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Le Malade imaginaire

Acte 1

Comédie

LE PROLOGUE

Après les glorieuses fatigues, et les exploits victorieux de notre auguste monarque ; il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d’écrire, travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C’est ce qu’ici l’on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la comédie du Malade imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.
La décoration représente un lieu champêtre, et néanmoins fort agréable.

ÉGLOGUE
EN MUSIQUE ET EN DANSE

 SCENE I

FLORE, PAN, CLIMÈNE, DAPHNÉ, TIRCIS, DORILAS, DEUX ZÉPHIRS, TROUPE DE BERGÈRES ET DE BERGERS

FLORE

Quittez, quittez vos troupeaux,
Venez Bergers, venez Bergères,
Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux ;
Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères,
Et réjouir tous ces hameaux.
Quittez, quittez vos troupeaux,
Venez bergers, venez Bergères,
Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux.

CLIMÈNE ET DAPHNÉ

Berger, laissons là tes feux,
Voilà Flore qui nous appelle.

TIRCIS ET DORILAS

Mais au moins dis-moi, cruelle,

TIRCIS

Si d’un peu d’amitié tu payeras mes vœux ?

DORILAS

Si tu seras sensible à mon ardeur fidèle ?

CLIMÈNE ET DAPHNÉ

Voilà Flore qui nous appelle.

TIRCIS ET DORILAS

Ce n’est qu’un mot, un mot, un seul mot que je veux.

TIRCIS

Languirai-je toujours dans ma peine mortelle ?

DORILAS

Puis-je espérer qu’un jour tu me rendras heureux ?

CLIMÈNE ET DAPHNÉ

Voilà Flore qui nous appelle.

ENTRÉE DE BALLET

Toute la troupe des Bergers et des Bergères va se placer en cadence autour de Flore.

CLIMÈNE

Quelle nouvelle parmi nous,
Déesse, doit jeter tant de réjouissance ?

DAPHNÉ

Nous brûlons d’apprendre de vous
Cette nouvelle d’importance.

DORILAS

D’ardeur nous en soupirons tous.

TOUS ENSEMBLE

Nous en mourons d’impatience.

FLORE

La voici, silence, silence !
Vos vœux sont exaucés, LOUIS est de retour,
Il ramène en ces lieux les plaisirs et l’amour,
Et vous voyez finir vos mortelles alarmes,
Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis,
Il quitte les armes,
Faute d’ennemis.

TOUS

Ah quelle douce nouvelle !
Qu’elle est grande ! qu’elle est belle !
Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux !
Que de succès heureux !
Et que le Ciel a bien rempli nos vœux,
Ah quelle douce nouvelle !
Qu’elle est grande ! qu’elle est belle !

AUTRE ENTRÉE DE BALLET

Tous les bergers et bergères expriment par des danses les transports de leur joie.

FLORE

De vos flûtes bocagères
Réveillez les plus beaux sons ;
LOUIS offre à vos chansons
La plus belle des matières.
Après cent combats,
Où cueille son bras
Une ample victoire :
Formez entre vous
Cent combats plus doux,
Pour chanter sa gloire.

TOUS

Formons entre nous Cent combats plus doux, Pour chanter sa gloire.

FLORE

Mon jeune amant [1] dans ce bois,
Des présents de mon empire
Prépare un prix à la voix,
Qui saura le mieux nous dire
Les vertus et les exploits
Du plus auguste des rois.

CLIMÈNE

Si Tircis a l’avantage,

DAPHNÉ

Si Dorilas est vainqueur,

CLIMÈNE

À le chérir je m’engage.

DAPHNÉ

Je me donne à son ardeur.

TIRCIS

Ô trop chère espérance !

DORILAS

Ô mot plein de douceur !

TOUS DEUX

Plus beau sujet, plus belle récompense
Peuvent-ils animer un cœur ?

Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore comme juge va se placer au pied d’un bel arbre, qui est au milieu du théâtre, avec deux Zéphirs, et que le reste comme spectateurs va occuper les deux côtés de la scène.

TIRCIS

Quand la neige fondue enfle un torrent fameux,
Contre l’effort soudain de ses flots écumeux
Il n’est rien d’assez solide ;
Digues, châteaux, villes, et bois
, Hommes, et troupeaux à la fois,
Tout cède au courant qui le guide,
Tel, et plus fier, et plus rapide,
Marche LOUIS dans ses exploits.

BALLET

Les Bergers et Bergères du côté de Tircis, dansent autour de lui sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.

DORILAS

Le foudre menaçant qui perce avec fureur
L’affreuse obscurité de la nue enflammée,
Fait d’épouvante et d’horreur
Trembler le plus ferme cœur :
Mais à la tête d’une armée
LOUIS jette plus de terreur.

BALLET

Les Bergers et Bergères du côté de Dorilas font de même que les autres.

TIRCIS

Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés,
Par un brillant amas de belles vérités
Nous voyons la gloire effacée,
Et tous ces fameux demi-dieux,
Que vante l’histoire passée
Ne sont point à notre pensée,
Ce que LOUIS est à nos yeux.

BALLET

Les Bergers et Bergères de son côté, font encore la même chose.

DORILAS

LOUIS fait à nos temps, par ses faits inouïs
Croire tous les beaux faits que nous chante l’histoire
Des siècles évanouis :
Mais nos neveux dans leur gloire,
N’auront rien qui fasse croire
Tous les beaux faits de LOUIS.

BALLET

Les Bergers et Bergères [2] de son côté font encore de même, après quoi les deux partis se mêlent.

PAN, suivi de six Faunes.

Laissez, laissez, Bergers, ce dessein téméraire,
Hé, que voulez-vous faire ?
Chanter sur vos chalumeaux,
Ce qu’Apollon sur sa lyre>
Avec ses chants les plus beaux,
N’entreprendrait pas de dire ?
C’est donner trop d’essor au feu qui vous inspire,
C’est monter vers les cieux sur des ailes de cire,
Pour tomber dans le fond des eaux*
*. Pour chanter de LOUIS l’intrépide courage ;
Il n’est point d’assez docte voix,
Point de mots assez grands pour en tracer l’image ;
Le silence est le langage
Qui doit louer ses exploits.
Consacrez d’autres soins à sa pleine victoire,
Vos louanges n’ont rien qui flatte ses désirs,
Laissez, laissez là sa gloire
Ne songez qu’à ses plaisirs.

TOUS

Laissons, laissons là sa gloire
Ne songeons qu’à ses plaisirs.

FLORE

Bien que pour étaler ses vertus immortelles
La force manque à vos esprits,
Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix.
Dans les choses grandes et belles
Il suffit d’avoir entrepris.

ENTRÉE DE BALLET

Les deux Zéphirs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, qu’ils viennent donner ensuite aux deux Bergers.

CLIMÈNE ET DAPHNÉ, en leur donnant la main.

Dans les choses grandes et belles
Il suffit d’avoir entrepris.

TIRCIS ET DORILAS

Ha ! que d’un doux succès notre audace est suivie.

FLORE ET PAN

Ce qu’on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais.

LES QUATRE AMANTS

Au soin de ses plaisirs donnons-nous désormais.

FLORE ET PAN

Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie.

TOUS

Joignons tous dans ces bois
Nos flûtes et nos voix,
Ce jour nous y convie,
Et faisons aux échos redire mille fois,
"LOUIS est le plus grand des rois.
Heureux, heureux, qui peut lui consacrer sa vie !"

DERNIÈRE ET GRANDE ENTRÉE DE BALLET

Faunes, Bergers et Bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, après quoi ils se vont préparer pour la Comédie

 [3]

.

Le théâtre change et représente une chambre.

LE MALADE IMAGINAIRE

ACTEURS

ARGAN, malade imaginaire.
BÉLINE, seconde femme d’Argan.
ANGÉLIQUE, fille d’Argan et amante de Cléante.
LOUISON, petite fille d’Argan, et sœur d’Angélique.
BÉRALDE, frère d’Argan.
CLÉANTE, amant d’Angélique.
MONSIEUR DIAFOIRUS, médecin.
THOMAS DIAFOIRUS, son fils, et amant d’Angélique.
MONSIEUR PURGON, médecin d’Argan.
MONSIEUR FLEURANT, apothicaire.
MONSIEUR BONNEFOY, notaire.
TOINETTE, servante.

La scène est à Paris.

 ACTE Ier, SCÈNE PREMIÈRE

ARGAN, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties [4] d’apothicaire avec des jetons [5]  ; il fait parlant à lui-même les dialogues suivants.- Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. "Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur [6] . Ce qui me plaît, de Monsieur Fleurant mon apothicaire, c’est que ses parties sont toujours fort civiles. "Les entrailles de Monsieur, trente sols". Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n’est pas tout que d’être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement, je suis votre serviteur [7] , je vous l’ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu’à vingt sols, et vingt sols en langage d’apothicaire, c’est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. "Plus dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon [8] double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l’ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols ;" avec votre permission, dix sols. "Plus dudit jour le soir un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols ;" je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers. "Plus du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse [9] récente avec séné levantin, et autres, suivant l’ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres." Ah ! Monsieur Fleurant, c’est se moquer, il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s’il vous plaît. Vingt et trente sols. "Plus dudit jour, une potion anodine [10] , et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols." Bon, dix et quinze sols. "Plus du vingt-sixième, un clystère carminatif [11] , pour chasser les vents de Monsieur, trente sols." Dix Sols, Monsieur Fleurant. "Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols." Monsieur Fleurant, dix sols. "Plus du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d’aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres." Bon vingt, et trente sols ; je suis bien aise que vous soyez raisonnable. "Plus du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols." Bon, dix sols. "Plus une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard [12] , sirops de limon et grenade, et autres, suivant l’ordonnance, cinq livres." Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s’il vous plaît, si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade, contentez-vous de quatre francs ; vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres quatre sols six deniers. Si bien donc, que de ce mois j’ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l’autre mois il y avait douze médecines, et vingt lavements. Je ne m’étonne pas, si je ne me porte pas si bien ce mois-ci, que l’autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu’il mette ordre à cela. Allons, qu’on m’ôte tout ceci, il n’y a personne ; j’ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n’y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n’entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin, point d’affaire. Drelin, drelin, Drelin, ils sont sourds. Toinette. Drelin, drelin, drelin. Tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine, drelin, drelin, drelin ; j’enrage. (Il ne sonne plus, mais il crie.) Drelin, drelin, drelin. Carogne, à tous les diables. Est-il possible qu’on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ! Drelin, drelin, drelin ; voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin. Ah ! mon Dieu, ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.

 SCÈNE II

TOINETTE, ARGAN.

TOINETTE, en entrant dans la chambre.- On y va.

ARGAN.- Ah ! chienne ! Ah carogne...

TOINETTE, faisant semblant de s’être cogné la tête.- Diantre soit fait de votre impatience, vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne [13] d’un volet.

ARGAN, en colère.- Ah ! traîtresse...

TOINETTE, pour l’interrompre et l’empêcher de crier, se plaint toujours, en disant.- Ha !

ARGAN.- Il y a...

TOINETTE.- Ha !

ARGAN.- Il y a une heure...

TOINETTE.- Ha !

ARGAN.- Tu m’as laissé...

TOINETTE.- Ha !

ARGAN.- Tais-toi donc, coquine, que je te querelle.

TOINETTE.- Çamon [14] , ma foi, j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait.

ARGAN.- Tu m’as fait égosiller, carogne.

TOINETTE.- Et vous m’avez fait, vous, casser la tête, l’un vaut bien l’autre. Quitte, à quitte, si vous voulez.

ARGAN.- Quoi, coquine...

TOINETTE.- Si vous querellez, je pleurerai.

ARGAN.- Me laisser, traîtresse...

TOINETTE, toujours pour l’interrompre.- Ha !

ARGAN.- Chienne, tu veux...

TOINETTE.- Ha !

ARGAN.- Quoi il faudra encore que je n’aie pas le plaisir de la quereller ?

TOINETTE.- Querellez tout votre soûl, je le veux bien.

ARGAN.- Tu m’en empêches, chienne, en m’interrompant à tous coups.

TOINETTE.- Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que de mon côté, j’aie le plaisir de pleurer ; chacun le sien ce n’est pas trop. Ha !

ARGAN.- Allons, il faut en passer par là. Ôte-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d’aujourd’hui a-t-il bien opéré ?

TOINETTE.- Votre lavement ?

ARGAN.- Oui. Ai-je bien fait de la bile ?

TOINETTE.- Ma foi je ne me mêle point de ces affaires-là, c’est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu’il en a le profit.

ARGAN.- Qu’on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l’autre que je dois tantôt prendre.

TOINETTE.- Ce Monsieur Fleurant-là, et ce Monsieur Purgon s’égayent bien [15] sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.

ARGAN.- Taisez-vous, ignorante, ce n’est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu’on me fasse venir ma fille Angélique, j’ai à lui dire quelque chose.

TOINETTE.- La voici qui vient d’elle-même ; elle a deviné votre pensée.

 SCÈNE III

ANGÉLIQUE, TOINETTE, ARGAN.

ARGAN.- Approchez, Angélique, vous venez à propos ; je voulais vous parler.

ANGÉLIQUE.- Me voilà prête à vous ouïr.

ARGAN, courant au bassin.- Attendez. Donnez-moi mon bâton. Je vais revenir tout à l’heure.

TOINETTE, en le raillant.- Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.

 SCÈNE IV

ANGÉLIQUE, TOINETTE.

ANGÉLIQUE, la regardant d’un œil languissant, lui dit confidemment.- Toinette.

TOINETTE.- Quoi ?

ANGÉLIQUE.- Regarde-moi [16] un peu.

TOINETTE.- Hé bien je vous regarde.

ANGÉLIQUE.- Toinette.

TOINETTE.- Hé bien, quoi, "Toinette" ?

ANGÉLIQUE.- Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?

TOINETTE.- Je m’en doute assez, de notre jeune amant ; car c’est sur lui depuis six jours que roulent tous nos entretiens ; et vous n’êtes point bien si vous n’en parlez à toute heure.

ANGÉLIQUE.- Puisque tu connais cela, que n’es-tu donc la première à m’en entretenir, et que ne m’épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?

TOINETTE.- Vous ne m’en donnez pas le temps, et vous avez des soins là-dessus, qu’il est difficile de prévenir [17] .

ANGÉLIQUE.- Je t’avoue, que je ne saurais me lasser de te parler de lui, et que mon cœur profite avec chaleur de tous les moments de s’ouvrir à toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j’ai pour lui ?

TOINETTE.- Je n’ai garde.

ANGÉLIQUE.- Ai-je tort de m’abandonner à ces douces impressions ?

TOINETTE.- Je ne dis pas cela.

ANGÉLIQUE.- Et voudrais-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu’il témoigne pour moi ?

TOINETTE.- À Dieu ne plaise.

ANGÉLIQUE.- Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l’aventure inopinée de notre connaissance ?

TOINETTE.- Oui.

ANGÉLIQUE.- Ne trouves-tu pas que cette action d’embrasser ma défense sans me connaître, est tout à fait d’un honnête homme ?

TOINETTE.-

ANGÉLIQUE.- Que l’on ne peut pas en user plus généreusement ?

TOINETTE.- D’accord.

ANGÉLIQUE.- Et qu’il fit tout cela de la meilleure grâce du monde ?

TOINETTE.- Oh, oui.

ANGÉLIQUE.- Ne trouves tu pas, Toinette, qu’il est bien fait de sa personne ?

TOINETTE.- Assurément.

ANGÉLIQUE.- Qu’il a l’air le meilleur du monde ?

TOINETTE.- Sans doute.

ANGÉLIQUE.- Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble.

TOINETTE.- Cela est sûr.

ANGÉLIQUE.- Qu’on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu’il me dit ?

TOINETTE.- Il est vrai.

ANGÉLIQUE.- Et qu’il n’est rien de plus fâcheux, que la contrainte où l’on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ?

TOINETTE.- Vous avez raison.

ANGÉLIQUE.- Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu’il m’aime autant qu’il me le dit ?

TOINETTE.- Eh, eh, ces choses-là parfois sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d’amour ressemblent fort à la vérité ; et j’ai vu de grands comédiens là-dessus.

ANGÉLIQUE.- Ah ! Toinette, que dis-tu là ? Hélas ! de la façon qu’il parle, serait-il bien possible qu’il ne me dît pas vrai ?

TOINETTE.- En tout cas vous en serez bientôt éclaircie ; et la résolution où il vous écrivit hier, qu’il était de vous faire demander en mariage, est une prompte voie à vous faire connaître s’il vous dit vrai, ou non : c’en sera là la bonne preuve.

ANGÉLIQUE.- Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.

TOINETTE.- Voilà votre père qui revient.

 SCÈNE V

ARGAN, ANGÉLIQUE, TOINETTE.

ARGAN se met dans sa chaise.- Ô çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut-être ne vous attendez-vous pas. On vous demande en mariage. Qu’est-ce que cela ? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage. Il n’y a rien de plus drôle pour les jeunes filles. Ah ! nature, nature ! À ce que je puis voir, ma fille, je n’ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.

ANGÉLIQUE.- Je dois faire, mon père, tout ce qu’il vous plaira de m’ordonner.

ARGAN.- Je suis bien aise d’avoir une fille si obéissante, la chose est donc conclue, et je vous ai promise.

ANGÉLIQUE.- C’est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés.

ARGAN.- Ma femme, votre belle-mère, avait envie que je vous fisse religieuse, et votre petite sœur Louison aussi, et de tout temps elle a été aheurtée [18] à cela.

TOINETTE, tout bas.- La bonne bête a ses raisons.

ARGAN.- Elle ne voulait point consentir à ce mariage, mais je l’ai emporté, et ma parole est donnée.

ANGÉLIQUE.- Ah ! mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés.

TOINETTE.- En vérité je vous sais bon gré de cela, et voilà l’action la plus sage que vous ayez faite de votre vie.

ARGAN.- Je n’ai point encore vu la personne ; mais on m’a dit que j’en serais content, et toi aussi.

ANGÉLIQUE.- Assurément, mon père.

ARGAN.- Comment l’as-tu vu ?

ANGÉLIQUE.- Puisque votre consentement m’autorise à vous pouvoir ouvrir mon cœur, je ne feindrai point de vous dire [19] , que le hasard nous a fait connaître il y a six jours, et que la demande qu’on vous a faite, est un effet de l’inclination, que dès cette première vue nous avons prise l’un pour l’autre.

ARGAN.- Ils ne m’ont pas dit cela, mais j’en suis bien aise, et c’est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c’est un grand jeune garçon bien fait.

ANGÉLIQUE.- Oui, mon père.

ARGAN.- De belle taille.

ANGÉLIQUE.- Sans doute [20] .

ARGAN.- Agréable de sa personne.

ANGÉLIQUE.- Assurément.

ARGAN.- De bonne physionomie.

ANGÉLIQUE.- Très bonne.

ARGAN.- Sage, et bien né.

ANGÉLIQUE.- Tout à fait.

ARGAN.- Fort honnête.

ANGÉLIQUE.- Le plus honnête du monde.

ARGAN.- Qui parle bien latin, et grec.

ANGÉLIQUE.- C’est ce que je ne sais pas.

ARGAN.- Et qui sera reçu médecin dans trois jours.

ANGÉLIQUE.- Lui, mon père ?

ARGAN.- Oui. Est-ce qu’il ne te l’a pas dit ?

ANGÉLIQUE.- Non vraiment. Qui vous l’a dit à vous ?

ARGAN.- Monsieur Purgon.

ANGÉLIQUE.- Est-ce que Monsieur Purgon le connaît ?

ARGAN.- La belle demande ; il faut bien qu’il le connaisse, puisque c’est son neveu.

ANGÉLIQUE.- Cléante, neveu de Monsieur Purgon ?

ARGAN.- Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui l’on t’a demandée en mariage.

ANGÉLIQUE.- Hé, oui.

ARGAN.- Hé bien, c’est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau-frère le médecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils s’appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage-là ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et demain ce gendre prétendu doit m’être amené par son père. Qu’est-ce ? Vous voilà toute ébaubie ?

ANGÉLIQUE.- C’est, mon père, que je connais que vous avez parlé d’une personne, et que j’ai entendu une autre.

TOINETTE.- Quoi, Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?

ARGAN.- Oui. De quoi te mêles-tu, coquine, impudente que tu es ?

TOINETTE.- Mon Dieu tout doux, vous allez d’abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s’il vous plaît, pour un tel mariage ?

ARGAN.- Ma raison est, que me voyant infirme, et malade comme je suis, je veux me faire un gendre, et des alliés médecins, afin de m’appuyer de bons secours contre ma maladie, d’avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d’être à même [21] des consultations, et des ordonnances.

TOINETTE.- Hé bien, voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience. Est-ce que vous êtes malade ?

ARGAN.- Comment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ?

TOINETTE.- Hé bien oui, Monsieur, vous êtes malade, n’ayons point de querelle là-dessus. Oui, vous êtes fort malade, j’en demeure d’accord, et plus malade que vous ne pensez ; voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et n’étant point malade, il n’est pas nécessaire de lui donner un médecin.

ARGAN.- C’est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d’épouser ce qui est utile à la santé de son père.

TOINETTE.- Ma foi, Monsieur, voulez-vous qu’en amie je vous donne un conseil ?

ARGAN.- Quel est-il ce conseil ?

TOINETTE.- De ne point songer à ce mariage-là.

ARGAN.- Hé la raison ?

TOINETTE.- La raison, c’est que votre fille n’y consentira point.

ARGAN.- Elle n’y consentira point ?

TOINETTE.- Non.

ARGAN.- Ma fille ?

TOINETTE.- Votre fille. Elle vous dira qu’elle n’a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.

ARGAN.- J’en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu’on ne pense ; Monsieur Diafoirus n’a que ce fils-là pour tout héritier ; et de plus Monsieur Purgon, qui n’a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.

TOINETTE.- Il faut qu’il ait tué bien des gens, pour s’être fait si riche.

ARGAN.- Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.

TOINETTE.- Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j’en reviens toujours là. Je vous conseille entre nous de lui choisir un autre mari, et elle n’est point faite pour être Madame Diafoirus.

ARGAN.- Et je veux, moi, que cela soit.

TOINETTE.- Eh fi, ne dites pas cela.

ARGAN.- Comment, que je ne dise pas cela ?

TOINETTE.- Hé non.

ARGAN.- Et pourquoi ne le dirai-je pas ?

TOINETTE.- On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites.

ARGAN.- On dira ce qu’on voudra, mais je vous dis que je veux qu’elle exécute la parole que j’ai donnée.

TOINETTE.- Non, je suis sûre qu’elle ne le fera pas [22] .

ARGAN.- Je l’y forcerai bien.

TOINETTE.- Elle ne le fera pas, vous dis-je.

ARGAN.- Elle le fera, ou je la mettrai dans un couvent.

TOINETTE.- Vous ?

ARGAN.- Moi.

TOINETTE.- Bon.

ARGAN.- Comment, "bon" ?

TOINETTE.- Vous ne la mettrez point dans un couvent.

ARGAN.- Je ne la mettrai point dans un couvent ?

TOINETTE.- Non.

ARGAN.- Non ?

TOINETTE.- Non.

ARGAN.- Ouais, voici qui est plaisant. Je ne mettrai pas ma fille dans un couvent, si je veux ?

TOINETTE.- Non, vous dis-je.

ARGAN.- Qui m’en empêchera ?

TOINETTE.- Vous-même.

ARGAN.- Moi ?

TOINETTE.- Oui. Vous n’aurez pas ce cœur-là.

ARGAN.- Je l’aurai.

TOINETTE.- Vous vous moquez.

ARGAN.- Je ne me moque point.

TOINETTE.- La tendresse paternelle vous prendra.

ARGAN.- Elle ne me prendra point.

TOINETTE.- Une petite larme, ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit papa mignon", prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.

ARGAN.- Tout cela ne fera rien.

TOINETTE.- Oui, oui.

ARGAN.- Je vous dis que je n’en démordrai point.

TOINETTE.- Bagatelles.

ARGAN.- Il ne faut point dire "bagatelles".

TOINETTE.- Mon Dieu je vous connais, vous êtes bon naturellement.

ARGAN, avec emportement.- Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.

TOINETTE.- Doucement, Monsieur, vous ne songez pas que vous êtes malade.

ARGAN.- Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.

TOINETTE.- Et moi, je lui défends absolument d’en faire rien.

ARGAN.- Où est-ce donc que nous sommes ? et quelle audace est-ce là à une coquine de servante de parler de la sorte devant son maître ?

TOINETTE.- Quand un maître ne songe pas à ce qu’il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.

ARGAN court après Toinette.- Ah ! insolente, il faut que je t’assomme.

TOINETTE se sauve de lui.- Il est de mon devoir de m’opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer.

ARGAN, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main.- Viens, viens, que je t’apprenne à parler.

TOINETTE, courant, et se sauvant du côté de la chaise où n’est pas Argan.- Je m’intéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie.

ARGAN.- Chienne !

TOINETTE.- Non, je ne consentirai jamais à ce mariage.

ARGAN.- Pendarde !

TOINETTE.- Je ne veux point qu’elle épouse votre Thomas Diafoirus.

ARGAN.- Carogne !

TOINETTE.- Et elle m’obéira plutôt qu’à vous.

ARGAN.- Angélique, tu ne veux pas m’arrêter cette coquine-là ?

ANGÉLIQUE.- Eh, mon père, ne vous faites point malade.

ARGAN.- Si tu ne me l’arrêtes, je te donnerai ma malédiction.

TOINETTE.- Et moi je la déshériterai, si elle vous obéit.

ARGAN se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle.- Ah ! ah ! je n’en puis plus. Voilà pour me faire mourir.

 SCÈNE VI

BÉLINE, ANGÉLIQUE, TOINETTE, ARGAN.

ARGAN.- Ah ! ma femme, approchez.

BÉLINE.- Qu’avez-vous, mon pauvre mari ?

ARGAN.- Venez-vous-en ici à mon secours.

BÉLINE.- Qu’est-ce que c’est donc qu’il y a, mon petit fils ?

ARGAN.- Mamie.

BÉLINE.- Mon ami.

ARGAN.- On vient de me mettre en colère.

BÉLINE.- Hélas ! pauvre petit mari. Comment donc mon ami ?

ARGAN.- Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.

BÉLINE.- Ne vous passionnez donc point.

ARGAN.- Elle m’a fait enrager, mamie.

BÉLINE.- Doucement, mon fils.

ARGAN.- Elle a contrecarré une heure durant les choses que je veux faire.

BÉLINE.- Là, là, tout doux.

ARGAN.- Et a eu l’effronterie de me dire que je ne suis point malade.

BÉLINE.- C’est une impertinente.

ARGAN.- Vous savez, mon cœur, ce qui en est.

BÉLINE.- Oui, mon cœur, elle a tort.

ARGAN.- Mamour, cette coquine-là me fera mourir.

BÉLINE.- Eh là, eh là.

ARGAN.- Elle est cause de toute la bile que je fais.

BÉLINE.- Ne vous fâchez point tant.

ARGAN.- Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.

BÉLINE.- Mon Dieu, mon fils, il n’y a point de serviteurs, et de servantes qui n’aient leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités, à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle [i]  ; et vous savez qu’il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l’on prend. Holà, Toinette.

TOINETTE.- Madame.

BÉLINE.- Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère ?

TOINETTE, d’un ton doucereux.- Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu’à complaire à Monsieur en toutes choses.

ARGAN.- Ah ! la traîtresse.

TOINETTE.- Il nous a dit qu’il voulait donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que je trouvais le parti avantageux pour elle ; mais que je croyais qu’il ferait mieux de la mettre dans un couvent.

BÉLINE.- Il n’y a pas grand mal à cela, et je trouve qu’elle a raison.

ARGAN.- Ah ! mamour, vous la croyez ; c’est une scélérate. Elle m’a dit cent insolences.

BÉLINE.- Hé bien je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Écoutez, Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré, et des oreillers, que je l’accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles ; il n’y a rien qui enrhume tant, que de prendre l’air par les oreilles.

ARGAN.- Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi.

BÉLINE, accommodant les oreillers qu’elle met autour d’Argan.- Levez-vous que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l’autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.

TOINETTE, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant.- Et celui-ci pour vous garder du serein.

ARGAN se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette.- Ah ! coquine, tu veux m’étouffer.

BÉLINE.- Eh là, eh là. Qu’est-ce que c’est donc ?

ARGAN, tout essoufflé, se jette dans sa chaise.- Ah, ah, ah ! je n’en puis plus.

BÉLINE.- Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.

ARGAN.- Vous ne connaissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! elle m’a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci.

BÉLINE.- Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu.

ARGAN.- Mamie, vous êtes toute ma consolation.

BÉLINE.- Pauvre petit fils.

ARGAN.- Pour tâcher de reconnaître l’amour que vous me portez, je veux, mon cœur, comme je vous ai dit, faire mon testament.

BÉLINE.- Ah ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie, je ne saurais souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.

ARGAN.- Je vous avais dit de parler pour cela à votre notaire.

BÉLINE.- Le voilà là-dedans, que j’ai amené avec moi.

ARGAN.- Faites-le donc entrer, mamour.

BÉLINE.- Hélas ! mon ami, quand on aime bien un mari, on n’est guère en état de songer à tout cela.

 SCÈNE VII

LE NOTAIRE, BÉLINE, ARGAN.

ARGAN.- Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siège, s’il vous plaît. Ma femme m’a dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l’ai chargée de vous parler, pour un testament que je veux faire.

BÉLINE.- Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses-là.

LE NOTAIRE.- Elle m’a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j’ai à vous dire là-dessus, que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.

ARGAN.- Mais pourquoi ?

LE NOTAIRE.- La coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourrait faire ; mais à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c’est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout l’avantage qu’homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l’un à l’autre, c’est un don mutuel entre vifs ; encore faut-il qu’il n’y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l’un d’eux, lors du décès du premier mourant.

ARGAN.- Voilà une coutume bien impertinente, qu’un mari ne puisse rien laisser à une femme, dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J’aurais envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.

LE NOTAIRE.- Ce n’est point à des avocats qu’il faut aller, car ils sont d’ordinaire sévères là-dessus, et s’imaginent que c’est un grand crime, que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d’autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes ; qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n’est pas permis ; qui savent aplanir les difficultés d’une affaire, et trouver des moyens d’éluder la coutume, par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses, autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sou de notre métier.

ARGAN.- Ma femme m’avait bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s’il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ?

LE NOTAIRE.- Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d’obligations, non suspectes, au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration, que ce qu’ils en ont fait n’a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l’argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.

BÉLINE.- Mon Dieu, il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S’il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

ARGAN.- Mamie !

BÉLINE.- Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre...

ARGAN.- Ma chère femme !

BÉLINE.- La vie ne me sera plus de rien.

ARGAN.- Mamour !

BÉLINE.- Et je suivrai vos pas, pour vous faire connaître la tendresse que j’ai pour vous.

ARGAN.- Mamie, vous me fendez le cœur. Consolez-vous je vous en prie.

LE NOTAIRE.- Ces larmes sont hors de saison, et les choses n’en sont point encore là.

BÉLINE.- Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c’est qu’un mari, qu’on aime tendrement.

ARGAN.- Tout le regret que j’aurai, si je meurs, mamie, c’est de n’avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m’avait dit qu’il m’en ferait faire un.

LE NOTAIRE.- Cela pourra venir encore.

ARGAN.- Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais par précaution je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j’ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l’un par Monsieur Damon, et l’autre par Monsieur Gérante.

BÉLINE.- Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites-vous qu’il y a dans votre alcôve ?

ARGAN.- Vingt mille francs, mamour.

BÉLINE.- Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deux billets ?

ARGAN.- Ils sont, mamie, l’un de quatre mille francs, et l’autre de six.

BÉLINE.- Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien, au prix de vous.

LE NOTAIRE.- Voulez-vous que nous procédions au testament ?

ARGAN.- Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.

BÉLINE.- Allons, mon pauvre petit fils.

 SCÈNE VIII

ANGÉLIQUE, TOINETTE.

TOINETTE.- Les voilà avec un notaire, et j’ai ouï parler de testament. Votre belle-mère ne s’endort point, et c’est sans doute quelque conspiration contre vos intérêts, où elle pousse votre père.

ANGÉLIQUE.- Qu’il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu’il ne dispose point de mon cœur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l’on fait sur lui. Ne m’abandonne point, je te prie, dans l’extrémité où je suis.

TOINETTE.- Moi ? vous abandonner, j’aimerais mieux mourir. Votre belle-mère a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n’ai jamais pu avoir d’inclination pour elle, et j’ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire, j’emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d’effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j’ai pour vous, et feindre d’entrer dans les sentiments de votre père, et de votre belle-mère.

ANGÉLIQUE.- Tâche, je t’en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu’on a conclu.

TOINETTE.- Je n’ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m’en coûtera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd’hui il est trop tard ; mais demain du grand matin, je l’envoierai quérir, et il sera ravi de...

BÉLINE.- Toinette.

TOINETTE.- Voilà qu’on m’appelle. Bonsoir. Reposez-vous sur moi.

Le théâtre change, et représente une ville.

PREMIER INTERMÈDE

Polichinelle dans la nuit vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d’abord par des violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le guet composé de musiciens et de danseurs.

POLICHINELLE

Ô amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t’es-tu allé mettre dans la cervelle ? À quoi t’amuses-tu, misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l’abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit, et tout cela pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne ; une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n’y a point à raisonner là-dessus : tu le veux, amour : il faut être fou comme beaucoup d’autres. Cela n’est pas le mieux du monde à un homme de mon âge : mais qu’y faire ? On n’est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes.

Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n’y a rien parfois qui soit si touchant qu’un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici de quoi accompagner ma voix. Ô nuit ! ô chère nuit ! porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.

Il chante ces paroles.

Notte e dì v’amo e v’adoro
Cerco un si per mio ristoro.
Ma se voi dite di no
Bell’ingrata, io morirò.

Fra la speranza
S’afflige il cuore,
In lontananza
Consuma l’hore ;
Si dolce inganno
Che mi figura
Breve l’affanno,
Ahi Troppo dura,
Cosi per tropp’amar languisco e muoro.

Notte e dì v’amo e v’adoro,
Cerco un sì per mio ristoro,
Ma se voi dite di no
Bell’ingrata, io morirò.

Se non dormite,
Almen pensate
Alle ferite
Ch’al cuor mi fate ;
Deh Almen fingete
Per mio conforto,
Se m’uccidete,
D’haver il torto :
Vostra pietà mi scemerà il martoro.

Notte e dì v’amo e v’adoro,
Cerco un sì per mio ristoro,
Ma se voi dite di no
Bell’ingrata, io morirò.

Une vieille se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en se moquant de lui.

Zerbinetti, ch’ogn’hor con finti sguardi,
Mentiti desiri,
Fallaci sospiri,
Accenti bugiardi
, Di fede vi pregiate,
Ah ! che non m’ingannate.
Che già so per prova,
Ch’in voi non si trova
Constanza ne fede ;
Oh quanto è pazza colei che vi crede.

Quei sguardi languidi
Non m’innamorano,
Quei sospir fervidi
Più non m’infiammano
Vel giuro a fè.
Zerbino misero,
Del vostro piangere
Il mio cor libero

Vuol sempre ridere
Credet’a me
Che già so per prova,
Ch’in voi non si trova,
Constanza ne fede ;
Oh quanto è pazza colei che vi crede.

VIOLONS

POLICHINELLE

Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ?

VIOLONS

POLICHINELLE

Paix là, taisez-vous, violons. Laissez-moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable.

VIOLONS

POLICHINELLE

Taisez-vous, vous dis-je. C’est moi qui veux chanter.

VIOLONS

POLICHINELLE

Paix donc.

VIOLONS

POLICHINELLE

Ouais !

VIOLONS

POLICHINELLE

Ahi !

VIOLONS

POLICHINELLE

Est-ce pour rire ?

VIOLONS

POLICHINELLE

Ah que de bruit.

VIOLONS

POLICHINELLE

Le diable vous emporte.

VIOLONS

POLICHINELLE

J’enrage.

VIOLONS

POLICHINELLE

Vous ne vous tairez pas ? Ah Dieu soit loué !

VIOLONS

POLICHINELLE

Encore ?

VIOLONS

POLICHINELLE

Peste des violons.

VIOLONS

POLICHINELLE

La sotte musique que voilà !

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE

La, la, la, la, la, la.

VIOLONS

POLICHINELLE, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, en disant plin, tan, plan, etc.

Par ma foi cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce qu’on veut. Ho sus à nous. Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth d’accord. Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. Plin, plan. J’entends du bruit, mettons mon luth contre la porte.

ARCHERS, passant dans la rue, accourent
au bruit qu’ils entendent et demandent :

Qui va là, qui va là ?

POLICHINELLE, tout bas.

Qui diable est-ce là ? Est-ce que c’est la mode de parler en musique ?

ARCHERS

Qui va là, qui va là, qui va là ?

POLICHINELLE, épouvanté.

Moi, moi, moi.

ARCHERS

Qui va là, qui va là ? vous dis-je.

POLICHINELLE

Moi, moi, vous dis-je.

ARCHERS

Et qui toi, et qui toi ?

POLICHINELLE

Moi, moi, moi, moi, moi, moi.

ARCHERS

Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.

POLICHINELLE, feignant d’être bien hardi.

Mon nom est, "va te faire pendre."

ARCHERS

Ici, camarades, ici.
Saisissons l’insolent qui nous répond ainsi.

ENTRÉE DE BALLET

Tout le guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit.

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Qui va là ?

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Qui sont les coquins que j’entends ?

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Euh !

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Holà mes laquais, mes gens.

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Par la mort !

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Par la sang .

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

J’en jetterai par terre.

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton !

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE

Donnez-moi mon mousqueton.

VIOLONS ET DANSEURS

POLICHINELLE fait semblant de tirer un coup de pistolet.

Poue.

Ils tombent tous et s’enfuient.

POLICHINELLE, en se moquant.

Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné l’épouvante. Voilà de sottes gens d’avoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi iI n’est que de jouer d’adresse en ce monde. Si je n’avais tranché du grand seigneur, et n’avais fait le brave, ils n’auraient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah.

Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu’il disait, ils le saisissent au collet.

ARCHERS

Nous le tenons. À nous, camarades, à nous,

Dépêchez, de la lumière.

BALLET

Tout le Guet vient avec des lanternes.

ARCHERS

Ah traître, ah fripon, c’est donc vous,
Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire,
Insolent, effronté, coquin, filou, voleur,
Vous osez nous faire peur ?

POLICHINELLE

Messieurs, c’est que j’étais ivre.

ARCHERS

Non, non, bon, point de raison,
Il faut vous apprendre à vivre,
En prison vite, en prison.

POLICHINELLE

Messieurs, je ne suis point voleur.

ARCHERS

En prison.

POLICHINELLE

Je suis un bourgeois de la ville.

ARCHERS

En prison.

POLICHINELLE

Qu’ai-je fait ?

ARCHERS

En prison vite, en prison.

POLICHINELLE

Messieurs, laissez-moi aller.

ARCHERS

Non.

POLICHINELLE

Je vous prie.

ARCHERS

Non.

POLICHINELLE

Eh !

ARCHERS

Non.

POLICHINELLE

De grâce.

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Messieurs.

ARCHERS

Non, non, non.

POLICHINELLE

S’il vous plaît.

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Par charité.

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Au nom du Ciel.

ARCHERS

Non, non.

POLICHINELLE

Miséricorde.

ARCHERS

Non, non, non, point de raison.
Il faut vous apprendre à vivre,
En prison vite, en prison.

POLICHINELLE

Eh, n’est-il rien, messieurs, qui soit capable d’attendrir vos âmes ?

ARCHERS

Il est aisé de nous toucher, Et nous sommes humains plus qu’on ne saurait croire, Donnez-nous doucement six pistoles pour boire ; Nous allons vous lâcher.

POLICHINELLE

Hélas, Messieurs, je vous assure que je n’ai pas un sol sur moi.

ARCHERS

Au défaut de six pistoles,
Choisissez donc sans façon
D’avoir trente croquignoles,
Ou douze coups de bâton.

POLICHINELLE

Si c’est une nécessité, et qu’il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.

ARCHERS

Allons, préparez-vous,
Et comptez bien les coups.

BALLET

Les Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.

POLICHINELLE

Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze et quinze.

ARCHERS

Ah ! ah ! vous en voulez passer ;
Allons, c’est à recommencer.

POLICHINELLE

Ah, Messieurs, ma pauvre tête n’en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J’aime mieux encore les coups de bâtons, que de recommencer.

ARCHERS

Soit, puisque le bâton est pour vous plus charmant,
Vous aurez contentement.

BALLET

Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâtons en cadence.

POLICHINELLE

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n’y saurais plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.

ARCHERS

Ah l’honnête homme ! Ah l’âme noble et belle !
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Messieurs, je vous donne le bonsoir.

ARCHERS

Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Votre serviteur.

ARCHERS

Adieu Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Très humble valet.

ARCHERS

Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle.

POLICHINELLE

Jusqu’au revoir.

BALLET

Ils dansent tous en réjouissance de l’argent qu’ils ont reçu.

Le théâtre change et représente encore une chambre.

[1] Mon jeune amant : Zéphyre, dont les couronnes seront offertes à Tircis et à Dorilas dans l’avant-dernière Entrée de ballet.

[2] Le texte porte seulement : Les Bergères de son côté... Nous corrigeons d’après l’édition de 1734.

[3] Il existe un autre prologue allégé, car, après que Lully a obtenu du roi une ordonnance défendant aux comédiens d ?avoir plus de deux chanteurs et de six violons, la troupe ne peut plus représenter le prologue original, qui, de surcroît, coûte très cher. En voici le texte :

AUTRE PROLOGUE

Votre plus haut savoir n’est que pure chimère,
Vains et peu sages médecins,
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
La douleur qui me désespère.
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.

Hélas ! hélas ! je n’ose découvrir
Mon amoureux martyre,
Au berger pour qui je soupire,
Et qui seul peut me secourir.
Ne prétendez pas le finir,
Ignorants médecins, vous ne sauriez le faire,
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère.

Ces remèdes peu sûrs, dont le simple vulgaire
Croit que vous connaissez l’admirable vertu,
Pour les maux que je sens n’ont rien de salutaire,
Et tout votre caquet ne peut être reçu
Que d’un MALADE IMAGINAIRE.
Votre plus haut savoir n’est que pure chimère,
Vains et peu sages , etc.

[4] Parties : note, mémoire détaillé.

[5] Jetons : on se servait habituellement, pour calculer une somme importante, de jetons de différentes valeurs : six deniers, un sou, cinq sous, dix sous, une livre ou vingt sous, cinq livres, dix livres, vingt livres.

[6] Nous ajoutons les guillemets dans tout ce passage.

[7] Je suis votre serviteur : je vous quitte, je ne suis pas de votre avis.

[8] Catholicon : mélange de séné et de rhubarbe que l’on considérait comme un remède universel, et que l’on faisait simple ou double.

[9] Casse : plante d’Asie, avec laquelle on faisait un laxatif doux.

[10] Potion anodine : potion propre à calmer les douleurs.

[11] Carminatif : "se dit des remèdes qu’on applique aux coliques et autres maladies flatueuses pour dissiper les vents." (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[12] Bézoard : "pierre médicinale qui est un excellent contrepoison" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[13] La carne : "l’angle extérieur d’une pierre, d’une table" (Dictionnaire de l’Académie 1694).

[14] Çamon : vraiment. Expression plutôt populaire destinée à renforcer une affirmation.

[15] S’égayent bien : se donne bien du bon temps.

[16] Le texte porte : Regardez-moi. Nous corrigeons.

[17] Et vous avez des soins là-dessus... : et vous avez à ce sujet un empressement qu’il est difficile de devancer.

[18] Et de tout temps elle a été aheurtée à cela : et elle n’a pas voulu en démordre.

[19] Je ne feindrai point de vous dire : je n’hésiterai point à vous dire.

[20] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[21] Etre à même : être à portée.

[22] Ici commence tout un mouvement de dialogue (jusqu’à la réplique d’Argan : "Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux") qui figurait d’abord, à quelques variantes près, dans Les Fourberies de Scapin (I, 4). Molière décida de le transporter des Fourberies dans Le Malade imaginaire, en puisant sans doute dans le vaste fonds commun de la tradition théâtrale orale de la farce ou de la Commedia dell’Arte. De tels mouvements de dialogue, faciles à "placer" dans une situation conflictuelle, étaient repris sans doute de génération en génération, chaque acteur y apportant sa touche personnelle. Molière a pu ainsi insérer un mouvement préconçu et rodé de longue date.

[i] Fidèle : honnête (cf. Les Femmes savantes, v. 456).