Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact

Amphitryon

Acte 1

ACTEURS :

MERCURE.
LA NUIT.
JUPITER, sous la forme d’Amphitryon.
AMPHITRYON, général des Thébains.
ALCMÈNE, femme d’Amphitryon.
CLÉANTHIS, suivante d’Alcmène et femme de Sosie.
SOSIE, valet d’Amphitryon.
ARGATIPHONTIDAS
NAUCRATÈS
POLIDAS
POSICLÈS, capitaines thébains.
La scène est à Thèbes, devant la maison d’Amphitryon.

 PROLOGUE

 MERCURE, sur un nuage ; LA NUIT, dans un char traîné par deux chevaux.

MERCURE
 Tout beau, charmante Nuit ; daignez vous arrêter.
Il est certain secours, que de vous on désire :
Et j’ai deux mots à vous dire,
De la part de Jupiter.

LA NUIT
Ah, ah, c’est vous, Seigneur Mercure !
Qui vous eût deviné là, dans cette posture ?

MERCURE
 Ma foi, me trouvant las, pour ne pouvoir fournir
Aux différents emplois où Jupiter m’engage [1] ,
Je me suis doucement assis sur ce nuage,
10 Pour vous attendre venir.

LA NUIT
 Vous vous moquez, Mercure, et vous n’y songez pas.
Sied-il bien à des Dieux de dire qu’ils sont las ?

MERCURE
 Les Dieux sont-ils de fer ?

LA NUIT
 Non ; mais il faut sans cesse
 Garder le decorum de la divinité.
15 Il est de certains mots, dont l’usage rabaisse
Cette sublime qualité ;
Et que, pour leur indignité,
Il est bon qu’aux hommes on laisse.

MERCURE
 À votre aise vous en parlez ;
20 Et vous avez, la belle, une chaise roulante [2] ,
Où par deux bons chevaux, en dame nonchalante,
Vous vous faites traîner partout où vous voulez.
Mais de moi ce n’est pas de même ;
Et je ne puis vouloir, dans mon destin fatal,
25 Aux poètes assez de mal,
De leur impertinence extrême :
D’avoir, par une injuste loi,
Dont on veut maintenir l’usage,
À chaque Dieu, dans son emploi,
30 Donné quelque allure en partage ;
Et de me laisser à pied, moi,
Comme un messager [3] de village.
Moi qui suis, comme on sait, en terre, et dans les cieux,
Le fameux messager du souverain des Dieux ;
35 Et qui, sans rien exagérer,
Par tous les emplois qu’il me donne,
Aurais besoin, plus que personne,
D’avoir de quoi me voiturer.

LA NUIT
 Que voulez-vous faire à cela ?
40 Les poètes font à leur guise.
Ce n’est pas la seule sottise,
Qu’on voit faire à ces Messieurs-là.
Mais contre eux toutefois votre âme à tort s’irrite,
Et vos ailes aux pieds sont un don de leurs soins.

MERCURE
45 Oui ; mais, pour aller plus vite,
Est-ce qu’on s’en lasse moins ?

LA NUIT
 Laissons cela, Seigneur Mercure ;
Et sachons ce dont il s’agit.

MERCURE
 C’est Jupiter, comme je vous l’ai dit,
50 Qui de votre manteau veut la faveur obscure,
Pour certaine douce aventure,
Qu’un nouvel amour lui fournit.
Ses pratiques, je crois, ne vous sont pas nouvelles.
Bien souvent, pour la terre, il néglige les cieux :
55 Et vous n’ignorez pas que ce maître des Dieux
Aime à s’humaniser pour des beautés mortelles,
Et sait cent tours ingénieux,
Pour mettre à bout les plus cruelles.
Des yeux d’Alcmène il a senti les coups :
60 Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines,
Amphitryon, son époux,
Commande aux troupes thébaines,
Il en a pris la forme, et reçoit là-dessous
Un soulagement à ses peines,
65 Dans la possession des plaisirs les plus doux.
L’état des mariés à ses feux est propice :
L’hymen ne les a joints, que depuis quelques jours ;
Et la jeune chaleur de leurs tendres amours,
A fait que Jupiter à ce bel artifice
70 S’est avisé d’avoir recours.
Son stratagème ici se trouve salutaire :
Mais, près de maint objet chéri,
Pareil déguisement serait pour ne rien faire ;
Et ce n’est pas partout un bon moyen de plaire,
75 Que la figure d’un mari.

LA NUIT
 J’admire Jupiter ; et je ne comprends pas,
Tous les déguisements, qui lui viennent en tête.

MERCURE
 Il veut goûter par là toutes sortes d’états ;
Et c’est agir en Dieu qui n’est pas bête.
80 Dans quelque rang qu’il soit des mortels regardé,
Je le tiendrais fort misérable,
S’il ne quittait jamais sa mine redoutable,
Et qu’au faîte des cieux il fût toujours guindé [i] .
Il n’est point à mon gré de plus sotte méthode,
85 Que d’être emprisonné toujours dans sa grandeur ;
Et surtout, aux transports de l’amoureuse ardeur,
La haute qualité devient fort incommode.
Jupiter, qui sans doute en plaisirs se connaît,
Sait descendre du haut de sa gloire suprême ;
90 Et pour entrer dans tout ce qu’il lui plaît,
Il sort tout à fait de lui-même,
Et ce n’est plus alors Jupiter qui paraît.

LA NUIT
 Passe encor de le voir de ce sublime étage,
Dans celui des hommes venir ;
95 Prendre tous les transports que leur cœur peut fournir,
Et se faire à leur badinage ;
Si dans les changements où son humeur l’engage,
À la nature humaine il s’en voulait tenir.
Mais de voir Jupiter taureau,
100 Serpent, cygne, ou quelque autre chose ;
Je ne trouve point cela beau,
Et ne m’étonne pas, si parfois on en cause.

MERCURE
 Laissons dire tous les censeurs,
Tels changements ont leurs douceurs,
105 Qui passent leur intelligence.
Ce Dieu sait ce qu’il fait aussi bien là qu’ailleurs ;
Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs,
Les bêtes ne sont pas si bêtes, que l’on pense.

LA NUIT
 Revenons à l’objet, dont il a les faveurs.
110 Si par son stratagème, il voit sa flamme heureuse,
Que peut-il souhaiter ? et qu’est-ce que je puis ?

MERCURE
 Que vos chevaux par vous au petit pas réduits,
Pour satisfaire aux vœux de son âme amoureuse,
D’une nuit si délicieuse,
115 Fassent la plus longue des nuits.
Qu’à ses transports vous donniez plus d’espace ;
Et retardiez la naissance du jour,
Qui doit avancer le retour
De celui, dont il tient la place.

LA NUIT
120 Voilà sans doute un bel emploi,
Que le grand Jupiter m’apprête :
Et l’on donne un nom fort honnête
Au service qu’il veut de moi.

MERCURE
 Pour une jeune déesse,
125 Vous êtes bien du bon temps [4]  !
Un tel emploi n’est bassesse,
Que chez les petites gens.
Lorsque dans un haut rang on a l’heur de paraître,
Tout ce qu’on fait est toujours bel, et bon ;
130 Et suivant ce qu’on peut être,
Les choses changent de nom.

LA NUIT
 Sur de pareilles matières,
Vous en savez plus que moi :
Et pour accepter l’emploi,
135 J’en veux croire vos lumières.

MERCURE
 Hé, là, là, Madame la Nuit,
Un peu doucement je vous prie.
Vous avez dans le monde un bruit,
De n’être pas si renchérie.
140 On vous fait confidente en cent climats divers,
De beaucoup de bonnes affaires ;
Et je crois, à parler à sentiments ouverts,
Que nous ne nous en devons guères [5] .

LA NUIT
 Laissons ces contrariétés [6] ,
145 Et demeurons ce que nous sommes.
N’apprêtons point à rire aux hommes,
En nous disant nos vérités.

MERCURE
 Adieu, je vais là-bas, dans ma commission,
Dépouiller promptement la forme de Mercure,
150 Pour y vêtir la figure
Du valet d’Amphitryon.

LA NUIT
 Moi, dans cet hémisphère, avec ma suite obscure,
Je vais faire une station.

MERCURE
 Bonjour, la Nuit.

LA NUIT
 Adieu, Mercure.

Mercure descend de son nuage en terre, et la Nuit passe dans son char.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

SOSIE
155 Qui va là ? Heu ? Ma peur, à chaque pas s’accroît [7] .
Messieurs, ami de tout le monde.
Ah ! quelle audace sans seconde,
De marcher à l’heure qu’il est !
Que mon maître couvert de gloire,
160 Me joue ici d’un vilain tour !
Quoi ! si pour son prochain il avait quelque amour,
M’aurait-il fait partir par une nuit si noire ?
Et pour me renvoyer annoncer son retour,
Et le détail de sa victoire,
165 Ne pouvait-il pas bien attendre qu’il fût jour ?
Sosie, à quelle servitude
Tes jours sont-ils assujettis !
Notre sort est beaucoup plus rude
Chez les grands, que chez les petits.
170 Ils veulent que pour eux tout soit dans la nature
Obligé de s’immoler.
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure,
Dès qu’ils parlent, il faut voler.
Vingt ans d’assidu service,
175 N’en obtiennent rien pour nous :
Le moindre petit caprice
Nous attire leur courroux.
Cependant notre âme insensée
S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux ;
180 Et s’y veut contenter de la fausse pensée,
Qu’ont tous les autres gens que nous sommes heureux.
Vers la retraite en vain la raison nous appelle ;
En vain notre dépit quelquefois y consent :
Leur vue a sur notre zèle
185 Un ascendant trop puissant ;
Et la moindre faveur d’un coup d’œil caressant,
Nous rengage de plus belle.
Mais enfin, dans l’obscurité,
Je vois notre maison, et ma frayeur s’évade.
190 Il me faudrait, pour l’ambassade,
Quelque discours prémédité.
Je dois aux yeux d’Alcmène un portrait militaire
Du grand combat qui met nos ennemis à bas :
Mais comment diantre le faire,
195 Si je ne m’y trouvai pas ?
N’importe, parlons-en, et d’estoc, et de taille [i] ,
Comme oculaire témoin :
Combien de gens font-ils des récits de bataille,
Dont ils se sont tenus loin ?
200 Pour jouer mon rôle sans peine,
Je le veux un peu repasser :
Voici la chambre, où j’entre en courrier que l’on mène,
Et cette lanterne est Alcmène,
À qui je me dois adresser.

(Il pose sa lanterne à terre, et lui adresse son compliment.)
205 Madame, Amphitryon, mon maître, et votre époux...
Bon ! beau début ! l’esprit toujours plein de vos charmes,
M’a voulu choisir entre tous,
Pour vous donner avis du succès de ses armes,
Et du désir qu’il a de se voir près de vous.
210 Ha ! vraiment, mon pauvre Sosie,
À te revoir, j’ai de la joie au cœur.
Madame, ce m’est trop d’honneur,
Et mon destin doit faire envie.
Bien répondu ! Comment se porte Amphitryon ?
215 Madame, en homme de courage,
Dans les occasions [8] , où la gloire l’engage.
Fort bien ! belle conception !
Quand viendra-t-il, par son retour charmant,
Rendre mon âme satisfaite ?
220 Le plus tôt qu’il pourra, Madame, assurément ;
Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite.
Ah ! Mais quel est l’état, où la guerre l’a mis ?
Que dit-il ? que fait-il ? Contente un peu mon âme.
Il dit moins qu’il ne fait, Madame,
225 Et fait trembler les ennemis.
Peste ! où prend mon esprit toutes ces gentillesses ?
Que font les révoltés ? dis-moi, quel est leur sort ?
Ils n’ont pu résister, Madame, à notre effort :
Nous les avons taillés en pièces,
230 Mis Ptérélas leur chef à mort ;
Pris Télèbe d’assaut, et déjà dans le port
Tout retentit de nos prouesses.
Ah ! quel succès ! ô Dieux ! qui l’eût pu jamais croire ?
Raconte-moi, Sosie, un tel événement.
235 "Je le veux bien, Madame, et sans m’enfler de gloire,
Du détail de cette victoire
Je puis parler très savamment.
Figurez-vous donc que Télèbe,
Madame, est de ce côté :

(Il marque les lieux sur sa main, ou à terre.)
240 C’est une ville, en vérité,
Aussi grande quasi que Thèbes.
La rivière est comme là.
Ici nos gens se campèrent :
Et l’espace que voilà,
245 Nos ennemis l’occupèrent.
Sur un haut, vers cet endroit,
Était leur infanterie ;
Et plus bas, du côté droit,
Était la cavalerie.
250 Après avoir aux Dieux adressé les prières,
Tous les ordres donnés, on donne le signal.
Les ennemis pensant nous tailler des croupières [9] ,
Firent trois pelotons de leurs gens à cheval :
Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée,
255 Et vous allez voir comme quoi.
Voilà notre avant-garde, à bien faire animée ;
Là les archers de Créon, notre roi ;
Et voici le corps d’armée,
Qui d’abord... Attendez, le corps d’armée a peur.
260 J’entends quelque bruit, ce me semble.
260 On fait un peu de bruit.

 SCÈNE II

MERCURE, SOSIE.
MERCURE, sous la forme de Sosie.
 Sous ce minois, qui lui ressemble,
Chassons de ces lieux ce causeur ;
Dont l’abord importun troublerait la douceur,
Que nos amants goûtent ensemble.

SOSIE
265 Mon cœur tant soit peu se rassure ;
Et je pense que ce n’est rien.
Crainte pourtant de sinistre aventure,
Allons chez nous achever l’entretien.

MERCURE
 Tu seras plus fort que Mercure,
270 Ou je t’en empêcherai bien.

SOSIE
 Cette nuit, en longueur, me semble sans pareille :
Il faut depuis le temps que je suis en chemin,
Ou que mon maître ait pris le soir pour le matin,
Ou que trop tard au lit le blond Phébus sommeille,
275 Pour avoir trop pris de son vin.

MERCURE
 Comme avec irrévérence
Parle des Dieux ce maraud !
Mon bras saura bien tantôt
Châtier cette insolence ;
280 Et je vais m’égayer avec lui comme il faut,
En lui volant son nom, avec sa ressemblance.

SOSIE
 Ah ! par ma foi, j’avais raison !
C’est fait de moi, chétive créature.
Je vois devant notre maison,
285 Certain homme, dont l’encolure [10]
Ne me présage rien de bon.
Pour faire semblant d’assurance,
Je veux chanter un peu d’ici.

Il chante ; et lorsque Mercure parle, sa voix s’affaiblit peu à peu.
MERCURE
 Qui donc est ce coquin, qui prend tant de licence,
290 Que de chanter, et m’étourdir ainsi ?
Veut-il qu’à l’étriller, ma main un peu s’applique ?

SOSIE
 Cet homme, assurément, n’aime pas la musique.

MERCURE
 Depuis plus d’une semaine,
Je n’ai trouvé personne à qui rompre les os.
295 La vertu de mon bras [11] se perd dans le repos ;
Et je cherche quelque dos,
Pour me remettre en haleine.

SOSIE
 Quel diable d’homme est-ce ci ?
De mortelles frayeurs je sens mon âme atteinte.
300 Mais pourquoi trembler tant aussi ?
Peut-être a-t-il dans l’âme autant que moi de crainte ;
Et que le drôle parle ainsi,
Pour me cacher sa peur, sous une audace feinte.
Oui, oui, ne souffrons point qu’on nous croie un oison.
305 Si je ne suis hardi, tâchons de le paraître.
Faisons-nous du cœur, par raison.
Il est seul comme moi, je suis fort, j’ai bon maître,
Et voilà notre maison.

MERCURE
 Qui va là ?

SOSIE
 Moi.

MERCURE
 Qui, moi ?

SOSIE
 Moi. Courage, Sosie !

MERCURE
 Quel est ton sort, dis-moi ?

SOSIE
310 D’être homme, et de parler.

MERCURE
 Es-tu maître, ou valet ?

SOSIE
 Comme il me prend envie.

MERCURE
 Où s’adressent tes pas ?

SOSIE
 Où j’ai dessein d’aller.

MERCURE
 Ah ! ceci me déplaît.

SOSIE
 J’en ai l’âme ravie.

MERCURE
 Résolument, par force, ou par amour,
315 Je veux savoir de toi, traître,
Ce que tu fais ; d’où tu viens avant jour ;
Où tu vas ; à qui tu peux être.

SOSIE
 Je fais le bien, et le mal, tour à tour :
Je viens de là ; vais là ; j’appartiens à mon maître.

MERCURE
320 Tu montres de l’esprit ; et je te vois en train
De trancher avec moi de l’homme d’importance.
Il me prend un désir, pour faire connaissance,
De te donner un soufflet de ma main.

SOSIE
 À moi-même ?

MERCURE
 À toi-même, et t’en voilà certain.
 Il lui donne un soufflet.

SOSIE
 Ah, ah, c’est tout de bon !

MERCURE
325 Non, ce n’est que pour rire,
 Et répondre à tes quolibets.

SOSIE
 Tudieu, l’ami, sans vous rien dire,
Comme vous baillez des soufflets !

MERCURE
 Ce sont là de mes moindres coups ;
330 De petits soufflets ordinaires.

SOSIE
 Si j’étais aussi prompt que vous,
Nous ferions de belles affaires.

MERCURE
 Tout cela n’est encor rien,
Pour y faire quelque pause :
335 Nous verrons bien autre chose ;
Poursuivons notre entretien.

SOSIE. Il veut s’en aller.
 Je quitte la partie.

MERCURE
 Où vas-tu ?

SOSIE
 Que t’importe ?

MERCURE
 Je veux savoir où tu vas.

SOSIE
 Me faire ouvrir cette porte :
340 Pourquoi retiens-tu mes pas ?

MERCURE
 Si jusqu’à l’approcher tu pousses ton audace,
Je fais sur toi pleuvoir un orage de coups.

SOSIE
 Quoi ! tu veux, par ta menace,
M’empêcher d’entrer chez nous ?

MERCURE
 Comment, chez nous !

SOSIE
 Oui, chez nous.

MERCURE
345 Ô le traître !
 Tu te dis de cette maison ?

SOSIE
 Fort bien. Amphitryon n’en est-il pas le maître ?

MERCURE
 Hé bien ! que fait cette raison ?

SOSIE
 Je suis son valet.

MERCURE
 Toi ?

SOSIE
 Moi.

MERCURE
 Son valet ?

SOSIE
 Sans doute [12] .

MERCURE
 Valet d’Amphitryon ?

SOSIE
350 D’Amphitryon, de lui.

MERCURE
 Ton nom est ?

SOSIE
 Sosie.

MERCURE
 Heu ? comment ?

SOSIE
 Sosie.

MERCURE
 Écoute.
 Sais-tu que de ma main je t’assomme aujourd’hui ?

SOSIE
 Pourquoi ? De quelle rage est ton âme saisie ?

MERCURE
 Qui te donne, dis-moi, cette témérité,
355 De prendre le nom de Sosie ?

SOSIE
 Moi, je ne le prends point, je l’ai toujours porté.

MERCURE
 Ô le mensonge horrible ! et l’impudence extrême !
Tu m’oses soutenir, que Sosie est ton nom ?

SOSIE
 Fort bien, je le soutiens ; par la grande raison,
360 Qu’ainsi l’a fait des Dieux la puissance suprême :
Et qu’il n’est pas en moi de pouvoir dire non,
Et d’être un autre, que moi-même.
Mercure le bat.

MERCURE
 Mille coups de bâton doivent être le prix
D’une pareille effronterie.

SOSIE
365 Justice, citoyens ! au secours, je vous prie !

MERCURE
 Comment, bourreau, tu fais des cris ?

SOSIE
 De mille coups tu me meurtris,
Et tu ne veux pas que je crie ?

MERCURE
 C’est ainsi que mon bras...

SOSIE
 L’action ne vaut rien.
370 Tu triomphes de l’avantage,
Que te donne sur moi mon manque de courage,
Et ce n’est pas en user bien.
C’est pure fanfaronnerie,
De vouloir profiter de la poltronnerie
375 De ceux qu’attaque notre bras.
Battre un homme à jeu sûr, n’est pas d’une belle âme ;
Et le cœur est digne de blâme,
Contre les gens qui n’en ont pas.

MERCURE
 Hé bien, es-tu Sosie à présent ? qu’en dis-tu ?

SOSIE
380 Tes coups n’ont point en moi fait de métamorphose.
Et tout le changement que je trouve à la chose,
C’est d’être Sosie [13] battu.

MERCURE
 Encor ? Cent autres coups pour cette autre impudence.

SOSIE
 De grâce, fais trêve à tes coups.

MERCURE
385 Fais donc trêve à ton insolence.

SOSIE
 Tout ce qu’il te plaira ; je garde le silence :
La dispute est par trop inégale entre nous.

MERCURE
 Es-tu Sosie encor ? dis, traître !

SOSIE
 Hélas ! je suis ce que tu veux.
390 Dispose de mon sort tout au gré de tes vœux ;
Ton bras t’en a fait le maître.

MERCURE
 Ton nom était Sosie, à ce que tu disais.

SOSIE
 Il est vrai, jusqu’ici j’ai cru la chose claire :
Mais ton bâton, sur cette affaire,
395 M’a fait voir que je m’abusais.

MERCURE
 C’est moi qui suis Sosie ; et tout Thèbes l’avoue.
Amphitryon jamais n’en eut d’autre que moi.

SOSIE
 Toi Sosie ?

MERCURE
 Oui, Sosie ; et si quelqu’un s’y joue,
 Il peut bien prendre garde à soi.

SOSIE
400 Ciel ! me faut-il ainsi renoncer à moi-même ;
Et par un imposteur me voir voler mon nom ?
Que son bonheur est extrême,
De ce que je suis poltron !
Sans cela, par la mort...

MERCURE
 Entre tes dents, je pense,
405 Tu murmures je ne sais quoi ?

SOSIE
 Non ; mais, au nom des Dieux, donne-moi la licence
De parler un moment à toi.

MERCURE
 Parle.

SOSIE
 Mais promets-moi, de grâce,
 Que les coups n’en seront point.
Signons une trêve.

MERCURE
410 Passe ;
 Va, je t’accorde ce point.

SOSIE
 Qui te jette, dis-moi, dans cette fantaisie ?
Que te reviendra-t-il, de m’enlever mon nom ?
Et peux-tu faire enfin, quand tu serais démon,
415 Que je ne sois pas moi ? que je ne sois Sosie ?

MERCURE
 Comment, tu peux...

SOSIE
 Ah ! tout doux :
 Nous avons fait trêve aux coups.

MERCURE
 Quoi ! pendard, imposteur, coquin...

SOSIE
 Pour des injures,
 Dis-m’en tant que tu voudras :
420 Ce sont légères blessures ;
Et je ne m’en fâche pas.

MERCURE
 Tu te dis Sosie !

SOSIE
 Oui, quelque conte frivole...

MERCURE
 Sus, je romps notre trêve, et reprends ma parole.

SOSIE
 N’importe, je ne puis m’anéantir pour toi ;
425 Et souffrir un discours, si loin de l’apparence [14] .
Être ce que je suis, est-il en ta puissance ?
Et puis-je cesser d’être moi ?
S’avisa-t-on jamais d’une chose pareille !
Et peut-on démentir cent indices pressants ?
430 Rêvé-je ? est-ce que je sommeille ?
Ai-je l’esprit troublé par des transports [15] puissants ?
Ne sens-je pas bien que je veille ?
Ne suis-je pas dans mon bon sens ?
Mon maître Amphitryon, ne m’a-t-il pas commis,
435 À venir, en ces lieux, vers Alcmène sa femme ?
Ne lui dois-je pas faire, en lui vantant sa flamme,
Un récit de ses faits contre nos ennemis ?
Ne suis-je pas du port arrivé tout à l’heure ?
Ne tiens-je pas une lanterne en main ?
440 Ne te trouvé-je pas devant notre demeure ?
Ne t’y parlé-je pas d’un esprit tout humain ?
Ne te tiens-tu pas fort de ma poltronnerie,
Pour m’empêcher d’entrer chez nous ?
N’as-tu pas sur mon dos exercé ta furie ?
445 Ne m’as-tu pas roué de coups ?
Ah ! tout cela n’est que trop véritable,
Et, plût au Ciel, le fût-il moins !
Cesse donc d’insulter au sort d’un misérable ;
Et laisse à mon devoir s’acquitter de ses soins.

MERCURE
450 Arrête : ou sur ton dos le moindre pas attire
Un assommant éclat de mon juste courroux.
Tout ce que tu viens de dire,
Est à moi, hormis les coups [16] .
C’est moi qu’Amphitryon députe vers Alcmène [17] ,
455 Et qui du port Persique arrive de ce pas.
Moi qui viens annoncer la valeur de son bras,
Qui nous fait remporter une victoire pleine,
Et de nos ennemis a mis le chef à bas.
C’est moi qui suis Sosie enfin, de certitude ;
460 Fils de Dave, honnête berger ;
Frère d’Arpage, mort en pays étranger ;
Mari de Cléanthis la prude,
Dont l’humeur me fait enrager.
Qui dans Thèbes ai reçu mille coups d’étrivière [18] ,
465 Sans en avoir jamais dit rien.
Et jadis en public, fus marqué par derrière [19] ,
Pour être trop homme de bien.

SOSIE
 Il a raison. À moins d’être Sosie,
On ne peut pas savoir tout ce qu’il dit.
470 Et dans l’étonnement, dont mon âme est saisie,
Je commence, à mon tour, à le croire un petit.
En effet, maintenant que je le considère,
Je vois qu’il a de moi, taille, mine, action.
Faisons-lui quelque question,
475 Afin d’éclaircir ce mystère.
Parmi tout le butin fait sur nos ennemis,
Qu’est-ce qu’Amphitryon obtient pour son partage ?

MERCURE
 Cinq fort gros diamants, en nœud proprement mis ;
Dont leur chef se parait, comme d’un rare ouvrage.

SOSIE
480 À qui destine-t-il un si riche présent ?

MERCURE
 À sa femme ; et sur elle il le veut voir paraître.

SOSIE
 Mais où, pour l’apporter, est-il mis à présent ?

MERCURE
 Dans un coffret, scellé des armes de mon maître.

SOSIE
 Il ne ment pas d’un mot, à chaque repartie,
485 Et de moi je commence à douter tout de bon.
Près de moi, par la force, il est déjà Sosie :
Il pourrait bien encor l’être, par la raison.
Pourtant, quand je me tâte, et que je me rappelle,
Il me semble que je suis moi.
490 Où puis-je rencontrer quelque clarté fidèle,
Pour démêler ce que je voi ?
Ce que j’ai fait tout seul, et que n’a vu personne,
À moins d’être moi-même, on ne le peut savoir.
Par cette question, il faut que je l’étonne :
495 C’est de quoi le confondre, et nous allons le voir.
Lorsqu’on était aux mains, que fis-tu dans nos tentes
Où tu courus seul te fourrer ?

MERCURE
 D’un jambon...

SOSIE
 L’y voilà !

MERCURE
 Que j’allai déterrer,
 Je coupai bravement deux tranches succulentes,
500 Dont je sus fort bien me bourrer.
Et joignant à cela d’un vin que l’on ménage,
Et dont avant le goût, les yeux se contentaient,
Je pris un peu de courage,
Pour nos gens qui se battaient.

SOSIE
505 Cette preuve sans pareille,
En sa faveur conclut bien ;
Et l’on n’y peut dire rien,
S’il n’était dans la bouteille.
Je ne saurais nier, aux preuves qu’on m’expose,
510 Que tu ne sois Sosie ; et j’y donne ma voix.
Mais si tu l’es, dis-moi qui tu veux que je sois ;
Car encor faut-il bien que je sois quelque chose.

MERCURE
 Quand je ne serai plus Sosie,
Sois-le, j’en demeure d’accord.
515 Mais tant que je le suis, je te garantis mort,
Si tu prends cette fantaisie.

SOSIE
 Tout cet embarras met mon esprit sur les dents,
Et la raison, à ce qu’on voit s’oppose.
Mais il faut terminer enfin par quelque chose,
520 Et le plus court pour moi, c’est d’entrer là dedans.

MERCURE
 Ah ! tu prends donc, pendard, goût à la bastonnade ?

SOSIE
 Ah ! qu’est-ce ci, grands Dieux ! il frappe un ton plus fort ;
Et mon dos, pour un mois, en doit être malade.
Laissons ce diable d’homme ; et retournons au port.
525 Ô juste Ciel ! j’ai fait une belle ambassade !

MERCURE
 Enfin, je l’ai fait fuir ; et sous ce traitement,
De beaucoup d’actions, il a reçu la peine.
Mais je vois Jupiter, que fort civilement
Reconduit l’amoureuse Alcmène.

 SCÈNE III

JUPITER, ALCMÈNE, CLÉANTHIS, MERCURE.
JUPITER
530 Défendez, chère Alcmène, aux flambeaux d’approcher ;
Ils m’offrent des plaisirs, en m’offrant votre vue :
Mais ils pourraient ici découvrir ma venue,
Qu’il est à propos de cacher.
Mon amour, que gênaient tous ces soins éclatants,
535 Où me tenait lié la gloire de nos armes,
Au devoir de ma charge, a volé les instants,
Qu’il vient de donner à vos charmes.
Ce vol, qu’à vos beautés mon cœur a consacré,
Pourrait être blâmé dans la bouche publique ;
540 Et j’en veux pour témoin unique,
Celle qui peut m’en savoir gré.

ALCMÈNE
 Je prends, Amphitryon, grande part à la gloire,
Que répandent sur vous vos illustres exploits ;
Et l’éclat de votre victoire
545 Sait toucher de mon cœur les sensibles endroits.
Mais quand je vois que cet honneur fatal
Éloigne de moi ce que j’aime,
Je ne puis m’empêcher dans ma tendresse extrême,
De lui vouloir un peu de mal,
550 Et d’opposer mes vœux à cet ordre suprême,
Qui des Thébains vous fait le général.
C’est une douce chose, après une victoire,
Que la gloire, où l’on voit ce qu’on aime élevé :
Mais parmi les périls mêlés à cette gloire,
555 Un triste coup, hélas ! est bientôt arrivé.
De combien de frayeurs a-t-on l’âme blessée,
Au moindre choc dont on entend parler ?
Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée,
Par où jamais se consoler
560 Du coup, dont on est menacée ?
Et de quelque laurier qu’on couronne un vainqueur ;
Quelque part que l’on ait à cet honneur suprême ;
Vaut-il ce qu’il en coûte aux tendresses d’un cœur,
Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu’il aime ?

JUPITER
565 Je ne vois rien en vous, dont mon feu ne s’augmente.
Tout y marque à mes yeux un cœur bien enflammé.
Et c’est, je vous l’avoue, une chose charmante,
De trouver tant d’amour dans un objet aimé.
Mais, si je l’ose dire, un scrupule me gêne,
570 Aux tendres sentiments que vous me faites voir ;
Et pour les bien goûter, mon amour, chère Alcmène,
Voudrait n’y voir entrer, rien de votre devoir :
Qu’à votre seule ardeur ; qu’à ma seule personne,
Je dusse les faveurs que je reçois de vous ;
575 Et que la qualité que j’ai de votre époux,
Ne fût point ce qui me les donne.

ALCMÈNE
 C’est de ce nom pourtant, que l’ardeur qui me brûle,
Tient le droit de paraître au jour :
Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule,
580 Dont s’embarrasse votre amour.

JUPITER [20]
 Ah ! ce que j’ai pour vous d’ardeur, et de tendresse,
Passe aussi celle d’un époux ;
Et vous ne savez pas, dans des moments si doux,
Quelle en est la délicatesse.
585 Vous ne concevez point qu’un cœur bien amoureux,
Sur cent petits égards s’attache avec étude ;
Et se fait une inquiétude,
De la manière d’être heureux.
En moi, belle, et charmante Alcmène,
590 Vous voyez un mari ; vous voyez un amant :
Mais l’amant seul me touche, à parler franchement ;
Et je sens près de vous, que le mari le gêne.
Cet amant, de vos vœux, jaloux au dernier point,
Souhaite qu’à lui seul votre cœur s’abandonne ;
595 Et sa passion ne veut point,
De ce que le mari lui donne.
Il veut, de pure source, obtenir vos ardeurs ;
Et ne veut rien tenir des nœuds de l’hyménée :
Rien d’un fâcheux devoir, qui fait agir les cœurs,
600 Et par qui, tous les jours, des plus chères faveurs,
La douceur est empoisonnée.
Dans le scrupule enfin, dont il est combattu,
Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse,
Que vous le sépariez d’avec ce qui le blesse ;
605 Que le mari ne soit que pour votre vertu ;
Et que de votre cœur, de bonté revêtu,
L’amant ait tout l’amour, et toute la tendresse.

ALCMÈNE
 Amphitryon, en vérité,
Vous vous moquez, de tenir ce langage :
610 Et j’aurais peur qu’on ne vous crût pas sage,
Si de quelqu’un vous étiez écouté.

JUPITER
 Ce discours est plus raisonnable,
Alcmène, que vous ne pensez :
Mais un plus long séjour me rendrait trop coupable,
615 Et du retour au port, les moments sont pressés.
Adieu, de mon devoir l’étrange barbarie,
Pour un temps, m’arrache de vous.
Mais, belle Alcmène, au moins, quand vous verrez l’époux,
Songez à l’amant, je vous prie.

ALCMÈNE
620 Je ne sépare point ce qu’unissent les Dieux ;
Et l’époux, et l’amant, me sont fort précieux.

CLÉANTHIS
 Ô Ciel ! que d’aimables caresses
D’un époux ardemment chéri !
Et que mon traître de mari
625 Est loin de toutes ces tendresses !

MERCURE
 La Nuit, qu’il me faut avertir,
N’a plus qu’à plier tous ses voiles ;
Et pour effacer les étoiles,
Le Soleil, de son lit, peut maintenant sortir.

 SCÈNE IV

CLÉANTHIS, MERCURE.
 Mercure veut s’en aller.

CLÉANTHIS
630 Quoi ! c’est ainsi que l’on me quitte ?

MERCURE
 Et comment donc ? Ne veux-tu pas,
Que de mon devoir je m’acquitte ?
Et que d’Amphitryon j’aille suivre les pas ?

CLÉANTHIS
 Mais avec cette brusquerie,
635 Traître, de moi te séparer !

MERCURE
 Le beau sujet de fâcherie !
Nous avons tant de temps ensemble à demeurer.

CLÉANTHIS
 Mais quoi ! partir ainsi d’une façon brutale,
Sans me dire un seul mot de douceur pour régale [21]  ?

MERCURE
640 Diantre, où veux-tu que mon esprit
T’aille chercher des fariboles ?
Quinze ans de mariage épuisent les paroles ;
Et depuis un long temps, nous nous sommes tout dit.

CLÉANTHIS
 Regarde, traître, Amphitryon,
645 Vois combien, pour Alcmène, il étale de flamme,
Et rougis là-dessus, du peu de passion,
Que tu témoignes pour ta femme.

MERCURE
 Hé, mon Dieu, Cléanthis, ils sont encore amants.
Il est certain âge où tout passe :
650 Et ce qui leur sied bien dans ces commencements,
En nous, vieux mariés, aurait mauvaise grâce.
Il nous ferait beau voir attachés, face à face,
À pousser les beaux sentiments !

CLÉANTHIS
 Quoi ? suis-je hors d’état, perfide, d’espérer
655 Qu’un cœur auprès de moi soupire ?

MERCURE
 Non, je n’ai garde de le dire :
Mais je suis trop barbon, pour oser soupirer,
Et je ferais crever de rire.

CLÉANTHIS
 Mérites-tu, pendard, cet insigne bonheur,
660 De te voir, pour épouse, une femme d’honneur ?

MERCURE
 Mon Dieu, tu n’es que trop honnête :
Ce grand honneur ne me vaut rien.
Ne sois point si femme de bien ;
Et me romps un peu moins la tête.

CLÉANTHIS
665 Comment ! de trop bien vivre, on te voit me blâmer ?

MERCURE
 La douceur d’une femme est tout ce qui me charme ;
Et ta vertu fait un vacarme,
Qui ne cesse de m’assommer.

CLÉANTHIS
 Il te faudrait des cœurs pleins de fausses tendresses ;
670 De ces femmes aux beaux et louables talents,
Qui savent accabler leurs maris de caresses,
Pour leur faire avaler l’usage des galants.

MERCURE
 Ma foi, veux-tu que je te dise ?
Un mal d’opinion [i] , ne touche que les sots.
675 Et je prendrais pour ma devise,
Moins d’honneur, et plus de repos.

CLÉANTHIS
 Comment ! tu souffrirais, sans nulle répugnance,
Que j’aimasse un galant avec toute licence ?

MERCURE
 Oui, si je n’étais plus de tes cris rebattu ;
680 Et qu’on te vît changer d’humeur et de méthode.
J’aime mieux un vice commode,
Qu’une fatigante vertu.
Adieu, Cléanthis, ma chère âme,
Il me faut suivre Amphitryon.
Il s’en va.

CLÉANTHIS
685 Pourquoi, pour punir cet infâme,
Mon cœur n’a-t-il assez de résolution ?
Ah ! que dans cette occasion,
J’enrage d’être honnête femme !

[1] Pour ne pouvoir fournir... : de n’avoir pas pu m’acquitter des multiples tâches dont me charge Jupiter.

[2] Une chaise roulante : voiture légère à deux roues.

[3] Un messager de village : "celui qui est commis pour porter les lettres et les hardes des particuliers" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[i] Guindé : au sens propre de hissé, élevé.

[4] Du bon temps : "vieux jeu."

[5] Nous ne nous en devons guères : nous sommes quittes.

[6] Contrariétés : disputes.

[7] Le grammairien Vaugelas autorise la prononciation s’accrait pour s’accroît ; le mot peut donc rimer avec le verbe est trois vers plus bas.

[i] Et d’estoc et de taille : l’estoc est la pointe de l’épée, la taille en est le tranchant. L’expression signifie ici hardiment, d’où l’effet comique puisqu’il va raconter un combat.

[8] Occasion se dit aussi des rencontres de la guerre (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[9] Tailler des croupières : "obliger à fuir" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[10] L’encolure : l’apparence.

[11] VAR. La vigueur de mon bras (1682).

[12] Sans doute : sans aucun doute.

[13] Sosie compte ici pour trois syllabes.

[14] Apparence : évidence.

[15] Transports : accès de fièvre, délire.

[16] Tout ce passage, depuis : S’avisa-t-on jamais... jusqu’à hormis de mes coups, soit 26 vers, était sauté à la représentation, d’après l’édition de 1682.

[17] VAR. "Tout ce que tu viens de dire
Est à moi, hormis les coups.
SOSIE
Ce matin du vaisseau, plein de frayeur en l’âme,
Cette lanterne sait comme je suis parti.
Amphityon, du camp, vers Alcmène sa femme
M’a-t-il pas envoyé ?
MERCURE
Vous en avez menti :
C’est moi qu’Amphitryon députe vers Alcmène" (1682)

[18] Les étrivières : courroies auxquelles sont suspendues les étriers et dont on se servait pour châtier les délinquants.

[19] La marque était, au XVIIe siècle, une fleur de lis imprimée au fer rouge sur l’épaule des criminels.

[20] L’édition originale indique ici ALCMÈNE, mais il s’agit d’une erreur.

[21] Régal et régale : en général, tout ce qui est destiné à faire plaisir, en particulier à une dame.

[i] Un mal d’opinion : un mal qui n’est mal que par l’opinion qu’on en a. (Cf. Chrysalde, dans L’Ecole des femmes, IV, 8.)