Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact

Les Fâcheux

Acte 1

Comédie

PERSONNAGES
ÉRASTE.
LA MONTAGNE.
ALCIDOR.
ORPHISE.
LYSANDRE.
ALCANDRE.
ALCIPE.
ORANTE.
CLYMÈNE.
DORANTE.
CARITIDÈS.
ORMIN.
FILINTE.
DAMIS.
L’ESPINE.
LA RIVIÈRE ET DEUX CAMARADES.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

ÉRASTE, LA MONTAGNE.
 ÉRASTE
 Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né,
Pour être de fâcheux toujours assassiné !
Il semble que partout le sort me les adresse,
Et j’en vois, chaque jour, quelque nouvelle espèce.
Mais il n’est rien d’égal au fâcheux d’aujourd’hui ;
J’ai cru n’être jamais débarrassé de lui ;
Et, cent fois, j’ai maudit cette innocente envie
Qui m’a pris à dîné, de voir la comédie,
Où, pensant m’égayer, j’ai misérablement,
10 Trouvé de mes péchés le rude châtiment.
Il faut que je te fasse un récit de l’affaire ;
Car je m’en sens encor tout ému de colère.
J’étais sur le théâtre [1] , en humeur d’écouter
La pièce, qu’à plusieurs j’avais ouï vanter ;
15 Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence,
Lorsque d’un air bruyant, et plein d’extravagance,
Un homme à grands canons est entré brusquement
En criant : "holà-ho, un siège promptement [2]  ;"
Et de son grand fracas surprenant l’assemblée,
20 Dans le plus bel endroit a la pièce troublée.
Hé mon Dieu ! nos Français si souvent redressés,
Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés,
Ai-je dit, et faut-il, sur nos défauts extrêmes,
Qu’en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes,
25 Et confirmions ainsi, par des éclats de fous,
Ce que chez nos voisins on dit partout de nous !
Tandis que là-dessus je haussais les épaules,
Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles :
Mais l’homme, pour s’asseoir, a fait nouveau fracas,
30 Et traversant encor le théâtre à grands pas,
Bien que dans les côtés il pût être à son aise,
Au milieu du devant il a planté sa chaise,
Et de son large dos morguant [i] les spectateurs,
Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.
35 Un bruit s’est élevé, dont un autre eût eu honte ;
Mais lui, ferme, et constant, n’en a fait aucun compte ;
Et se serait tenu comme il s’était posé,
Si, pour mon infortune, il ne m’eût avisé.
"Ha Marquis, m’a-t-il dit, prenant près de moi place,
40 Comment te portes-tu ? Souffre, que je t’embrasse."
Au visage, sur l’heure, un rouge m’est monté,
Que l’on me vît connu d’un pareil éventé.
Je l’étais peu pourtant ; mais on en voit paraître,
De ces gens qui de rien [3] veulent fort vous connaître
45 Dont il faut au salut les baisers essuyer,
Et qui sont familiers jusqu’à vous tutoyer.
Il m’a fait, à l’abord, cent questions frivoles,
Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.
Chacun le maudissait, et moi pour l’arrêter,
50 "Je serais, ai-je dit, bien aise d’écouter.

- Tu n’as point vu ceci, Marquis ; ah ! Dieu me damne
Je le trouve assez drôle, et je n’y suis pas âne ;
Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
Et Corneille me vient lire tout ce qu’il fait."
55 Là-dessus de la pièce il m’a fait un sommaire,
Scène, à scène, averti de ce qui s’allait faire,
Et jusques à des vers qu’il en savait par cœur,
Il me les récitait tout haut avant l’acteur.
J’avais beau m’en défendre, il a poussé sa chance [4] ,
60 Et s’est, devers la fin, levé longtemps d’avance ;
Car les gens du bel air pour agir galamment
Se gardent bien, surtout, d’ouïr le dénouement.
Je rendais grâce au Ciel, et croyais de justice,
Qu’avec la comédie eût fini mon supplice :
65 Mais, comme si c’en eût été trop bon marché,
Sur nouveaux frais mon homme à moi s’est attaché ;
M’a conté ses exploits, ses vertus non communes ;
Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes,
Et de ce qu’à la cour il avait de faveur,
70 Disant, qu’à m’y servir il s’offrait de grand cœur.
Je le remerciais doucement de la tête,
Minutant [5] à tous coups quelque retraite honnête :
Mais lui, pour le quitter, me voyant ébranlé,
"Sortons, ce m’a-t-il dit, le monde est écoulé :"
75 Et sortis de ce lieu, me la donnant plus sèche [6] ,
"Marquis, allons au Cours faire voir ma galèche [7]  ;
Elle est bien entendue, et plus d’un duc et pair,
En fait, à mon faiseur, faire une du même air."
Moi de lui rendre grâce, et pour mieux m’en défendre
80 De dire que j’avais certain repas à rendre.
"Ah parbleu j’en veux être, étant de tes amis,
Et manque au maréchal, à qui j’avais promis.
"De la chère, ai-je dit, la dose est trop peu forte [8]
Pour oser y prier des gens de votre sorte.
85 - Non ; m’a-t-il répondu, je suis sans compliment [9] ,
Et j’y vais pour causer avec toi seulement ;
Je suis des grands repas fatigué, je te jure :

- Mais si l’on vous attend, ai-je dit, c’est injure...

- Tu te moques, Marquis : nous nous connaissons tous ;
90 Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux."
Je pestais contre moi, l’âme triste et confuse
Du funeste succès qu’avait eu mon excuse,
Et ne savais à quoi je devais recourir,
Pour sortir d’une peine à me faire mourir ;
95 Lorsqu’un carrosse fait de superbe manière,
Et comblé de laquais, et devant, et derrière,
S’est avec un grand bruit devant nous arrêté ;
D’où sautant un jeune homme amplement ajusté,
Mon importun et lui courant à l’embrassade
100 Ont surpris les passants de leur brusque incartade [10]  ;
Et tandis que tous deux étaient précipités
Dans les convulsions de leurs civilités,
Je me suis doucement esquivé sans rien dire ;
Non sans avoir longtemps gémi d’un tel martyre,
105 Et maudit ce fâcheux [11] , dont le zèle obstiné
M’ôtait au rendez-vous qui m’est ici donné.

LA MONTAGNE
 Ce sont chagrins mêlés aux plaisirs de la vie.
Tout ne va pas, Monsieur, au gré de notre envie.
Le Ciel veut qu’ici-bas chacun ait ses fâcheux ;
110 Et les hommes seraient, sans cela, trop heureux.

ÉRASTE
 Mais de tous mes fâcheux, le plus fâcheux encore,
C’est Damis [12] , le tuteur de celle que j’adore ;
Qui rompt ce qu’à mes vœux elle donne d’espoir,
Et fait qu’en sa présence elle n’ose me voir [13] .
115 Je crains d’avoir déjà passé l’heure promise,
Et c’est dans cette allée, où devait être Orphise.

LA MONTAGNE
 L’heure d’un rendez-vous d’ordinaire s’étend ;
Et n’est pas resserrée aux bornes d’un instant.

ÉRASTE
 Il est vrai ; mais je tremble, et mon amour extrême
120 D’un rien se fait un crime envers celle que j’aime.

LA MONTAGNE
 Si ce parfait amour, que vous prouvez si bien,
Se fait vers votre objet [14] un grand crime de rien,
Ce que son cœur, pour vous, sent de feux légitimes,
En revanche, lui fait un rien de tous vos crimes.

ÉRASTE
125 Mais, tout de bon, crois-tu que je sois d’elle aimé ?

LA MONTAGNE
 Quoi ? vous doutez encor d’un amour confirmé...

ÉRASTE
 Ah c’est malaisément qu’en pareille matière,
Un cœur bien enflammé prend assurance entière.
Il craint de se flatter, et dans ses divers soins,
130 Ce que plus il souhaite, est ce qu’il croit le moins.
Mais songeons à trouver une beauté si rare.

LA MONTAGNE
 Monsieur, votre rabat par devant se sépare.

ÉRASTE
 N’importe.

LA MONTAGNE
 Laissez-moi l’ajuster, s’il vous plaît.

ÉRASTE
 Ouf, tu m’étrangles, fat, laisse-le comme il est.

LA MONTAGNE
 Souffrez qu’on peigne un peu...

ÉRASTE
135 Sottise sans pareille !
 Tu m’as, d’un coup de dent, presque emporté l’oreille.

LA MONTAGNE
 Vos canons...

ÉRASTE
 Laisse-les ; tu prends trop de souci.

LA MONTAGNE
 Ils sont tout chiffonnés.

ÉRASTE
 Je veux qu’ils soient ainsi.

LA MONTAGNE
 Accordez-moi du moins, pour grâce singulière [15] ,
140 De frotter ce chapeau, qu’on voit plein de poussière.

ÉRASTE
 Frotte donc, puisqu’il faut que j’en passe par là.

LA MONTAGNE
 Le voulez-vous porter fait comme le voilà ?

ÉRASTE
 Mon Dieu dépêche-toi.

LA MONTAGNE
 Ce serait conscience.

ÉRASTE, après avoir attendu.
 C’est assez.

LA MONTAGNE
 Donnez-vous un peu de patience.

ÉRASTE
 Il me tue.

LA MONTAGNE
145 En quel lieu vous êtes-vous fourré ?

ÉRASTE
 T’es-tu de ce chapeau pour toujours emparé ?

LA MONTAGNE
 C’est fait.

ÉRASTE
 Donne-moi donc.

LA MONTAGNE, laissant tomber le chapeau.
 Hay !

ÉRASTE
 Le voilà par terre :
 Je suis fort avancé : que la fièvre te serre.

LA MONTAGNE
 Permettez qu’en deux coups j’ôte...

ÉRASTE
 Il ne me plaît pas.
150 Au diantre tout valet qui vous est sur les bras ;
Qui fatigue son maître, et ne fait que déplaire
À force de vouloir trancher du nécessaire.

 SCÈNE II

ORPHISE, ALCIDOR, ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ÉRASTE
 Mais vois-je pas Orphise ? Oui c’est elle, qui vient.
Où va-t-elle si vite, et quel homme la tient [16]  ?
Il la salue comme elle passe, et elle
en passant détourne la tête.
155 Quoi me voir en ces lieux devant elle paraître,
Et passer en feignant de ne me pas connaître !
Que croire ? Qu’en dis-tu ? Parle donc, si tu veux.

LA MONTAGNE
 Monsieur, je ne dis rien de peur d’être fâcheux.

ÉRASTE
 Et c’est l’être en effet que de ne me rien dire
160 Dans les extrémités d’un si cruel martyre.
Fais donc quelque réponse à mon cœur abattu :
Que dois-je présumer ? Parle, qu’en penses-tu ?
Dis-moi ton sentiment.

LA MONTAGNE
 Monsieur, je veux me taire,
 Et ne désire point trancher du nécessaire.

ÉRASTE
165 Peste l’impertinent ! Va-t’en suivre leurs pas ;
Vois ce qu’ils deviendront, et ne les quitte pas.

LA MONTAGNE, revenant.
 Il faut suivre de loin ?

ÉRASTE
 Oui.

LA MONTAGNE, revenant.
 Sans que l’on me voie,
 Ou faire aucun semblant qu’après eux on m’envoie.

ÉRASTE
 Non, tu feras bien mieux de leur donner avis,
170 Que par mon ordre exprès ils sont de toi suivis.

LA MONTAGNE, revenant.
 Vous trouverai-je ici ?

ÉRASTE
 Que le Ciel te confonde,
 Homme, à mon sentiment, le plus fâcheux du monde.
La Montagne s’en va.
 Ah ! que je sens de trouble, et qu’il m’eût été doux,
Qu’on me l’eût fait manquer, ce fatal rendez-vous !
175 Je pensais y trouver toutes choses propices ;
Et mes yeux pour mon cœur y trouvent des supplices.

 SCÈNE III

LYSANDRE, ÉRASTE.
LYSANDRE
 Sous ces arbres, de loin, mes yeux t’ont reconnu,
Cher Marquis, et d’abord je suis à toi venu.
Comme à de mes amis il faut que je te chante
180 Certain air, que j’ai fait, de petite courante [17] ,
Qui de toute la cour contente les experts,
Et sur qui plus de vingt ont déjà fait des vers.
J’ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable,
Et fais figure en France assez considérable ;
185 Mais je ne voudrais pas, pour tout ce que je suis,
N’avoir point fait cet air, qu’ici je te produis.
La, la, hem, hem : écoute avec soin, je te prie.
Il chante sa courante.
 N’est-elle pas belle ?

ÉRASTE
 Ah !

LYSANDRE
 Cette fin est jolie.
Il rechante la fin quatre ou cinq fois de suite.
 Comment la trouves-tu ?

ÉRASTE
 Fort belle assurément.

LYSANDRE
190 Les pas que j’en ai faits n’ont pas moins d’agrément,
Et surtout la figure a merveilleuse grâce.
Il chante, parle et danse tout ensemble,
et fait faire à Éraste les figures de la femme.
  Tiens, l’homme passe ainsi : puis la femme repasse :
Ensemble : puis on quitte, et la femme vient là.
Vois-tu ce petit trait de feinte [18] que voilà ?
195 Ce fleuret [19]  ? ces coupés [20] courant après la belle ?
Dos à dos : face à face, en se pressant sur elle.
Après avoir achevé.
 Que t’en semble Marquis ?

ÉRASTE
 Tous ces pas-là sont fins.

LYSANDRE
 Je me moque, pour moi, des maîtres baladins [21] .

ÉRASTE
 On le voit.

LYSANDRE
 Les pas donc... ?

ÉRASTE
 N’ont rien qui ne surprenne.

LYSANDRE
200 Veux-tu, par amitié, que je te les apprenne ?

ÉRASTE
 Ma foi, pour le présent, j’ai certain embarras...

LYSANDRE
 Eh bien donc, ce sera, lorsque tu le voudras.
Si j’avais dessus moi ces paroles nouvelles,
Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.

ÉRASTE
 Une autre fois.

LYSANDRE
205 Adieu : Baptiste le très cher [22]
 N’a point vu ma courante, et je le vais chercher.
Nous avons, pour les airs, de grandes sympathies,
Et je veux le prier d’y faire des parties.
Il s’en va chantant toujours.
ÉRASTE
 Ciel ! faut-il que le rang, dont on veut tout couvrir,
210 De cent sots, tous les jours, nous oblige à souffrir ;
Et nous fasse abaisser jusques aux complaisances,
D’applaudir bien souvent à leurs impertinences ?

 SCÈNE IV

LA MONTAGNE, ÉRASTE.
LA MONTAGNE
 Monsieur, Orphise est seule, et vient de ce côté.

ÉRASTE
 Ah d’un trouble bien grand je me sens agité !
215 J’ai de l’amour encor pour la belle inhumaine,
Et ma raison voudrait, que j’eusse de la haine !

LA MONTAGNE
 Monsieur, votre raison ne sait ce qu’elle veut ;
Ni ce que sur un cœur une maîtresse peut.
Bien que de s’emporter on ait de justes causes,
220 Une belle, d’un mot, rajuste bien des choses.

ÉRASTE
 Hélas, je te l’avoue, et déjà cet aspect,
À toute ma colère imprime le respect.

 SCÈNE V

ORPHISE, ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ORPHISE
 Votre front à mes yeux montre peu d’allégresse.
Serait-ce ma présence, Éraste, qui vous blesse ?
225 Qu’est-ce donc ? qu’avez-vous ? et sur quels déplaisirs,
Lorsque vous me voyez, poussez-vous des soupirs ?

ÉRASTE
 Hélas, pouvez-vous bien me demander, cruelle,
Ce qui fait de mon cœur la tristesse mortelle ?
Et d’un esprit méchant n’est-ce pas un effet,
230 Que feindre d’ignorer ce que vous m’avez fait ?
Celui dont l’entretien vous a fait, à ma vue,
Passer...

ORPHISE, riant.
 C’est de cela, que votre âme est émue ?

ÉRASTE
 Insultez inhumaine, encore à mon malheur.
Allez, il vous sied mal de railler ma douleur ;
235 Et d’abuser, ingrate, à maltraiter ma flamme,
Du faible, que pour vous, vous savez qu’a mon âme.

ORPHISE
 Certes il en faut rire, et confesser ici,
Que vous êtes bien fou, de vous troubler ainsi.
L’homme, dont vous parlez, loin qu’il puisse me plaire,
240 Est un homme fâcheux dont j’ai su me défaire ;
Un de ces importuns, et sots officieux,
Qui ne sauraient souffrir qu’on soit seule en des lieux ;
Et viennent aussitôt, avec un doux langage,
Vous donner une main, contre qui l’on enrage.
245 J’ai feint de m’en aller, pour cacher mon dessein ;
Et, jusqu’à mon carrosse, il m’a prêté la main.
Je m’en suis promptement défaite de la sorte,
Et j’ai pour vous trouver, rentré par l’autre porte.

ÉRASTE
 À vos discours, Orphise, ajouterai-je foi ?
250 Et votre cœur est-il tout sincère pour moi ?

ORPHISE
 Je vous trouve fort bon de tenir ces paroles,
Quand je me justifie à vos plaintes frivoles.
Je suis bien simple encore, et ma sotte bonté...

ÉRASTE
 Ah ne vous fâchez pas, trop sévère beauté.
255 Je veux croire en aveugle, étant sous votre empire,
Tout ce que vous aurez la bonté de me dire.
Trompez, si vous voulez, un malheureux amant ;
J’aurai pour vous respect, jusques au monument.
Maltraitez mon amour, refusez-moi le vôtre ;
260 Exposez à mes yeux le triomphe d’un autre,
Oui je souffrirai tout de vos divins appas,
J’en mourrai, mais enfin je ne m’en plaindrai pas.

ORPHISE
 Quand de tels sentiments régneront dans votre âme,
Je saurai de ma part...

 SCÈNE VI

ALCANDRE, ORPHISE, ÉRASTE, LA MONTAGNE.
ALCANDRE
 Marquis, un mot. Madame,
265 De grâce pardonnez, si je suis indiscret,
En osant, devant vous, lui parler en secret.
Avec peine, Marquis, je te fais la prière ;
Mais un homme vient là de me rompre en visière [23] ,
Et je souhaite fort, pour ne rien reculer,
270 l’heure [24] de ma part, tu l’ailles appeler [25] .
Tu sais, qu’en pareil cas, ce serait avec joie,
Que je te le rendrais en la même monnoie.

ÉRASTE, après avoir un peu demeuré sans parler.
 Je ne veux point ici faire le capitan ;
Mais on m’a vu soldat, avant que courtisan.
275 J’ai servi quatorze ans, et je crois être en passe,
De pouvoir d’un tel pas me tirer avec grâce,
Et de ne craindre point, qu’à quelque lâcheté
Le refus de mon bras me puisse être imputé.
Un duel met les gens en mauvaise posture,
280 Et notre roi n’est pas un monarque en peinture.
Il sait faire obéir les plus grands de l’État,
Et je trouve qu’il fait en digne potentat.
Quand il faut le servir, j’ai du cœur, pour le faire :
Mais je ne m’en sens point, quand il faut lui déplaire.
285 Je me fais de son ordre une suprême loi.
Pour lui désobéir, cherche un autre que moi.
Je te parle, Vicomte, avec franchise entière,
Et suis ton serviteur en toute autre matière,
Adieu. Cinquante fois au diable les fâcheux,
290 Où donc s’est retiré cet objet de mes vœux ?

LA MONTAGNE
 Je ne sais.

ÉRASTE
 Pour savoir où la belle est allée,
 Va-t’en chercher partout, j’attends dans cette allée.

BALLET DU PREMIER ACTE.

PREMIÈRE ENTRÉE

Des joueurs de mail [26] , en criant gare, l’obligent à se retirer, et comme il veut revenir lorsqu’ils ont fait,

DEUXIÈME ENTRÉE

Des curieux viennent qui tournent autour de lui pour le connaître, et font qu’il se retire encore pour un moment.

[1] Sur le théâtre  : sur la scène. Les spectateurs de qualité achetaient fort cher une place sur les banquettes qui garnissaient les deux côtés de la scène. On payait une telle place un demi-louis, soit 110 sous, alors qu’une entrée au parterre coûtait seulement 15 sous.

[2] Les guillemets ne figurent pas dans le texte de 1662 ; nous les ajoutons ainsi que dans la suite de la scène.

[i] Morguer  : "regarder fixement un prisonnier afin de le reconnaître. Braver par des regards fiers, fixes et méprisants" (Dictionnaire de Furetière, 1690) ; de là, sans doute, le sens de narguer.

[3] De rien  : à partir de rien, de quelques rencontres épisodiques.

[4] Il a poussé sa chance  : il a tenu bon.

[5] Minuter : figurément "projeter, avoir dessein de faire quelque chose, et surtout en cachette, à la sourdine" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[6] "Il nous l’a donnée bien sèche : en parlant d’une bourde, d’une menterie impudente" (Dictionnaire de Furetière, 1690). Le personnage raconte des histoires inventées à un prétendu ami.

[7] Une calèche ou galèche était un petit carrosse pour deux personnes dont l’usage avait été récemment introduit à Paris.

[8] VAR. De la chère, ai-je dit, la dose est trop peu forte. (1682). C’est-à-dire : "il n’y aura pas assez à manger".

[9] Sans compliment  : sans cérémonie, sans façon.

[10] Incartade  : extravagance, folie.

[11] VAR. Et maudit le fâcheux (1682).

[12] Le texte porte "Lysandre", ce qui est une erreur. Nous corrigeons d’après les éditions de 1682 et 1735.

[13] VAR. Et malgré ses bontés lui défend de me voir (1682).

[14] Vers votre objet  : envers l’objet de votre amour.

[15] VAR. Accordez-moi du moins, par grâce singulière (1682)

[16] La tient  : la conduit en lui donnant la main.

[17] La courante était une danse de mouvement lent.

[18] Ce petit trait de feinte : une fuite simulée de la danse.

[19] Fleuret  : "c’est un pas de bourrée, qui est une sorte de danse gaie" (Dictionnaire de Richelet).

[20] Coupé  : "mouvement de celui qui dansant se jette sur un pied et passe l’autre devant ou derrière" (Dictionnaire de Richelet).

[21] Maîtres baladins  : danseurs de profession ou maîtres de ballet, sans nuance péjorative.

[22] Baptiste le très-cher  : Jean-Baptiste Lully.

[23] Rompre en visière  : "rompre sa lance dans la visière de son adversaire, et figurément attaquer, contredire quelqu’un en face, brusquement" (Littré). Ici : injurier.

[24] Qu’à l’heure  : que sur l’heure.

[25] Appeler  : provoquer en duel.

[26] Mail : il s’agit d’un "jeu d’exercice où on pousse avec grande violence et adresse une boule de buis qu’on doit faire à la fin passer par un petit archet [arceau] de fer qu’on nomme la passe" (Dictionnaire de Furetière, 1690).