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L’Ecole des femmes

Acte 1

Comédie

LES PERSONNAGES
ARNOLPHE, autrement M. DE LA SOUCHE.
AGNÈS, jeune fille innocente, élevée par Arnolphe.
HORACE, amant d’Agnès.
ALAIN, paysan, valet d’Arnolphe.
GEORGETTE, paysanne, servante d’Arnolphe.
CHRYSALDE, ami d’Arnolphe.
ENRIQUE, beau-frère de Chrysalde.
ORONTE, père d’Horace et grand ami d’Arnolphe.
La scène est dans une place de ville.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

CHRYSALDE, ARNOLPHE.
CHRYSALDE
 Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main ?

ARNOLPHE
 Oui, je veux terminer la chose dans demain.

CHRYSALDE
 Nous sommes ici seuls, et l’on peut, ce me semble,
Sans craindre d’être ouïs, y discourir ensemble.
Voulez-vous qu’en ami je vous ouvre mon cœur ?
Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur ;
Et de quelque façon que vous tourniez l’affaire,
Prendre femme, est à vous un coup bien téméraire.

ARNOLPHE
 Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous
10 Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous ;
Et votre front, je crois, veut que du mariage,
Les cornes soient partout l’infaillible apanage.

CHRYSALDE
 Ce sont coups du hasard, dont on n’est point garant ;
Et bien sot, ce me semble, est le soin qu’on en prend.
15 Mais quand je crains pour vous, c’est cette raillerie
Dont cent pauvres maris ont souffert la furie :
Car enfin vous savez, qu’il n’est grands, ni petits,
Que de votre critique on ait vus garantis ;
Que vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes,
20 De faire cent éclats des intrigues secrètes...

ARNOLPHE
 Fort bien : est-il au monde une autre ville aussi,
Où l’on ait des maris si patients qu’ici ?
Est-ce qu’on n’en voit pas de toutes les espèces,
Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces ?
25 L’un amasse du bien, dont sa femme fait part
À ceux qui prennent soin de le faire cornard.
L’autre un peu plus heureux, mais non pas moins infâme,
Voit faire tous les jours des présents à sa femme,
Et d’aucun soin jaloux n’a l’esprit combattu,
30 Parce qu’elle lui dit que c’est pour sa vertu.
L’un fait beaucoup de bruit, qui ne lui sert de guères ;
L’autre, en toute douceur, laisse aller les affaires,
Et voyant arriver chez lui le damoiseau,
Prend fort honnêtement ses gants, et son manteau.
35 L’une de son galant, en adroite femelle,
Fait fausse confidence à son époux fidèle,
Qui dort en sûreté sur un pareil appas,
Et le plaint, ce galant, des soins qu’il ne perd pas.
L’autre, pour se purger de sa magnificence [1] ,
40 Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense ;
Et le mari benêt, sans songer à quel jeu,
Sur les gains qu’elle fait, rend des grâces à Dieu.
Enfin ce sont partout des sujets de satire,
Et comme spectateur, ne puis-je pas en rire ?
Puis-je pas de nos sots [i] ... ?

CHRYSALDE
45 Oui, mais qui rit d’autrui,
 Doit craindre, qu’en revanche, on rie aussi de lui.
J’entends parler le monde, et des gens se délassent
À venir débiter les choses qui se passent :
Mais quoi que l’on divulgue aux endroits où je suis,
50 Jamais on ne m’a vu triompher [2] de ces bruits ;
J’y suis assez modeste ; et bien qu’aux occurrences
Je puisse condamner certaines tolérances ;
Que mon dessein ne soit de souffrir nullement,
Ce que quelques maris souffrent paisiblement,
55 Pourtant je n’ai jamais affecté de le dire ;
Car enfin il faut craindre un revers de satire,
Et l’on ne doit jamais jurer, sur de tels cas,
De ce qu’on pourra faire, ou bien ne faire pas.
Ainsi quand à mon front, par un sort qui tout mène,
60 Il serait arrivé quelque disgrâce humaine,
Après mon procédé, je suis presque certain,
Qu’on se contentera de s’en rire sous main ;
Et peut-être qu’encor j’aurai cet avantage,
Que quelques bonnes gens diront, que c’est dommage !
65 Mais de vous, cher compère, il en est autrement ;
Je vous le dis encor, vous risquez diablement.
Comme sur les maris accusés de souffrance [3] ,
De tout temps votre langue a daubé d’importance,
Qu’on vous a vu contre eux un diable déchaîné ;
70 Vous devez marcher droit, pour n’être point berné,
Et s’il faut que sur vous on ait la moindre prise,
Gare qu’aux carrefours on ne vous tympanise,
Et...

ARNOLPHE
 Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point ;
 Bien huppé qui pourra m’attraper sur ce point [4]  ;
75 Je sais les tours rusés, et les subtiles trames,
Dont pour nous en planter savent user les femmes,
Et comme on est dupé par leurs dextérités ;
Contre cet accident j’ai pris mes sûretés,
Et celle que j’épouse, a toute l’innocence
80 Qui peut sauver mon front de maligne influence.

CHRYSALDE
 Et que prétendez-vous qu’une sotte en un mot...

ARNOLPHE
 Épouser une sotte, est pour n’être point sot :
Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage ;
Mais une femme habile est un mauvais présage,
85 Et je sais ce qu’il coûte à de certaines gens,
Pour avoir pris les leurs avec trop de talents.
Moi j’irais me charger d’une spirituelle,
Qui ne parlerait rien que cercle, et que ruelle ?
Qui de prose, et de vers, ferait de doux écrits,
90 Et que visiteraient marquis, et beaux esprits,
Tandis que, sous le nom du mari de Madame,
Je serais comme un saint, que pas un ne réclame [5]  ?
Non, non, je ne veux point d’un esprit qui soit haut,
Et femme qui compose, en sait plus qu’il ne faut.
95 Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime,
Même ne sache pas ce que c’est qu’une rime ;
Et s’il faut qu’avec elle on joue au corbillon [6] ,
Et qu’on vienne à lui dire, à son tour : "Qu’y met-on [7]  ?"
Je veux qu’elle réponde, "Une tarte à la crème" ;
100 En un mot, qu’elle soit d’une ignorance extrême ;
Et c’est assez pour elle, à vous en bien parler,
De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre, et filer.

CHRYSALDE
 Une femme stupide est donc votre marotte [8]  ?

ARNOLPHE
 Tant, que j’aimerais mieux une laide, bien sotte,
105 Qu’une femme fort belle, avec beaucoup d’esprit.

CHRYSALDE
 L’esprit, et la beauté...

ARNOLPHE
 L’honnêteté suffit.

CHRYSALDE
 Mais comment voulez-vous, après tout, qu’une bête
Puisse jamais savoir ce que c’est qu’être honnête ?
Outre qu’il est assez ennuyeux, que je croi,
110 D’avoir toute sa vie une bête avec soi,
Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée
La sûreté d’un front puisse être bien fondée ?
Une femme d’esprit peut trahir son devoir ;
Mais il faut, pour le moins, qu’elle ose le vouloir ;
115 Et la stupide au sien peut manquer d’ordinaire,
Sans en avoir l’envie, et sans penser le faire.

ARNOLPHE
 À ce bel argument, à ce discours profond [9] ,
Ce que Pantagruel à Panurge répond.
Pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte ;
120 Prêchez, patrocinez jusqu’à la Pentecôte,
Vous serez ébahi, quand vous serez au bout,
Que vous ne m’aurez rien persuadé du tout [10] .

CHRYSALDE
 Je ne vous dis plus mot.

ARNOLPHE
 Chacun a sa méthode.
 En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode ;
125 Je me vois riche assez, pour pouvoir, que je croi,
Choisir une moitié, qui tienne tout de moi,
Et de qui la soumise, et pleine dépendance,
N’ait à me reprocher aucun bien, ni naissance.
Un air doux, et posé, parmi d’autres enfans,
130 M’inspira de l’amour pour elle, dès quatre ans :
Sa mère se trouvant de pauvreté pressée,
De la lui demander il me vint la pensée [11] ,
Et la bonne paysanne, apprenant mon désir,
À s’ôter cette charge eut beaucoup de plaisir.
135 Dans un petit couvent, loin de toute pratique [12] ,
Je la fis élever, selon ma politique,
C’est-à-dire ordonnant quels soins on emploirait,
Pour la rendre idiote [13] autant qu’il se pourrait.
Dieu merci, le succès a suivi mon attente,
140 Et grande, je l’ai vue à tel point innocente,
Que j’ai béni le Ciel d’avoir trouvé mon fait,
Pour me faire une femme au gré de mon souhait.
Je l’ai donc retirée ; et comme ma demeure
À cent sortes de monde est ouverte à toute heure,
145 Je l’ai mise à l’écart, comme il faut tout prévoir,
Dans cette autre maison, où nul ne me vient voir ;
Et pour ne point gâter sa bonté naturelle,
Je n’y tiens que des gens tout aussi simples qu’elle.
Vous me direz "pourquoi cette narration ?"
150 C’est pour vous rendre instruit de ma précaution.
Le résultat de tout, est qu’en ami fidèle,
Ce soir, je vous invite à souper avec elle :
Je veux que vous puissiez un peu l’examiner,
Et voir, si de mon choix on me doit condamner [14] .

CHRYSALDE
 J’y consens.

ARNOLPHE
155 Vous pourrez dans cette conférence,
 Juger de sa personne, et de son innocence.

CHRYSALDE
 Pour cet article-là, ce que vous m’avez dit,
Ne peut...

ARNOLPHE
 La vérité passe encor mon récit.
 Dans ses simplicités à tous coups je l’admire,
160 Et parfois elle en dit, dont je pâme de rire.
L’autre jour (pourrait-on se le persuader)
Elle était fort en peine, et me vint demander,
Avec une innocence à nulle autre pareille,
Si les enfants qu’on fait, se faisaient par l’oreille [15] .

CHRYSALDE
 Je me réjouis fort, Seigneur Arnolphe...

ARNOLPHE
165 Bon ;
 Me voulez-vous toujours appeler de ce nom ?

CHRYSALDE
 Ah ! malgré que j’en aie, il me vient à la bouche,
Et jamais je ne songe à Monsieur de la Souche.
Qui diable vous a fait aussi vous aviser,
170 À quarante et deux ans de vous débaptiser [16] ,
Et d’un vieux tronc pourri de votre métairie,
Vous faire dans le monde un nom de seigneurie ?

ARNOLPHE
 Outre que la maison par ce nom se connaît,
La Souche, plus qu’Arnolphe, à mes oreilles plaît [17] .

CHRYSALDE
175 Quel abus, de quitter le vrai nom de ses pères,
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères !
De la plupart des gens c’est la démangeaison ;
Et sans vous embrasser dans la comparaison,
Je sais un paysan, qu’on appelait Gros-Pierre,
180 Qui n’ayant, pour tout bien, qu’un seul quartier de terre,
Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de l’Isle en prit le nom pompeux [18] .

ARNOLPHE
 Vous pourriez vous passer d’exemples de la sorte :
Mais enfin de la Souche est le nom que je porte ;
185 J’y vois de la raison, j’y trouve des appas,
Et m’appeler de l’autre, est ne m’obliger pas.

CHRYSALDE
 Cependant la plupart ont peine à s’y soumettre,
Et je vois même encor des adresses de lettre...

ARNOLPHE
 Je le souffre aisément de qui n’est pas instruit ;
Mais vous...

CHRYSALDE
190 Soit. Là-dessus nous n’aurons point de bruit,
Et je prendrai le soin d’accoutumer ma bouche
À ne plus vous nommer que Monsieur de la Souche.

ARNOLPHE
 Adieu ; je frappe ici, pour donner le bonjour,
Et dire seulement, que je suis de retour.

CHRYSALDE, s’en allant.
195 Ma foi je le tiens fou de toutes les manières.

ARNOLPHE
 Il est un peu blessé sur certaines matières.
Chose étrange de voir, comme avec passion,
Un chacun est chaussé de son opinion !
Holà !

 SCÈNE II

ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.
ALAIN
 Qui heurte ?

ARNOLPHE
 Ouvrez. On aura, que je pense,
200 Grande joie à me voir, après dix jours d’absence.

ALAIN
 Qui va là ?

ARNOLPHE
 Moi.

ALAIN
 Georgette ?

GEORGETTE
 Hé bien ?

ALAIN
 Ouvre là-bas.

GEORGETTE
 Vas-y, toi.

ALAIN
 Vas-y, toi.

GEORGETTE
 Ma foi, je n’irai pas.

ALAIN
 Je n’irai pas aussi.

ARNOLPHE
 Belle cérémonie,
 Pour me laisser dehors. Holà ho je vous prie.

GEORGETTE
 Qui frappe ?

ARNOLPHE
 Votre maître.

GEORGETTE
 Alain ?

ALAIN
 Quoi ?

GEORGETTE
205 C’est Monsieur,
 Ouvre vite.

ALAIN
 Ouvre, toi.

GEORGETTE
 Je souffle notre feu.

ALAIN
 J’empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.

ARNOLPHE
 Quiconque de vous deux n’ouvrira pas la porte,
N’aura point à manger de plus de quatre jours.
Ha.

GEORGETTE
210 Par quelle raison y venir quand j’y cours.

ALAIN
 Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant strodagème [19]  !

GEORGETTE
 Ôte-toi donc de là.

ALAIN
 Non, ôte-toi, toi-même.

GEORGETTE
 Je veux ouvrir la porte.

ALAIN
 Et je veux l’ouvrir, moi.

GEORGETTE
 Tu ne l’ouvriras pas.

ALAIN
 Ni toi non plus.

GEORGETTE
 Ni toi.

ARNOLPHE
215 Il faut que j’aie ici l’âme bien patiente.

ALAIN
 Au moins, c’est moi, Monsieur.

GEORGETTE
 Je suis votre servante ;
 C’est moi.

ALAIN
 Sans le respect de Monsieur que voilà,
 Je te...

ARNOLPHE, recevant un coup d’Alain.
 Peste.

ALAIN
 Pardon.

ARNOLPHE
 Voyez ce lourdaud-là.

ALAIN
 C’est elle aussi, Monsieur...

ARNOLPHE
 Que tous deux on se taise.
220 Songez à me répondre, et laissons la fadaise.
Hé bien, Alain, comment se porte-t-on ici ?

ALAIN
 Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci ;
Nous nous...
Arnolphe ôte par trois fois le chapeau de dessus la tête d’Alain.

ARNOLPHE
 Qui vous apprend, impertinente bête,
 À parler devant moi, le chapeau sur la tête ?

ALAIN
 Vous faites bien, j’ai tort.

ARNOLPHE, à Alain.
225 Faites descendre Agnès.

ARNOLPHE, à Georgette.
 Lorsque je m’en allai, fut-elle triste après ?

GEORGETTE
 Triste ! Non.

ARNOLPHE
 Non !

GEORGETTE
 Si fait.

ARNOLPHE
 Pourquoi donc...

GEORGETTE
 Oui, je meure,
 Elle vous croyait voir de retour à toute heure ;
Et nous n’oyions jamais passer devant chez nous,
230 Cheval, âne, ou mulet, qu’elle ne prît pour vous.

 SCÈNE III

AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE.
ARNOLPHE
 La besogne à la main, c’est un bon témoignage.
Hé bien, Agnès, je suis de retour du voyage,
En êtes-vous bien aise ?

AGNÈS
 Oui, Monsieur, Dieu merci.

ARNOLPHE
 Et moi de vous revoir, je suis bien aise aussi :
235 Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ?

AGNÈS
 Hors les puces, qui m’ont la nuit inquiétée.

ARNOLPHE
 Ah ! vous aurez dans peu quelqu’un pour les chasser.

AGNÈS
 Vous me ferez plaisir.

ARNOLPHE
 Je le puis bien penser.
 Que faites-vous donc là ?

AGNÈS
 Je me fais des cornettes,
240 Vos chemises de nuit, et vos coiffes sont faites.

ARNOLPHE
 Ha ! voilà qui va bien ; allez, montez là-haut,
Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt,
Et je vous parlerai d’affaires importantes.
(Tous étant rentrés.)
Héroïnes du temps, Mesdames les savantes,
245 Pousseuses de tendresse et de beaux sentimens,
Je défie à la fois tous vos vers, vos romans,
Vos lettres, billets doux, toute votre science,
De valoir cette honnête et pudique ignorance.

 SCÈNE IV

HORACE, ARNOLPHE.
ARNOLPHE
 Ce n’est point par le bien qu’il faut être ébloui ;
250 Et pourvu que l’honneur soit... Que vois-je ? Est-ce ?... Oui.
Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c’est lui-même.
Hor...

HORACE
 Seigneur Ar...

ARNOLPHE
 Horace.

HORACE
 Arnolphe.

ARNOLPHE
 Ah ! joie extrême !
 Et depuis quand ici ?

HORACE
 Depuis neuf jours.

ARNOLPHE
 Vraiment.

HORACE
 Je fus d’abord chez vous, mais inutilement.

ARNOLPHE
 J’étais à la campagne.

HORACE
255 Oui, depuis deux journées.

ARNOLPHE
 Oh comme les enfants croissent en peu d’années !
J’admire de le voir au point où le voilà,
Après que je l’ai vu pas plus grand que cela.

HORACE
 Vous voyez.

ARNOLPHE
 Mais, de grâce, Oronte votre père,
260 Mon bon et cher ami, que j’estime et révère,
Que fait-il ? Que dit-il ? est-il toujours gaillard [20]  ?
À tout ce qui le touche il sait que je prends part.
Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble,
Ni, qui plus est, écrit l’un à l’autre, me semble [21] .

HORACE
265 Il est, Seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous,
Et j’avais de sa part une lettre pour vous ;
Mais depuis par une autre il m’apprend sa venue,
Et la raison encor ne m’en est pas connue.
Savez-vous qui peut être un de vos citoyens,
270 Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens,
Qu’il s’est en quatorze ans acquis dans l’Amérique ?

ARNOLPHE
 Non : vous a-t-on point dit comme on le nomme [22]  ?

HORACE
 Enrique.

ARNOLPHE
 Non.

HORACE
 Mon père m’en parle, et qu’il est revenu,
 Comme s’il devait m’être entièrement connu,
275 Et m’écrit qu’en chemin ensemble ils se vont mettre,
Pour un fait important que ne dit point sa lettre [23] .

ARNOLPHE
 J’aurai certainement grande joie à le voir,
Et pour le régaler je ferai mon pouvoir.
(Après avoir lu la lettre.)
Il faut pour des amis, des lettres moins civiles [24] ,
280 Et tous ces compliments sont choses inutiles ;
Sans qu’il prît le souci de m’en écrire rien,
Vous pouvez librement disposer de mon bien.

HORACE
 Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles,
Et j’ai présentement besoin de cent pistoles [25] .

ARNOLPHE
285 Ma foi, c’est m’obliger, que d’en user ainsi,
Et je me réjouis de les avoir ici.
Gardez aussi la bourse.

HORACE
 Il faut...

ARNOLPHE
 Laissons ce style [26] .
 Hé bien, comment encor trouvez-vous cette ville ?

HORACE
 Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments,
290 Et j’en crois merveilleux les divertissements.

ARNOLPHE
 Chacun a ses plaisirs, qu’il se fait à sa guise :
Mais pour ceux que du nom de galans on baptise,
Ils ont en ce pays de quoi se contenter,
Car les femmes y sont faites à coqueter [27] .
295 On trouve d’humeur douce et la brune, et la blonde,
Et les maris aussi les plus bénins du monde :
C’est un plaisir de prince, et des tours que je voi,
Je me donne souvent la comédie à moi.
Peut-être en avez-vous déjà féru [28] quelqu’une :
300 Vous est-il point encore arrivé de fortune ?
Les gens faits comme vous, font plus que les écus,
Et vous êtes de taille à faire des cocus.

HORACE
 À ne vous rien cacher de la vérité pure,
J’ai d’amour en ces lieux eu certaine aventure,
305 Et l’amitié m’oblige à vous en faire part.

ARNOLPHE
 Bon, voici de nouveau quelque conte gaillard,
Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.

HORACE
 Mais, de grâce, qu’au moins ces choses soient secrètes.

ARNOLPHE
 Oh.

HORACE
 Vous n’ignorez pas qu’en ces occasions
310 Un secret éventé rompt nos prétentions.
Je vous avouerai donc avec pleine franchise,
Qu’ici d’une beauté mon âme s’est éprise :
Mes petits soins d’abord ont eu tant de succès,
Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ;
315 Et sans trop me vanter, ni lui faire une injure,
Mes affaires y sont en fort bonne posture.

ARNOLPHE, riant.
 Et c’est ?

HORACE, lui montrant le logis d’Agnès.
 Un jeune objet [29] qui loge en ce logis,
 Dont vous voyez d’ici que les murs sont rougis,
Simple à la vérité, par l’erreur sans seconde
320 D’un homme qui la cache au commerce du monde,
Mais qui dans l’ignorance où l’on veut l’asservir,
Fait briller des attraits capables de ravir,
Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre,
Dont il n’est point de cœur qui se puisse défendre :
325 Mais, peut-être, il n’est pas que vous n’ayez bien vu
Ce jeune astre d’amour de tant d’attraits pourvu :
C’est Agnès qu’on l’appelle.

ARNOLPHE, à part.
 Ah ! je crève.

HORACE
 Pour l’homme,
 C’est, je crois, de la Zousse, ou Souche, qu’on le nomme,
Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ;
330 Riche, à ce qu’on m’a dit, mais des plus sensés, non,
Et l’on m’en a parlé comme d’un ridicule.
Le connaissez-vous point ?

ARNOLPHE, à part.
 La fâcheuse pilule !

HORACE
 Eh ! vous ne dites mot.

ARNOLPHE
 Eh oui, je le connois.

HORACE
 C’est un fou, n’est-ce pas ?

ARNOLPHE
 Eh...

HORACE
 Qu’en dites-vous ? quoi ?
335 Eh ? c’est-à-dire oui. Jaloux ? à faire rire.
Sot ? Je vois qu’il en est ce que l’on m’a pu dire.
Enfin l’aimable Agnès a su m’assujettir,
C’est un joli bijou, pour ne vous point mentir,
Et ce serait péché, qu’une beauté si rare
340 Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre.
Pour moi, tous mes efforts, tous mes vœux les plus doux,
Vont à m’en rendre maître, en dépit du jaloux ;
Et l’argent que de vous j’emprunte avec franchise,
N’est que pour mettre à bout cette juste entreprise.
345 Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,
Que l’argent est la clef de tous les grands ressorts,
Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes,
En amour, comme en guerre, avance les conquêtes.
Vous me semblez chagrin ; serait-ce qu’en effet
350 Vous désapprouveriez le dessein que j’ai fait ?

ARNOLPHE
 Non, c’est que je songeais...

HORACE
 Cet entretien vous lasse ;
 Adieu, j’irai chez vous tantôt vous rendre grâce.

ARNOLPHE
 Ah ! faut-il...

HORACE, revenant.
 Derechef, veuillez être discret,
 Et n’allez pas, de grâce, éventer mon secret.

ARNOLPHE
 Que je sens dans mon âme...

HORACE, revenant.
355 Et surtout à mon père,
 Qui s’en ferait peut-être un sujet de colère.

ARNOLPHE, croyant qu’il revient encore.
 Oh... Oh que j’ai souffert durant cet entretien !
Jamais trouble d’esprit ne fut égal au mien.
Avec quelle imprudence, et quelle hâte extrême,
360 Il m’est venu conter cette affaire à moi-même !
Bien que mon autre nom le tienne dans l’erreur,
Étourdi montra-t-il jamais tant de fureur ?
Mais ayant tant souffert, je devais me contraindre [30] ,
Jusques à m’éclaircir de ce que je dois craindre,
365 À pousser jusqu’au bout son caquet indiscret,
Et savoir pleinement leur commerce secret.
Tâchons à le rejoindre [31] , il n’est pas loin je pense,
Tirons-en de ce fait l’entière confidence ;
Je tremble du malheur qui m’en peut arriver,
370 Et l’on cherche souvent plus qu’on ne veut trouver.

[1] Pour se purger de sa magnificence : pour justifier ses dépenses fastueuses.

[i] Sot est au XVIIe siècle synonyme de cocu.

[2] Triompher : " se réjouir, être fort aise " (Dictionnaire de Richelet, 1679).

[3] De souffrance : de tolérance, de complaisance.

[4] VAR. Bien rusé qui pourra m’attraper sur ce point (1682).
Huppé : habile, malin.

[5] Réclamer : invoquer.

[6] Le corbillon est "un petit jeu d’enfants où l’on s’exerce à rimer en on" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[7] Nous ajoutons les guillemets, ainsi que dans la suite de la scène.

[8] La marotte est le bâton des fous ; au figuré, c’est une passion violente, une passion qui rend fou.

[9] Il faut sous-entendre : "Je réponds...".

[10] Rabelais, Tiers Livre, ch. V, où Pantagruel répond à Panurge : "Prêchez et patrocinez [plaidez] d’ici à la Pentecôte, enfin vous serez ébahi comment rien ne m’aurez persuadé."

[11] VAR. De la lui demander il me vint en pensée. (1682).

[12] Loin de toute pratique : de toute fréquentation.

[13] Idiote : simple et ignorante.

[14] VAR. On doit me condamner. (1682).

[15] L’innocente Agnès pense que les femmes conçoivent par l’oreille, tout comme la Vierge Marie a conçu par l’oreille, puisque c’est par l’oreille qu’elle a appris le dessein de Dieu de faire d’elle la mère du Sauveur.

[16] VAR. À quarante-deux ans de vous débaptiser. (1682).

[17] Arnolphe n’aime pas son nom, parce que Saint Arnoul est considéré depuis le Moyen Age comme le patron des maris trompés.

[18] Thomas Corneille se faisait appeler Corneille de l’Isle, et Molière ne pouvait pas l’ignorer ; il est très probable qu’il n’était pas en bons termes avec le cadet des Corneille, avant la "Querelle de l’École des femmes".

[19] VAR. Le plaisant sratagème ! (1682).

[20] VAR. Que fait-il à présent ? est-il toujours gaillard ? (1682).

[21] Ce vers est mis dans la bouche d’Horace dans l’édition de 1663. Nous corrigeons cette erreur d’après l’édition de 1682.

[22] VAR. Non ; mais vous a-t-on dit comme on le nomme ? (1682).

[23] VAR. Pour un fait important que ne dit pas sa lettre. (1682).

[24] VAR. Il faut pour les amis des lettres moins civiles. (1682).

[25] Cent pistoles font mille livres, ce qui est une grosse somme au XVIIe siècle.

[26] Horace voudrait donner à Arnolphe un reçu, mais Arnolphe refuse ces façons d’agir de banquier ou de notaire ("Laissons ce style").

[27] Coqueter : "se plaire à cojoler, ou à être cajolée (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[28] Féru : blessé d’amour.

[29] Objet, qui désigne aussi bien un homme qu’une femme, n’est pas péjoratif au XVIIe siècle.

[30] Je devais me contraindre : j’aurais dû me contraindre.

[31] VAR. Tâchons de le rejoindre. (1682).