Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact

La Comtesse d’Escarbagnas

Acte 1

Comédie

ACTEURS
LA COMTESSE D’ESCARBAGNAS.
LE COMTE, son fils.
LE VICOMTE, amant de Julie.
JULIE, amante du Vicomte.
MONSIEUR TIBAUDIER, conseiller, amant de la Comtesse.
MONSIEUR HARPIN, receveur des tailles, autre amant de la Comtesse.
MONSIEUR BOBINET, précepteur de Monsieur le Comte.
ANDRÉE, suivante de la Comtesse.
JEANNOT, laquais de Monsieur Tibaudier.
CRIQUET, laquais de la Comtesse.
La scène est à Angoulême.

 ACTE Ier [1] , SCÈNE PREMIÈRE

JULIE, LE VICOMTE.

LE VICOMTE.- Hé, quoi Madame, vous êtes déjà ici ?

JULIE.- Oui, vous en devriez rougir, Cléante, et il n’est guère honnête à un amant de venir le dernier au rendez-vous.

LE VICOMTE.- Je serais ici il y a une heure, s’il n’y avait point de fâcheux au monde, et j’ai été arrêté en chemin par un vieux importun de qualité, qui m’a demandé tout exprès des nouvelles de la cour, pour trouver moyen de m’en dire des plus extravagantes qu’on puisse débiter ; et c’est là, comme vous savez, le fléau des petites villes, que ces grands nouvellistes [2] qui cherchent partout où répandre les contes qu’ils ramassent. Celui-ci m’a montré d’abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d’un grand fatras de balivernes, qui viennent, m’a-t-il dit, de l’endroit le plus sûr du monde. Ensuite, comme d’une chose fort curieuse, il m’a fait, avec grand mystère, une fatigante lecture de toutes les méchantes plaisanteries de la Gazette de Hollande, dont il épouse les intérêts. Il tient que la France est battue en ruine par la plume de cet écrivain, et qu’il ne faut que ce bel esprit pour défaire toutes nos troupes ; et de là s’est jeté à corps perdu dans la raisonnement du Ministère, dont il remarque tous les défauts, et d’où j’ai cru qu’il ne sortirait point [3] . À l’entendre parler, il sait les secrets du Cabinet [i] mieux que ceux qui les font. La politique de l’État lui laisse voir tous ses desseins, et elle ne fait pas un pas, dont il ne pénètre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se fait, nous découvre les vues de la prudence de nos voisins, et remue à sa fantaisie toutes les affaires de l’Europe. Ses intelligences même s’étendent jusques en Afrique, et en Asie ; et il est informé de tout ce qui s’agite dans le Conseil d’en haut, du Prête-Jean, et du Grand Mogol [4] .

JULIE.- Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de la rendre agréable, et faire qu’elle soit plus aisément reçue.

LE VICOMTE.- C’est là, belle Julie, la véritable cause de mon retardement, et si je voulais y donner une excuse galante, je n’aurais qu’à vous dire, que le rendez-vous que vous voulez prendre [5] peut autoriser la paresse dont vous me querellez. Que m’engager à faire l’amant de la maîtresse du logis, c’est me mettre en état de craindre de me trouver ici le premier. Que cette feinte où je me force n’étant que pour vous plaire, j’ai lieu de ne vouloir en souffrir la contrainte, que devant les yeux qui s’en divertissent. Que j’évite le tête-à-tête avec cette comtesse ridicule, dont vous m’embarrassez, et en un mot que ne venant ici que pour vous, j’ai toutes les raisons du monde d’attendre que vous y soyez.

JULIE.- Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d’esprit, pour donner de belles couleurs aux fautes que vous pourrez faire. Cependant si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, nous aurions profité de tous ces moments, car j’ai trouvé en arrivant que la comtesse était sortie, et je ne doute point qu’elle ne soit allée par la ville, se faire honneur de la comédie [6] , que vous me donnez sous son nom.

LE VICOMTE.- Mais tout de bon, Madame, quand voulez-vous mettre fin à cette contrainte, et me faire moins acheter le bonheur de vous voir ?

JULIE.- Quand nos parents pourront être d’accord, ce que je n’ose espérer. Vous savez comme moi que les démêlés de nos deux familles, ne nous permettent point de nous voir autre part, et que mes frères, non plus que votre père, ne sont pas assez raisonnables pour souffrir notre attachement.

LE VICOMTE.- Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez-vous que leur inimitié nous laisse, et me contraindre à perdre en une sotte feinte, les moments que j’ai près de vous ?

JULIE.- Pour mieux cacher notre amour, et puis, à vous dire la vérité, cette feinte dont vous parlez m’est une comédie fort agréable, et je ne sais si celle que vous nous donnez aujourd’hui me divertira davantage. Notre comtesse d’Escarbagnas, avec son perpétuel entêtement de qualité [7] , est un aussi bon personnage qu’on en puisse mettre sur le théâtre. Le petit voyage qu’elle a fait à Paris, l’a ramenée dans Angoulême, plus achevée [8] qu’elle n’était. L’approche de l’air de la cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments, et sa sottise tous les jours ne fait que croître et embellir.

LE VICOMTE.- Oui, mais vous ne considérez pas que le jeu qui vous divertit tient mon cœur au supplice, et qu’on n’est point capable de se jouer longtemps, lorsqu’on a dans l’esprit une passion aussi sérieuse, que celle que je sens pour vous. Il est cruel, belle Julie, que cet amusement dérobe à mon amour un temps qu’il voudrait employer à vous expliquer son ardeur ; et cette nuit j’ai fait là-dessus quelques vers, que je ne puis m’empêcher de vous réciter, sans que vous me le demandiez, tant la démangeaison de dire ses ouvrages, est un vice attaché à la qualité de poète.

C’est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture :

Iris, comme vous le voyez, est mis là pour Julie.

C’est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture,
Et si je suis vos lois, je les blâme tout bas,
De me forcer à taire un tourment que j’endure
Pour déclarer un mal que je ne ressens pas.
Faut-il que vos beaux yeux à qui je rends les armes,
Veuillent se divertir de mes tristes soupirs,
Et n’est-ce pas assez de souffrir pour vos charmes,
Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs ?
C’en est trop à la fois, que ce double martyre,
Et ce qu’il me faut taire, et ce qu’il me faut dire,
Exerce sur mon cœur pareille cruauté.
L’amour le met en feu, la contrainte le tue,
Et si par la pitié vous n’êtes combattue,
Je meurs, et de la feinte, et de la vérité.

JULIE.- Je vois que vous vous faites là bien plus maltraité que vous n’êtes ; mais c’est une licence que prennent messieurs les poètes, de mentir de gaieté de cœur, et de donner à leurs maîtresses des cruautés qu’elles n’ont pas, pour s’accommoder aux pensées qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que vous me donniez ces vers par écrit.

LE VICOMTE.- C’est assez de vous les avoir dits, et je dois en demeurer là ; il est permis d’être parfois assez fou pour faire des vers, mais non pour vouloir qu’ils soient vus.

JULIE.- C’est en vain que vous vous retranchez sur une fausse modestie, on sait dans le monde que vous avez de l’esprit, et je ne vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres.

LE VICOMTE.- Mon Dieu, Madame, marchons là-dessus, s’il vous plaît, avec beaucoup de retenue ; il est dangereux dans le monde de se mêler d’avoir de l’esprit. Il y a là dedans un certain ridicule qu’il est facile d’attraper, et nous avons de nos amis qui me font craindre leur exemple.

JULIE.- Mon Dieu, Cléante, vous avez beau dire, je vois avec tout cela que vous mourez d’envie de me les donner, et je vous embarrasserais si je faisais semblant de ne m’en pas soucier.

LE VICOMTE.- Moi, Madame, vous vous moquez, et je ne suis pas si poète que vous pourriez bien croire, pour... Mais voici votre Madame la comtesse d’Escarbagnas, je sors par l’autre porte pour ne la point trouver, et vais disposer tout mon monde au divertissement que je vous ai promis.

 SCÈNE II

LA COMTESSE, JULIE.

LA COMTESSE.- Ah ! mon Dieu, Madame, vous voilà toute seule ? Quelle pitié est-ce là ! Toute seule ; il me semble que mes gens m’avaient dit que le vicomte était ici.

JULIE.- Il est vrai qu’il y est venu, mais c’est assez pour lui de savoir que vous n’y étiez pas pour l’obliger à sortir.

LA COMTESSE.- Comment il vous a vue ?

JULIE.- Oui.

LA COMTESSE.- Et il ne vous a rien dit ?

JULIE.- Non, Madame, et il a voulu témoigner par là qu’il est tout entier à vos charmes.

LA COMTESSE.- Vraiment je le veux quereller de cette action, quelque amour que l’on ait pour moi, j’aime que ceux qui m’aiment, rendent ce qu’ils doivent au sexe ; et je ne suis point de l’humeur de ces femmes injustes, qui s’applaudissent des incivilités, que leurs amants font aux autres belles.

JULIE.- Il ne faut point, Madame, que vous soyez surprise de son procédé. L’amour que vous lui donnez, éclate dans toutes ses actions, et l’empêche d’avoir des yeux que pour vous.

LA COMTESSE.- Je crois être en état de pouvoir faire naître une passion assez forte, et je me trouve pour cela assez de beauté, de jeunesse, et de qualité, Dieu merci ; mais cela n’empêche pas, qu’avec ce que j’inspire, on ne puisse garder de l’honnêteté, et de la complaisance pour les autres. Que faites-vous donc là, laquais ? Est-ce qu’il n’y a pas une antichambre, où se tenir, pour venir quand on vous appelle ? Cela est étrange, qu’on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde. À qui est-ce donc que je parle, voulez-vous vous en aller là dehors, petit fripon ? Filles approchez.

ANDRÉE.- Que vous plaît-il, Madame ?

LA COMTESSE.- Ôtez-moi mes coiffes. Doucement donc maladroite, comme vous me saboulez [9] la tête avec vos mains pesantes.

ANDRÉE.- Je fais, Madame, le plus doucement que je puis.

LA COMTESSE.- Oui, mais le plus doucement que vous pouvez, est fort rudement pour ma tête, et vous me l’avez déboîtée. Tenez encore ce manchon, ne laissez point traîner tout cela, et portez-le dans ma garde-robe. Hé bien, où va-t-elle, où va-t-elle, que veut-elle faire, cet oison bridé [i]  ?

ANDRÉE.- Je veux, Madame, comme vous m’avez dit, porter cela aux garde-robes [10] .

LA COMTESSE.- Ah ! mon Dieu, l’impertinente. Je vous demande pardon, Madame. Je vous ai dit ma garde-robe, grosse bête, c’est-à-dire où sont mes habits.

ANDRÉE.- Est-ce, Madame, qu’à la cour une armoire s’appelle une garde-robe ?

LA COMTESSE.- Oui, butorde, on appelle ainsi le lieu où l’on met les habits.

ANDRÉE.- Je m’en ressouviendrai, Madame, aussi bien que de votre grenier, qu’il faut appeler garde-meuble [11] .

LA COMTESSE.- Quelle peine il faut prendre pour instruire ces animaux-là !

JULIE.- Je les trouve bien heureux, Madame, d’être sous votre discipline.

LA COMTESSE.- C’est une fille de ma mère nourrice, que j’ai mise à la chambre [12] , et elle est toute neuve encore.

JULIE.- Cela est d’une belle âme, Madame, et il est glorieux de faire ainsi des créatures [13] .

LA COMTESSE.- Allons, des sièges. Holà, laquais, laquais, laquais. En vérité voilà qui est violent, de ne pouvoir pas avoir un laquais, pour donner des sièges. Filles, laquais, laquais, filles, quelqu’un. Je pense que tous mes gens sont morts, et que nous serons contraintes de nous donner des sièges nous-mêmes.

ANDRÉE.- Que voulez-vous, Madame ?

LA COMTESSE.- Il se faut bien égosiller avec vous autres.

ANDRÉE.- J’enfermais votre manchon et vos coiffes dans votre armoi..., dis-je, dans votre garde-robe.

LA COMTESSE.- Appelez-moi ce petit fripon de laquais.

ANDRÉE.- Holà, Criquet.

LA COMTESSE.- Laissez là votre Criquet, bouvière, et appelez laquais.

ANDRÉE.- Laquais donc, et non pas Criquet, venez parler à Madame. Je pense qu’il est sourd, Criq... Laquais, laquais.

CRIQUET.- Plaît-il ?

LA COMTESSE.- Où étiez-vous donc, petit coquin ?

CRIQUET.- Dans la rue, Madame.

LA COMTESSE.- Et pourquoi dans la rue ?

CRIQUET.- Vous m’avez dit d’aller là-dehors.

LA COMTESSE.- Vous êtes un petit impertinent, mon ami, et vous devez savoir que là-dehors, en termes de personnes de qualité, veut dire l’antichambre. Andrée, ayez soin tantôt de faire donner le fouet à ce petit fripon-là, par mon écuyer ; c’est un petit incorrigible.

ANDRÉE.- Qu’est-ce que c’est, Madame, que votre écuyer ? Est-ce maître Charles [14] que vous appelez comme cela ?

LA COMTESSE.- Taisez-vous, sotte que vous êtes, vous ne sauriez ouvrir la bouche que vous ne disiez une impertinence. Des sièges ; et vous, allumez deux bougies dans mes flambeaux d’argent, il se fait déjà tard. Qu’est-ce que c’est donc que vous me regardez toute effarée ?

ANDRÉE.- Madame...

LA COMTESSE.- Hé bien, Madame. Qu’y a-t-il ?

ANDRÉE.- C’est que...

LA COMTESSE.- Quoi ?

ANDRÉE.- C’est que je n’ai point de bougie [15] .

LA COMTESSE.- Comment, vous n’en avez point ?

ANDRÉE.- Non, Madame, si ce n’est des bougies de suif.

LA COMTESSE.- La bouvière. Et où est donc la cire que je fis acheter ces jours passés ?

ANDRÉE.- Je n’en ai point vu depuis que je suis céans.

LA COMTESSE.- Ôtez-vous de là, insolente, je vous renvoyerai chez vos parents. Apportez-moi un verre d’eau. Madame.
Faisant des cérémonies pour s’asseoir.

JULIE.- Madame.

LA COMTESSE.- Ah ! Madame.

JULIE.- Ah ! Madame.

LA COMTESSE.- Mon Dieu, Madame.

JULIE.- Mon Dieu, Madame.

LA COMTESSE.- Oh, Madame.

JULIE.- Oh, Madame.

LA COMTESSE.- Eh, Madame.

JULIE.- Eh, Madame.

LA COMTESSE.- Hé allons donc, Madame.

JULIE.- Hé allons donc, Madame.

LA COMTESSE.- Je suis chez moi, Madame, nous sommes demeurées d’accord de cela. Me prenez-vous pour une provinciale, Madame ?

JULIE.- Dieu m’en garde, Madame.

LA COMTESSE  [16] .- Allez, impertinente, je bois avec une soucoupe. Je vous dis que vous m’alliez quérir une soucoupe pour boire.

ANDRÉE.- Criquet, qu’est-ce que c’est qu’une soucoupe ?

CRIQUET.- Une soucoupe ?

ANDRÉE.- Oui.

CRIQUET.- Je ne sais.

LA COMTESSE.- Vous ne vous grouillez [i] pas ?

ANDRÉE.- Nous ne savons tous deux, Madame, ce que c’est qu’une soucoupe.

LA COMTESSE.- Apprenez que c’est une assiette, sur laquelle on met le verre. Vive Paris pour être bien servie, on vous entend là au moindre coup d’œil. Hé bien vous ai-je dit comme cela, tête de bœuf ? C’est dessous qu’il faut mettre l’assiette.

ANDRÉE.- Cela est bien aisé.
Andrée casse le verre.

LA COMTESSE.- Hé bien ne voilà pas l’étourdie ? En vérité vous me paierez mon verre.

ANDRÉE.- Hé bien oui, Madame, je le paierai.

LA COMTESSE.- Mais voyez cette maladroite, cette bouvière, cette butorde, cette...

ANDRÉE, s’en allant.- Dame, Madame, si je le paye, je ne veux point être querellée.

LA COMTESSE.- Ôtez-vous de devant mes yeux. En vérité, Madame, c’est une chose étrange que les petites villes, on n’y sait point du tout son monde ; et je viens de faire deux ou trois visites, où ils ont pensé me désespérer, par le peu de respect qu’ils rendent à ma qualité.

JULIE.- Où auraient-ils appris à vivre, ils n’ont point fait de voyage à Paris.

LA COMTESSE.- Ils ne laisseraient pas de l’apprendre s’ils voulaient écouter les personnes ; mais le mal que j’y trouve, c’est qu’ils veulent en savoir autant que moi, qui ai été deux mois à Paris, et vu toute la cour.

JULIE.- Les sottes gens que voilà.

LA COMTESSE.- Ils sont insuppportables, avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens. Car enfin, il faut qu’il y ait de la subordination dans les choses ; et ce qui me met hors de moi, c’est qu’un gentilhomme de ville [17] de deux jours, ou de deux cents ans, aura l’effronterie de dire qu’il est aussi bien gentilhomme, que feu Monsieur mon mari [18] , qui demeurait à la campagne, qui avait meute de chiens courants, et qui prenait la qualité de comte dans tous les contrats qu’il passait.

JULIE.- On sait bien mieux vivre à Paris dans ces hôtels, dont la mémoire doit être si chère [19] . Cet hôtel de Mouhy, Madame, cet hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande [20] . Les agréables demeures que voilà !

LA COMTESSE.- Il est vrai qu’il y a bien de la différence de ces lieux-là, à tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne marchande point à vous rendre tous les respects qu’on saurait souhaiter. On ne s’en lève pas, si l’on veut, de dessus son siège ; et lorsque l’on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché [21] , on est servie à point nommé.

JULIE.- Je pense, Madame, que durant votre séjour à Paris, vous avez fait bien des conquêtes de qualité.

LA COMTESSE.- Vous pouvez bien croire, Madame, que tout ce qui s’appelle les galants de la cour, n’a pas manqué de venir à ma porte, et de m’en conter, et je garde dans ma cassette de leurs billets, qui peuvent faire voir quelles propositions j’ai refusées ; il n’est pas nécessaire de vous dire leurs noms, on sait ce qu’on veut dire par les galants de la cour.

JULIE.- Je m’étonne, Madame, que de tous ces grands noms que je devine, vous ayez pu redescendre à un monsieur Tibaudier, le conseiller, et à un monsieur Harpin, le receveur des tailles. La chute est grande, je vous l’avoue. Car pour Monsieur votre vicomte, quoique vicomte de province, c’est toujours un vicomte, et il peut faire un voyage à Paris, s’il n’en a point fait ; mais un conseiller, et un receveur, sont des amants un peu bien minces, pour une grande comtesse comme vous.

LA COMTESSE.- Ce sont gens qu’on ménage dans les provinces pour le besoin qu’on en peut avoir, ils servent au moins à remplir les vides de la galanterie, à faire nombre de soupirants ; et il est bon, Madame, de ne pas laisser un amant seul maître du terrain, de peur que faute de rivaux, son amour ne s’endorme sur trop de confiance.

JULIE.- Je vous avoue, madame, qu’il y a merveilleusement à profiter de tout ce que vous dites, c’est une école que votre conversation, et j’y viens tous les jours attraper quelque chose.

 SCÈNE III

CRIQUET, LA COMTESSE, JULIE, ANDRÉE, JEANNOT.

CRIQUET.- Voilà Jeannot de Monsieur le Conseiller qui vous demande, Madame.

LA COMTESSE.- Hé bien petit coquin, voilà encore de vos âneries ; un laquais qui saurait vivre, aurait été parler tout bas à la demoiselle suivante, qui serait venue dire doucement à l’oreille de sa maîtresse : "Madame, voilà le laquais de Monsieur un tel, qui demande à vous dire un mot", à quoi la maîtresse aurait répondu, "Faites-le entrer".

CRIQUET.- Entrez, Jeannot.

LA COMTESSE.- Autre lourderie. Qu’y a-t-il, laquais ? Que portes-tu là ?

JEANNOT.- C’est Monsieur le Conseiller, Madame, qui vous souhaite le bon jour ; et auparavant que de venir, vous envoie des poires de son jardin, avec ce petit mot d’écrit.

LA COMTESSE.- C’est du bon-chrétien, qui est fort beau. Andrée, faites porter cela à l’office. Tiens mon enfant, voilà pour boire.

JEANNOT.- Oh non, Madame.

LA COMTESSE.- Tiens, te dis-je.

JEANNOT.- Mon maître m’a défendu, Madame, de rien prendre de vous.

LA COMTESSE.- Cela ne fait rien.

JEANNOT.- Pardonnez-moi, Madame.

CRIQUET.- Hé prenez, Jeannot, si vous n’en voulez pas, vous me le baillerez.

LA COMTESSE.- Dis à ton maître que je le remercie.

CRIQUET.- Donne-moi donc cela.

JEANNOT.- Oui, quelque sot [22] .

CRIQUET.- C’est moi qui te l’ai fait prendre.

JEANNOT.- Je l’aurais bien pris sans toi.

LA COMTESSE.- Ce qui me plaît de ce Monsieur Tibaudier, c’est qu’il sait vivre avec les personnes de ma qualité, et qu’il est fort respectueux.

 SCÈNE IV

LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, CRIQUET, ANDRÉE.

LE VICOMTE.- Madame, je viens vous avertir que la comédie sera bientôt prête, et que dans un quart d’heure nous pouvons passer dans la salle.

LA COMTESSE.- Je ne veux point de cohue au moins. Que l’on dise à mon suisse [23] qu’il ne laisse entrer personne.

LE VICOMTE.- En ce cas, Madame, je vous déclare que je renonce à la comédie, et je n’y saurais prendre de plaisir, lorsque la compagnie n’est pas nombreuse. Croyez-moi, si vous voulez vous bien divertir, qu’on dise à vos gens de laisser entrer toute la ville.

LA COMTESSE.- Laquais, un siège. Vous voilà venu à propos pour recevoir un petit sacrifice que je veux bien vous faire. Tenez, c’est un billet de Monsieur Tibaudier, qui m’envoie des poires. Je vous donne la liberté de le lire tout haut, je ne l’ai point encore vu.

LE VICOMTE.- Voici un billet du beau style, Madame, et qui mérite d’être bien écouté.
(Il lit.)
Madame, je n’aurais pas pu vous faire le présent que je vous envoie, si je ne recueillais pas plus de fruit de mon jardin, que j’en recueille de mon amour.

LA COMTESSE.- Cela vous marque clairement qu’il ne se passe rien entre nous.

LE VICOMTE continue.- Les poires ne sont pas encore bien mûres [24] , mais elles en cadrent mieux, avec la dureté de votre âme, qui par ses continuels dédains, ne me promet pas poires molles [25] . Trouvez bon, Madame, que sans m’engager dans une énumération de vos perfections, et charmes, qui me jetterait dans un progrès à l’infini, je conclue ce mot, en vous faisant considérer que je suis d’un aussi franc chrétien, que les poires que je vous envoie, puisque je rends le bien pour le mal, c’est-à-dire, Madame, pour m’expliquer plus intelligiblement, puisque je vous présente des poires de bon-chrétien, pour des poires d’angoisse [26] , que vos cruautés me font avaler tous les jours.

Tibaudier, votre esclave indigne.

Voilà, Madame, un billet à garder.

LA COMTESSE.- Il y a peut-être quelque mot qui n’est pas de l’Académie ; mais j’y remarque un certain respect qui me plaît beaucoup.

JULIE.- Vous avez raison, Madame, et Monsieur le Vicomte dût-il s’en offenser, j’aimerais un homme qui m’écrirait comme cela.

 SCÈNE V

MONSIEUR TIBAUDIER, LE VICOMTE, LA COMTESSE, JULIE, ANDRÉE, CRIQUET.

LA COMTESSE.- Approchez, Monsieur Tibaudier, ne craignez point d’entrer. Votre billet a été bien reçu, aussi bien que vos poires, et voilà Madame qui parle pour vous, contre votre rival.

MONSIEUR TIBAUDIER.- Je lui suis bien obligé, Madame, et si elle a jamais quelque procès en notre siège, elle verra que je n’oublierai pas l’honneur qu’elle me fait, de se rendre auprès de vos beautés l’avocat de ma flamme.

JULIE.- Vous n’avez pas besoin d’avocat, Monsieur, et votre cause est juste.

MONSIEUR TIBAUDIER.- Ce néanmoins, Madame, bon droit a besoin d’aide [27] , et j’ai sujet d’appréhender de me voir supplanté par un tel rival, et que Madame ne soit circonvenue par la qualité de vicomte.

LE VICOMTE.- J’espérais quelque chose, Monsieur Tibaudier, avant votre billet, mais il me fait craindre pour mon amour.

MONSIEUR TIBAUDIER.- Voici encore, Madame, deux petits versets, ou couplets [28] , que j’ai composés à votre honneur et gloire.

LE VICOMTE.- Ah ! je ne pensais pas que Monsieur Tibaudier fût poète, et voilà pour m’achever, que ces deux petits versets-là.

LA COMTESSE.- Il veut dire deux strophes [29] . Laquais, donnez un siège à Monsieur Tibaudier. Un pliant [30] , petit animal. Monsieur Tibaudier, mettez-vous là, et nous lisez vos strophes.

MONSIEUR TIBAUDIER.-

Une personne de qualité
Ravit mon âme,
Elle a de la beauté,
J’ai de la flamme ;
Mais je la blâme
D’avoir de la fierté.

LE VICOMTE.- Je suis perdu après cela.

LA COMTESSE.- Le premier vers est beau, Une personne de qualité.

JULIE.- Je crois qu’il est un peu trop long, mais on peut prendre une licence pour dire une belle pensée.

LA COMTESSE.- Voyons l’autre strophe.

MONSIEUR TIBAUDIER.-

Je ne sais pas si vous doutez de mon parfait amour ;
Mais je sais bien que mon cœur à toute heure
Veut quitter sa chagrine demeure,
Pour aller par respect faire au vôtre sa cour :
Après cela pourtant, sûre de ma tendresse,
Et de ma foi, dont unique est l’espèce,
Vous devriez à votre tour
Vous contentant d’être comtesse,
Vous dépouiller en ma faveur, d’une peau de tigresse,
Qui couvre vos appas, la nuit comme le jour.

LE VICOMTE.- Me voilà supplanté, moi, par Monsieur Tibaudier.

LA COMTESSE.- Ne pensez pas vous moquer, pour des vers faits dans la province, ces vers-là sont fort beaux.

LE VICOMTE.- Comment, Madame, me moquer ? Quoique son rival, je trouve ces vers admirables, et ne les appelle pas seulement deux strophes, comme vous, mais deux épigrammes, aussi bonnes que toutes celles de Martial.

LA COMTESSE.- Quoi, Martial fait-il des vers, je pensais qu’il ne fît que des gants ?

MONSIEUR TIBAUDIER.- Ce n’est pas ce Martial-là, Madame, c’est un auteur qui vivait il y a trente ou quarante ans [31] .

LE VICOMTE.- Monsieur Tibaudier a lu les auteurs, comme vous le voyez. Mais allons voir, Madame, si ma musique et ma comédie, avec mes entrées de ballet, pourront combattre dans votre esprit les progrès des deux strophes, et du billet que nous venons de voir.

LA COMTESSE.- Il faut que mon fils le Comte soit de la partie, car il est arrivé ce matin de mon château avec son précepteur, que je vois là-dedans.

 SCÈNE VI

MONSIEUR BOBINET, MONSIEUR TIBAUDIER, LA COMTESSE, LE VICOMTE, JULIE, ANDRÉE, CRIQUET.

LA COMTESSE.- Holà, Monsieur Bobinet, Monsieur Bobinet, approchez-vous du monde.

MONSIEUR BOBINET.- Je donne le bon vêpre [32] , à toute l’honorable compagnie. Que désire Madame la comtesse d’Escarbagnas, de son très humble serviteur Bobinet ?

LA COMTESSE.- À quelle heure, Monsieur Bobinet, êtes-vous parti d’Escarbagnas, avec mon fils le Comte ?

MONSIEUR BOBINET.- À huit heures trois quarts, Madame, comme votre commandement me l’avait ordonné.

LA COMTESSE.- Comment se portent mes deux autres fils, le Marquis, et le Commandeur ?

MONSIEUR BOBINET.- Ils sont, Dieu grâce, Madame, en parfaite santé.

LA COMTESSE.- Où est le Comte ?

MONSIEUR BOBINET.- Dans votre belle chambre à alcôve, Madame.

LA COMTESSE.- Que fait-il, Monsieur Bobinet ?

MONSIEUR BOBINET.- Il compose un thème, Madame, que je viens de lui dicter, sur une épître de Cicéron.

LA COMTESSE.- Faites-le venir, Monsieur Bobinet.

MONSIEUR BOBINET.- Soit fait, Madame, ainsi que vous le commandez.

LE VICOMTE.- Ce Monsieur Bobinet, Madame, a la mine fort sage, et je crois qu’il a de l’esprit.

 SCÈNE VII

LA COMTESSE, LE VICOMTE, JULIE, LE COMTE, MONSIEUR BOBINET, MONSIEUR TIBAUDIER, ANDRÉE, CRIQUET.

MONSIEUR BOBINET.- Allons, Monsieur le Comte, faites voir que vous profitez des bons documents [33] qu’on vous donne. La révérence à toute l’honnête assemblée.

LA COMTESSE.- Comte, saluez Madame. Faites la révérence à Monsieur le Vicomte. Saluez Monsieur le Conseiller.

MONSIEUR TIBAUDIER.- Je suis ravi, Madame, que vous me concédiez la grâce d’embrasser Monsieur le Comte votre fils. On ne peut pas aimer le tronc, qu’on n’aime aussi les branches.

LA COMTESSE.- Mon Dieu, Monsieur Tibaudier, de quelle comparaison vous servez-vous là ?

JULIE.- En vérité, Madame, Monsieur le Comte a tout à fait bon air.

LE VICOMTE.- Voilà un jeune gentilhomme qui vient bien dans le monde.

JULIE.- Qui dirait que Madame eût un si grand enfant ?

LA COMTESSE.- Hélas [i]  ! quand je le fis, j’étais si jeune que je me jouais encore avec une poupée.

JULIE.- C’est Monsieur votre frère, et non pas Monsieur votre fils.

LA COMTESSE.- Monsieur Bobinet, ayez bien soin au moins de son éducation.

MONSIEUR BOBINET.- Madame, je n’oublierai aucune chose pour cultiver cette jeune plante, dont vos bontés m’ont fait l’honneur de me confier la conduite, et je tâcherai de lui inculquer les semences de la vertu.

LA COMTESSE.- Monsieur Bobinet, faites-lui un peu dire quelque petite galanterie de ce que vous lui apprenez.

MONSIEUR BOBINET.- Allons, Monsieur le Comte, récitez votre leçon d’hier au matin.

LE COMTE.-

Omne viro soli quod convenit esto virile.
Omne viri... [34]

LA COMTESSE.- Fi, Monsieur Bobinet, quelles sottises est-ce que vous lui apprenez là ?

MONSIEUR BOBINET.- C’est du latin, Madame, et la première règle de Jean Despautère.

LA COMTESSE.- Mon Dieu, ce Jean Despautère-là est un insolent, et je vous prie de lui enseigner du latin plus honnête [35] que celui-là.

MONSIEUR BOBINET.- Si vous voulez, Madame, qu’il achève, la glose [36] expliquera ce que cela veut dire.

LA COMTESSE.- Non, non, cela s’explique assez.

CRIQUET.- Les comédiens envoient dire qu’ils sont tout prêts.

LA COMTESSE.- Allons nous placer. Monsieur Tibaudier, prenez Madame.

LE VICOMTE.- Il est nécessaire de dire, que cette comédie n’a été faite que pour lier ensemble les différents morceaux de musique, et de danse, dont on a voulu composer ce divertissement, et que...

LA COMTESSE.- Mon Dieu voyons l’affaire, on a assez d’esprit pour comprendre les choses.

LE VICOMTE.- Qu’on commence le plus tôt qu’on pourra, et qu’on empêche, s’il se peut, qu’aucun fâcheux ne vienne troubler notre divertissement.

Après que les violons ont quelque peu joué,
et que toute la compagnie est assise.

 SCÈNE VIII

LA COMTESSE, LE COMTE, LE VICOMTE, JULIE, MONSIEUR HARPIN, MONSIEUR TIBAUDIER, aux pieds de la comtesse, MONSIEUR BOBINET, ANDRÉE.

MONSIEUR HARPIN.- Parbleu la chose est belle, et je me réjouis de voir ce que je vois.

LA COMTESSE.- Holà, Monsieur le Receveur, que voulez-vous donc dire avec l’action que vous faites, vient-on interrompre comme cela une comédie ?

MONSIEUR HARPIN.- Morbleu, Madame, je suis ravi de cette aventure, et ceci me fait voir ce que je dois croire de vous, et l’assurance qu’il y a au don de votre cœur, et aux serments que vous m’avez faits de sa fidélité.

LA COMTESSE.- Mais vraiment, on ne vient point ainsi se jeter au travers d’une comédie, et troubler un acteur qui parle.

MONSIEUR HARPIN.- Eh têtebleu la véritable comédie qui se fait ici, c’est celle que vous jouez, et si je vous trouble, c’est de quoi je me soucie peu.

LA COMTESSE.- En vérité vous ne savez ce que vous dites.

MONSIEUR HARPIN.- Si fait morbleu je le sais bien, je le sais bien, morbleu, et... [37]

LA COMTESSE.- Eh fi, Monsieur, que cela est vilain de jurer de la sorte.

MONSIEUR HARPIN.- Eh ventrebleu, s’il y a ici quelque chose de vilain, ce ne sont point mes jurements, ce sont vos actions, et il vaudrait bien mieux que vous jurassiez, vous, la tête, la mort et la sang [i] , que de faire ce que vous faites avec Monsieur le Vicomte.

LE VICOMTE.- Je ne sais pas, Monsieur le Receveur, de quoi vous vous plaignez, et si...

MONSIEUR HARPIN.- Pour vous, Monsieur, je n’ai rien à vous dire, vous faites bien de pousser votre pointe, cela est naturel, je ne le trouve point étrange, et je vous demande pardon si j’interromps votre comédie ; mais vous ne devez point trouver étrange aussi que je me plaigne de son procédé, et nous avons raison tous deux de faire ce que nous faisons.

LE VICOMTE.- Je n’ai rien à dire à cela, et ne sais point les sujets de plaintes, que vous pouvez avoir contre Madame la comtesse d’Escarbagnas.

LA COMTESSE.- Quand on a des chagrins jaloux, on n’en use point de la sorte, et l’on vient doucement se plaindre à la personne que l’on aime.

MONSIEUR HARPIN.- Moi me plaindre doucement ?

LA COMTESSE.- Oui. L’on ne vient point crier de dessus un théâtre, ce qui se doit dire en particulier.

MONSIEUR HARPIN.- J’y viens moi morbleu tout exprès, c’est le lieu qu’il me faut, et je souhaiterais que ce fût un théâtre public, pour vous dire avec plus d’éclat toutes vos vérités.

LA COMTESSE.- Faut-il faire un si grand vacarme pour une comédie, que Monsieur le Vicomte me donne ? Vous voyez que Monsieur Tibaudier qui m’aime en use plus respectueusement que vous.

MONSIEUR HARPIN.- Monsieur Tibaudier en use comme il lui plaît, je ne sais pas de quelle façon monsieur Tibaudier a été avec vous, mais Monsieur Tibaudier n’est pas un exemple pour moi, et je ne suis point d’humeur à payer les violons pour faire danser les autres.

LA COMTESSE.- Mais vraiment, Monsieur le Receveur, vous ne songez pas à ce que vous dites, on ne traite point de la sorte les femmes de qualité, et ceux qui vous entendent croiraient qu’il y a quelque chose d’étrange entre vous et moi.

MONSIEUR HARPIN.- Hé ventrebleu, Madame, quittons la faribole.

LA COMTESSE.- Que voulez-vous donc dire, avec votre "quittons la faribole" ?

MONSIEUR HARPIN.- Je veux dire, que je ne trouve point étrange que vous vous rendiez au mérite de Monsieur le Vicomte, vous n’êtes pas la première femme qui joue dans le monde de ces sortes de caractères, et qui ait auprès d’elle un Monsieur le Receveur, dont on lui voit trahir, et la passion, et la bourse pour le premier venu qui lui donnera dans la vue ; mais ne trouvez point étrange aussi que je ne sois point la dupe d’une infidélité si ordinaire aux coquettes du temps, et que je vienne vous assurer devant bonne compagnie, que je romps commerce avec vous, et que Monsieur le Receveur ne sera plus pour vous Monsieur le Donneur.

LA COMTESSE.- Cela est merveilleux, comme les amants emportés deviennent à la mode ; on ne voit autre chose de tous côtés. Là, là, Monsieur le Receveur, quittez votre colère, et venez prendre place pour voir la comédie.

MONSIEUR HARPIN.- Moi, morbleu, prendre place, cherchez vos benêts à vos pieds. Je vous laisse, Madame la Comtesse, à Monsieur le Vicomte, et ce sera à lui que j’enverrai tantôt vos lettres. Voilà ma scène faite, voilà mon rôle joué. Serviteur à la compagnie.

MONSIEUR TIBAUDIER.- Monsieur le Receveur, nous nous verrons autre part qu’ici, et je vous ferai voir, que je suis au poil, et à la plume [38] .

MONSIEUR HARPIN.- Tu as raison, Monsieur Tibaudier.

LA COMTESSE.- Pour moi, je suis confuse de cette insolence.

LE VICOMTE.- Les jaloux, Madame, sont comme ceux qui perdent leur procès, ils ont permission de tout dire. Prêtons silence à la comédie.

 SCÈNE DERNIÈRE

LA COMTESSE, LE VICOMTE, JULIE, MONSIEUR TIBAUDIER, ANDRÉE, JEANNOT [39] .

JEANNOT.- Voilà un billet, monsieur, qu’on nous a dit de vous donner vite.

LE VICOMTE lit.- En cas que vous ayez quelque mesure à prendre, je vous envoie promptement un avis. La querelle de vos parents et de ceux de Julie, vient d’être accommodée, et les conditions de cet accord, c’est le mariage de vous, et d’elle. Bonsoir.

Ma foi, Madame, voilà notre comédie achevée aussi.

JULIE.- Ah ! Cléante quel bonheur ! Notre amour eût-il osé espérer un si heureux succès ?

LA COMTESSE.- Comment donc, qu’est-ce que cela veut dire ?

LE VICOMTE.- Cela veut dire, Madame, que j’épouse Julie, et si vous m’en croyez, pour rendre la comédie complète de tout point, vous épouserez Monsieur Tibaudier, et donnerez Mademoiselle Andrée à son laquais, dont il fera son valet de chambre.

LA COMTESSE.- Quoi, jouer de la sorte une personne de ma qualité ?

LE VICOMTE.- C’est sans vous offenser, Madame, et les comédies veulent de ces sortes de choses.

LA COMTESSE.- Oui, Monsieur Tibaudier, je vous épouse, pour faire enrager tout le monde.

MONSIEUR TIBAUDIER.- Ce m’est bien de l’honneur, Madame.

LE VICOMTE.- Souffrez, Madame, qu’en enrageant, nous puissions voir ici le reste du spectacle.

[1] La comédie ne comporte qu’un acte, mais elle n’est qu’une partie du spectacle intitulé Le Ballet des ballets.

[2] Le mot de nouvelliste au XVIIe siècle désigne aussi bien celui qui divulgue une nouvelle que celui qui est avide de nouvelles. Les deux feuilles remplies d’écritures dont il est d’abord question sont des nouvelles "à la main" (écrites à la main). Quant à la Gazette de Hollande, c’est la Gazette d’Amsterdam, imprimée en français, que tout le monde lit à Paris et dont, par conséquent, il n’y a pas lieu de faire "grand mystère".

[3] VAR. Ensuite, comme d’une chose fort curieuse, il m’a fait avec grand mystère une fatigante lecture de toutes les sottises de la Gazette de Hollande, et de là s’est jeté, à corps perdu, dans le raisonnement du Ministère, d’où j’ai cru qu’il ne sortirait point. (Variante de l’édition de 1682 ; sur cette variante, qui est le texte primitif de Molière, voir notre notice).

[i] Le Cabinet : "conseil où se traitent les affaires générales de l’État" (Littré). L’expression les secrets du Cabinet est à peu près synonyme de raisonnement du Ministère (raisons profondes qui expliquent les décisions gouvernementales).

[4] Le Conseil d’en haut qui réunit seulement quelques ministres autour du Roi, est le Conseil le plus restreint et le plus important de la Monarchie absolue. Le Prêtre-Jean (souvent orthographié comme ici Prête-Jean) est l’empereur d’Abyssinie, ou un prince dont le royaume est entre la Chine, le Siam et le Thibet. Quant au Grand Mogol, c’est le souverain mahométan le plus puissant et le plus riche de l’Inde.

[5] Que vous voulez prendre : que vous voulez me fixer (Julie donne rendez-vous au Vicomte chez la Comtesse d’Escarbagnas, et lui a demandé de jouer au soupirant de la dite Comtesse).

[6] Se faire honneur de la comédie : se faire gloire de la pastorale dont le Vicomte offre le spectacle à Julie, en feignant de l’offrir à la Comtesse.

[7] Son perpétuel entêtement de qualité : son perpétuel engouement pour la noblesse distinguée.

[8] Plus achevée : plus ridicule.

[9] Sabouler : tirailler, malmener (terme populaire qui contraste avec les prétentions de la Comtesse).

[i] Oison bridé : "On appelle un oison bridé celui à qui on a passé une plume à travers des ouvertures qui sont à la partie supérieure de son bec, pour l’empêcher de passer des haies et d’entrer dans les jardins" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[10] Garde-robe signifie soit une "petite chambre voisine de celle où l’on couche qui sert à serrer les habits et les hardes d’une personne", soit "un privé" (Dictionnaire de Furetière, 1690). La Comtesse a employé le mot dans le premier sens (en réalité, elle ne dispose que d’une armoire pour ranger ses vêtements) et Andrée le comprend dans le second sens.

[11] Garde-meuble : dans les grandes maisons, on avait deux ameublements différents, l’un pour l’été, l’autre pour l’hiver, et l’on avait ainsi besoin d’un "garde-meuble".

[12] Mise à la chambre : affectée au service de la chambre. La Comtesse parle de sa maison comme on parlerait des différents services de la Maison du Roi.

[13] Des créatures : des gens dont vous avez fait la carrière et qui vous doivent tout.

[14] Les dames nobles ont un écuyer ; il doit s’agir ici du cocher ou du jardinier.

[15] La bougie est une "chandelle de cire dont se servent les personnes riches pour éclairer leurs chambres. Chez le Roi on ne brûle que de la bougie" (Dictionnaire de Furetière, 1690). Les chandelles ordinaires sont faites de suif, fument et sentent mauvais.

[16] Il faut ici, à l’aide de l’édition de 1734, suppléer au manque d’indication de scène : les deux dames s’asseoient, et Andrée, qui est allée chercher un verre d’eau, revient en scène.

[i] Se grouiller au sens de se remuer est un mot populaire. Mais Célimène emploie ce verbe sans pronom réfléchi (dans la première édition du Misanthrope, v. 616) : la Comtesse veut-elle ainsi imiter les vulgarismes des gens distingués ?

[17] Un gentilhomme de ville : un bourgeois anobli par une charge municipale.

[18] Il était ridicule à un simple particulier de dire ou d’écrire Monsieur mon père, Monsieur mon mari, usage qui était réservé aux princes.

[19] Dont la mémoire doit être si chère : dont on doit être si heureux de se souvenir (car il rappelle un séjour glorieux dans la capitale).

[20] Aucun de ces hôtels ne jouissait d’une notoriété particulière.

[21] Psyché fut jouée à la Cour en janvier 1671 et au théâtre du Palais-Royal à partir du 24 juillet. Le séjour de deux mois que la Comtesse a fait à Paris est donc tout récent.

[22] Quelque sot : seul un sot le ferait (formule de refus).

[23] Ces mots s’adressent à Criquet. Seuls les grands seigneurs avaient un Suisse, et le Suisse de la comtesse doit être de la même eau que son écuyer.

[24] Les poires de bon-chrétien étaient mûres en janvier, et c’est en décembre que la comédie a été créée à la Cour.

[25] Poires molles : "on dit quand on menace quelqu’un qu’on ne lui promet pas poires molles." (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[26] Poires d’angoisse : sorte d’instrument de torture ; appareil en fer qui maintenait la bouche ouverte et empêchait de crier. M. Tibaudier fait ainsi allusion au silence que lui a imposé la Comtesse en lui interdisant de déclarer son amour.

[27] On dit que bon droit a besoin d’aide pour dire qu’il ne faut pas négliger la sollicitation des meilleurs procès (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[28] Les versets (de psaumes) et les couplets (de chansons) sont des choses très différentes. Mais M. Tibaudier n’y regarde pas de si près.

[29] Deux strophes : nouvelle impropriété. Les deux petits poèmes du conseiller sont des impromptus ou des épigrammes, et non des strophes de poésie lyrique.

[30] L’édition de 1734 indique que la Comtesse dit "Bas à Criquet qui apporte une chaise. Un pliant." La Comtesse veille au strict respect de l’étiquette, car M. Tibaudier, n’étant que "gentilhomme de ville", ne mérite qu’un siège pliant.

[31] Le poète Martial vécut de 43 à 104 de notre ère.

[32] Le bon vêpre : tournure archaïque pour le bonsoir.

[33] Document, au sens d’enseignement qu’il a ici, est un archaïsme caractérisé.

[i] Hélas : il arrive que cette interjection ne marque pas le regret ni la douleur. (Cf. Les Femmes savantes, IV, 5, v. 1447 : "Hélas ! dans cette humeur conservez-le toujours !").

[34] C’est ici une règle de la grammaire latine de Despautère, communément utilisée dans les classes : "Que tout mot qui convient seulement à un homme soit masculin".

[35] La comtesse a été manifestement choquée par la syllabe Vi, qui se rencontre trois fois dans le vers que son fils vient de réciter : une de ces syllabes "sales" que proscrira bientôt Philaminte (voir Les Femmes savantes, vers 913-914).

[36] La glose : le commentaire, l’explication.

[37] L’édition de 1734 indique que Monsieur Bobinet, épouvanté, emporte le Comte et s’enfuit ; il est suivi par Criquet.

[i] La sang : le féminin s’explique ici par déformation et abréviation du juron palsambleu (par le sang de Dieu).

[38] Que je suis au poil et à la plume : que je suis déterminé à tout, à l’épée comme à l’action en justice (un chien qui est au poil et à la plume est celui qui chasse toute sorte de gibier).

[39] Nous corrigeons ici l’édition de 1682, qui nous donne parmi les personnages de cette dernière scène M. Bobinet, le Comte et Criquet. Mais on a vu, d’après l’indication de scène de 1734 citée ci-dessus, que ces trois personnages ont fait une retraite précipitée au début de la scène VIII.