensible.

ÉROXÈNE
 Je ne fais pour Tyrène éclater que rigueur,
Parce qu’un autre choix est maître de mon cœur.

DAPHNÉ
 Puis-je savoir de toi ce choix qu’on te voit taire ?

ÉROXÈNE
30 Oui, si tu veux du tien m’apprendre le mystère.

DAPHNÉ
 Sans te nommer celui qu’amour m’a fait choisir,
Je puis facilement contenter ton désir,
Et de la main d’Atis, ce peintre inimitable,
J’en garde dans ma poche un portrait admirable,
35 Qui jusqu’au moindre trait lui ressemble si fort,
Qu’il est sûr que tes yeux le connaîtront d’abord.

ÉROXÈNE
 Je puis te contenter par une même voie,
Et payer ton secret en pareille monnoie.
J’ai de la main aussi de ce peintre fameux,
40 Un aimable portrait de l’objet de mes vœux,
Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême,
Que tu pourras d’abord te le nommer toi-même.

DAPHNÉ
 La boîte que le peintre a fait faire pour moi,
Est tout à fait semblable à celle que je voi.

ÉROXÈNE
45 Il est vrai, l’une à l’autre entièrement ressemble,
Et certe, il faut qu’Atis les ait fait faire ensemble.

DAPHNÉ
 Faisons en même temps par un peu de couleurs,
Confidence à nos yeux du secret de nos cœurs [1] .

ÉROXÈNE
 Voyons à qui plus vite entendra ce langage,
50 Et qui parle le mieux, de l’un ou l’autre ouvrage.

DAPHNÉ
 La méprise est plaisante, et tu te brouilles bien :
Au lieu de ton portrait, tu m’as rendu le mien.

ÉROXÈNE
 Il est vrai, je ne sais comme j’ai fait la chose.

DAPHNÉ
 Donne. De cette erreur ta rêverie est cause.

ÉROXÈNE
55 Que veut dire ceci ? Nous nous jouons, je croi.
Tu fais de ces portraits même chose que moi.

DAPHNÉ
 Certes, c’est pour en rire, et tu peux me le rendre.

ÉROXÈNE [2]
 Voici le vrai moyen de ne se point méprendre.

DAPHNÉ
 De mes sens prévenus est-ce une illusion [3]  ?

ÉROXÈNE
60 Mon âme sur mes yeux fait-elle impression ?

DAPHNÉ
 Myrtil à mes regards s’offre dans cet ouvrage.

ÉROXÈNE
 De Myrtil dans ces traits je rencontre l’image.

DAPHNÉ
 C’est le jeune Myrtil qui fait naître mes feux.

ÉROXÈNE
 C’est au jeune Myrtil que tendent tous mes vœux.

DAPHNÉ
65 Je venais aujourd’hui te prier de lui dire,
Les soins que pour son sort son mérite m’inspire.

ÉROXÈNE
 Je venais te chercher pour servir mon ardeur,
Dans le dessein que j’ai de m’assurer son cœur [4] .

DAPHNÉ
 Cette ardeur qu’il t’inspire est-elle si puissante ?

ÉROXÈNE
70 L’aimes-tu d’une amour qui soit si violente ?

DAPHNÉ
 Il n’est point de froideur qu’il ne puisse enflammer,
Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer.

ÉROXÈNE
 Il n’est nymphe en l’aimant qui ne se tînt heureuse,
Et Diane, sans honte, en serait amoureuse.

DAPHNÉ
75 Rien que son air charmant ne me touche aujourd’hui,
Et si j’avais cent cœurs, ils seraient tous pour lui.

ÉROXÈNE
 Il efface à mes yeux tout ce qu’on voit paraître,
Et si j’avais un sceptre, il en serait le maître.

DAPHNÉ
 Ce serait donc en vain qu’à chacune, en ce jour,
80 On nous voudrait du sein arracher cet amour.
Nos âmes dans leurs vœux sont trop bien affermies.
Ne tâchons, s’il se peut, qu’à demeurer amies ;
Et puisque en même temps pour le même sujet,
Nous avons toutes deux formé même projet,
85 Mettons dans ce débat la franchise en usage,
Ne prenons l’une et l’autre aucun lâche avantage,
Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis,
Des tendres sentiments où nous jette son fils.

ÉROXÈNE
 J’ai peine à concevoir, tant la surprise est forte,
90 Comme un tel fils est né d’un père de la sorte,
Et sa taille, son air, sa parole et ses yeux,
Feraient croire qu’il est issu du sang des Dieux ;
Mais enfin j’y souscris, courons trouver ce père,
Allons-lui de nos cœurs découvrir le mystère,
95 Et consentons qu’après Myrtil, entre nous deux,
Décide par son choix ce combat de nos vœux.

DAPHNÉ
 Soit. Je vois Lycarsis avec Mopse et Nicandre ;
Ils pourront le quitter, cachons-nous pour attendre.

 SCÈNE III

LYCARSIS, MOPSE, NICANDRE.
NICANDRE
 Dis-nous donc ta nouvelle.

LYCARSIS
 Ah ! que vous me pressez !
100 Cela ne se dit pas comme vous le pensez.

MOPSE
 Que de sottes façons, et que de badinage !
Ménalque pour chanter n’en fait pas davantage.

LYCARSIS
 Parmi les curieux des affaires d’Etat,
Une nouvelle à dire est d’un puissant éclat.
105 Je me veux mettre un peu sur l’homme d’importance [5] ,
Et jouir quelque temps de votre impatience.

NICANDRE
 Veux-tu par tes délais nous fatiguer tous deux ?

MOPSE
 Prends-tu quelque plaisir à te rendre fâcheux ?

NICANDRE
 De grâce, parle, et mets ces mines en arrière [6] .

LYCARSIS
110 Priez-moi donc tous deux de la bonne manière,
Et me dites chacun quel don vous me ferez,
Pour obtenir de moi ce que vous désirez.

MOPSE
 La peste soit du fat ! Laissons-le là, Nicandre,
Il brûle de parler, bien plus que nous d’entendre ;
115 Sa nouvelle lui pèse, il veut s’en décharger ;
Et ne l’écouter pas est le faire enrager.

LYCARSIS
 Eh !

NICANDRE
 Te voilà puni de tes façons de faire.

LYCARSIS
 Je m’en vais vous le dire, écoutez.

MOPSE
 Point d’affaire.

LYCARSIS
 Quoi ? vous ne voulez pas m’entendre ?

NICANDRE
 Non.

LYCARSIS
 Eh bien !
120 Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien.

MOPSE
 Soit.

LYCARSIS
 Vous ne saurez pas qu’avec magnificence,
 Le Roi vient d’honorer Tempé de sa présence [7] ,
Qu’il entra dans Larisse hier sur le haut du jour [8] ,
Qu’à l’aise je l’y vis avec toute sa cour,
125 Que ces bois vont jouir aujourd’hui de sa vue,
Et qu’on raisonne fort touchant cette venue.

NICANDRE
 Nous n’avons pas envie aussi de rien savoir.

LYCARSIS
 Je vis cent choses là ravissantes à voir.
Ce ne sont que seigneurs, qui des pieds à la tête,
130 Sont brillants et parés comme au jour d’une fête ;
Ils surprennent la vue, et nos prés au printemps,
Avec toutes leurs fleurs sont bien moins éclatants.
Pour le Prince entre tous, sans peine on le remarque,
Et d’une stade [9] loin, il sent son grand monarque ;
135 Dans toute sa personne, il a je ne sais quoi,
Qui d’abord fait juger que c’est un maître Roi [10] .
Il le fait d’une grâce à nulle autre seconde,
Et cela sans mentir lui sied le mieux du monde.
On ne croirait jamais comme de toutes parts,
140 Toute sa cour s’empresse à chercher ses regards :
Ce sont autour de lui confusions plaisantes,
Et l’on dirait d’un tas de mouches reluisantes,
Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
Enfin l’on ne voit rien de si beau sous le ciel,
145 Et la fête de Pan parmi nous si chérie,
Auprès de ce spectacle est une gueuserie ;
Mais puisque sur le fier vous vous tenez si bien [11] ,
Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.

MOPSE
 Et nous ne te voulons aucunement entendre.

LYCARSIS
 Allez vous promener.

MOPSE
150 Va-t’en te faire pendre.

 SCÈNE IV

ÉROXÈNE, DAPHNÉ, LYCARSIS.
LYCARSIS [12]
 C’est de cette façon que l’on punit les gens,
Quand ils font les benêts et les impertinents.

DAPHNÉ
 Le Ciel tienne, pasteur, vos brebis toujours saines !

ÉROXÈNE
 Cérès tienne de grains vos granges toujours pleines !

LYCARSIS
155 Et le grand Pan vous donne à chacune un époux
Qui vous aime beaucoup, et soit digne de vous !

DAPHNÉ
 Ah ! Lycarsis, nos vœux à même but aspirent.

ÉROXÈNE
 C’est pour le même objet que nos deux cœurs soupirent.

DAPHNÉ
 Et l’Amour, cet enfant qui cause nos langueurs,
160 A pris chez vous le trait dont il blesse nos cœurs.

ÉROXÈNE
 Et nous venons ici chercher votre alliance,
Et voir qui de nous deux aura la préférence.

LYCARSIS
 Nymphes...

DAPHNÉ
 Pour ce bien seul nous poussons des soupirs.

LYCARSIS
 Je suis...

ÉROXÈNE
 A ce bonheur tendent tous nos désirs.

DAPHNÉ
165 C’est un peu librement expliquer sa pensée.

LYCARSIS
 Pourquoi ?

ÉROXÈNE
 La bienséance y semble un peu blessée.

LYCARSIS
 Ah ! point.

DAPHNÉ
 Mais quand le cœur brûle d’un noble feu,
 On peut sans nulle honte en faire un libre aveu.

LYCARSIS
 Je...

ÉROXÈNE
 Cette liberté nous peut être permise,
170 Et du choix de nos cœurs la beauté [13] l’autorise.

LYCARSIS
 C’est blesser ma pudeur que me flatter ainsi.

ÉROXÈNE
 Non, non, n’affectez point de modestie ici.

DAPHNÉ
 Enfin tout notre bien est en votre puissance.

ÉROXÈNE
 C’est de vous que dépend notre unique espérance.

DAPHNÉ
175 Trouverons-nous en vous quelques difficultés ?

LYCARSIS
 Ah !

ÉROXÈNE
 Nos vœux, dites-moi, seront-ils rejetés ?

LYCARSIS
 Non : j’ai reçu du Ciel une âme peu cruelle ;
Je tiens de feu ma femme, et je me sens comme elle
Pour les désirs d’autrui beaucoup d’humanité,
180 Et je ne suis point homme à garder de fierté.

DAPHNÉ
 Accordez donc Myrtil à notre amoureux zèle.

ÉROXÈNE
 Et souffrez que son choix règle notre querelle.

LYCARSIS
 Myrtil ?

DAPHNÉ
 Oui, c’est Myrtil que de vous nous voulons.

ÉROXÈNE
 De qui pensez-vous donc qu’ici nous vous parlons ?

LYCARSIS
185 Je ne sais, mais Myrtil n’est guère dans un âge
Qui soit propre à ranger au joug du mariage.

DAPHNÉ
 Son mérite naissant peut frapper d’autres yeux,
Et l’on veut s’engager [14] un bien si précieux,
Prévenir d’autres cœurs, et braver la Fortune
190 Sous les fermes liens d’une chaîne commune.

ÉROXÈNE
 Comme par son esprit et ses autres brillants [15] ,
Il rompt l’ordre commun et devance le temps,
Notre flamme pour lui veut en faire de même [16] ,
Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême [17] .

LYCARSIS
195 Il est vrai qu’à son âge, il surprend quelquefois.
Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois,
Qui le trouvant joli [18] , se mit en fantaisie
De lui remplir l’esprit de sa philosophie,
Sur de certains discours l’a rendu si profond,
200 Que tout grand que je suis, souvent il me confond.
Mais, avec tout cela, ce n’est encor qu’enfance,
Et son fait est mêlé de beaucoup d’innocence.

DAPHNÉ
 Il n’est point tant enfant, qu’à le voir chaque jour,
Je ne le croie atteint déjà d’un peu d’amour,
205 Et plus d’une aventure à mes yeux s’est offerte,
Où j’ai connu qu’il suit la jeune Mélicerte.

ÉROXÈNE
 Ils pourraient bien s’aimer, et je vois...

LYCARSIS
 Franc abus [19] .
 Pour elle passe encore, elle a deux ans de plus,
Et deux ans dans son sexe est [20] une grande avance.
210 Mais pour lui, le jeu seul l’occupe tout, je pense,
Et les petits désirs de se voir ajusté
Ainsi que les bergers de haute qualité.

DAPHNÉ
 Enfin nous désirons par le nœud d’hyménée,
Attacher sa fortune à notre destinée.

ÉROXÈNE
215 Nous voulons l’une et l’autre avec pareille ardeur,
Nous assurer de loin [21] l’empire de son cœur.

LYCARSIS
 Je m’en tiens honoré autant qu’on saurait croire [22] .
Je suis un pauvre pâtre, et ce m’est trop de gloire,
Que deux Nymphes d’un rang le plus haut du pays,
220 Disputent à se faire un époux de mon fils.
Puisqu’il vous plaît qu’ainsi la chose s’exécute,
Je consens que son choix règle votre dispute,
Et celle qu’à l’écart laissera cet arrêt,
Pourra pour son recours m’épouser, s’il lui plaît.
225 C’est toujours même sang et presque même chose.
Mais le voici ; souffrez qu’un peu je le dispose.
Il tient quelque moineau qu’il a pris fraîchement,
Et voilà ses amours et son attachement.

 SCÈNE V

MYRTIL, LYCARSIS, ÉROXÈNE, DAPHNÉ.
MYRTIL [23]
 Innocente petite bête,
230 Qui contre ce qui vous arrête,
Vous débattez tant à mes yeux,
De votre liberté ne plaignez point la perte,
Votre destin est glorieux,
Je vous ai pris pour Mélicerte.
235 Elle vous baisera, vous prenant dans sa main,
Et de vous mettre en son sein
Elle vous fera la grâce.
Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau ?
Et qui des rois, hélas, heureux petit moineau,
240 Ne voudrait être en votre place ?

LYCARSIS
 Myrtil, Myrtil, un mot. Laissons là ces joyaux [24] ,
Il s’agit d’autre chose ici que de moineaux.
Ces deux Nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent,
Et tout jeune [25] déjà pour époux te demandent.
245 Je dois par un hymen t’engager à leurs vœux,
Et c’est toi que l’on veut qui choisisse des deux.

MYRTIL
 Ces Nymphes [26] ...

LYCARSIS
 Oui ; des deux tu peux en choisir une ;
 Vois quel est ton bonheur, et bénis la Fortune.

MYRTIL
 Ce choix qui m’est offert, peut-il m’être un bonheur,
250 S’il n’est aucunement souhaité de mon cœur ?

LYCARSIS
 Enfin, qu’on le reçoive, et que sans se confondre [27] ,
A l’honneur qu’elles font, on songe à bien répondre.

ÉROXÈNE
 Malgré cette fierté qui règne parmi nous,
Deux Nymphes, ô Myrtil, viennent s’offrir à vous,
255 Et de vos qualités les merveilles écloses,
Font que nous renversons ici l’ordre des choses.

DAPHNÉ
 Nous vous laissons, Myrtil, pour l’avis le meilleur,
Consulter sur ce choix vos yeux et votre cœur,
Et nous n’en voulons point prévenir les suffrages
260 Par un récit paré de tous nos avantages.

MYRTIL
 C’est me faire un honneur dont l’éclat me surprend ;
Mais cet honneur pour moi, je l’avoue, est trop grand.
A vos rares bontés, il faut que je m’oppose ;
Pour mériter ce sort, je suis trop peu de chose ;
265 Et je serais fâché, quels qu’en soient les appas,
Qu’on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas.

ÉROXÈNE
 Contentez nos désirs, quoi qu’on en puisse croire,
Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.

DAPHNÉ
 Non, ne descendez point dans ces humilités,
270 Et laissez-nous juger ce que vous méritez.

MYRTIL
 Le choix qui m’est offert s’oppose à votre attente,
Et peut seul [28] empêcher que mon cœur vous contente.
Le moyen de choisir de deux grandes beautés,
Egales en naissance, et rares qualités ?
275 Rejeter l’une ou l’autre est un crime effroyable ;
Et n’en choisir aucune est bien plus raisonnable.

ÉROXÈNE
 Mais en faisant refus de répondre à nos vœux,
Au lieu d’une, Myrtil, vous en outragez deux.

DAPHNÉ
 Puisque nous consentons à l’arrêt qu’on peut rendre,
280 Ces raisons ne font rien à vouloir s’en défendre [29] .

MYRTIL
 Eh bien ! si ces raisons ne vous satisfont pas,
Celle-ci le fera : j’aime d’autres appas,
Et je sens bien qu’un cœur, qu’un bel objet engage,
Est insensible et sourd à tout autre avantage.

LYCARSIS
285 Comment donc ? Qu’est-ce ci [30]  ? Qui l’eût pu présumer ?
Et savez-vous, morveux, ce que c’est que d’aimer ?

MYRTIL
 Sans savoir ce que c’est, mon cœur a su le faire.

LYCARSIS
 Mais cet amour me choque, et n’est pas nécessaire.

MYRTIL
 Vous ne deviez donc pas [31] , si cela vous déplaît,
290 Me faire un cœur sensible et tendre comme il est.

LYCARSIS
 Mais ce cœur que j’ai fait, me doit obéissance.

MYRTIL
 Oui, lorsque d’obéir il est en sa puissance.

LYCARSIS
 Mais enfin, sans mon ordre il ne doit point aimer.

MYRTIL
 Que n’empêchiez-vous donc que l’on pût le charmer ?

LYCARSIS
295 Eh bien ! je vous défends que cela continue.

MYRTIL
 La défense, j’ai peur, sera trop tard venue.

LYCARSIS
 Quoi ? les pères n’ont pas des droits supérieurs ?

MYRTIL
 Les Dieux qui sont bien plus ne forcent point les cœurs.

LYCARSIS
 Les Dieux... Paix, petit sot ! Cette philosophie
Me...

DAPHNÉ
 Ne vous mettez point en courroux, je vous prie.

LYCARSIS
 Non : je veux qu’il se donne à l’une pour époux,
Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous :
Ah ! ah ! je vous ferai sentir que je suis père.

DAPHNÉ
 Traitons, de grâce, ici les choses sans colère.

ÉROXÈNE
305 Peut-on savoir de vous cet objet si charmant,
Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant ?

MYRTIL
 Mélicerte, Madame. Elle en peut faire d’autres.

ÉROXÈNE
 Vous comparez, Myrtil, ses qualités aux nôtres ?

DAPHNÉ
 Le choix d’elle et de nous est assez inégal.

MYRTIL
310 Nymphes, au nom des Dieux, n’en dites point de mal,
Daignez considérer, de grâce, que je l’aime,
Et ne me jetez point dans un désordre extrême.
Si j’outrage en l’aimant vos célestes attraits,
Elle n’a point de part au crime que je fais :
315 C’est de moi, s’il vous plaît, que vient toute l’offense.
Il est vrai, d’elle à vous, je sais la différence ;
Mais par sa destinée on se trouve enchaîné,
Et je sens bien enfin que le Ciel m’a donné
Pour vous tout le respect, Nymphes, imaginable ;
320 Pour elle tout l’amour dont une âme est capable.
Je vois à la rougeur qui vient de vous saisir,
Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir.
Si vous parlez, mon cœur appréhende d’entendre
Ce qui peut le blesser par l’endroit le plus tendre ;
325 Et pour me dérober à de semblables coups,
Nymphes, j’aime bien mieux prendre congé de vous.

LYCARSIS
 Myrtil, holà ! Myrtil ! Veux-tu revenir, traître ?
Il fuit, mais on verra qui de nous est le maître.
Ne vous effrayez point de tous ces vains transports,
330 Vous l’aurez pour époux, j’en réponds corps pour corps [32] .

[1] Vers 47-48 : Confions mutuellement à nos yeux, par ces petits portraits en couleurs, le secret de nos c ?urs.

[2] ÉROXÈNE, mettant les deux portraits l’un à côté de l’autre. (1734).

[3] Vers 59 : Est-ce une illusion de mes sens qui lui sont favorables a priori ?

[4] 1682 indique : Dans le dessein que j’ai de m’assurer de son c ?ur. Nous corrigeons d ?après 1734.

[5] Je me veux mettre un peu sur l’homme d’importance : je veux faire l’homme d’importance, je veux me rendre important.

[6] Mets ces mines en arrière : laisse là, oublie ces simagrées.

[7] VAR. Le Roi vient honorer Tempé de sa présence. (1734).

[8] Le haut du jour : « le moment du jour où le soleil est le plus haut sur l’horizon » (Littré).

[9] D’une stade : distance d’environ 184 mètres. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, le mot était tantôt féminin, tantôt masculin.

[10] Un maître roi : on devine que Molière fait ici une allusion transparente au jeune Louis XIV.

[11] Puisque sur le fier vous vous tenez si bien : puisque vous persistez à faire les fiers.

[12] VAR. LYCARSIS, se croyant seul. (1734).

[13] Du choix de nos c ?urs la beauté : la beauté du choix fait par nos c ?urs.

[14] S’engager : s’attacher par le mariage.

[15] Ses autres brillants : ses autres éclatantes qualités.

[16] Veut en faire de même : veut rompre l’ordre commun et devancer le temps.

[17] Dans 1682, le vers 194 est placé dans la bouche de Lycarsis ; nous corrigeons d ?après 1734.

[18] Joli : vif, spirituel, intelligent.

[19] Franc abus : erreur complète (cf. s’abuser).

[20] Deux ans ? est : l’expression deux ans est considérée comme un tout ; de là le verbe au singulier.

[21] De loin : longtemps à l’avance.

[22] VAR. Je m’en tiens honoré plus qu’on ne saurait croire (1734).

[23] VAR. MYRTIL, se croyant seul, et tenant un moineau dans une cage. (1734).

[24] Joyaux doit s’entendre par antiphrase : ces babioles.

[25] Tout jeune : tout jeune que tu es.

[26] VAR. Ces Nymphes ? (1734).

[27] VAR. L’édition de 1682 donne : Enfin, qu’on le reçoive, et que, sans le confondre ?, ce qui est quasi incompréhensible (sans confondre ce bonheur avec aucun autre ? Nous adoptons ici la leçon de 1734 : sans se confondre, sans se troubler.

[28] Et peut seul empêcher : et peut à lui seul empêcher.

[29] Ces raisons ne font rien à vouloir s’en défendre : ce sont là de mauvaises raisons pour refuser de rendre cet arrêt, de faire ce choix.

[30] Qu’est-ce ci : qu’est-ce ici.

[31] Vous ne deviez donc pas : vous n’auriez donc pas dû.

[32] Corps pour corps : « un geôlier répond d’un prisonnier qui est à sa garde corps pour corps » (Furetière). Ce vers est doublement drôle, car seule une des deux nymphes pourra épouser Myrtil ; l’autre devra-t-elle se marier avec Lycarsis ?